Chapitre de Que sais-je ? / Repères

Introduction

Pages 3 à 7

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  • Bihr, A.
  • et Pfefferkorn, R.
(2008). Introduction. Le système des inégalités (p. 3-7). La Découverte. https://shs.cairn.info/le-systeme-des-inegalites--9782707152206-page-3?lang=fr.

  • Bihr, Alain.
  • et al.
« Introduction ». Le système des inégalités, La Découverte, 2008. p.3-7. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/le-systeme-des-inegalites--9782707152206-page-3?lang=fr.

  • BIHR, Alain
  • et PFEFFERKORN, Roland,
2008. Introduction. In : Le système des inégalités. Paris : La Découverte. Repères, p.3-7. URL : https://shs.cairn.info/le-systeme-des-inegalites--9782707152206-page-3?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Les références entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d’ouvrage.

1En 1754, l’académie de Dijon ouvrait un concours d’essais autour de la question suivante : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ? » Elle allait ainsi permettre à Jean-Jacques Rousseau de s’illustrer par son Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes, expliquant notamment que l’origine de l’inégalité gît dans la propriété privée. Plus de deux cent cinquante ans plus tard, la question des inégalités reste d’actualité dans une société française pourtant très différente de celle connue du célèbre Genevois.

Le contexte

2Les historiens futurs de cette société retiendront sans doute comme une des caractéristiques principales de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle le ralentissement, l’interruption, voire le retournement de la tendance pluri décennale antérieure de réduction des inégalités entre catégories sociales. Souvent encore mal mesurée par les données statistiques disponibles, inégalement accentuée selon les différents domaines ou dimensions de la vie sociale, cette inflexion a été confirmée par différentes synthèses consacrées à la question au cours des dernières années [Bihr et Pfefferkorn, 1999 ; Maurin et Savidan, 2006] [1]

3Cette inflexion ne doit évidemment rien au hasard. Pour l’essentiel, elle a été le résultat de la mise en œuvre, à partir de la fin des années 1970, de politiques néolibérales qui se sont succédé et aggravées de manière quasi continue depuis lors. Fondées sur l’idée que la crise ouverte quelques années auparavant est essentiellement due à une insuffisance de l’offre, handicapée par un coût salarial trop élevé, ces politiques ont eu pour objectifs et pour résultats le développement du chômage, de la précarité et de la flexibilité de l’emploi, la stagnation voire la baisse des salaires réels, partant une évolution du partage de la valeur ajoutée plus favorable au capital, une déréglementation progressive ou brutale des différents marchés, un démantèlement rampant des systèmes publics de protection sociale et une régression plus générale de l’intervention régulatrice ou correctrice de l’État dans tous les domaines, tous facteurs propices à cet épanouissement de la liberté des plus « forts » qui a pour contrepartie une dégradation de la situation des plus « faibles ». Avec, pour effets globaux, un ralentissement de la hausse du pouvoir d’achat de la masse salariale, coïncidant avec une augmentation souvent importante des revenus non salariaux, notamment des revenus des placements financiers, le développement de poches de misère dans des banlieues déshéritées, la multiplication des « nouveaux pauvres » et des SDF (deux néologismes, produits originaux de l’époque) vivant de la mendicité et de l’aide dispensée par les associations caritatives, faisant pendant à la multiplication des golden boys, déployant leur génie spéculatif sur des marchés financiers rendus de plus en plus incontrôlables.

4La mise en œuvre de ces politiques a clairement signifié la rupture du compromis fordiste, qui avait fourni le cadre socio institutionnel de la croissance économique que nous avons connue au cours des « trente glorieuses », compromis dont les termes avaient été à la fois imposés par un mouvement ouvrier sous hégémonie social-démocrate et accepté par la frange éclairée du patronat. Par divers mécanismes contractuels ou législatifs, ce compromis avait institué la répartition des gains de productivité entre le capital et le salariat, puis progressivement entre les catégories sociales, que ce soit sous la forme d’une hausse de leur pouvoir d’achat ou d’une généralisation de la protection sociale. En dépit d’inégalités persistantes, cette répartition n’en avait pas moins contribué à réduire les écarts sociaux.

5C’est à cette dynamique que la rupture de ce compromis a mis fin. Les politiques néolibérales ont précisément eu pour but d’en démanteler l’armature institutionnelle, opération nécessaire à la remise en cause de ces acquis sociaux [Bihr, 1991].

6Il convenait de rappeler le contexte historique particulier, y compris dans sa dimension politique, dans lequel prennent aujourd’hui place et les études sur les inégalités et les débats qui les entourent. Car c’est ce contexte qui en explique la multiplication au cours des dernières années, de même qu’il en détermine, dans une large mesure, les enjeux. Cela nous prévient d’emblée que, moins qu’aucun autre objet des sciences sociales, les inégalités sociales ne sont ni ne peuvent être un objet consensuel et que leur étude ne peut totalement s’abstraire des prises de position éthiques et politiques à leur sujet. Nous aurons à en tenir compte dans la définition préalable que nous en donnerons dans le premier chapitre.

Une approche systémique

7La littérature scientifique sur les inégalités entre catégories sociales est aujourd’hui immense en France. Elle peut notamment s’alimenter aux données fournies par l’appareil de la statistique publique. Et c’est ce que ne manquent pas de faire la plupart des études qui leur sont consacrées. Nous y aurons nous-mêmes recours.

8De ce fait, cependant, ces études encourent des limites multiples. Les plus évidentes tiennent aux lacunes, imperfections, zones d’ombre et véritables champs aveugles de ces données statistiques, liés pour partie aux outils statistiques, pour partie à l’appareil qui les met en œuvre, pour partie aux effets des enjeux politiques précédemment évoqués. Nous y reviendrons dans le premier chapitre également.

9Mais il est une autre limite, plus importante encore à nos yeux. C’est que les études sur les inégalités sociales sont le plus souvent extrêmement spécialisées. Y contribuent différents facteurs. D’une part, sous l’influence du positivisme, la division du travail s’est introduite au sein du travail intellectuel comme elle l’a fait au sein du travail matériel, à l’instigation du taylorisme. D’autre part, la concurrence entre les organismes de recherche et entre les chercheurs pousse souvent ces derniers à s’enfermer dans un pré carré qu’ils défendent jalousement : la propriété privée des concepts, des champs, des résultats n’est pas moins génératrice d’étroitesse d’esprit que celle des biens. Enfin, dans le cas d’espèce, la division des champs de compétence des différents appareils administratifs qui sont, bien souvent, les principales sources d’information statistique introduit elle aussi des obstacles. N’oublions pas que, étymologiquement, la statistique est la science de l’État ; et elle le reste aujourd’hui dans une large mesure.

10En conséquence, l’immense majorité des études sur les inégalités présentent un caractère analytique plus ou moins marqué. Et ce qu’elles perdent ainsi en extension, elles ne le gagnent pas nécessairement en compréhension. Au contraire, l’intelligence des inégalités suppose que l’on soit en mesure de comprendre les rapports qui existent entre elles : la manière dont elles se combinent, se déterminent réciproquement, se renforcent en cumulant leurs effets, en tendant ainsi à se reproduire au cours d’une même existence ou d’une génération à une autre.

11Pour pallier ce défaut, une simple synthèse de l’ensemble des données disponibles, composant une sorte d’état des lieux ou de tableau des inégalités [Maurin et Savidan, 2006], pour nécessaire qu’elle soit, ne suffit pas davantage. Ce qu’il faut, c’est une approche systémique des inégalités sociales : une approche qui mette précisément en évidence leur caractère de système, au sens de la théorie des systèmes. C’est ce que nous nous proposons précisément de faire dans cet ouvrage.

Le cadre de l’étude

12 En premier lieu, nous ne traitons que des inégalités entre catégories sociales. Or il existe des inégalités tout aussi bien entre hommes et femmes, entre classes d’âge et générations, entre nationaux et étrangers ou encore entre espaces sociaux (villes et campagnes, centres et périphéries, régions), qui, certes, recoupent celles entre catégories sociales sans pour autant se réduire à ces dernières. Cependant, si les inégalités entre hommes et femmes [Bihr et Pfefferkorn, 2002] et celles entre générations [Chauvel, 1998] ont déjà fait l’objet de synthèses plus ou moins abouties, on ne dispose pour l’instant que d’un recueil de données en ce qui concerne les inégalités entre Français et immigrés [Insee, 2005] à côté de quelques approches historiques remarquables [Noiriel, 1992 et 2002], tandis que les inégalités territoriales peinent à émerger dans les études scientifiques autant que dans le débat public. Toutes attendent par conséquent encore un travail similaire à celui mené ici, destiné à mettre en évidence leur caractère systémique.

13 En second lieu, notre analyse du système des inégalités entre catégories sociales se limite au cadre français. Or les mêmes structures et les mêmes dynamiques qui engendrent des inégalités entre catégories sociales au sein d’un État-nation déterminé, la France en l’occurrence, génèrent de même des inégalités entre États-nations au niveau continental (par exemple l’Union européenne) et a fortiori au niveau mondial. À ce niveau, cependant, l’approche systémique est ancienne et a déjà donné lieu à quelques œuvres remarquables [Amin, 1973 ; Beaud, 1987 ; Braudel, 1985 ; Wallerstein, 1985 et 2006]. Il était temps de la transposer au niveau national.


Date de mise en ligne : 01/01/2011