La dilution linguistique des responsabilités
Essai de description polyphonique des marqueurs évidentiels il semble que et il paraît que
- Par Henning Nølke
Pages 15 à 34
Citer ce chapitre
- NØLKE, Henning,
- Nølke, Henning.
- Nølke, H.
Citer ce chapitre
- Nølke, H.
- Nølke, Henning.
- NØLKE, Henning,
Notes
-
[1]
Je tiens à remercier Pierre Etienne, Gaston Gross, Michael Herslund et Hanne Korzen avec qui j’ai eu des discussions fort stimulantes sur les emplois de ces deux constructions.
-
[2]
Pour une analyse minutieuse de toutes ces contraintes et variantes, voir Bourdin (1988). Cet article présente des examens syntaxique et sémantique très détaillés de tous les emplois des deux verbes sembler et paraître. Malheureusement, j’ai pris connaissance de cet excellent travail trop tard pour pouvoir l’intégrer correctement dans mes analyses.
-
[3]
La théorie linguistique de la polyphonie a été développée par Oswald Ducrot (1982 ; 1984). Par rapport à celle-ci, ma variante se distingue sur deux points : premièrement j’insiste davantage sur l’ancrage de la polyphonie dans la forme linguistique, et deuxièmement, j’ai abandonné l’idée des énonciateurs, les points de vue étant directement liés aux êtres discursifs (cf. infra). Pour une argumentation en faveur de cette variante de la théorie polyphonique, voir Nølke (1994a).
-
[4]
Cet exemple est l’exemple classique dans la littérature portant sur la polyphonie. Il s’inspire des travaux de Bergson qui analyse en détail l’exemple Cette table n’est pas blanche (1957 : 288).
-
[5]
Plus précisément il s’agit là d’une valeur par défaut très forte.
-
[6]
Remarquons que le locuteur n’est pas forcément identique à l’auteur « physi-que » de l’énoncé. Un exemple banal : sur une bouteille de jus de fruit on peut trouver l’inscription je me bois sans sucre. Le jus de fruit est locuteur de cet énoncé sans être son auteur réel, bien entendu. Contrairement à ce que semble penser Vet (1988 : 69), cette scission du sujet ne semble jamais marquée linguistiquement — du moins en français. En effet, l’effet de citation provoqué par le conditionnel dans l’exemple cité par Vet (M. Mitterrand serait à New York en ce moment) relève du fait que le locuteur ne prend pas en charge le point de vue véhiculé par l’énoncé (Ducrot dirait que ce point de vue est pris en charge par un énonciateur duquel le locuteur se dissocie). Pour une analyse polyphonique du conditionnel dit de citation, voir Korzen & Nølke (1990).
-
[7]
C’est-à-dire dans l’interprétation par défaut. Pour une introduction formelle de cette notion, voir Nølke (1994a : ch.II).
-
[8]
Pour l’introduction de ces notions qui font partie d’une typologie des configurations polyphoniques, voir Nølke (1994a).
-
[9]
Les examens de Bourdin semblent corroborer mon hypothèse : « les constructions infinitive et impersonnelle paraissent plus appropriées lorsque le jugement fait intervenir par exemple un raisonnement » (1988 : 55).
-
[10]
Pour une analyse polyphonique du subjonctif, voir Nølke (1985). L’analyse proposée dans cet article a été reprise et affinée depuis par d’autres auteurs, voir notamment Fernández (1990), qui soutient que le propre du subjonctif est d’exclure l’allocutaire du débat, analyse parfaitement compatible avec ma description de il semble que, on le verra.
-
[11]
Cet emploi du datif est évidemment fréquent en littérature de fiction. Voici, à titre d’illustration, un exemple tiré de La bicyclette bleue : François Tavernier s’inclina avec, du moins sembla-t-il à Léa, une certaine ironie (Regine Deforges, livre de poche, p. 471).
-
[12]
Pour la construction simple il paraît que, cette valeur semble disparue dans la langue contemporaine, ce que montre l’aberrance d’un énoncé tel que Il paraît que la voiture va s’arrêter où la source du savoir est de toute évidence la vision.
-
[13]
Et c’est le locuteur-en-tant-que-tel (l0) qui est responsable de ce marquage. Bien est en effet un adverbe de phrase dans cet emploi, et j’ai montré ailleurs (Nølke 1993 ; 1994a) que l0 est lié (par défaut) à l’emploi de ces adverbes.
-
[14]
Comme le montrent bien les examens effectués par Bourdin (1988), il existe de petites différences distributionnelles entre ces constructions. Tout porte cependant à penser que ces différences s’expliquent à partir du sens fondamental imputé à sembler par les différentes propriétés des contextes impliqués.
-
[15]
Au sens de Wittgenstein (1961 : §4.022sv.). Pour une introduction formelle de la notion de monstration, voir Nølke (1994a : ch. IV.2.1.). Inspiré par les travaux de Hans Kronning, je distingue deux opérations énonciatives fondamentales : la monstration et la véridiction, où par véridiction j’entends toute opération énonciative qui met en jeu la notion de vérité.
-
[16]
Pour une étude statistique des formes temporelles et aspectuelles de sembler ainsi que des emplois des modes, voir Hasselrot (1973).
-
[17]
Voir par exemple Anderson (1986), Givón (1982), Hoff (1986), Vet (1988).
Sauf indication contraire, toute assertion est censée s’appuyer sur l’évidence que possède le locuteur : celui-ci se porte garant de son contenu. En effet, c’est un trait constitutif de cet acte de langage que d’être « auto-évidentiel », ou fiable per se. Il n’empêche que le locuteur peut choisir de préciser la source de son savoir, qui peut provenir d’une observation directe, de la parole d’autrui, d’une déduction faite à partir de quelques indices, et ainsi de suite. Ce faisant, il est en mesure de diluer sa responsabilité : l’évidence n’est plus le fait du locuteur-en-tant-que-locuteur-de-l’énoncé.
Le français dispose de marques linguistiques très variées pour faire des distinctions souvent très subtiles entre les sources du savoir. Ainsi les deux énoncés suivants :
sont proches l’un de l’autre : on s’accorde en général pour dire que les « marqueurs évidentiels » il semble que et il paraît que indiquent les deux que l’évidence est du type « ouï-dire ». Or un examen plus poussé révélera que ces deux énoncés ont des conditions d’emploi différentes, ce qui, d’ailleurs, en rend le maniement souvent très difficile pour les non-francophones.
Une analyse polyphonique nous permettra de préciser en quoi consistent ces différences et, corollairement, d’expliquer la distribution des deux marqueurs évidentiels. Toutefois, faute de place il ne sera question d’analyser ici ni les variantes de ces constructions (telles que il semble possible de vendre la maison, …, semble-t-i…
Date de mise en ligne : 03/10/2016
Ce chapitre est en accès conditionnel
Acheter cet ouvrage
22,00 €
Acheter ce chapitre
6,50 €