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V. La séduction du style

Pages 319 à 368

Citer ce chapitre


  • Amadieu, J.-B.
(2019). V. La séduction du style. Le censeur critique littéraire : Les jugements de l'Index, du romantisme au naturalisme (p. 319-368). Hermann. https://shs.cairn.info/le-censeur-critique-litteraire--9791037001337-page-319?lang=fr.

  • Amadieu, Jean-Baptiste.
« V. La séduction du style ». Le censeur critique littéraire Les jugements de l'Index, du romantisme au naturalisme, Hermann, 2019. p.319-368. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/le-censeur-critique-litteraire--9791037001337-page-319?lang=fr.

  • AMADIEU, Jean-Baptiste,
2019. V. La séduction du style. In : Le censeur critique littéraire Les jugements de l'Index, du romantisme au naturalisme. Paris : Hermann. Des morales et des œuvres, p.319-368. URL : https://shs.cairn.info/le-censeur-critique-litteraire--9791037001337-page-319?lang=fr.

Notes

  • [1]
    La Fontaine, Fables, vi, 1, v. 3-6.
  • [2]
    Remy de Gourmont, « L’Index », art. cit., p. 323-324.
  • [3]
    Léon Bloy, Le Vieux de la montagne, 20 mars 1910, dans Léon Bloy, Journal, éd. Pierre Glaudes, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, t. II, 1999, p. 128.
  • [4]
    [Jacques Baillés], La Congrégation de l’Index mieux connue et vengée, op. cit., p. 129.
  • [5]
    Voir supra « Les normes de l’Index en matière d’obscénités ». Trad. : « Les ouvrages antiques païens sont permis, en raison de l’élégance et de la propriété du style ; en revanche, sous aucun prétexte, on ne les expliquera aux enfants. »
  • [6]
    1553-1625. Professeur de rhétorique, de philosophie et de théologie. Recteur de collèges jésuites, il rédigea des traités ascétiques, notamment sur la lecture spirituelle. Voir DS, t. XI, col. 90-92.
  • [7]
    Iulii Nigroni, Dissertatio moralis de lectione librorum amatoriorum, Iunioribus maxime vitanda, Lovanii, Henrici Hastenii, 1624. Zaccaria, dans sa Storiapolemica, indique aussi une édition de ce livre à Milan en 1622, et une autre à Cologne huit ans plus tard. Il cite la dissertation de Nigroni lorsqu’il traite de la règle VII de l’Index tridentin, et de l’interdiction de lecture des classiques païens obscènes aux enfants.
  • [8]
    Iulii Nigroni, Dissertatio moralis de lectione librorum amatoriorum, op. cit., p. 8-9. Trad. : « En effet celui qui les prend en mains est flatté, captivé, enflammé du désir de lire : dès qu’il commence à les parcourir des yeux, pris par les fleurettes de style et flatté par la douceur de formules élégantes, il absorbe dans son âme le venin avec le miel. »
  • [9]
    Cité dans ibid., p. 34. Trad. : « Les histoires comiques parlent de débauches de jeunes filles ou d’amours de prostituées. Elles sont d’autant plus éloquentes qu’elles peignent des ignominies ; l’élégance de leurs phrases convainc d’autant plus, et des vers nombreux et élégants se fixent plus facilement dans la mémoire des auditeurs. »
  • [10]
    Cité dans ibid. Trad. : « Tous prennent plaisir à sa suavité et tandis qu’ils captent les oreilles par le débit de vers à la douce harmonie, ils pénètrent aussi l’âme et se soumettent le fond du cœur. »
  • [11]
    Dissertatio de justa Prohibitione et Abolitione Zibrorum nocuae lectionis, brevi calamoplura continens, quae diffuse ab auctoribus tradita sunt. Dans Alphonsi Mariae de Ligorio, Theologia moralis, éd. Leonardi Gaudé, Romae, ex typographia vaticana, t. I, 1905, p. 255. Trad. : « Les auteurs impies s’appliquent à donner à leurs erreurs un style orné et coloré, de façon à n’abuser pas seulement les ignorants mais aussi les savants. »
  • [12]
    Cité dans ibid., p. 255. Trad. Lemaître de Sacy : « Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous couverts de peaux de brebis, et qui au-dedans sont des loups ravissants. »
  • [13]
    Voir supra « La clause dérogatoire : les ouvrages obscènes mais classiques ».
  • [14]
    Cardinal Raphaël Merry del Val, « Préface » à l’Index (9 juin 1929), Index des livres prohibés, revu etpubliépar ordre de Sa Sainteté lepape Pie XI, Rome, Imprimerie polyglotte vaticane, 1930, p. XI.
  • [15]
    Jean-Benoît Vittrant, Théologie morale, op. cit., n° 640 (p. 328).
  • [16]
    ACDF, Index, Protocolli 1838-1841, f. 533r. Trad. : « L’histoire des Maîtres mosaïstes est tirée de la réalité, mais elle est transformée avec des couleurs appropriées en un élégant roman. »
  • [17]
    ACDF, Index, Protocolli 1838-1841, f. 533v. Trad. : « L’artifice avec lequel est tissée cette histoire romantique est si grand que quelquefois le lecteur ne peut contenir des larmes de compassion envers la disgrâce des deux fréres Zuccati, ni ne peut rester indifférent à leur retour de fortune. »
  • [18]
    ACDF, Index, Protocolli 1862-1864, dossier de la session du 22/06/1863, doc. IV.3, p. 1. Trad. : « l’idée de la transmigration, quel que soit l’endroit où elle apparaît dans l’ensemble du roman, est toujours parée d’un coloris d’une intelligence telle, qu’elle arrive presque à susciter chez le lecteur une secrète persuasion pour cette erreur. »
  • [19]
    ACDF, Index, Protocolli 1862-1864, dossier de la session du 22/06/1863, doc. IV.4, p. 2.
  • [20]
    ACDF, Index, Protocolli 1862-1864, dossier de la session du 22/06/1863, doc. IV.4, p. 4. Trad. : « colorer la faute de toutes les séductions du style, en exaltant les passions jusqu’à la frénésie ».
  • [21]
    ACDF, Index, Protocolli 1838-1841, f. 555v.
  • [22]
    ACDF, Index, Protocolli 1838-1841, f. 396v. L’expression latine en forme d’épigramme que Tizzani cite de mémoire est de Juste Lipse.
  • [23]
    Antoine Compagnon, Les Antimodernes, De Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des idées, 2005, p. 144.
  • [24]
    Ibid.
  • [25]
    L’expression d’« éloge paradoxal » n’est pas entendue ici au sens technique, mais selon l’acception courante.
  • [26]
    ACDF, Index, Protocolli, 1865-1869, doc. 113, p. 7.
  • [27]
    Nicolas Jamin, Traité de la lecture chrétienne. Dans lequel on expose des regles propres à guider les Fideles dans le choix des Livres, & à leur rendre utiles, Paris, Chez J.-Fr. Bastien, 1774, p. 143-144.
  • [28]
    Ibid., p. 208-209.
  • [29]
    ACDF, Index, Protocolli 1897-1899, n° 178, p. 2. Trad. : « l’auteur a eu la malheureuse idée d’offenser, de la façon la plus stupide, la religion et de profaner la littérature française ».
  • [30]
    ACDF, Index, Protocolli 1894-1896, n° 282, p. 6.
  • [31]
    ACDF, Index, Protocolli 1830-1835, f. 433r.
  • [32]
    ACDF, Index, Protocolli 1838-1841, f. 609r. Trad. : « écrite avec le style des basses époques ».
  • [33]
    ACDF, Index, Protocolli 1842-1845, f. 99v.
  • [34]
    ACDF, Index, Protocolli 1852-1853, f. 14r.
  • [35]
    Ibid., f. 10r. Trad. : « Ce roman, le moins sanguinaire et le plus poétique, serait tolérable, s’il n’eût pas emmêlé le sacré et le scandaleux. »
  • [36]
    Ibid., f. 8v. Trad. : « Continuant à tisser de pareils épisodes très laids, il vient à développer ses scènes avec les meurtres et les empoisonnements. »
  • [37]
    ACDF, Index, Protocolli 1838-1841, f. 395v.
  • [38]
    Ibid., f. 398r. Trad. : « C’est incroyable avec quel artifice M. Sand met dans la bouche de ce cardinal les motifs pour abolir le célibat. »
  • [39]
    Ibid., f. 396r. Trad. : « l’auteur décrit avec adresse le poéte ».
  • [40]
    ACDF, Index, Protocolli 1838-1841, f. 536r. Trad. Philippe Boutry : « Il est vrai que tout ceci est exposé dans un style trés décent et qu’il ne s’agit que d’un amour chaste, d’autant qu’Edmée ne cesse de s’employer à corriger en Bernard ce qui est vicieux en lui : mais ceci est précisément l’une des raisons pour lesquelles je juge cette œuvre très pernicieuse, véritablement digne d’être proscrite, parce que tout en elle conduit à réchauffer et exalter l’imagination des lecteurs imprudents. » (« Mauprat à l’Index (30 mars 1841) », George Sand. Territoire et histoire, dir. Noëlle Dauphin, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, p. 169-200.)
  • [41]
    ACDF, Index, Protocolli 1838-1841, f. 536v. Trad. Philippe Boutry : « elle est écrite avec tant d’astuce que chaque élément pourrait peut-être en soi être interprété en bonne part. » (« Mauprat à l’Index (30 mars 1841) », art. cit.)
  • [42]
    Gisèle Mathieu-Castellani, La Rhétorique des passions, Paris, Presses Universitaires de France, coll. Écriture, 2000, p. 80.
  • [43]
    Au chapitre xviii de son Traité de la concupiscence, Bossuet reprend la doctrine de Platon : « Il n’y a rien en apparence de plus grave, ni de plus vrai que le jugement qu’un Socrate, un Platon, d’autres philosophes, à leur exemple, portent sur les écrits des poëtes. Ils n’ont, disent-ils, c’est le discours de Platon, aucun égard à la vérité : pourvu qu’ils disent des choses qui plaisent, ils sont contens ; c’est pourquoi on trouvera dans leurs vers le pour et le contre ; des sentences admirables pour la vertu, et contre elle ; les vices y seront blâmés et loués également ; et, pourvu qu’ils le fassent en de beaux vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera dans ce philosophe un recueil de vers d’Homère pour et contre la vérité et la vertu ; le poëte ne paroît pas se soucier de ce qu’on suivra ; et pourvu qu’il arrache à son lecteur le témoignage que son oreille a été agréablement flattée, il croit avoir satisfait aux règles de son art ; comme un peintre qui, sans se mettre en peine d’avoir peint des objets qui portent au vice, ou qui représentent la vertu, croit avoir accompli ce qu’on attend de son pinceau, lorsqu’il a parfaitement imité la nature. C’est pourquoi ceci est encore le raisonnement de Platon, sous le nom de Socrate, lorsqu’on trouve dans les poëtes de grandes et admirables sentences, on n’a qu’à approfondir et à les faire raisonner dessus, on trouvera qu’ils ne les entendent pas. Pourquoi, dit ce philosophe ? Parce que, songeant seulement à plaire, ils ne se sont mis en aucune peine de chercher la vérité. » (Bossuet, Traité de la concupiscence, dans Discours de la vie cachée en Dieu, Paris, Librairie monarchique de N. Pichard, coll. Bibliothèque des Classiques-Dieudonné, 1821, p. 70-71.)
  • [44]
    Cité dans Philippe-Joseph-Benjamin Buchez et Pierre-Célestin Roux, Histoire parlementaire de la Révolution française, ou Journal des assemblées nationales depuis 1789 jusqu’en 1815, Paris, Paulin, 1836, t. XXVIII, p. 465.
  • [45]
    Cité dans Flaubert, Œuvres, éd. Albert Thibaudet et René Dumesnil, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, t. I, 1951, p. 632.
  • [46]
    Benjamin de Constant, Observations sur le discours prononcé par S.E. le Ministre de l’Intérieur en faveur du projet de loi sur la liberté de la presse, Paris, H. Nicolle, 1814, p. 1.
  • [47]
    Philippe Breton, La Parole manipulée, Paris, La Découverte, coll. Poche, 2000, p. 83-84. La réflexion de cet auteur sur les propos manipulatoires, le conduit à s’interroger sur les limites de la liberté d’expression : « Protéger la liberté d’expression est indispensable, protéger la liberté de réception l’est tout autant. Or nos institutions démocratiques protègent de façon sourcilleuse la première, mais s’intéressent peu à la seconde. La possibilité de manipulation de la parole tient justement à ce déséquilibre. Aucune limite n’est fixée à l’acte d’exprimer, notamment d’exprimer pour convaincre. La limite du convaincre, c’est la liberté de l’auditoire d’être convaincu, celle, justement, que les techniques manipulatoires restreignent. Cette extension de la liberté de parole, plus seulement à la liberté d’expression mais également à la liberté de médiation et, surtout, à la liberté de réception, correspondrait à une étape supérieure de la démocratie et à un épanouissement de la liberté tout court. » (Ibid., p. 204.)
  • [48]
    Ibid.., p. 83.
  • [49]
    Il est vrai que certains moralistes donnent ce sens à la séduction du style. C’est le cas de Jamin : « Ne vous laissez pas séduire par la beauté du style, dont un livre peut être écrit, qu’elle ne vous éblouisse pas au point de vous empêcher d’examiner le fond de la pensée. Laissez aux hommes vains le frivole plaisir de se repaître des sens ; pour vous, comme êtres pensants, arrêtez-vous particulièrement aux choses ; & n’oubliez jamais que l’ornement du discours ne décide point de sa vérité, parce qu’il peut servir au contraire à insinuer les opinions les plus absurdes & les plus impies, ainsi que l’expérience ne le prouve malheusement que trop. […] Quel que soit donc le style d’un ouvrage, on n’en peut rien conclure contre la pensée à laquelle il sert d’enveloppe. » (Nicolas Jamin, Traité de la lecture chrétienne, op. cit., p. 70-72.) L’auteur scande cette conception du style comme simple « enveloppe » à travers tout son essai : « Jamais, dit-on, on n’a écrit avec plus de pureté & plus d’élégance ? Fort bien ; mais qu’est-ce que le style seul séparé de la vérité ? Un bel habit peut couvrir un très-méchant homme : un beau style peut de même servir d’enveloppe aux plus grandes absurdités & aux plus horribles blasphèmes. La bonté d’un ouvrage de science ne se tire pas du style, qui n’en est que l’écorce ; mais de la vérité des pensées, de leur enchaînement & de la force des raisonnements ; & c’est précisément ce qui manque à nos prétendus Philosophes, lorsqu’ils veulent discourir sur la Religion » (p. 216) ; « La pureté de la diction n’est qu’un accessoire pour l’homme ; l’innocence des mœurs, la vérité de la Religion sont pour lui un principal & un capital. Qu’est-ce qu’un homme pur dans le langage, corrompu dans les mœurs & libertin dans les sentiments ? sinon une peste dans la société, un homme dangereux dans le commerce. » (P. 238.)
  • [50]
    Philippe Breton, La Parole manipulée, op. cit., p. 84.
  • [51]
    Grégoire XVI, Bref Dum acerbissimas du 26 septembre 1835 condamnant les œuvres de Georg Hermes, dans Enchiridion delle encicliche, t. II : Gregorio XVI, Pio IX(1831-1878), Bologna, Edizioni dehoniane Bologna, 2002, p. 910.
  • [52]
    Cité dans Annales de philosophie chrétienne, 4e série, t. VII, n° 37, Bureau des Annales de philosophie chrétienne, 1853, p. 290.
  • [53]
    Cité dans ibid., t. X, n° 57, 1854, p. 184.
  • [54]
    Félix Poujol note ainsi dans son Dictionnaire des passions : « Évitons donc de nous laisser entraîner par les désirs coupables que ce vice dangereux [la lascivité] fait naître en nous ; et si par hasard nous manquions de la force et du courage nécessaires pour résister à ses séductions, invoquons l’appui de Dieu, recourons à son divin Fils, qui fut la pureté même et le modèle de toutes les vertus. » (Félix-André-Augustin Poujol, Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de l’âme, où l’on traite des passions, des vertus, des vices, des défauts, etc., qui élèvent ou ennoblissent, abaissent ou dégradent l’homme, et des moyens de développer les unes et de corriger les autres, etc., Paris, J.-P. Migne, coll. Encyclopédie théologique (t. XXXIX), 1849, col. 623.)
  • [55]
    Les expressions latines, qui rythment la période de Mgr Georges-Massonnais, viennent de la Genèse dans la version de la Vulgate (Genèse, III, 6). Trad. Lemaître de Sacy : « La femme considéra donc que le fruit de cet arbre était bon à manger ; qu’il était beau et agréable à la vue. Et en ayant pris, elle en mangea et en donna à son mari, qui en mangea aussi. »
  • [56]
    Mgr Baunard met ainsi en garde les collégiens imprudents contre les dangers des ouvrages séducteurs, en évoquant clairement la séduction qu’exerça le serpent au jardin d’Éden : « Et quand, oubliant Dieu, sa présence, sa loi, vous l’avez dévoré, ce fruit du mauvais livre, vous êtes bien avancés ! Le diable vous avait promis que vous seriez comme des dieux, et vous voilà devenus des démons comme lui ! Votre orgueil vous forgeait une divinité mensongère et vous voilà descendus à l’animalité ! […] Votre sensualité trouvait un goût délectable à cette littérature ; et voilà que vous lui trouvez le goût de l’amertume ! Vous cherchiez le plaisir, et vous trouvez le remords ; vous cherchiez les fleurs, et vous êtes dans la fange. » ([Louis] Baunard, Le Collège chrétien, Instructions dominicales, Paris, Librairie Poussielgue frères, t. I, 1889, p. 281-282.) Mgr Baunard se réfère au vers qui précède la séduction d’Ève dans le Genèse ; le serpent lui dit : « c’est que Dieu sait qu’aussitôt que vous aurez mangé de ce fruit vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des dieux, en connaissant le bien et le mal. » (Trad. Lemaître de Sacy.) La comparaison de la mauvaise lecture à la tentation par le serpent connaît des adaptations variées dans la littérature ecclésiastique. L’une des plus répandue est sans conteste la métaphore du serpent caché sous les fleurs, pour désigner la malice du livre masquée par le plaisir de la lecture. Dans une de ces fables dont il a le secret, l’abbé Joseph Reyre explique les dangers du style fleuri. « Le Laboureur et l’enfant » se veut un apologue traitant du beau style (les fleurs) et de ses dangers (le serpent). Malgré les avertissements d’un laboureur, un enfant étourdi cueille des fleurs sous se soucier des serpents dissimulés sous le gazon fleuri. Un serpent s’approche de l’enfant et « le perce et le déchire » ; le fabuliste de conclure : « Voilà tout le fruit qu’on retire/ De ces écrits licencieux/Dont ce pré nous offre l’image./On y cherche les fleurs, les beautés du langage ;/Mais on y trouve, hélas ! qu’un venin dangereux. » ([Joseph] Reyre, Le Mentor des enfans et des adolescens, ou Maximes, traits d’Histoire et fables nouvelles en vers, propres à former l’esprit et le cœur de la jeunesse, Paris, Chez Audot et Cie, 1809, p. 103.) L’abbé Reyre assimile volontiers la tentation de lire un livre non recommandable au discours tenu par le serpent de la Genèse à Ève, un tel ouvrage au fruit défendu, et les conséquences de la lecture aux suites de la curiosité du premier couple. Il invite son jeune lecteur à se contenter des « bons livres », puisque « les autres sont comme le fruit défendu du paradis terrestre » (ibid., p. 101). On trouve la même image du serpent caché sous les fleurs chez Jamin : « N’ouvrez donc jamais les yeux sur ces écrits séduisants, quelque beau qu’en puisse être le style ; le serpent y est caché sous les fleurs. » (Nicolas Jamin, Traité de la lecture chrétienne, op. cit., p. 111.) Cette métaphore connaît diverses variations, dont l’une, due au chanoine Pradel, ne manque pas de cocasserie : « On n’excusa pas cet assassin politique parce qu’il avait caché sa bombe dans un bouquet » (Henri Pradel, Les Lectures des jeunes, Paris, Éditions Téqui, 1938, p. 80).
  • [57]
    Henri Lesètre, « Séduction », Dictionnaire de la Bible, dir. Fulcran Vigouroux, Paris, Letouzey et Ané, t. V, 1912, col. 1560-1561.
  • [58]
    Tomas Malvenda, De Antichristo, t. I, p. 193. Traduction et citation de Jean-Robert Armogathe, L’Antéchrist à l’âge classique, Exégèse et politique, Paris, Mille et une nuits, coll. Les quarante piliers, série Summulœ, 2005, p. 245.
  • [59]
    DTC, t. XIII, col. 1666.
  • [60]
    Trad. de Boudinhon : « [une] invention fort habile de la malice humaine et [un] nouveau genre de séduction qui enlace si facilement les âmes simples ».
  • [61]
    Hector Quilliet, « Censures doctrinales », DTC, t. II, col. 2108.
  • [62]
    ACDF, Index, Protocolli 1838-1841, f. 555r.
  • [63]
    ACDF, Index, Protocolli 1838-1841, f. 397r.
  • [64]
    ACDF, Index, Protocolli 1849-1851, f. 681r. Trad. : « [Une larme du diable] auquel font suite, sous divers titres, d’autres scènes, sinon aussi irréligieuses, au moins aussi lubriques et séduisantes. »
  • [65]
    ACDF, Index, Protocolli 1842-1845, f. 12v.
  • [66]
    ACDF, Index, Protocolli 1838-1841, f. 567v. Trad. : « Ce système est impossible à réfuter, parce qu’il ne définit pas, ne distingue pas, ne détermine pas les notions, et ne fait que se répandre en vaines images poétiques, tandis qu’il séduit avec les fleurs de style, et entraîne les lecteurs indigents, inexpérimentés, et aimant le nouveau ».
  • [67]
    Ibid. Trad. : « de l’amour du fabuleux ».
  • [68]
    Tripepi relève ainsi les descriptions favorables et « séduisantes » de Marie Couturier, dont l’abbé Froment tombe amoureux dans Paris : « Tra’vari tipididonna, che vengono menzionati nel romanzo Zoliano, vi è quello di Maria Couturier, personaggio principale dopo l’Ab. Froment. Di costei si fanno ipiù grandi elogi morali, intellettuali, fisici, e si compiono descrizioni seducentissime. » (ACDF, Index, Protocolli 1897-1899, doc. 178, p. 14.) Trad. : « Parmi les divers types de femme qui sont mentionnés dans le roman de Zola, il y a celui de Marie Couturier, personnage principal après l’abbé Froment. De ceux-ci, on fait les plus grands éloges moraux, intellectuels, physiques ; et l’on compose les plus séduisantes descriptions. »
  • [69]
    ACDF, Index, Protocolli 1897-1899, doc. 178, p. 2. Trad. : « la triste et indigne trilogie Les Trois Villes, par laquelle l’auteur a eu la malheureuse idée d’offenser, de la façon la plus stupide, la religion et de profaner la littérature française. »
  • [70]
    ACDF, Index, Protocolli 1897-1899, doc. 178, p. 28.
  • [71]
    ACDF, Index, Protocolli 1897-1899, doc. 178, p. 28-29. Dans cette phrase, Tripepi entend artifice au sens d’« affectation ».
  • [72]
    ACDF, Index, Protocolli 1897-1899, doc. 178, p. 29.
  • [73]
    Zola, Paris, Les Trois Villes, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1898, p. 14.
  • [74]
    Ibid.., p. 89.
  • [75]
    Ibid.., p. 110.
  • [76]
    Ibid.., p. 112.
  • [77]
    Ibid., p. 117-118.
  • [78]
    Ibid., p. 416.
  • [79]
    Ibid., p. 451.
  • [80]
    Ibid., p. 453.
  • [81]
    Ibid., p. 502.
  • [82]
    Ibid., p. 551. Toutes ces citations sont traduites en italien dans le votum de Tripepi : ACDF, Index, Protocolli 1897-1899, doc. 178, p. 29.
  • [83]
    ACDF, A. II. 16-17.
  • [84]
    ACDF, Index, Protocolli 1897-1899, doc. 178, p. 29-30.
  • [85]
    Zola, Paris, op. cit., p. 86.
  • [86]
    Ibid.., p. 111-112.
  • [87]
    Ibid., p. 129-130.
  • [88]
    Ibid., p. 171.
  • [89]
    Ibid., p. 224.
  • [90]
    Ibid., p. 266.
  • [91]
    Ibid.., p. 171.
  • [92]
    Ibid.., p. 312.
  • [93]
    C’est l’extrait des pages 111 et suivantes.
  • [94]
    Au sujet des métaphores mal maîtrisées et « secentate » qu’il cite dans son votum, le censeur italien semble faire sienne la recommandation de Boileau en fait d’originalité : « La plupart, emportés d’une fougue insensée,/Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée :/Ils croiraient s’abaisser, dans leurs vers monstrueux,/S’ils pensaient ce qu’un autre a pu penser comme eux./Évitons ces excès : laissons à l’Italie/De tous ces faux brillants l’éclatante folie. » (Boileau, Art poétique, chant premier, v. 39-44.)
  • [95]
    André Gide, « Billets à Angèle », I (mars 1921), Incidences (1924).
  • [96]
    ACDF, Index, Protocolli 1897-1899, doc. 178, p. 30.
  • [97]
    Ibid.

Les rapports de censure s’apparentent à des textes de critique littéraire. Mais un tribunal ecclésiastique qui censure des productions romanesques et dramatiques les juge-t-il selon des critères esthétiques ? Le tribunal de l’Index n’a pas vocation à se faire l’arbitre des lettres. Il accorde son attention aux œuvres dommageables pour la foi ou les mœurs, et non pas aux œuvres remarquables par leur style ou leur propos. Remy de Gourmont voyait dans l’Index « une forme, seulement un peu orgueilleuse, de la critique philosophique », mais il notait aussi à son sujet : « Si l’Index avait été pris au sérieux en France, il n’y aurait pas de littérature française, car elle est quasi tout entière à l’index ». Une bonne part de la littérature française du xixe siècle figure en effet dans l’Index librorum prohibitorum, à l’exception notable de la poésie. Peut-on juger une œuvre littéraire seulement de façon « philosophique » en faisant abstraction de ses propriétés artistiques ?
Léon Bloy reprochait à une certaine critique catholique de ne juger les romans et les pièces de théâtre que du point de vue de l’édification, en négligeant leur valeur artistique. Il ironisait notamment sur les lectures de l’abbé Bethléem qui écartait l’art de ses jugements :il convient de rappeler ou d’apprendre aux personnes peu instruites que la première chose à faire pour juger un livre, le premier et indispensable mouvement du critique c’est d’écarter l’art, de le balayer au loin, comme une ordure. Précaution d’une nécessité absolue…


Date de mise en ligne : 12/03/2025

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