Annexe 1. Méthodologie : une approche socio-économique
Pages 341 à 357
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- GLOUKOVIEZOFF, Georges,
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Notes
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[1]
J. Gadrey, Socioéconomie des services, op. cit., 2003.
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[2]
Ibid., p. 3.
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[3]
Idem.
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[4]
Certes, des travaux portant sur des éléments précis ont déjà été publiés, comme par exemple sur les relations entre la clientèle aux ressources financières modestes et les agents de La Poste, ou sur le travail des assistantes sociales auprès des personnes surendettées, mais aucune étude du phénomène lui-même. Voir, notamment, L. Sagna, Monnaie et sociétés. Une socio-anthropologie des pratiques monétaires, Paris, L’Harmattan, 2003 ; A. de La Hougue, À propos du surendettement. Hommes et argent, Paris, L’Harmattan, 2002.
-
[5]
A. Daniel, M.-O. Simon, L’Utilisation des moyens de paiement…, op. cit., 2001.
-
[6]
R. Gallou, P. Le Quéau, Les Personnes interdites de chéquiers, op. cit., 2000.
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[7]
Banque de France, Surendettement…, op. cit., 2002 ; Enquête typologique 2004…, op. cit., 2005 ; Enquête typologique 2007…, op. cit., 2008.
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[8]
I. Guérin, Pratiques monétaires…, op. cit., 2000, p. 97.
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[9]
D. Bertaux, L’Enquête et ses méthodes. Le récit de vie, Paris, Nathan Université, 2005, p. 11
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[10]
N. Berthier, Les Techniques d’enquête. Méthode et exercices corrigés, Paris, Armand Colin, 2002.
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[11]
G. Gloukoviezoff, J. Lazarus, Évaluation d’impact…, op. cit., 2007 ; G. Gloukoviezoff, J. Palier, Évaluation d’impact…, op. cit., 2008.
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[12]
N. Berthier, Les Techniques d’enquête…, op. cit., 2002.
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[13]
Voir annexe 2 pour le détail des entretiens.
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[14]
G. Gloukoviezoff, M. Monrose, « Accès et utilisation… », op. cit., 2004.
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[15]
A. Daniel, M.-O. Simon, L’Utilisation des moyens de paiement…, op. cit., 2001. Une étude reprenant le questionnaire de celle de 2001 était en cours lors de la rédaction de ce livre, et les résultats ont dû être rendus publics au début de l’année 2010. Les premiers résultats auxquels j’ai pu avoir accès ne montraient, au travers du questionnaire utilisé, ni changements quantitatifs significatifs ni améliorations marquantes de la prise en compte du phénomène d’exclusion bancaire.
-
[16]
Banque de France, Surendettement…, op. cit., 2002 ; Enquête typologique 2004…, op. cit., 2005 ; Enquête typologique 2007…, op. cit., 2008.
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[17]
Dans ce cadre, le doctorant se voit confier une mission de recherche stratégique pour l’entreprise qui constitue également son sujet de thèse.
-
[18]
Certaines d’entre elles ont pris la forme d’un rapport de recherche, comme pour l’évaluation de l’activité des agences bancaires en environnement sensible ; toutefois, la majorité de mes travaux a seulement donné lieu à des restitutions écrites ou orales au sein de séminaires de la fédération, ainsi qu’à des publications académiques et à des contributions à des colloques. Voir G. Gloukoviezoff, 2003, L’Activité des agences bancaires en environnement sensible, étude pour la Caisse d’épargne Rhône-Alpes Lyon et la Fédération nationale des Caisses d’épargne.
1Comprendre le phénomène d’exclusion bancaire des particuliers suppose d’élaborer une grille de lecture qui en saisisse à la fois les causes et les conséquences. Dans ce but, j’ai adopté un regard socio-économique tel que le définit Jean Gadrey [1], ancrant la production de la connaissance scientifique dans l’empirie et les références aux pratiques économiques concrètes.
La socio-économie n’est pas une discipline, c’est une façon de faire de l’économie en articulant les méthodes classiques de l’économie et certains outils empruntés à d’autres sciences sociales (en premier lieu, la sociologie et l’histoire). Cela permet de socialiser les « agents économiques » en les considérant comme des acteurs sociaux dont les comportements et calculs s’inscrivent dans des règles, des institutions et des conventions [2].
3Cette approche est particulièrement pertinente lorsque l’on souhaite analyser la prestation de services bancaires.
Les services sont particulièrement concernés par cet « encastrement » social de l’économie. Pour (mieux) comprendre l’économie des services, il faut (aussi) analyser les sociétés de services, les relations de service, les règles et les institutions correspondantes [3].
5Il importe donc d’être attentif aux motivations contextualisées des acteurs, autrement dit de mettre au jour les éléments qui sous-tendent les processus de décision sous-jacents aux pratiques bancaires des particuliers, mais aussi ceux des banquiers avec qui ils sont en relation. Pour cela, il est nécessaire d’intégrer les contraintes (droits et obligations, environnement social et politique) pesant sur ces pratiques, ainsi que le sens que les acteurs leur confèrent. L’intégration dans l’analyse des institutions mais aussi des valeurs morales est alors une nécessité absolue.
Une approche compréhensive, comparative et à microéchelle
6Le choix de l’échelle d’analyse (micro ou macro) tient aux objectifs que le chercheur se fixe, mais également à l’état des connaissances préexistantes. La microéchelle s’est donc imposée afin de comprendre le sens des décisions des acteurs et de leurs pratiques observables, mais également et surtout parce que ce type de travaux était quasiment inexistant dans la littérature.
7Étonnamment, si des facettes de l’exclusion bancaire des particuliers avaient parfois été étudiées, aucune étude systématique n’avait été menée [4], et les principaux travaux existants avaient presque unanimement adopté une approche quantitative, que ce soit pour l’accès aux produits bancaires [5], l’interdiction bancaire [6] ou le surendettement [7]. Avant de mesurer, il est indispensable de comprendre ; la microéchelle est alors le niveau d’analyse le plus adapté.
8Toutefois, pour saisir les déterminants des pratiques bancaires des différentes parties prenantes, le choix du niveau d’analyse n’est qu’une première étape. Il faut ensuite adopter une démarche qui permette de saisir quels sont les éléments clés du phénomène étudié. La compréhension et la comparaison sont alors indispensables. Il est en effet nécessaire de distinguer et d’articuler ce qui est de l’ordre de la compréhension du singulier dans sa complexité – compréhension qui n’est possible que par la prise en compte de la subjectivité des personnes (contexte actuel, trajectoire personnelle, valeurs, etc.) – et ce qui est de l’ordre de l’explication, c’est-à-dire le passage du singulier au général grâce à la comparaison et au recours aux outils conceptuels. Ce processus d’analyse doit permettre au chercheur d’identifier les éléments dont la récurrence permet la construction d’un idéal-type devenant le point de comparaison des pratiques.
9C’est donc à partir du terrain que se construit l’objet d’étude, mais en retour c’est cette conceptualisation qui rend le réel compréhensible. Par un incessant va-et-vient entre terrain et théorie, l’analyse gagne en pertinence et les hypothèses s’affinent. C’est donc une méthode à la fois relativiste et réaliste que nous avons suivie dans le cadre de cette thèse :
Elle est relativiste, au sens où nous admettons que notre connaissance de la réalité sociale est construite relativement à un point de vue comprenant un cadre théorique et une échelle d’observation choisis au départ, ainsi que la subjectivité du chercheur. Elle est en même temps réaliste, car nous reconnaissons que la réalité observée existe en dehors de l’observation et de l’intention du chercheur ; elle a une réalité en soi [8].
11Étudier l’exclusion bancaire des particuliers, étant donné les objectifs de ce livre, ne peut se faire que par l’observation qualitative de terrain. Elle seule peut permettre d’accéder aux informations indispensables au raisonnement et à l’élaboration d’une connaissance scientifique. En affirmant cela, une rupture radicale s’opère avec la démarche hypothético-déductive de l’économie standard : les observations empiriques ne sont plus considérées comme éléments de vérification des théories, elles participent pleinement à leur élaboration et donc à la construction de l’objet d’étude. La démarche de recherche correspond alors à un processus d’aller-retour permanent entre terrain et théorie afin d’affiner la connaissance ainsi produite. C’est alors la question de la méthodologie suivie pour collecter les données qui est posée.
Les outils : les récits de pratiques en situation
12Les récits de pratique en situation sont des formes de « récits de vie », outils d’enquête introduits en France au cours des années 1970 et dont Daniel Bertaux donne la définition suivante : « […] une forme particulière d’entretien, l’“entretien narratif”, au cours duquel un chercheur demande à une personne ci-après dénommée “sujet” de lui raconter tout ou partie de son expérience vécue » [9]. Lors des récits de pratiques en situation, le sujet est invité à raconter certaines de ses expériences passées. Toutefois, il ne le fait pas hors de tout cadre. L’enquêteur l’incite en effet à explorer les thèmes qui correspondent à l’objet d’étude ou que le sujet considère comme pertinents à cet égard. Concrètement, l’enquêteur dispose d’un guide d’entretien qui récapitule les principaux thèmes généraux qu’il souhaite voir abordés par l’enquêté (explication des difficultés, conséquences des difficultés, relation à la banque, etc.). Ces thèmes couvrent de vastes domaines, de manière à ne pas limiter l’enquêté dans la présentation de ses pratiques et de sa situation. Ils peuvent éventuellement être accompagnés de phrases de relance rédigées à l’avance pour faire redémarrer l’entretien ou pour le réorienter si cela s’avère nécessaire, mais sans fausser la logique du discours livré par la personne [10].
Passer du particulier au général : le traitement des entretiens
13Le récit de pratiques en situation est à la fois un outil exploratoire et analytique. C’est à partir de la comparaison des différents récits réunis qu’émergent des hypothèses permettant de définir progressivement l’objet d’étude, ensuite c’est sur la base des récits ultérieurs que les hypothèses élaborées peuvent être affinées. Ainsi, la précision des thèmes suggérés par l’enquêteur peut s’affiner à mesure que les hypothèses sur l’objet d’étude gagnent en pertinence ; cependant, il est impératif de laisser suffisamment de liberté à la personne pour qu’elle ait la possibilité de livrer des causalités nouvelles qui n’avaient pas été recensées jusqu’alors.
14L’interprétation et la comparaison sont alors les deux techniques essentielles du chercheur pour passer du particulier d’un récit au général de la théorie. L’interprétation est indispensable, car il n’est pas possible de se limiter pour l’analyse au récit de la personne tel qu’elle le livre. Il est nécessaire de l’interpréter à l’aide de la grille de lecture qu’offre le cadre théorique de départ. L’objectif est de rendre intelligibles les logiques à l’œuvre.
15Pour cela, il est nécessaire de coupler deux modes d’analyse des récits recueillis. Le premier suppose de reconstituer le parcours et les liens de causalité qui expliquent les pratiques du point de vue de la personne interrogée. Il s’agit de synthétiser et d’organiser d’un point de vue individuel les pratiques en lien avec l’objet d’étude de manière à en comprendre les tenants et les aboutissants. Le but est d’éviter par la suite des interprétations erronées en ayant laissé de côté un élément clé du parcours de la personne ou de ses valeurs morales.
16Le second suppose de comparer les récits grâce à l’analyse thématique. Il s’agit de passer au crible de la grille d’analyse l’ensemble des récits récoltés et d’identifier ce qu’ils apportent au regard des différentes thématiques retenues. Cette étape permet de découvrir les récurrences, mais également la diversité des logiques pour une même pratique que l’on supposait homogène. Ainsi, dans les premières enquêtes que nous avons menées, il est apparu qu’il était plus que réducteur d’expliquer le renoncement des personnes aux produits bancaires par une simple absence de besoin de ces produits : les questions de coût, d’inadéquation aux besoins, de complexité excessive, de peur, etc., sont bien plus importantes.
17De la comparaison des différents récits de pratiques en situation découlent les premières interprétations et donc progressivement, dans un aller-retour constant entre terrain et théorie, les premières hypothèses à partir de la constitution d’idéaux-types. Au fur et à mesure des comparaisons, ces hypothèses se renforcent ou à l’inverse se révèlent erronées ou largement incomplètes, ce qui implique leur reformulation. C’est par ce processus que l’on passe du singulier au général et que l’on met au jour les logiques d’action communes qui expliquent, par exemple, que dans tel cas des difficultés bancaires se développent alors que dans tel autre elles sont évitées.
Le traitement des entretiens
Ces différentes catégories sont ensuite organisées entre elles sous la forme d’une arborescence en thèmes, sous-thèmes, etc. Cette grille élaborée, les entretiens sont codés par unités de sens, c’est-à-dire que les passages des entretiens correspondant à un thème ou à un sous-thème y sont rattachés. Il est ainsi possible d’établir des comparaisons précises pour un même thème ou un même sous-thème.
Cette technique d’analyse peut se faire manuellement, mais elle est aujourd’hui rendue plus facile et plus efficace par le recours aux logiciels informatiques. Ces logiciels ne sont que des outils, ils ne réalisent pas le codage à la place du chercheur comme peuvent le faire les logiciels d’analyse sémantique.
Pour les enquêtes qui alimentent ce livre, il a d’abord été procédé manuellement, puis le logiciel NVivo7 a été utilisé. À titre d’illustration, l’enquête menée pour le Secours catholique a conduit à élaborer une arborescence thématique comportant plus de deux cents entrées possibles (thèmes et sous-thèmes) [11].
Passer du particulier au général : qualité et taille de l’échantillon
18Si la pertinence des hypothèses retenues dépend de la qualité du travail du chercheur dans le recueil et l’analyse qu’il fait des entretiens, elle dépend également de la qualité de l’échantillon dont sont issus ces entretiens. Cette qualité ne doit pas être confondue avec la représentativité d’un échantillon statistique. L’objectif d’une enquête qualitative est de comprendre les situations et non de mesurer des proportions au sein d’une population. La question qui se pose est celle du choix pertinent, ou non, des personnes interrogées afin d’avoir accès à la diversité des expériences relatives à notre objet d’étude. Ainsi, cela n’a pas la même portée de réaliser un entretien avec une personne qui connaît des difficultés bancaires depuis des années que d’interroger un individu qui est confronté subitement au surendettement suite à une perte d’emploi. De même, s’entretenir avec un salarié de banque intervenant au guichet ne donne pas accès aux mêmes types de relations avec les clients que recueillir les propos d’un conseiller financier recevant sur rendez-vous. Cette diversité permet de saisir l’éventuelle multiplicité des logiques d’action qui se développent face à une situation similaire.
19Il faut également tenir compte de la diversité des points de vue. Chaque catégorie d’acteur n’entretient pas le même rapport avec l’objet d’étude de ce livre. Clients, banquiers et travailleurs sociaux ne donnent pas accès à la même vision d’une situation de difficultés bancaires. Les considérer simultanément offre une vision plus complète des logiques à l’œuvre, des relations de pouvoir ou des incompréhensions liées à des divergences d’interprétation. La prise en compte de la diversité des points de vue m’a ainsi permis de mettre en lumière que la logique des pratiques bancaires de certains clients était totalement incompréhensible pour le banquier, ce qui explique ainsi les situations de blocage et les jugements sur le manque de connaissances et parfois la présumée malhonnêteté de ces clients.
20Enfin, c’est l’absence de nouveaux éléments significatifs au sein des entretiens menés qui décide in fine du nombre d’entretiens réalisés. Évidemment, mener des entretiens supplémentaires pourrait toujours apporter un petit quelque chose en plus, mais vient le moment où l’image est suffisamment claire pour que l’on puisse s’en satisfaire.
21Le nombre d’entretiens qui permet d’atteindre une qualité d’analyse satisfaisante avec la technique des récits de pratiques en situation est variable selon la complexité de l’objet d’étude. Cependant, ce nombre reste réduit en comparaison des études statistiques et peut même se limiter à quelques cas lors de l’étude exploratoire [12]. Il est généralement admis que, pour une population homogène, cinq à dix entretiens sont suffisants dans la phase exploratoire et une trentaine pour la phase d’analyse. Dans le cadre de ce livre, le nombre d’entretiens menés est plus important en raison de la complexité de l’objet d’étude et de la dimension longitudinale de ce travail. Au total, ce sont près de 275 entretiens qui alimentent ce livre [13].
Les outils complémentaires : observation et quantification
22Observer ou mesurer des pratiques sans en connaître le sens est un exercice risqué. En revanche, en complément d’entretiens, ces outils permettent d’objectiver les éléments factuels issus des récits de pratiques en situation et de susciter des interrogations qui pourront trouver des réponses lors des entretiens suivants. Si ces outils n’ont donc dans notre recherche qu’un rôle instrumental, il n’en est pas moins déterminant.
L’utilité de l’observation
23Par l’observation, il est possible de remettre en question des liens de causalité qui étaient apparus au cours des entretiens, mais également de découvrir d’autres contraintes objectives que les enquêtés n’avaient pas pensé à mentionner tant elles font partie de leur quotidien. Cela est vrai pour les personnes en difficulté bancaire mais aussi pour les banquiers. Pour saisir ces éléments, j’ai eu accès à trois terrains de nature différente : les rendez-vous entre personnes en difficulté et membres de dispositifs devant les aider à trouver des solutions, les rendez-vous avec les conseillers bancaires, et les interactions au guichet des agences bancaires. Dans la mesure où ma présence a forcément influencé le déroulement des rendez-vous, j’ai essayé d’en tenir compte dans mes analyses.
24Ce fut toutefois moins nécessaire pour l’activité de guichet lorsque le flux était important. Mon immersion au sein des agences bancaires de la Caisse d’épargne a d’ailleurs permis de limiter encore cet effet en couplant mes observations avec une démarche de quantification. J’ai ainsi élaboré, lors de ma première semaine en agence, une grille des demandes typifiées des clients afin de pouvoir ensuite les quantifier et les caractériser (flux et profil des clients, durée, enchaînement de plusieurs demandes, difficultés rencontrées). Cette grille a ensuite été appliquée au sein des agences restantes (voir tableau ci-dessous).
Observation au guichet des agences des Caisses d’épargne
Observation au guichet des agences des Caisses d’épargne
25Associer ces différents outils m’a notamment permis d’objectiver les propos des banquiers sur la nature jugée « sociale » des difficultés exprimées par les clients au guichet, alors mêmes qu’elles sont très majoritairement (environ 85 % des difficultés) de nature bancaire, et de mieux percevoir le rôle des jugements de valeur sur une difficulté perçue comme légitime ou non par le banquier.
26Les différents terrains d’observation retenus m’ont permis de mieux comprendre l’influence de certaines contraintes, comme le flux de clientèle pour le guichetier ou les objectifs commerciaux pour le conseiller. Ils m’ont également conduit à mieux saisir les éléments clés d’une relation de qualité, que ce soit en termes de conseil, de personnalisation ou de confiance, par la comparaison des comportements des différents protagonistes selon que la relation prenait place dans une agence bancaire ou au sein d’un dispositif dédié.
Les apports de la quantification
27La quantification est une alliée précieuse lorsque l’on sait ce que l’on souhaite mesurer et que cela s’y prête. Elle permet de mettre en perspective les descriptions faites par les personnes rencontrées quel que soit leur statut. J’y ai eu recours à trois reprises.
28Tout d’abord, comme je viens de l’évoquer plus haut, cela s’est traduit à microéchelle par l’analyse quantitative de l’activité bancaire de guichet au sein d’agences en zone urbaine sensible et en environnement aisé. Ensuite, en lien avec l’analyse précédente, cela a consisté à tenter de mesurer l’implantation en zone urbaine sensible des agences bancaires selon leur réseau d’appartenance. Ces informations macroéconomiques ne sont pas disponibles publiquement en dépit de l’existence d’un Observatoire national des zones urbaines sensibles.
29Enfin, j’ai utilisé cette méthode dans le cadre d’une étude commandée par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (drees) auprès de 5 000 allocataires de minima sociaux au premier semestre 2003. J’ai eu l’opportunité d’intégrer quatre questions relatives à l’accès aux produits bancaires. L’exploitation technique de ces résultats par Murielle Monrose m’a ainsi permis de quantifier certaines difficultés d’accès au compte et aux moyens de paiement scripturaux que rencontrait cette population particulière [14].
30En dépit de la modestie de ces approches quantitatives, elles ont été extrêmement précieuses tant les analyses statistiques sont pauvres en matière d’exclusion bancaire. Que ce soit au niveau français ou au niveau européen, il est presque impossible d’obtenir des données solides et comparables pour analyser les différentes facettes de ce phénomène. Ainsi, la principale étude qui alimente ce livre a été publiée en 2001 par le Crédoc et porte sur l’accès bancaire des bénéficiaires de minima sociaux [15]. En dépit de son intérêt, le fait qu’elle ait précédé toute analyse qualitative laisse dans l’ombre de nombreux aspects pourtant essentiels de ce phénomène. Nous avons ainsi mobilisé les différentes sources existantes, y compris lorsqu’elles ne permettent seulement qu’un chiffrage partiel, comme c’est également le cas des études sur le surendettement [16].
Une analyse mise en œuvre dans le cadre de commandes sociales
31Les multiples enquêtes de terrain qui ont alimenté ma thèse, puis cet ouvrage, ont toutes été commanditées par différentes institutions imprimant systématiquement à leur demande une finalité opérationnelle.
Recherche indépendante et contraintes des commanditaires
32Les premières enquêtes ont été menées dans le cadre de contrats de recherche, avec diverses institutions (Mission recherche de La Poste, Caisse des dépôts et consignations, Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, Bureau international du travail, Secours catholique, Fédération nationale des Caisses d’épargne). Ces contrats ont notamment permis d’évaluer l’efficacité ou l’impact de différents types de réponses apportées à l’exclusion bancaire, ou d’étudier en profondeur les mécanismes et facettes du phénomène lui-même. Toutefois, aussi spécialisées soient-elles, ces enquêtes ont toujours été définies de manière à permettre d’explorer des dimensions de l’exclusion bancaire en cohérence avec le programme de recherche que je m’étais fixé. D’une part, la méthodologie mise en œuvre pour ces différentes enquêtes est, sinon totalement similaire, au moins suffisamment cohérente pour donner accès à une connaissance de qualité homogène pour une analyse transversale. D’autre part, les investigations menées ont souvent été l’occasion de dépasser le seul objectif fixé par le contrat de recherche lui-même afin de mettre à profit les entretiens réalisés en cohérence avec ma grille d’analyse.
33Plus largement, une grande partie de mes enquêtes a été menée grâce à la convention industrielle de formation par la recherche (cifre) signée en 2002 avec la Fédération nationale des Caisses d’épargne [17]. Celle-ci ayant pour projet, du fait de ses statuts, de lutter contre l’exclusion bancaire dans le cadre de ses missions d’intérêt général fixées par la loi de sécurité financière du 25 juin 1999 (abrogée depuis), l’objet de mes recherches a porté sur les modalités de lutte contre l’exclusion bancaire qu’une banque coopérative pourrait mettre en œuvre. C’est en vue de cet objectif que différentes enquêtes et analyses [18] ont été menées pour la fédération au cours de ces trois années.
34Cette convention a été une formidable opportunité, car elle m’a donné accès à des terrains qui sans cela me seraient restés interdits ou qui m’auraient été accessibles que partiellement, comme par exemple les agences bancaires, et elle m’a permis de confronter tout au long de ces trois années mes résultats aux attentes et objectifs d’un groupe bancaire. Leur validité et leur opérationnalité ont donc été mises à l’épreuve en permanence et ont bénéficié des remarques et des conseils de professionnels bancaires. De plus, notamment parce que cela était également dans l’intérêt de la fédération, mon champ d’investigation au cours de ces trois années n’a pas été restreint aux actions des Caisses d’épargne, mais a porté plus largement sur la diversité des réponses existantes afin d’en tirer des leçons. Cela a permis de conserver une approche globale du phénomène d’exclusion bancaire et donc d’alimenter la recherche sans en limiter sa portée.
35Travailler dans le cadre de commandes sociales contraint le chercheur, qui doit satisfaire les objectifs fixés par les commanditaires avec les moyens et les délais qui lui sont initialement accordés. Toutefois, du moins dans mon cas, il ne faut pas surestimer cette contrainte, aussi bien dans le cadre des contrats de recherche que de la convention avec la Fédération nationale des Caisses d’épargne. La définition des objectifs et des calendriers des études m’a toujours permis de maintenir des conditions appropriées pour permettre un travail de recherche approfondi.
36Surtout, mes différents commanditaires ont intégré la dimension scientifique de mes travaux comme un atout. De mon point de vue, ce type de relation a souvent été un avantage car il m’a permis de systématiquement confronter mon outillage conceptuel en construction à sa capacité à expliquer de manière intelligible et opérationnelle les mécanismes sociaux observés. Les différents comités de pilotage accompagnant chacune des différentes enquêtes ont notamment permis d’améliorer mes résultats autant que d’en valider la qualité.
Les trois phases de la recherche
37Trois phases peuvent être distinguées dans le déroulement de ce travail. Le premier, de fin 2001 à mi-2003, a principalement porté sur la compréhension des difficultés bancaires et de leurs conséquences du point de vue des particuliers. Puis, de mi-2003 à fin 2005, c’est le point de vue bancaire qui a été privilégié, avec l’analyse approfondie des contraintes qui pèsent sur l’activité du prestataire. Lors de ces deux premières phases, l’ensemble des acteurs a toujours été pris en compte, simplement l’attention s’est davantage portée sur les particuliers tout d’abord, puis sur les prestataires. Enfin, de fin 2005 à fin 2009, la grille de lecture a été mise à l’épreuve et améliorée lorsque cela était nécessaire, d’un point de vue dynamique dans le cadre d’une étude d’impact longitudinale, et dans une perspective internationale par ma participation à deux études de comparaison européennes.
Date de mise en ligne : 17/09/2015