Internet, un terrain d’enquête comme un autre ?
Recherche autour du journal en ligne d’Albert Vanderburg, cybernaute et sans-domicile à Honolulu
- Par Maryse Marpsat
Pages 309 à 328
Citer ce chapitre
- MARPSAT, Maryse,
- BRUNETEAUX, Patrick
- et TERROLLE, Daniel,
- Marpsat, Maryse.
- Marpsat, M.
- P. Bruneteaux
- et D. Terrolle
https://doi.org/10.3917/tehn.brune.2010.01.0309
Citer ce chapitre
- Marpsat, M.
- P. Bruneteaux
- et D. Terrolle
- Marpsat, Maryse.
- MARPSAT, Maryse,
- BRUNETEAUX, Patrick
- et TERROLLE, Daniel,
https://doi.org/10.3917/tehn.brune.2010.01.0309
Notes
-
[1]
Voir toutefois les références données par Daniel Cefaï (Cefaï, 2003 : 577-578). Pour des exemples de travail sur les blogs, voir le n° 138 de la revue Réseaux (2008).
-
[2]
Le Museum of Modern Art (MOMA) de New York possède un catalogue consultable en ligne, la Dadabase, qui regroupe les ouvrages de la bibliothèque du Musée, ses archives et ses centres d’études. Une consultation de cette base sur le nom « Vanderburg » fait apparaître le périodique Dada News, que publiait Albert dans les années quatre-vingt (depuis, j’ai chez moi les exemplaires d’Albert, qu’il m’a confiés).
-
[3]
Albert était au courant de cette recherche (rétrospective pour sa plus grande part) et m’a autorisée (par écrit) à me servir de tout ce qu’il avait pu écrire.
-
[4]
Plusieurs autres chercheurs, parfois inspirés par les réflexions de Heidegger sur « l’habiter » (Heidegger, 1958), se sont également interrogés sur ce rôle, à l’occasion d’un travail sur diverses formes marginales de logement, notamment Hatzfeld (2003) et Breviglieri (2002) dans leurs travaux sur les sans-domicile, ainsi que Florent Hérouard dans son étude des demandeurs d’asile hébergés en hôtel (2005).
1 Dans le cadre d’un travail sociologique, il y a plusieurs façons d’utiliser Internet : pour y recueillir les réponses à un questionnaire quantitatif – comme l’a fait Bernard Zarca (Zarca, 2004a et b) auprès de mathématiciens inscrits dans différentes associations ; pour réaliser des « entretiens » par courrier électronique ou chat ; pour observer un groupe de discussion ou un monde virtuel comme Second Life, etc. À ma connaissance, il n’existe pas de méthode largement répandue régissant l’usage d’Internet dans un travail de sociologie [1]. Je vais développer ici quelques réflexions sur cet usage issues de l’écriture d’un ouvrage avec Albert Vanderburg, alors sans domicile, et auteur d’un journal intime accessible sur Internet (Marpsat, Vanderburg, 2004). Le travail sur ce journal (et les remarques de certains de mes collègues sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un « vrai » terrain) m’ont conduite à m’interroger sur les spécificités de cette approche. Plusieurs points me paraissent rapprocher l’utilisation de données recueillies sur Internet de celle d’autres données : il convient, de la même façon, de mettre en regard différentes sources, virtuelles ou non, afin de s’assurer de leur cohérence ; de replacer la situation particulière étudiée dans son contexte ; de conserver des principes quant à la citation et à l’utilisation des textes ; et d’apprendre le langage local, c’est-à-dire les différentes façons dont les internautes communiquent entre eux, sinon pour communiquer soi-même, du moins pour comprendre ce qu’on lit et l’utilisation qui est faite d’Internet.
Les circonstances de la réalisation de cet ouvrage
2 Albert Vanderburg est un Américain né au Texas, qui vit à Honolulu, dans l’État américain de Hawaï. Il a commencé son journal le jour où il s’est retrouvé à la rue, en octobre 1997. Il avait alors 57 ans.
3 De 1997 à fin 2006, il a écrit plusieurs fois par semaine depuis la bibliothèque de l’université de Hawaï, dont certains ordinateurs sont en libre-service. Après une longue interruption due à de gros problèmes de santé et à plusieurs séjours à l’hôpital, il a repris son journal début 2008.
4 Son journal est divisé en contes, les Contes de la Panthère (The Panther’s Tales) dont chacun correspond à une entrée dotée d’un numéro. Albert Vanderburg a ainsi rédigé entre 150 et 200 contes par an, un peu moins fin 2006 en raison de son état de santé. Les contes ne sont donc pas construits du point de vue de sa situation actuelle à travers laquelle il donnerait rétrospectivement sens à son parcours, mais ils le retracent au fur et à mesure – y compris dans les incertitudes d’Albert et ses changements d’opinion, ce qui en fait l’intérêt par rapport à des mémoires écrits a posteriori. S’y ajoutent quelques textes complémentaires, dont certains décrivent brièvement son passé jusqu’au début des contes proprement dits. On y apprend qu’Albert s’est engagé à 17 ans dans l’armée américaine stationnée en Allemagne, qu’il fréquentait au début des années soixante les milieux artistiques new-yorkais et a lui-même peint et exposé, qu’il a occupé divers emplois de bureau à Londres, New York et Honolulu, avant de perdre son emploi et se retrouver sans-abri, et que Panther est un surnom lié à un jeu en ligne, et non un surnom de rue.
5 La première page du site d’Albert Vanderburg, au moment où il a écrit le Conte 1034. Le texte du début est une « prédiction » de l’astrologue Cainer.
1034
Praise careless people, indeed. On Tuesday I walked into the shop to get lunchtime beer and catfood, spotted a piece of green paper on the floor. I scooped it up, put it in my pocket, didn’t examine it until I’d left the store. À twenty dollar bill. That’s fifty-one dollars in found paper money within a week’s time. Amazing, not only that people lose those pieces of paper but that they remain unfound by others even in such heavily trafficked places as a store or the mall.
Much appreciated any time, but even more so when enduring the financial penalties of a major Follies.
I varied the routine somewhat on Tuesday, going back downhill for a second, late afternoon beer and returning to campus instead of going to the beach park. It started to rain lightly so I sat in a sheltered place and drank my beer, listened to the annual State of the Union address. The Bush has some clever speech-writers, probably the best of any president since JFK. The first part of the speech made Bush sound almost visionary (even if hydrogen-powered automobiles hardly matches the grandeur of JFK’s pledge to put a man on the moon). What he had to say about Medicare and statutory limits on medical malpractice suits, not to mention restrictions on abortion, was less convincing. But the last section of the speech, devoted entirely to Saddam Hussein, was thoroughly unconvincing. Not that Bush really cares whether he convinces anyone or not. He seems utterly determined to go to war with Iraq.
After listening to the rather ineffective Democratic response to the speech I avoided the radio for the rest of the day, not wanting to hear any of the inevitable dissections and commentaries. There’s only so much of that stuff I can take and those two speeches were more than enough.
On Wednesday I once again went downhill for a second afternoon beer and returned to campus, and again had to take shelter when it started to drizzle. I feel more comfortable on campus than in the beach park, particularly since there is a new encampment not far from the Sunset Table with disreputable looking tobacco and « loose change » beggars. I wish those types would go for the tourists and leave the rest of us alone. Last week the police broke up a larger encampment in the same area, as well as the one with the old man who kept pestering me. Oddly, they left a third group undisturbed, maybe because it’s mostly Hawaiians or Polynesians ? That one is more distant from my table and is frequently visited by people from Lord and Lady Moana’s group.
As usual at this time of the month, the Black Hole is filled to capacity. I had been sleeping in the smaller area for awhile but they’ve once again changed the rules and you have to have a « rest pass » to sleep there now. As I understand it, those are for people who work at night and are allowed to sleep in the daytime, presumably in that area. Why they’ve suddenly decided to make it a requirement at night is a mystery but I just meekly put my mat in the main area where they tell me to and escape into sleep as quickly as possible.
There’s one of the rare new cute young men on the scene, always shirtless and seemingly a little mad. He was wandering around the shower area just after midnight, muttering to himself. He looked me directly in the eyes and I thought, « oh, you sweetie » while firmly telling myself to keep my distance. A cute new Bad Boy would be welcome but, please, not one who’s loony. (The chances of one who isn’t somewhat loony are pretty slim, of course.)
So the rather uneventful life of a hermit goes on, as this Year of the Horse draws to an end.
Le Conte 1034
7 J’ai découvert le journal d’Albert en consultant un forum de discussion américain sur les homeless. Pour compléter un rapport, j’y recherchais des débats entre responsables de centres d’hébergement américains, à propos d’un logiciel qui rassemblait les données sur les entrées et sorties des sans-domicile hébergés dans plusieurs centres différents et éliminait les doubles comptes, fournissant ainsi des données longitudinales. Albert était intervenu sur ce forum sur un sujet tout à fait différent ; en suivant le lien qu’il indiquait vers son site, j’ai découvert Les Contes de la Panthère, The Panther’s Tales.
8 Nous avons correspondu amicalement pendant plusieurs mois avant que je n’aie l’idée de faire un livre centré sur son journal. Il s’est passé plusieurs mois encore avant que je ne me décide à lui proposer qu’on le fasse ensemble, car je ne me jugeais pas complètement apte à ce travail. Statisticienne de formation, et entrée un peu par effraction en sociologie, j’avais essayé, en vain, de trouver quelqu’un de plus approprié. En juin 2003, à l’occasion d’une conférence, et alors que le livre était en cours de rédaction, je me suis rendue à Honolulu, j’ai rencontré Albert pour la première fois « dans la vie réelle » et j’ai pu observer les lieux et les institutions dont il parlait dans ses Contes. La directrice du centre d’hébergement où dormait Albert m’a fait visiter le centre (sans savoir pourquoi exactement je m’y intéressais), une partie du centre-ville où les sans-domicile sont nombreux, les alentours du centre pour femmes. J’ai rencontré diverses personnes en charge de programmes destinés aux sans-domicile, en particulier la distribution de repas à laquelle Albert fait quelquefois allusion et un service de santé itinérant. Je me suis également entretenue avec plusieurs personnes travaillant dans le centre d’hébergement d’Albert.
9 J’ai passé plusieurs heures avec Albert chaque jour. Il m’a fait visiter les lieux qu’il cite le plus souvent dans ses Contes, l’université et le centre commercial ainsi que le parc qui lui fait face ; j’ai rencontré un certain nombre de ses compagnons sans domicile et de ses amis logés.
10 Après la publication, nous avons continué ces relations amicales qui se poursuivent encore aujourd’hui (fin 2008), et nous nous sommes revus à deux reprises.
Albert en juin 2003, photo Maryse Marpsat
Albert en juin 2003, photo Maryse Marpsat
11 L’ouvrage issu de ce travail explore principalement trois thèmes : la vie quotidienne d’Albert et des sans-domicile qui l’entourent ; les journaux intimes sur Internet ; le parcours d’Albert et l’influence sur lui et sur les personnes de sa génération de trois « parcours collectifs » : l’autonomisation de la peinture américaine dans les années 1950, les mouvements beatniks et hippies, et le développement de l’informatique et des médias.
Sources en ligne, sources hors ligne
12 On opère souvent une distinction entre les travaux qui s’intéressent à Internet lui-même, par exemple l’observation du fonctionnement d’un univers comme Second Life, et ceux qui utilisent des données recueillies sur Internet pour comprendre la « vie réelle ». Ces deux aspects se retrouvent dans les travaux autour du journal d’Albert.
13 D’une part, j’ai cherché à comprendre le fonctionnement des journaux « en ligne » : j’en ai consulté un grand nombre pour comprendre en quoi se rapprochait ou différait des journaux « papier » cette nouvelle façon de parler de soi, où ce que l’on écrit peut être lu par des milliers de personnes de par le monde, mais aussi par des proches – parents, enfants, relations professionnelles – dont on ne souhaite pas nécessairement le regard. Afin de replacer le journal d’Albert parmi les autres journaux accessibles sur Internet, j’en ai consulté plus d’une centaine, notamment le petit nombre de ceux dont il indique lui-même l’adresse, et de nombreux autres rassemblés dans quelques webrings et sur les sites des logiciels de construction de tels journaux. J’en ai suivi sur une certaine période, ou consulté de façon rétrospective sur plusieurs mois, environ une cinquantaine. J’ai longtemps continué à en suivre une quinzaine de façon presque quotidienne, dont deux écrits par des sans-domicile américains, un homme d’âge moyen et une jeune femme.
14 Les statisticiens, dont je fais partie, ont l’habitude de combiner une approche « conventionnaliste » (en considérant que leurs catégories résultent de compromis et de conventions, que travailler sur des questionnaires revient à travailler sur des déclarations et des représentations construites dans l’interaction avec l’enquêteur, et que leurs « données » sont en fait « construites ») et une approche « réaliste » (en se servant de leurs résultats comme d’une image fiable du réel). D’après Alain Desrosières (2003 : 51), c’est même ce qui fait « le sel du métier de statisticien ». En prolongeant cette posture professionnelle, j’ai d’autre part utilisé le texte d’Albert, confronté aux observations que j’ai pu faire moi-même durant le temps bref passé à Honolulu et aux travaux des chercheurs américains sur les homeless, pour comprendre comment s’organise la vie d’une partie des sans-domicile de l’île, et comment sa trajectoire l’a conduit à cette situation. Cette utilisation du texte pour « comprendre le réel » et non seulement pour observer des représentations s’est faite dans un aller-retour entre données en ligne et hors ligne, comme le montre l’exemple qui suit.
Vérification/validation
15 Comme toutes les autres données, celles obtenues par Internet doivent être vérifiées. Dans la mesure où je souhaitais utiliser le journal d’Albert pour comprendre sa situation et sa trajectoire, et pas seulement les représentations qu’il en avait, j’ai essayé de vérifier tout ce qu’il était possible, que ce soit par des sources en ligne [2], des ouvrages, ou en interrogeant d’anciennes relations d’Albert. Il y a non seulement une complémentarité, mais une combinaison de ces sources permettant les vérifications. Ainsi, une référence trouvée sur Internet conduit à un ouvrage dans une bibliothèque, un contact noué par e-mail se traduit par l’envoi d’une photographie d’Albert quand il avait 20 ans, etc. Pour donner un exemple de ces allers-retours entre données accessibles dans l’espace « virtuel » et données plus classiques du monde dit « réel », voici l’une des vérifications que j’ai réalisées concernant les activités d’Albert dans le milieu artistique new-yorkais [3]. Albert vivait alors avec un peintre, Edward Meneeley, et tous deux avaient monté une petite entreprise qui réalisait des diapositives d’œuvres contemporaines, la Portable Gallery.
16 Dans le Conte 856, Albert déclare :
« J’étais en train de fouiller sur le Web mercredi matin et je suis tombé sur ceci : Johns, Jasper. Lettre à l’éditeur. Portable Gallery Bulletin (New York, N.Y.), n° 3 décembre 1962, n.p. Réponse à Albert Vanderburg numéro de novembre 1962 au sujet d’une photographie de l’œuvre combinée de Robert Rauschenberg, Short Circuit. Repris dans Kirk Varnedoe, ed., et Christel Hollevoet, comp., Jasper Johns : Ecrits, Notes du Carnet à croquis, Entretien (New York, N.Y. : The Museum of Modern Art, 1996). »
18 Un exemplaire de cet ouvrage se trouvant à la bibliothèque du Centre Pompidou, j’ai pu en envoyer une photocopie à Albert. Le contenu du texte correspond parfaitement à la narration qu’Albert avait faite précédemment sur son site (et contribue à expliquer comment son refus d’appliquer certaines règles du jeu l’a exclu du monde de l’art new-yorkais).
La querell e avec Jasper Johns
Dans le numéro d’octobre 1962 du Portable Gallery Bulletin, édité par Edward Meneeley et Albert, ce dernier écrit : « Avant la première exposition de Jasper Johns et le succès qui a suivi, Rauschenberg lui avait donné un « coup de main » en incluant, dans une peinture qui associait les œuvres d’autres personnes, un petit drapeau par Johns. Il y a une photographie de ce travail qui n’a pas été présentée publiquement en raison de l’insistance personnelle de Robert Rauschenberg. Le travail lui-même est bon, selon la norme établie par d’autres œuvres de Rauschenberg, et la valeur historique de ce travail et de sa photographie est indiscutable. On peut, alors, sans doute expliquer la suppression de la photographie comme une opération de camouflage d’une manœuvre politique. »
D’après Albert, en incluant le travail de Johns, alors relativement inconnu, dans son tableau Short Circuit, Rauschenberg, qui était son amant, voulait l’aider à accéder à la célébrité. En refusant de rendre publique la photographie après la séparation de Johns et Rauschenberg, le galeriste Castelli et Rauschenberg auraient tenté de dissimuler cette aide.
Dans le numéro de décembre de la même revue, Johns adresse une lettre à Edward Meneeley, qui est une réponse à Albert :
« Cher Monsieur,
J’ai toujours supposé qu’il était permis aux artistes de peindre ce qui leur plaisait de la façon qui leur plaisait et de faire ce qui leur plaisait de leur travail – le donner ou non, le vendre, le prêter, en permettre la reproduction, retravailler dessus, le détruire, le réparer, l’exposer, ou non. L’utilisation que fait Albert Vanderburg du refus de Robert Rauschenberg à la Portable Gallery portant sur l’utilisation d’une photographie, comme excuse pour l’accuser de “manœuvre politique”, semble déplacée. La décision de Rauschenberg faisait partie d’une résolution des différences d’opinion entre lui et moi sur les valeurs commerciales et esthétiques touchant à ce travail. La peinture elle-même a été publiquement exposée au moins deux fois et, je crois, des diapositives en ont été utilisées dans des conférences publiques.
Le texte de M. Vanderburg ne présente aucune preuve d’un quelconque “engagement politique trop zélé” de Robert Rauschenberg et a rendu inutilement un mauvais service à l’un de nos artistes les plus dynamiques et les plus inventifs, aussi bien qu’à votre bulletin. »
20 Au-delà de ce que j’ai pu apprendre sur ce qu’une dichotomie commode mais un peu abrupte nomme le monde « réel » et le monde « virtuel » – termes qui ne me conviennent pas vraiment car le monde dit « virtuel » est réel aussi, mais d’une autre façon –, je me suis intéressée aux interactions entre ces deux niveaux de réalité. Par exemple j’ai essayé de voir en quoi l’écriture de son journal était pour Albert une façon de revisiter ses expériences quotidiennes y compris les plus humiliantes, de prendre du recul (en particulier par l’humour, mais aussi en les décrivant de façon détachée) et de conserver une image de lui-même acceptable. La « présentation de soi » opérée dans le journal fait partie des efforts pour survivre, cette fois-ci d’un point de vue psychologique.
La présentation de soi
21 On pense souvent que sur Internet on peut se présenter sous n’importe quel masque, les avatars comme on les trouve dans Second Life ayant une identité, un aspect physique, des loisirs et des occupations quasi « professionnelles » qui leur sont propres. Viennent à l’appui de cette vision quelques faits divers spectaculaires, comme cette mère d’élève américaine qui a pris pour identité celle d’un adolescent afin de piéger une autre élève dont elle estimait qu’elle avait maltraité sa fille (mai 2008), ou le journal d’un étudiant ami d’Albert, qui pendant des années a prétendu être une jeune femme. En particulier, tout ce qui est lié au corps (accent, prononciation, tendance à rougir ou à pâlir, maintien affalé, mais aussi âge et genre…) est invisible. De plus, contrairement aux interactions « en temps réel » (comme sur Second Life), la mise en place d’une nouvelle page de journal se fait quand l’auteur se sent prêt, quand il a suffisamment travaillé ce qu’il dit pour penser que cela donnera de lui l’image qu’il souhaite. Il peut en être de même des interactions par email (surtout quand il y a 12 heures de décalage horaire et qu’on a le temps de relire son message avant de l’envoyer, puisqu’on sait qu’il ne sera pas lu avant plusieurs heures, lorsque le correspondant sera devant son ordinateur).
22 Toutefois, comme de nombreuses interactions passent par l’écrit, certaines ressources ou lacunes de l’individu « réel » sont mises en jeu : la mise en forme des mots, l’orthographe, le style, révélateurs du milieu social d’origine ; l’aptitude à utiliser les codes et les abréviations (type SMS) en cours sur les forums, qui révèlent à la fois l’âge et la pratique d’Internet ; enfin, les compétences techniques : si rédiger un journal sur Internet n’en demande plus beaucoup, en raison de l’existence d’aides (payantes) à sa réalisation, il est plus compliqué, et nécessite un équipement qui peut être coûteux, d’y introduire des vidéos. Quand on travaille sur les journaux, on se trouve donc un peu dans la même situation que quand on observe un intérieur en essayant d’en tirer des informations sur la personne qui y vit.
L’entrée sur le terrain
23 Le chercheur peut lui-même se demander sous quel aspect il va se présenter. Il a même la possibilité de se présenter sous plusieurs identités différentes (quoi qu’il vaille sans doute mieux changer d’ordinateur pour cela) : par exemple, être officiellement chercheur quand il fait des entretiens, mais participer à l’univers virtuel dont il veut comprendre la culture sans révéler son métier (avec un autre avatar ou un autre nom). C’est ensuite à lui de voir quelle est sa position éthique sur ce sujet.
24 Le chercheur peut, jusqu’à un certain point, avancer masqué : il peut lire les journaux sans contacter l’auteur et les discussions des forums sans y intervenir (ce qui n’est pas forcément très bien vu quand quelqu’un s’en aperçoit), ou se fabriquer une identité ou un avatar qu’il abandonnera pour d’autres quand il aura mieux compris les particularités du lieu virtuel qu’il explore. Mais, même si les journaux sont écrits pour être mis à la disposition du public, savoir qu’un chercheur les observe dans le cadre de son travail peut en modifier le contenu, comme en témoigne Philippe Lejeune (Lejeune, 2000) lorsqu’il évoque la réaction de Mongolo, un des « diaristes » dont il suit régulièrement les écrits, et de qui il s’est fait connaître.
L’éthique de la recherche
25 On peut s’interroger sur ce que peut être une éthique de la recherche sur Internet, comme le fait l’International journal of Internet research ethics (un journal créé début 2008, voir sur www.internetresearchethics.org). L’une des questions que je me suis posée à l’occasion de ce travail était relative à l’utilisation des différents textes sur lesquels je me suis appuyée, provenant de journaux en ligne, de forums de discussion, etc. Fallait-il les traiter comme des textes publics, à citer sans autorisation particulière sous réserve de mention de la source, c’est-à-dire de respect de la propriété intellectuelle ? ou comme des textes privés, auquel cas il fallait demander l’autorisation de l’auteur (Canavagh, 1999) ? Les journaux et autres blogs ont été conçus pour être lus largement, et on peut donc penser qu’ils ne relèvent pas de la conversation privée, sauf s’ils ont été protégés par un mot de passe et qu’on y soit entré par effraction ou par défaut de cette protection. J’ai toutefois demandé leur autorisation aux auteurs que je citais. En revanche, ce qui se dit en « privé » dans les chats, sur Second Life, dans les jeux vidéos relève du privé. Entre les deux, ce n’est pas toujours très clair. L’usage d’Internet dans une recherche pousse à se poser d’une façon nouvelle la question de la frontière entre public et privé.
26 Qu’est-ce que cela apporte aux travaux sur les sans-domicile ?
27 Puisque nous en sommes à cette question de l’espace public et de l’espace privé, je vais m’appuyer sur le journal d’Albert pour donner quelques éléments concernant l’usage de l’espace par les personnes sans domicile, et voir en quoi, dans son cas particulier, ce journal lui procurait une forme d’espace privé auquel il n’avait pas accès dans la vie « hors ligne ».
Espaces à statut, espaces marginaux
28 Comme le montrent Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon dans leur travail sur la grande bourgeoisie, « Le droit à l’espace est sans doute l’un des privilèges sociaux les plus discriminants ». En particulier « il signifie un pouvoir de tenir à distance » (Pinçon et Pinçon-Charlot, 1997/2002 : 45). Les sans-domicile, situés à l’autre extrémité de l’échelle sociale, se voient dénier ce droit : régulièrement chassés des lieux publics, ils sont souvent hébergés dans des centres surpeuplés – comme celui décrit par Albert, où il est difficile de circuler entre les matelas posés à terre – et ils doivent vivre leur vie, y compris dans ses moments les plus intimes, sous le regard de tous.
29 Au sein de l’espace urbain, le chercheur américain David Snow distingue les espaces « à statut », les espaces « marginaux » et les espaces « de transition ». Les espaces « à statut » sont les zones résidentielles, commerciales ou de loisirs, ou celles qui ont une valeur symbolique ou politique ; les espaces « marginaux » sont constitués de bâtiments abandonnés, de terrains vagues, de terrains sous des bretelles d’autoroute ; les espaces de transition sont intermédiaires entre les deux autres types (Snow et Anderson, 1993 : 103-106 ; Snow et Mulcahy, 2001).
30 Les sans-domicile, du moins les plus visibles d’entre eux, sont chassés des espaces publics « à statut » et relégués dans des zones à l’écart, espaces « marginaux » ou espaces de transition. Les centres d’hébergement et les autres services d’aide sont généralement situés dans les quartiers les plus modestes des grandes villes, même si, comme à Paris, la gentrification peut se traduire par la présence d’un centre d’hébergement dans un quartier autrefois populaire mais qui ne l’est plus.
31 Pourtant, accéder à l’espace « à statut » est important car c’est lui qui fournit une grande partie des ressources, nourriture, travail, lieux où pratiquer la mendicité.
32 Se maintenir dans un espace « à statut » nécessite des compromis avec ses occupants, qu’il s’agisse des habitants ou des commerçants : il faut laisser propre l’espace autour de soi, ne pas faire de bruit, ne pas dormir et ne pas boire en public, ou le faire discrètement.
33 Honolulu est une ville très touristique, ce qui en fait un endroit plein de ressources pour les sans-domicile, à la condition qu’ils ne perturbent pas cette même activité touristique. Être accepté dans l’espace public, pour pouvoir en utiliser les ressources, nécessite d’adopter certaines règles de conduite, « d’étiquette nomade » selon les termes d’Albert. Il convient ainsi de ne pas s’emparer des mégots aussitôt abandonnés mais d’attendre que leur ancien propriétaire s’en éloigne. Il ne faut rien faire qui puisse inquiéter ou rebuter les touristes, et irriter ainsi les commerçants, comme fouiller dans des poubelles trop proches. Au point qu’Albert envisage d’écrire des guides, soit destinés aux commerçants et leur indiquant la façon de décourager les sans-domicile de s’approcher de leur boutique, soit destinés aux sans-domicile et leur rappelant les « ficelles du métier ». (« Être sans domicile pour les Nuls », Homeless for Dummies). Albert passe ainsi ses journées entre le campus de l’université, dont il utilise les ordinateurs en libre-service, le centre commercial qui est une source de nourriture abandonnée et de mégots, et le parc qui lui fait face, où il rencontre ses amis qui savent le trouver là, et où il lit et écoute de la musique.
34 Mais l’augmentation du nombre des sans-domicile et la réduction de l’espace marginal, à Honolulu comme dans de nombreuses villes occidentales, renforcent la visibilité des sans-domicile dans les espaces « à statut », ainsi que les réactions des habitants et des administrations locales à leur présence. Ne pas avoir de logement rend alors difficile l’accès à des espaces pourtant considérés comme publics, comme les parcs. Ainsi à Honolulu, au cours de la période décrite dans le livre, les espaces publics accessibles pendant la nuit se restreignent de plus en plus.
Le manque d’espace privé
35 Albert décrit la difficulté que représente le manque d’espace privé. En effet, l’absence de logement oblige à vivre sa vie, même la plus intime, sous le regard du public ou des autres sans-abri, ou dans le risque permanent d’être découvert.
36 L’espace privé, au sens de celui dont on peut disposer à sa guise (ou au sens où on peut en interdire l’accès aux intrus), se réduit au contenu d’un sac ou d’un casier. La forme de présentation et de construction de soi qui consiste à organiser ou décorer son espace (et dont on voit l’importance chez les plus jeunes) n’est plus accessible.
37 De plus, pour reprendre les termes de Julia Wardhaugh, « en l’absence d’accès à cette seconde peau qu’est le foyer, le corps du sans-domicile devient la première et souvent la seule ligne de défense contre un monde dangereux » (Wardhaugh, 1999). Être sans-abri expose davantage aux agressions physiques, mais aussi aux blessures narcissiques, à l’image négative qu’on lit (ou qu’on croit lire) dans les yeux des passants. Il est alors difficile de maintenir une image de soi positive.
38 Albert arrive toutefois à se fabriquer un peu d’espace privé dans l’espace public, comme sur le campus et en particulier dans le « bosquet isolé » (cf. photo ci-après).
39 Les descriptions que fait Albert des nuits dans le centre d’hébergement IHS (Institute for Human Services) montrent que la gestion du temps des sans-domicile, de l’espace qu’ils occupent et même de leur corps, y compris de leur sexualité, devient le fait de l’institution. Du côté de la violence symbolique qui porte sur le corps, on peut citer l’absence de portes aux toilettes et les douches ouvertes aux regards de tous.
40 Régenter l’espace qu’occupent les sans-domicile est l’un des moyens de les déposséder de leur statut antérieur et de les assigner à leur nouveau rôle. Certains gardiens vont les empêcher de choisir la place qu’ils occupent, et leur dénier tout droit à l’organisation : il s’agira, par exemple, de remplir l’espace du centre dans l’ordre d’arrivée, au lieu de choisir sa place comme précédemment, ce qui conduit à avoir des voisins indésirables.
41 Mais les facultés d’adaptation des sans-domicile sont grandes et leur réaction très rapide. Comme devant d’autres contraintes qu’ils ne sont pas en mesure de refuser, ils trouvent le moyen d’avoir l’air d’obéir à la règle, tout en la contournant de fait : ils vont faire la queue avec ceux qu’ils souhaiteraient avoir comme voisins, en s’écartant des autres.
42 Albert, quant à lui, adopte une stratégie personnelle, qui lui permet de dormir de nouveau dans le coin qu’il préfère : il va arriver encore assez tôt pour trouver une place, mais le plus tard possible pour être près des fenêtres. En effet, l’espace public et censément homogène du centre d’hébergement est en réalité hiérarchisé pour ceux qui l’occupent et essaient de s’y fabriquer un peu d’espace privé.
La privatisation de l’espace public : Albert Vanderburg dans le « bosquet isolé » (the secluded grove) sur le campus de l’université
La privatisation de l’espace public : Albert Vanderburg dans le « bosquet isolé » (the secluded grove) sur le campus de l’université
L’espace public comme moyen de socialisation
43 Au début de son journal, Albert ne dormait pas encore dans le centre d’hébergement, mais dans des bâtiments publics où il passait la nuit avec ses amis. Par la suite, ces lieux ont été fermés et dormir dans les parcs a été interdit (les récalcitrants étant désormais chassés par la police et risquant une amende).
44 C’est dans ces bâtiments publics où Albert dort au début des Contes qu’il commence à nouer des relations avec les autres sans-domicile, tout particulièrement avec les plus jeunes d’entre eux. En effet, lorsque les liens avec la famille et le milieu professionnel s’amenuisent, l’espace reste l’un des rares moyens qu’ont les sans-domicile d’établir des liens sociaux (Dambuyant-Wargny, 2004). Les rapports s’établissent à travers la lente familiarisation que donne la fréquentation d’un même lieu. Dans les abris que fréquente Albert, les personnes occupent souvent le même banc d’une nuit à l’autre sans que chacune ait vraiment de place attitrée. Il existe certaines règles implicites qui sont souvent respectées et même que certains se chargent de faire observer : ne pas empiéter sur l’espace des autres ; préserver l’espace commun, en fumant à l’extérieur et en ne laissant pas de détritus, afin de ne pas se faire chasser de ces lieux-ressources. Mais ces règles sont tout aussi régulièrement enfreintes : certains empêchent le repos des autres par le bruit qu’ils font, ou laissent les lieux en mauvais état, ce qui peut conduire à leur fermeture.
45 Le passage de ces lieux au centre d’hébergement a des effets négatifs sur le réseau de relations d’Albert. Comme il doit se rendre tôt dans le centre, il ne peut plus voir ses amis logés les jours où ils travaillent. Il ne voit presque plus ses amis sans domicile qui sont jeunes et font relativement peu appel au centre d’hébergement, préférant squatter dans des endroits peu accessibles pour une personne plus âgée. L’accès au centre, qui devrait être une aide, est plutôt une coupure que ce soit d’avec ses amis logés ou ses relations sans domicile.
46 Enfin, pour en revenir à Internet, je voudrais montrer en quoi le site du journal fonctionne comme un espace privé.
Le site du journal comme espace privé
47 Comme on le voit dans l’ouvrage, les différents usages que fait Albert d’Internet (courrier, forums de discussion, jeux en ligne, journal) lui apportent une façon d’établir ou de préserver des liens avec les autres, ainsi qu’une façon de construire ou de préserver une certaine image de lui-même, que la vie dans la rue et le regard des autres pourraient mettre à mal.
48 J’évoquerai ici un autre aspect d’Internet, celui qui consiste à procurer une forme d’espace privé, au sens où la personne peut y disposer librement de ce qui l’entoure (et en partie en interdire l’accès aux autres, certaines pages pouvant rester non accessibles). Cet espace faisant cruellement défaut aux sans-domicile, le rôle du journal ou de la page personnelle, qui peut paraître anecdotique, est en fait d’une grande importance pour les quelques sans-abri qui y ont accès. Cet espace virtuel peut avoir la fonction d’un espace privé, d’une « maison ». Albert a même nommé les différentes pages de son site du nom de pièces, la bibliothèque (The Reading Room), le grenier (The Attic), etc. Alors que le stockage d’objets (vêtements, nourriture, etc.) est très difficile, on l’a vu, lorsqu’on est sans domicile, le site peut aussi remplir une fonction de stockage, pour des objets moins matériels, comme le courrier électronique ou certaines informations, pour des souvenirs comme des photos.
49 Il est intéressant de rapprocher cette création d’une maison virtuelle d’un des passe-temps récurrents d’Albert : décrire des maisons imaginaires. D’une certaine façon, autant la construction du site d’Albert que celle de ses maisons de rêve répondent à un besoin humain qui n’est pas exactement celui d’habiter, au sens d’avoir un abri et de la chaleur, ou un lieu de sociabilité (quoique ce dernier besoin soit en partie satisfait, en ce qui concerne le site, par les communications avec les lecteurs). Ces constructions répondent plutôt au besoin de construire, de façonner l’espace à sa guise, de laisser sa marque sur son environnement [4].
Conclusion : Internet, un terrain d’enquête ?
50 Si on reprend la définition que donnent Stéphane Beaud et Florence Weber (Beaud et Weber, 1998) du terrain de l’ethnographe, nécessitant une « présence longue sur place, établissement de relations de proximité et de confiance avec certains enquêtés, écoute attentive et travail patient de plusieurs mois ou de plusieurs années », je crois qu’on peut considérer qu’Internet est un terrain d’enquête comme les autres. En particulier, lorsqu’il s’agit de nouer une relation de confiance avec un informateur, le temps y est tout aussi nécessaire. Combiner les sources fournies par Internet et les sources plus traditionnelles permet d’aller un peu plus loin dans une investigation.
51 Toutefois, il s’y ajoute la question de la relation entre non pas le réel et le virtuel, mais le réel « online », en ligne, et le réel « offline » : par exemple, dans le cas des journaux en ligne, à quel point le journal reflète-t-il ce qui est vécu ou ressenti par son auteur, quels choix ce dernier opère-t-il, quels sujets évite-t-il ? Mais aussi, comme l’ont fait remarquer de nombreux diaristes, à quel point le fait d’écrire un journal pousse-t-il à vivre différemment pour avoir quelque chose à raconter ? Dans le cas des avatars d’un monde comme Second Life, la présentation que les personnes font, lorsqu’on discute avec elles sur Internet, de ce qu’elles sont dans la vie offline ne revient-elle pas à construire un second avatar ? La façon dont ces deux niveaux de réalité interagissent reste encore largement à découvrir.
Bibliographie
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- Le journal d’Albert Vanderburg jusqu’à fin 2006 : http://www.lava.net/~panther/tale.html
- Le journal d’Albert Vanderburg depuis 2008 : http://www.pantherhawaii.com/blog/
- Le site de l’International journal of Internet research ethics : http://internetresearchethics.org/
- Adresse email d’Albert Vanderburg (écrire en anglais) : pantherhawaii@hotmail.com
- Adresse email de Maryse Marpsat : marpsat@ined.fr