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Chapitre 2. Histoire du jouer en Occident. Du blâme à la récupération

Pages 51 à 79

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  • Hamayon, R.-H.
(2012). Chapitre 2. Histoire du jouer en Occident. Du blâme à la récupération. Jouer : Une étude anthropologique (p. 51-79). La Découverte. https://shs.cairn.info/jouer--9782707164919-page-51?lang=fr.

  • Hamayon, Roberte H..
« Chapitre 2. Histoire du jouer en Occident. Du blâme à la récupération ». Jouer Une étude anthropologique, La Découverte, 2012. p.51-79. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/jouer--9782707164919-page-51?lang=fr.

  • HAMAYON, Roberte H.,
2012. Chapitre 2. Histoire du jouer en Occident. Du blâme à la récupération. In : Jouer Une étude anthropologique. Paris : La Découverte. TAP / Bibliothèque du MAUSS, p.51-79. URL : https://shs.cairn.info/jouer--9782707164919-page-51?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Les grands traits de l’étude des positions des philosophes grecs que Georges Minois [2000] produit dans la somme qu’il consacre à l’histoire du rire vaudraient aussi pour le jouer.
  • [2]
    [Weber, 1996, p. 209-210 ; Le Brun, 1997].
  • [3]
    L’opinion courante perçoit ces Jeux surtout comme des manifestations sportives. Or les jeux romains, hérités des jeux étrusques mais proches de ceux décrits dans l’Iliade, étaient très divers et n’ont cessé de changer ; certains étaient des exercices de préparation à la guerre, d’autres voyaient rivaliser poètes et chanteurs. Ils sont restés affublés d’une image sanguinaire, alors que les jeux Olympiques grecs sont associés à l’idée de trêve entre des conflits.
  • [4]
    La première interdiction viendrait toutefois d’un édit publié en 325, après la conversion de Constantin, mais elle n’aurait pas été appliquée. Les écoles de gladiature ne ferment en Occident qu’en 399. La pratique des Jeux se poursuivra plus longtemps dans l’Empire romain d’Orient [Boucher, 2001, p. 238 et n. 36].
  • [5]
    Dans son dernier ouvrage centré sur la constitution de l’identité chrétienne et aux aspects moraux qu’elle revêt, Paul Veyne [2005] sépare la gladiature des autres jeux.
  • [6]
    Il n’y a pas lieu, ici, d’évaluer ce que Tertullien doit à d’autres auteurs latins, comme Cicéron qui, dans La Nature des dieux, s’interroge sur les fondements de la piété religieuse [Auvray-Assayas, 2004, p. xi], ou à d’autres théologiens, comme Origène, qui fait du monachisme le modèle du comportement normal [Le Goff, 1984, p. 31].
  • [7]
    Munus, bien d’échange, signifie aussi échange, voir infra, note 10.
  • [8]
    Les citations sont extraites de la traduction effectuée en 1852 par Antoine Eugène de Genoude, mise en ligne sur le site <www.tertullian.org/french/g2_11_de_spectaculis.htm>. Le chiffre romain entre parenthèses après chaque citation indique la section d’où elle est extraite.
  • [9]
    C’est la même raison qu’invoque Jérôme pour dénoncer les rituels païens. On lira plus tard, sous la plume d’Athanase d’Alexandrie, que dans le christianisme les morts n’ont pas besoin de sang puisqu’ils ressusciteront.
  • [10]
    L’auteur fonde son interprétation en termes d’échange sur le nom des « combats de gladiateurs », munera ; ce terme est le pluriel de munus, « charge, fonction, don que l’on fait dans le cadre de sa charge » ; communis est la communauté de ceux qui ont en commun des munia, des biens à échanger [Clavel-Lévêque, 1984, p. 39, 74].
  • [11]
    Clavel-Lévêque [ibid., p. 18, 28, 84, 129, 134, 141, 181 etc.].
  • [12]
    Tertullien n’en dit pas plus dans ce traité, la pudicité faisant de sa part l’objet d’un traité spécifique, De Pudicitia. Il y recommande l’intégrité du corps et y interdit l’adultère, mais sans en lier aucunement la pratique au phénomène des Jeux. Il place son interdiction en second après celle de l’idolâtrie, et fait dire à celle-ci : « Moi, l’idolâtrie, je procure mainte occasion à l’adultère » (section V de ce traité, dont la traduction due à Pierre de Labriolle (1906) est accessible en ligne : <www.tertullian.org/french/delapudicité.htm>).
  • [13]
    Basile de Césarée, <http://jesusmarie.free.fr/basile_de_cesaree_homelies_choisies.html>, Homélie sur le mépris des choses de ce monde, § 90.
  • [14]
    Ibid. Homélie contre l’ivrognerie, § 173. Ou : « Au lieu de danser, qu’on fléchisse le genou : au lieu de battre des mains, qu’on se frappe la poitrine », § 174.
  • [15]
  • [16]
    « Au milieu des danses […], le diable est là qui prend part à la fête » (Homélies diverses, 5), ou encore : « Il vaut mieux aller dans un lieu qui n’offre que des larmes […] que dans un lieu qui présente la joie des danses, le son des instruments, l’éclat des ris, tous les genres de délices, et tous les plaisirs de la table ! » (Homélie sur les statues, 2).
  • [17]
    [Le Brun, 1997 ; Le Goff, 1989 ; Minois, 2000, p. 103, 318]. Georges Minois place cette phrase : « Jésus n’a jamais ri », en sous-titre du chapitre qu’il consacre à la « diabolisation du rire au haut Moyen Âge ». Il mentionne la position de Pierre le Chantre au xiie siècle : pour lui, Jésus peut rire en tant qu’homme, non en tant que Dieu [Minois, 2000, p. 107].
  • [18]
    [Bonaventure de Roquefort, 1829, II, p. 338] ; et Dictionnaire étymologique de la langue française.
  • [19]
  • [20]
    Tolède 589 (où il fut demandé à la justice d’intervenir contre les danses dans les églises), Narbonne 589, Mayence 813, Paris 1196, Cognac 1260 [d’après Horowitz, Menache, 1994, p. 41-42] ; Rouen 1245, Orléans 1314, Langres 1404, Lyon 1577 [Heers, 1971, 1983 ; Legendre, 1991 ; Le Goff, 1990 ; Poly, 1992 ; Minois, 2000, etc.].
  • [21]
    Guillaume Durand (mort en 1296), évêque de Mende, auteur de la première encyclopédie liturgique, Rationale divinorum officiorum, y expose comment construire un espace cultuel et l’utiliser.
  • [22]
    La marche est au centre de la fête publique, qui est la manifestation la plus idéologique du discours révolutionnaire officiel [Benoît, 1992, p. 125].
  • [23]
    La gestion du temps toutefois ne sera pas si simple, comme en témoigneront les attitudes contradictoires de l’Église, avant la Réforme ou sous son influence. En 1397, il est interdit de jouer à la paume un autre jour que le dimanche : que le petit peuple ne délaisse pas son travail pour aller jouer [Boucher, 1992, p. 12]. En 1527, l’évêque de Meaux prend des mesures pour « faire respecter le caractère sacré du dimanche contre les jeux et autres représentations publiques » [Péronnet, 1986, p. 76]. Au xviie siècle, on interdit aux fidèles de jouer aux heures des offices [Boucher, ibid., p. 21] et les jeux de paume doivent alors être fermés [Belmas, 1992, p. 34].
  • [24]
    [Marchessault, 2007, p. 29 ; Le Goff, 1984]. Il est bien connu que Pascal (pour qui divertir détourne de l’essentiel : penser – « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre »), se méfie des émotions et réprouve les passions que fait naître le théâtre.
  • [25]
    On verra plus loin que là où la possession donne lieu à un culte, il est fait usage du vocabulaire du jouer.
  • [26]
    C’est aux clercs que le IVe concile de Latran, en 1215, impose des interdits (sections 14-16) « […] Ils n’iront point à la chasse et n’auront point d’oiseaux pour ce sujet, ils s’abstiendront des trafics séculiers, des spectacles, des jeux de hasard, et n’entreront pas dans les cabarets, si ce n’est en voyage. Ils porteront une tonsure ou une couronne convenables à leur état […] Ils ne porteront point de bagues […]. On menace de suspense les clercs qui passeraient une partie de la nuit dans des festins ou des entretiens profanes, dormiraient jusqu’au jour et réciteraient les matines avec précipitation » (trad. Adolphe-Charles Peltier, 1847, <www.salve-regina.com/Histoire/latraniv.htm>).
  • [27]
    Formulations des conciles d’Orléans en 1314 et de Langres en 1404 respectivement [Hers, 1983, p. 92]. « Le concile [synode] de Cahors (1318) interdit aux gens d’Église de remplir eux-mêmes l’office de jongleurs, de goliards et de bouffons […], sous peine de se voir privés de leurs privilèges ecclésiastiques » [Lever, 1983, p. 30-31]. À Florence, au début du xve siècle, Savonarole condamne tous les jeux et fait brûler les jeux de cartes [Heers, ibid., p. 257]. L’interdiction des jeux et des danses autour des feux de la Saint-Jean est renouvelée à onze reprises entre 1397 et 1601 [Minois, 2000, p. 239].
  • [28]
    La suite de ce livre suggèrera une hypothèse sur la portée particulière du saut, comportement rituel répandu. Il y avait des sauteurs dans les jeux solennels à Rome [Clavel-Lévêque, 1984, p. 134]. « Une secte de jumpers ou sauteurs s’est établie, en 1806, dans la Nouvelle-Angleterre. Sur l’exemple du roi David, ils regardent la danse comme le culte le plus agréable à la Divinité » [Castil-Blaze, 1829, p. 111]. Ce même auteur, critique musical à la Revue de Paris, rapporte aussi ceci : « Le père Ménestrier, jésuite […], dit qu’il a vu, en 1682, dans plusieurs cathédrales de France, les chanoines sauter en rond avec les enfants de chœur, le jour de Pâques surtout » [ibid., p. 109].
  • [29]
    Leur portée est multiforme et paradoxale, comme l’est le combat entre Carnaval et dame Carême, à la fois sanglant et divertissant [Heers, 1983, p. 224]. Certains de ces jeux qui impliquent la société entière en renversent les hiérarchies. Leur diversité interdit toute généralisation. La participation n’y est pas obligatoire – elle est souvent le fait de marginaux, alors que, dans les sociétés tribales, tout membre doit participer à ce genre de rituel [Turner, 1982a, p. 42-43] –, mais elle inclut généralement les différents pouvoirs (locaux, corporatifs ou autres) qui les sponsorisent, comme les notables romains participaient aux jeux du Cirque qu’ils finançaient [Paul Veyne, 1995].
  • [30]
    Titre de l’ouvrage de Horowitz et Menache [1994].
  • [31]
    En 1369, Charles V interdit à ses sujets de pratiquer les jeux de paume, de billes et de quilles, et leur enjoint de s’exercer au tir à l’arc ou à l’arbalète [Boucher, 1992, p. 20-21]. Il décerne des prix aux plus habiles. Auparavant, Philippe de Valois, avait exempté d’impôts les citadins qui s’entraînaient au tir à l’arc. En outre, il accordait des lettres de rémission à ceux qui blessaient à mort des imprudents passés trop près des cibles [Lamotte, 1992, p. 41]. On examinera un autre exemple de tolérance des violences à la personne dans un cadre de jeu au chapitre 10.
  • [32]
    Le Parlement de Paris interdit toutes les danses sacrées par un arrêt du 3 septembre 1667 [Castil-Blaze, 1829, p. 110].
  • [33]
    Vues en simples divertissements, les danses perdront vite leur propriété de susciter l’attente d’un « effet » sur le réel.
  • [34]
    Ce sont précisément le caractère répétitif des gestes et le rythme à deux temps qui sont condamnés au profit de formes de danse que l’on peut dire narratives ou évolutives, fondées sur d’autres formules rythmiques.
  • [35]
    François d’Assise chante à la manière des troubadours. Pour Roger Bacon, le prédicateur doit convaincre par le juste mouvement proportionné de ses membres. Pour Thomas d’Aquin, le métier de jongleur est légitime car il agrémente le repos qui permet de reprendre des forces pour le travail [Aurell, 1998, p. 70-71].
  • [36]
    Le terme vient de l’arabe al-zahr, « dé, jeu de dés ». « Le hasard, lui, est une notion relativement moderne. Ce ne sont pas les jeux comme réalisation ordonnée du hasard, mais des dispositifs symboliques comme les dés qui ont tardivement contribué à forger la notion de hasard et à la préciser mathématiquement » [Guillaume, ibid., p. 65].
  • [37]
    Auguste mêle aux lots de valeur des lots « de pure bagatelle », Néron accorde par lot aussi bien des navires que des maisons ou la liberté [Neurrisse, 2003, p. 681].
  • [38]
    De leur part, faire des dons publics était faire preuve de dévouement civique, écrit Paul Veyne [1985 (1976)]. Les Jeux constituaient en effet, dans cette société hiérarchisée, un enjeu majeur de pouvoir et de prestige pour ceux qui en offraient l’organisation.
  • [39]
    Ces jeux sont interdits pour « ne pas fatiguer Dieu » [Guillaume, 1983, p. 66].
  • [40]
    C’est à ce titre qu’ils sont interdits à Paris en 1973. Pierre Le Grand fait mettre en prison un prophète jusqu’à « ce que le temps marqué par la prédiction soit arrivé », puis le fait « punir comme un insensé qui a dit témérairement ce qu’il ne savait pas » [cité par Beffa, Delaby, 1993-1994, p. 316 n. 21].
  • [41]
    Le Divin maître ou Le Pédagogue, III, XI, p. 229.
  • [42]
    Selon Boucher [1992, p. 19], les souverains payaient les pertes de ceux qui avaient participé à leurs parties de paume.
  • [43]
    Ménestrier, 1700, Dissertation des loteries [cité par Guillaume, ibid., p. 70].
  • [44]
    Lorsque, en 1974, l’âge de la majorité civile a été abaissé à dix-huit ans, l’âge minimum pour jouer au casino est resté fixé à vingt et un ans [Guillaume, ibid., p. 76].

Le tour d’horizon que l’on vient de faire amis une bonne part du désintérêt pour le « jouer » sur le compte de sa continuelle dépréciation de la part des pouvoirs religieux et politiques en Occident. Ce chapitre invite à un rappel de cette longue histoire pour tenter de comprendre, à travers le flux continuel des blâmes (seuls souvent à faire connaître certains jeux), des moments de tolérance et des compromis, les raisons qu’avaient ces pouvoirs de s’en prendre ainsi au jouer.
Les Pères de l’Église ont exprimé leurs raisons en grand détail. La critique avait pourtant démarré bien avant : en Grèce, le jeu était l’une des cibles d’Aristote dans l’Éthique à Nicomaque tandis qu’à Rome, la ronde dansée, jugée inconvenante, avait été refoulée derrière les portes closes des frères arvales, Cicéron s’était fait connaître pour n’aimer ni les rires ni les jeux ni les plaisanteries vulgaires, et Juvénal avait lancé la fameuse expression panem et circenses dans ses satires (X-81). C’est aux jeux du Cirque que les Pères font les plus virulents reproches car ils voient en eux l’expression de toute une vision du monde. Sans doute n’est-il pas indifférent que leurs attaques visent surtout ces Jeux à caractère public, officiel, ni qu’elles soient restées longtemps ineffectives. Elles aboutiront à un décret abolissant les Jeux – jeux du Cirque romains et jeux Olympiques de la Grèce antique –, émis par l’empereur Théodose Premier en 393, suivi de la fermeture progressive des stades. Sous son règne, le dernier de l’Empire uni d’Orient et d’Occident, le christianisme devient la religion dominante : désormais, toute manifestation officielle dédiée aux dieux païens est proscrite, les temples sont fermés, les statues retirées ou détruites…


Date de mise en ligne : 26/05/2020

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