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Introduction

Pages 7 à 16

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  • Gaberan, P.
(2010). Introduction. Être adulte éducateur c’est... : La place de l’adulte dans le monde postmoderne (p. 7-16). érès. https://shs.cairn.info/etre-adulte-educateur-c-est--9782749211909-page-7?lang=fr.

  • Gaberan, Philippe.
« Introduction ». Être adulte éducateur c’est... La place de l’adulte dans le monde postmoderne, érès, 2010. p.7-16. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/etre-adulte-educateur-c-est--9782749211909-page-7?lang=fr.

  • GABERAN, Philippe,
2010. Introduction. In : Être adulte éducateur c’est... La place de l’adulte dans le monde postmoderne. Toulouse : érès. Trames, p.7-16. URL : https://shs.cairn.info/etre-adulte-educateur-c-est--9782749211909-page-7?lang=fr.

1Dans une célèbre « boutade », suffisamment sérieuse pour qu’il y revienne à deux fois dans ses écrits (dans Préface à « Jeunesse à l’abandon » et dans Analyse terminée et analyse interminable) et à un long moment d’intervalle (en 1925 et 1937), Sigmund Freud évoque l’existence de trois « impossibles métiers » : soigner, éduquer, gouverner. Impossibles métiers parce que métiers de l’humain avant tout ; et donc métiers intervenant dans un domaine où le désir d’agir et le besoin de résultats doivent être approchés avec une humble ambition. En effet, dans ces métiers-là, le résultat de l’action conduite ne dépend pas seulement de la compétence de l’acteur principal qui l’impulse, la porte et la mène à son terme, mais aussi de celui qui, destinataire, accepte de la recevoir, de se l’approprier et de la poursuivre. Ainsi, à la différence de tant d’autres métiers, le savoir-faire professionnel ne suffit pas. Le pouvoir d’agir de l’éducateur n’est rien sans la capacité de réponse de l’enfant. Loin de toute démarche de fabrication, dans laquelle l’objet mis en forme est passif, l’action de soigner, de gouverner ou d’éduquer est avant tout une aventure de co-élaboration. Dès lors, dans ces domaines de l’activité humaine, seule l’exigence de moyens peut servir d’horizon à ceux qui prétendent tenir les comptes des réussites ou des échecs, et seule la cohérence de la démarche entreprise peut servir de support d’évaluation à ceux qui se soucient avant tout de la rentabilité des investissements consentis et de leur utilité sociale. Par ailleurs, parmi tous les métiers de l’humain considérés comme « impossibles » (et donc « insupportables »), les métiers de l’éducation occupent une place à part au sein de l’espace social. Situés à la frontière entre un dedans et un dehors, à la limite entre un avant et un après, à la rupture entre soi et l’autre, leurs actions sont vouées à « faire de la place » ; qu’il soit père, professeur ou éducateur spécialisé, et que ce soit au sein de la famille, de la classe ou de l’institution spécialisée, l’adulte éducateur s’active à élargir le nombre de ceux qui peuvent bénéficier de droits ou de ressources matérielles ou intellectuelles déjà acquis par d’autres et souvent réservés à ceux-là mêmes. Dès lors, situé aux avant-postes d’espaces sociaux déjà construits, l’adulte éducateur est celui qui élargit sans cesse le cercle de l’humain. Et c’est bien cette posture, fascinante et dérangeante à la fois, qui pousse les sociétés à sans cesse rogner l’image et la fonction de l’adulte éducateur faute d’admettre son indispensable nécessité. Car, par-delà la relation à l’autre, veilleurs de l’humain et sentinelles des droits de l’homme, le père, le professeur et l’éducateur spécialisé sont trois figures de l’adulte éducateur qui viennent taquiner la question du pouvoir et de son exercice.

2En février 1967 naît officiellement le métier d’éducateur spécialisé avec la parution du décret portant création du diplôme d’État. En mai 1968 la France connaît cette même révolution qui partout en Europe et dans le monde vient chahuter ceux qui, en qualité de pères, professeurs ou politiciens, font du pouvoir un exercice absolu et solitaire. Ainsi, la naissance d’un métier coïncide avec la fin d’une civilisation, et la coexistence de ces deux événements n’aurait pu être qu’un pur hasard si l’un et l’autre n’étaient liés par une origine commune : le Conseil national de la Résistance (cnr) et son aspiration à une autre société. C’est en 1942 et dans l’ombre du maquis que des hommes et des femmes conspirent à l’avènement d’un autre ordre humain et jettent les fondements d’une civilisation qui ne serait plus bâtie sur la compétition et le chacun pour soi mais sur la coopération et la solidarité. Ce glissement vers une autre forme du vivre ensemble au sein d’un même espace social, non plus fondé sur le contrat mais sur le projet, ne germe pas spontanément dans la tête de quelques illuminés ; il est, comme toute forme de progrès humain, l’ultime forme donnée à un long processus d’évolution dont l’une des étapes les plus récentes est l’émergence de l’éducation populaire et des congés payés portés par le Front populaire. Car, et n’en déplaise aux grincheux qui ne veulent voir que de la paresse dans le loisir, l’éducation et le temps libre ont partie liée depuis la racine du mot école (la schole ou le temps libéré) jusqu’à l’ouverture des maisons de la culture et autres espaces de création artistique ou de diffusion de spectacles vivants. Aussi, au lendemain de la seconde déflagration mondiale, des hommes et des femmes décident-ils de ne pas tirer un trait sur l’histoire mais de jeter un pont par-dessus les décombres afin de permettre à l’humanité de poursuivre le long cheminement vers elle-même. Venus d’horizons divers, ces hommes et ces femmes, unis dans une même geste humaniste, défendent l’égalité de tous dans l’accès aux savoirs et à la culture.

3Février 1967-mai 1968. Il faut revenir à la convergence de ces deux dates dont la seconde signe la fin d’une civilisation alors que la première anticipe l’entrée dans une autre ; et plutôt que d’essayer d’en finir avec cette histoire, il faut tâcher au contraire de la prolonger. Les événements du printemps de 1968, en France ou ailleurs, sont d’abord le symptôme d’un monde qui se délite parce que parvenu à ses limites. Dès lors, ils deviennent un symbole puis un mythe qui, comme tel, jouent leur rôle de repères dans une histoire. Dans les incidents qui éclatent ici et là et qui prennent parfois des formes tragiques, c’est la figure de l’adulte qui est attaquée à travers sa propension à l’excès de pouvoir et à l’exercice de la toute-puissance : l’absolutisme des gouvernants, l’autoritarisme des pères, le paternalisme des grands patrons et le mandarinat des professeurs sont la cible de citoyens qui entendent désormais être acteurs de leur vie. Et si dans cette contestation l’éducateur spécialisé est encore épargné, c’est parce qu’il est perçu comme un copain voire comme un complice par des responsables politiques et une opinion publique encore massivement ignorants de la nature de ce métier. Toutefois, la critique de Gilles Deleuze et de Félix Guattari contre le machinisme psychanalytique qui s’empare des institutions de soins, ou bien encore le regard critique de Fernand Deligny sur ces enfants de petits bourgeois qui apprennent des savoir-faire éducatifs sans rien connaître de leur engagement, montrent, l’une comme l’autre, que l’éducateur professionnel n’est pas à l’abri des tentations de l’exercice de la toute-puissance. Dans le sillage des événements de mai 1968, il fallait continuer à éroder le pouvoir des pères mais sans disqualifier la figure du père ; une telle affirmation peut sembler totalement utopique, c’est-à-dire absolument irréalisable, et pourtant ! Elle engage les pères, les professeurs et les éducateurs spécialisés à prendre le risque de la proximité sans tomber dans la confusion. Elle appelle les pères, les professeurs et les éducateurs spécialisés à la générosité du partage et pas seulement à l’exercice de la supériorité. Elle les appelle à tenir sans rompre. Dans la continuité des événements du printemps de 1968, il fallait donc continuer à abattre la statue d’un Dieu vengeur noyant l’humanité sous le déluge, à rompre avec le mythe d’un père dominateur dévorant ses enfants pour ne pas être bouffé par eux, de professeur maniant le bonnet d’âne ou la verge pour punir l’élève malhabile ou désobéissant. Toutes ces figures-là, excessives, qui hantent l’imaginaire de notre humanité n’ont plus leur place dans la réalité. Malheureusement, cette volonté de renverser les pouvoirs va sombrer dans l’excès en contribuant notamment à l’émergence d’un vide d’autorité là où il aurait fallu absolument la maintenir. En raison d’une mauvaise proximité lexicale entre autorité et autoritarisme, une confusion s’est commise entre l’exercice raisonné de celle-ci et l’abus de pouvoir. Celle-ci a nourri maintes des dérives parfaitement repérées et parfois soulignées à l’excès que sont la difficulté voire l’impossibilité des parents à dire « non » à leurs enfants, le renoncement des professeurs à assumer un rôle d’arbitre dans leur classe et de marquer les règles intransgressibles permettant le respect de chacun et de l’autre, et enfin la tolérance parfois excessive des éducateurs spécialisés à l’égard des actes délictuels commis par ceux qu’ils sont censés accompagner. Et la « postmodernité » va sans aucun doute contribuer à accélérer le processus de déliquescence de la figure de l’adulte éducateur !

4Mais avant de poursuivre, il faut prendre le temps de poser ce terme de postmodernité. Polysémique au point d’en être polémique, il est déjà victime d’un excès de mode et d’usage. C’est un terme usé avant même d’avoir été exploité convenablement. Le sens retenu ici est celui adopté par la communauté des chercheurs en sociologie, réunie sous la direction de Michel Wieviorka, et qui sert à désigner la fin d’une organisation des sociétés sur le modèle de l’État central tel qu’il surgit en Europe avec le traité de West-phalie ; et la fin de l’État central s’accompagne de la fin d’une autorité instituée faisant la loi et disant le droit à l’intérieur d’un territoire unifié. La postmodernité signe donc le déplacement du pouvoir. L’impulsion donnée à la mondialisation par l’avènement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (le tout plus communément désigné par les termes de « village global ») illustre la fin d’un monde organisé par le biais de traités bilatéraux et la nécessité de voir émerger des traités et des règlements internationaux. En même temps que la dimension du pouvoir, c’est la question du droit qui se transforme. Désormais, ce sont les tensions entre l’universalisme des droits de l’homme et le particularisme de chaque situation, entre la revendication identitaire et l’appartenance à une communauté qui font crise et appellent l’adulte éducateur à pleinement jouer son rôle : aider l’enfant à trouver sa place dans l’existence. Car les trois figures de l’adulte éducateur que sont le père, le professeur, l’éducateur spécialisé sont intrinsèquement liées par une vérité aussi naturelle qu’essentielle qui fait que nul, dans l’ordre de l’humain, ne peut grandir ou s’en sortir « seul ». Et la conséquence immédiate de ce principe fondamental est que le devoir de transmission est la première responsabilité de l’adulte éducateur. Il ne s’agit pas là d’une attribution conférée par la loi des hommes ; il s’agit d’une exigence liée à la survie de son espèce en tant qu’elle est humaine. Le devoir de transmission est fondamentalement de nature éthique dans le sens où nul adulte éducateur ne peut s’y dérober sauf à trahir sa fonction et devenir ce « salaud d’adulte » que dénonce le Peter Pan dessiné par Régis Loisel. Cette capacité à transmettre n’est pas innée. Il ne suffit pas d’engendrer un enfant pour en devenir le père ; il ne suffit pas de maîtriser des connaissances pour se dire professeur ; il ne suffit pas de faire l’éducateur pour l’être. La posture d’adulte éducateur s’acquiert par le métier et l’engagement. Et c’est bien pourquoi ce travail-là, celui qui accompagne le grandir d’un autre que soi-même, se saisit de cette composante essentielle qu’est le temps, dans ses trois stases que sont le passé, le présent et le futur. La compétence essentielle de l’adulte éducateur réside dans sa capacité à pouvoir relier l’instant présent de la relation éducative avec le temps d’avant (le passé) et le temps d’après (le futur). C’est parce qu’il cherche à placer sa compréhension de l’autre par-delà les apparences et les passages à l’acte que l’essence du travail de l’éducateur est dans l’extase, c’est-à-dire dans l’accord parfait de l’être avec lui-même. Le père rencontre son fils, le maître son élève ou l’éducateur son autre qu’il accompagne lorsque le fils, l’élève ou l’autre accomplit sa propre trajectoire.

5Alors, dans la société postmoderne, les métiers de l’adulte éducateur sont d’impossibles métiers à la reconnaissance impossible. Au final, la boutade de Freud se redouble. Durant toutes ces dernières années les savoir-faire et les savoir-être de l’adulte éducateur n’ont cessé de se multiplier et de se complexifier, témoignant ainsi de l’immense ressource de ces différents métiers ; jamais les parents, les professeurs et les éducateurs spécialisés n’auront autant fait preuve d’ingéniosité puisant dans un réseau bien plus large que celui de leur seule pratique les matériaux nécessaires pour assumer leurs fonctions. Et pourtant jamais ils n’auront reçu en retour si peu de reconnaissance. Ce désamour n’est pas le fruit d’une méconnaissance réciproque ou d’un oubli mais le résultat d’un acte manqué parfaitement réussi : le milieu qui donne existence à l’adulte éducateur rêve en même temps de le voir disparaître. Magnifié, le père a été tout autant conspué. Un temps glorifié, le professeur a depuis belle lurette été relégué vers les bas-fonds de la notabilité. Enfin, longtemps infantilisé, l’éducateur spécialisé est aujourd’hui plus que jamais sommé de se taire et d’obéir. Parce qu’il est indispensable aux sociétés humaines qui lui délèguent les conditions de leur survie et parce que ces sociétés ne peuvent être qu’en dette avec lui, alors elles lui taisent leur reconnaissance et renvoient son image au néant. L’adulte éducateur ne peut être qu’un être à part et, comme tel, toujours exposé à la vindicte de l’opinion. Il sera le fautif chaque fois que surgiront de grands désordres dans la famille, dans l’école, dans les interstices publics ou les institutions spécialisées ; il sera alors convaincu de démission (les parents), soupçonné de laxisme (les professeurs) ou bien encore taxé d’irresponsabilité (les travailleurs sociaux). Alors, faute d’obtenir sa reconnaissance d’autrui, l’adulte éducateur doit parvenir à se la construire lui-même, conforter ainsi son âme d’artiste et œuvrer sans crainte à la poursuite de sa tâche. Aussi, les trente préconisations qui suivent vont-elles vers un exercice décomplexé de l’apprentissage de cette posture d’adulte éducateur et de son exercice au sein non plus d’institutions mortifères, familles, écoles et structures spécialisées encloses sur elles-mêmes, mais d’une toile réticulée d’acteurs exaltant le devenir de l’être et exultant le plaisir à être. À partir de ces trente propositions doit se dégager la figure d’un « gai luron », c’est-à-dire d’un porteur de contradiction (au sens nietzschéen du terme) dont la vocation serait moins d’être un directeur de conscience qu’un accoucheur de sens. « Dis, dessine-moi un mouton ! » Au terme de plusieurs essais et alors qu’il désespère de pouvoir satisfaire les attentes du Petit Prince, et presqu’en désespoir de cause, le héros de Saint-Exupéry, avionneur cloué au sol par un problème de sa machine volante, dessine une caisse en bois à laquelle il ajoute quelques trous pour que, à l’intérieur, le mouton puisse respirer. Et là, contre toute attente, il obtient la satisfaction de son jeune visiteur qui lui dit même que c’est tout à fait comme cela qu’il l’imaginait. De même, l’adulte éducateur qui se dessine tout au long de ces pages ne doit pas s’imposer comme étant le « bon éducateur » ou pire encore « l’éducateur idéal ». Abandonnons définitivement ces chimères à Jean-Jacques Rousseau et à sa prétention d’une éducation parfaitement réussie. L’adulte éducateur qui s’esquisse à travers ce texte a tout juste le mérite de laisser sentir sa présence comme possible. Tout comme les trous dessinés dans le carton par le héros de Saint-Exupéry laissent deviner de la vie à l’intérieur du carton, ces trente propositions sont des appels d’air pour un futur qui, aujourd’hui, semble en manquer.


Date de mise en ligne : 01/04/2012