XXIII. Au risque de la tradition ?
- Par David Banon
Pages 575 à 598
Citer ce chapitre
- BANON, David,
- Banon, David.
- Banon, D.
Citer ce chapitre
- Banon, D.
- Banon, David.
- BANON, David,
Notes
-
[1]
In Difficile Liberté. Essais sur le judaïsme, Le livre de Poche, Paris, 2010, p. 9, collection biblio essais. (Désormais DL)
-
[2]
Et que l’on ne m’objecte pas : qu’en est-il de Scholem, de Buber ou de Leibovitz ? D’abord les trois ont été formés dans des universités européennes. De surcroît, le premier est un historien de la mystique – n’est-ce pas ainsi qu’il se présente lui-même – et non pas un philosophe. Quant au second, son rayonnement date d’avant son installation à Jérusalem, alors qu’il me semble que le troisième eût pu devenir un très grand philosophe s’il ne s’était consacré aux sciences de la vie (biochimie et neurophysiologie), ses disciplines de prédilection. Notons que les deux derniers concevaient leur philosophie comme résultant de la confrontation ou de l’interlocution entre la philosophie occidentale et la pensée juive.
-
[3]
Même si, à l’Université hébraïque, Shmuel Hugo Bergmann et son disciple Nathan Rottenstreich poussaient leurs cours d’histoire de la philosophie au-delà de Hegel, jusqu’à l’existentialisme de Kierkegaard.
-
[4]
Sur le rôle de l’université Bar-Ilan dans l’intégration de penseurs et de chercheurs du monde francophone, voir l’article d’Avi Sagui et Dov Schwarz « Le département de philosophie : à la frontière de deux mondes » dans le livre collectif, Université Bar-Ilan : du projet à la réalisation, dirigé par Dov Schwarz, Ramat-Gan, 5766/2006, p. 349-362, en hébreu.
-
[5]
Voir Shalom Rosenberg, « Cette beauté-ci est à présent enterrée sous terre », Amoudim, adar 1, 5755/1995, p. 133-137, en hébreu.
-
[6]
Chez Schocken Éditions, Jérusalem-Tel-Aviv, 2001. Ce titre regroupe en un seul ouvrage Quatre lectures talmudiques (1968) et Du sacré au saint. Cinq nouvelles lectures talmudiques (1977). Epstein a aussi présenté l’œuvre de Levinas dans un ouvrage très stimulant – transcription des conférences radiodiffusées sur l’antenne de la radio de l’armée de défense d’Israël – intitulé Prochain et lointain. Sur la philosophie de Levinas, Haouniversita haméshoudérèt, Tel-Aviv, 2005, en hébreu. Il convient de noter aussi le rôle d’éclaireur tenu par le livre de Zéev Lévy, Haah’er véhaah’érout : L’autre et l’altérité.
-
[7]
Due à Ephraïm Méir et Shmuel Ram, Magnès Éditions, Jérusalem, 5762/2001.
-
[8]
Hafilosofia hayéhoudit chel Immanuel Levinas : hébétim phénoménologim véherméneutim chel haqriot hatalmudtiyot/La philosophie juive d’Emmanuel Levinas : perspectives phénoménologiques et herméneutiques des lectures talmudiques. Thèse présentée pour l’obtention du titre de docteur, Université hébraïque de Jérusalem, 2003.
-
[9]
Qriah léah’rayout : iyoun philosophi baqriot hatalmoudiyot chel I. Levinas : L’appel à la responsabilité : Examen philosophique des lectures talmudiques de Levinas. Thèse présentée pour l’obtention du titre de docteur, Université Bar-Ilan, 2003.
-
[10]
Parce qu’il se trouve que nous avons enseigné au département de pensée juive de l’Université hébraïque et que nous avons profité de transmettre, sans que nous nous soyons consultés, la philosophie de Levinas située dans son contexte historico-culturel.
-
[11]
Gallimard, Paris, 1946. (Réédition collection Folio, Paris, 2006)
-
[12]
C’est ainsi que traitant du pardon, une universitaire de Tel-Aviv, intelligente et cultivée a présenté au cours d’un brillant exposé les thèses de Jankélévitch, de Derrida, de Jean Améry, de Camus et, au détour d’une phrase, elle a évoqué le jus talionis et la lex talionis sans signaler, ne seraitce qu’en passant, l’interprétation talmudique : non pas œil pour œil, mais compensation financière (Bava Qamma 84 a) ; la loi substitue l’amende à la blessure. « Nous sommes dans un système judiciaire un peu complexe qui consiste à juger selon la vérité et à traiter dans l’amour celui qui a été jugé ». (Voir François Poirié, E. Levinas. Qui êtes-vous ? Lyon, La Manufacture, 1987, p. 97, souligné par l’auteur). De sorte que le pardon n’est accordé qu’après la sanction.
-
[13]
Puis, question subsidiaire mais lancinante : comment cette identification à et cette appropriation de la philosophie contemporaine française cohabitent-elles avec une condescendance, voire un mépris affiché des « Français » en tant que tels, lisez : des juifs français ?
-
[14]
Décision et refus qu’il convient d’interroger à nouveaux frais.
-
[15]
« Il n’y a pas d’alternative plus essentielle que celle-ci : direction humaine ou direction divine. La première possibilité apparaît dans la philosophie ou la science au sens premier du terme, la seconde se trouve dans les Écritures. […] La philosophie doit concéder que la révélation est possible. » Et c’est un agnostique, voire un athée, qui est l’auteur de ces lignes. Leo Strauss, Droit Naturel et Histoire, traduit de l’anglais par Monique Nathan et Eric de Dampierre, Champs-Flammarion, Paris, 1986, p. 77, je souligne.
-
[16]
In Le savant et le politique, préface de Raymond Aron, UGE 10/18, Paris, 1963, p. 53-98.
-
[17]
Ibid., op. cit., p. 81.
-
[18]
Ibid., op. cit., p. 75 ; je souligne.
-
[19]
Ibid., op. cit., p. 70 ; je souligne.
-
[20]
Carl Schmitt, La notion de politique, trad. M-L Steinhauser, Flammarion, Paris, 1992, p. 147.
-
[21]
Jean-Claude Milner, Le Juif de savoir, Grasset, Paris, 2006, p. 64. Ce paragraphe trouve son inspiration dans la lecture de ce livre stimulant. Toutefois, les conclusions que j’en tire sont sensiblement différentes.
-
[22]
Max Weber, Le savant et le politique, op. cit., p. 71.
-
[23]
Ibid., op. cit., p. 69 ; je souligne.
-
[24]
Jean-Claude Milner, op. cit., p. 67-68.
-
[25]
E. Levinas, Totalité et Infini, op. cit., p. XII. Il semble qu’il y a là, en filigrane, une critique de la fameuse conférence de Weber de 1918, « Wissenschaft als Beruf », traduite en français sous le titre « Le métier et la vocation de savant » in Le savant et le politique, op. cit., p. 53-98.
-
[26]
Id., Autrement qu’être, op. cit., p. 190 « … venue de l’ordre auquel je suis assujetti avant de l’entendre (p. 191), obéissance précédant l’écoute de l’ordre, l’anachronisme de l’inspiration ou du prophétisme est, selon le temps récupérable de la réminiscence, plus paradoxal que la prédiction de l’avenir par un oracle » (p. 192).
-
[27]
La science moderne n’est pas science de mais science tout court, c’est-à-dire science absolue. D’où le slogan de la phénoménologie husserlienne : le retour aux choses mêmes, à leur épaisseur.
-
[28]
Max Weber, op. cit., p. 73-74.
-
[29]
Emmanuel Levinas, Totalité et Infini dont il convient de souligner le sous-titre, Essai sur l’extériorité, Martinus Nijhoff, La Haye, 1971, p. 13-14. Désormais TI.
-
[30]
Ibid., op. cit., p. 14.
-
[31]
Ibid., op. cit., p. 20-21. Je souligne. Voir la troisième méditation des Meditationes de Prima Philosophia et l’idée de Dieu mise en nous in René Descartes, Méditations métaphysiques, Garnier-Flammarion, Paris, 1992.
-
[32]
Ibid., op. cit., p. 22. Je souligne sauf recevoir.
-
[33]
Il lui arrivait, dans les leçons talmudiques, de mettre à l’épreuve des concepts qui trouveront place dans les œuvres philosophiques ultérieures. C’est ainsi que l’on trouve dans les dernières pages de « La tentation de la tentation », une lecture de 1964 des concepts – tels que substitution (p. 107), condition (ou incondition) d’otage (p. 108), responsabilité illimitée, responsable au-delà de ce qu’on a commis (p. 107), le tiers qui invite à la justice (p. 108) – qui seront développés dans Autrement qu’être lequel ne paraîtra qu’en 1974. C’est dire que les frontières n’étaient pas si étanches.
-
[34]
Id., DL, op. cit., p. 27-46.
-
[35]
Le numen par lequel Rudolf Otto définit le sacré est le terrifiant, le mysterium tremendum qui m’enveloppe, me séduit et me prive ainsi de ma liberté.
-
[36]
E. Levinas, DL, op. cit., p. 32. Dans un texte célèbre de 1961 : « Heidegger, Gagarine et nous », il va plus loin en affirmant en substance que le judaïsme, comme la technique, a démystifié le monde. Il ajoute : « La technique nous arrache au monde heideggérien et aux superstitions du Lieu. » Ibid., p. 350, souligné par l’auteur.
-
[37]
Ibid., op. cit., p. 34.
-
[38]
Ibid., op. cit., p. 34-35. Je souligne.
-
[39]
« Nous savons depuis Maïmonide que tout ce qui se dit de Dieu signifie par la praxis humaine. Estimant que le nom même de Dieu – le plus familier aux hommes – reste aussi le plus obscur, exposé à tous les abus ; j’essaie de projeter sur lui une lumière qui vient de la place qu’il occupe dans les textes, de son contexte qui nous est compréhensible dans la mesure où il parle de l’expérience morale des hommes ». Quatre lectures talmudiques, Éditions de Minuit, Paris, 1968, collection « Critique », p. 33, souligné par l’auteur. (Désormais QLT). C’est sans doute là le sens de l’expression « l’éthique est une optique » qui revient souvent sous la plume de Levinas.
-
[40]
Id., DL, op. cit., p. 37-38, souligné par l’auteur.
-
[41]
Sanhédrin 103 b. C’est pourquoi Levinas définira dans AQE le psychisme comme « main qui arrache le pain de ma bouche pour le donner à l’autre ».
-
[42]
E. Levinas, DL, p. 10.
-
[43]
Id., TI, p. 175. Un thème omniprésent dans l’œuvre de Levinas lequel s’étonne de constater que : « le Dasein chez Heidegger n’a jamais faim. » ibid., p. 108. Voir aussi Du sacré au saint, p. 76-77, notamment ceci : « le problème du monde affamé ne peut se résoudre que si la nourriture des possédants et des pourvus cesse de leur apparaître comme leur propriété inaliénable, mais se reconnaît comme un don reçu dont on a à rendre grâce et auquel les autres ont droit ». Et dans Carnets de captivité : « Au commencement il y avait la faim – comme un spasme énorme dans l’être ». in Œuvres I, Grasset/Imec, Paris, 2009, p. 193. Ou encore « Sécularisation et faim » in L’Herne, Emmanuel Levinas, Paris, 1991, p. 81.
-
[44]
Id., voir supra, p. 7, note 6.
-
[45]
Id., ADV, p. 162, je souligne.
-
[46]
Id., DL, p. 75 ; je souligne.
-
[47]
Id., QLT, p. 12. Je souligne.
-
[48]
On peut trouver une illustration de cette remontée aux questions philosophiques dans l’analyse que Levinas propose de ces géants, Ah’iman, Chéchaï et Talmaï aperçus par les explorateurs in QLT, p. 128-129. Ou encore un passage du traité Ta’anit 7a concernant la société qui « reçoit la pluie » in DL, p. 42.
-
[49]
Id., ADV, p. 233.
-
[50]
Id., DQVI, p. 228.
-
[51]
Id., ADV, p. 233-234.
-
[52]
Rappelons que Derrida reconnaît que le travail de déconstruction de la philosophie occidentale initié par Levinas, emprunte les ressources syntaxiques et lexicales au langage de la métaphysique au moment même où il la déconstruit.
-
[53]
E. Levinas, QLT, p. 24. À comparer avec la réflexion de Jean-Jacques Rousseau dans son Émile ou de l’éducation : « Il faut s’attendre à ce que les Juifs dévoilent leur pensée véritable et non-dissimulée seulement après leur installation dans un État juif lorsqu’ils auront établi leur propre université ». À savoir non une imitation servile des universités européennes ou américaines.
-
[54]
Id., ADV, p. 66.
-
[55]
Ibid., p. 131.
-
[56]
Wilhelm Dilthey (1833-1911) montrera l’importance de l’herméneutique générale de Schleiermacher (1768-1834) et élaborera l’approche compréhensive qui prévaut dans les sciences humaines, laquelle est possible à partir des expressions de la vie fixées par l’écriture et implique l’interaction de l’équation personnelle dans l’étude des faits sociaux et historiques et dans la lecture des textes religieux.
-
[57]
“Elever le judaïsme au rang d’une science n’équivaut pas à soumettre ses sources à la philologie. Depuis cent cinquante ans, on ne fait que cela. Le xixe siècle s’est épuisé en philologie du judaïsme. Cinquante siècles furent mis en fichiers – immense épigraphie hébraïque, recueil d’épitaphes – dont il importait d’entendre les témoignages historiques et qu’il fallait situer aux entrecroisements d’influences. Quel cimetière ! Des tombes de cent cinquante générations ! » DL, p. 398. Je souligne.
-
[58]
La tradition est généralement conçue comme tournée vers le passé. Ici, en revanche, le recours à la tradition n’est pas une sortie à rebours, à reculons, n’est pas un retour, mais un dépassement, une projection vers l’àvenir, par-delà la modernité des Lumières.
-
[59]
E. Levinas, QLT, p. 24.
-
[60]
Id., ADV, p. 234. On pourrait ajouter “à l’Occident”.
-
[61]
Ibid., p. 234.
Dans cette étude, je me propose de tenter non pas tant une évaluation de l’enseignement de la philosophie et de la pensée juive dans les institutions académiques et les cercles para-académiques israéliens, mais d’émettre un point de vue personnel sur cette question. Je le ferai à partir de mon insertion comme professeur invité au département de pensée juive de l’Université hébraïque de Jérusalem pendant cinq années, et de l’expérience d’un groupe de réflexion qui se réunissait au Musée de Tel-Aviv, autour de thèmes abordés à partir de concepts élaborés et exposés par des philosophes français dans leurs œuvres. Ces deux points seront traités sous la lunette grossissante d’une question lancinante que je me pose depuis longtemps. Pourquoi le peuple juif qui a vu émerger en son propre sein tant de philosophes de stature universelle, n’a pas encore engendré – dans sa composante israélienne – un seul philosophe de renommée mondiale ?
Doit-on rappeler que l’enseignement de la philosophie dans les universités israéliennes était principalement dominé par les figures des fondateurs du Cercle de Vienne, Carnap et Frege, mais aussi par Wittgenstein et Quine c’est-à-dire par les adeptes de la philosophie analytique anglo-saxonne ? Depuis une trentaine d’années environ, on assiste à un tournant. Celui-ci a été initié, à la fin des années 1970 ou au début des années 1980 du siècle dernier, par de rares précurseurs parmi lesquels il convient de rappeler Zeev Lévy de l’Université de Haïfa et Moshé Schwarz de l’Université Bar Ilan…
Date de mise en ligne : 02/02/2023
Ce chapitre est en accès conditionnel
Acheter cet ouvrage
16,99 €
Acheter ce chapitre
10,00 €