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Article de revue

Un défi démocratique : la quête d’autorité et de reconnaissance des jeunes hommes des quartiers populaires

Pages 55 à 64

Citer cet article


  • Bordet, J.
(2015). Un défi démocratique : la quête d’autorité et de reconnaissance des jeunes hommes des quartiers populaires. Topique, 133(4), 55-64. https://doi.org/10.3917/top.133.0055.

  • Bordet, Joëlle.
« Un défi démocratique : la quête d’autorité et de reconnaissance des jeunes hommes des quartiers populaires ». Topique, 2015/4 n° 133, 2015. p.55-64. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-topique-2015-4-page-55?lang=fr.

  • BORDET, Joëlle,
2015. Un défi démocratique : la quête d’autorité et de reconnaissance des jeunes hommes des quartiers populaires. Topique, 2015/4 n° 133, p.55-64. DOI : 10.3917/top.133.0055. URL : https://shs.cairn.info/revue-topique-2015-4-page-55?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/top.133.0055


LA RECONNAISSANCE DES JEUNES DES QUARTIERS POPULAIRES, UN ENJEU DE PLUSIEURS GÉNÉRATIONS

1 Depuis plusieurs générations, les jeunes vivant dans les quartiers populaires s’identifient à des stéréotypes qui rendent difficilement visible et accessible leur subjectivité à la fois dans leur singularité et dans leur dynamique collective. Les jeunes hommes en particulier mettent en scène des stéréotypes comme celui d’être délinquant, dominateur envers les femmes, violent. Comme tout stéréotype, ils indiquent des caractéristiques à l’œuvre ; en effet, certains d’entre eux peuvent concerner celles ci, pour autant ils ne peuvent pas y être totalement réductibles. La mise en œuvre de ces stéréotypes constitue des mécanismes de défense et de méconnaissance à la fois pour eux-mêmes et pour leurs interlocuteurs. (Philippe Gutton, Joëlle Bordet, 2014). Ils influencent profondément les processus d’adolescence de ces jeunes, leur dynamique identitaire et leur façon de « se saisir » du monde.

2 Leurs capacités à ne pas s’enfermer dans le stéréotype et à dépasser la jouissance immédiate qu’il confère dépendent de multiple facteurs : la dynamique familiale, la sécurité initiale affective et la valeur primaire qui est accordée aux jeunes mais aussi et surtout sa dynamique de socialisation, ses réussites et ses possibilités de se reconnaître une valeur sociale.

3 Je me souviens d’un entretien collectif à Montreuil avec des jeunes hommes concernant le sentiment d’insécurité ; l’un d’entre eux prend la parole et dit : « Madame, vous êtes toute seule dans le noir et je marche derrière vous, alors vous avez de plus en plus peur, alors je disparais. » Nous parlons pendant une heure environ avec tous les jeunes présents sur ce que confère ce sentiment de faire peur à l’autre. L’un d’eux dira : « Ce n’est pas drôle, madame, mais c’est drôle quand même ». Exister en faisant peur à l’autre par l’exposition de son corps, par l’affirmation de son énergie, ce sont des processus que nous avons souvent identifiés dans l’espace scolaire. Certains adolescents, au collège, dans des affrontements de pouvoir avec des enseignants, interposent leur corps entre eux et l’enseignant, ils cherchent par celui-ci à intimider et mettent en scène le stéréotype dont ils se sentent l’objet.

4 Les jeunes filles sont aux prises avec des stéréotypes d’un autre ordre, en particulier celui de la victime soumise, aux prises avec la violence des frères. Ce stéréotype exprime des réalités à l’œuvre mais traversées de nombreuses contradictions vécues de façon singulière par chacune d’entre elles. Le film d’Hélène Milano, Les roses noires, montre bien comment être fille et devenir femme dans un quartier populaire où vivent de nombreuses personnes issues de l’immigration suppose des démarches spécifiques et singulières. Plusieurs facteurs y contribuent : les dynamiques et les cultures familiales, l’insertion sociale et le rôle des frères dans le quartier, l’absence d’anonymat et les modes de surveillance locaux. Ceci dessine une cartographie complexe où chaque jeune fille se fraie un itinéraire spécifique. Je me souviens toujours avec émotion de cette jeune femme, qui dans le film dit comment pour devenir la femme autonome qu’elle est devenue, ne peut pas oublier « le petit garçon qu’elle a été à l’adolescence ». Cheminements complexes de ces jeunes femmes pour exister à leurs propres yeux et dans ceux des autres.

5 Les relations entre les jeunes femmes et les jeunes hommes sont l’expression de processus complexes et ne peuvent pas être réductibles à un essentialisme culturel et/ou religieux même si aujourd’hui cette figure tend à s’imposer. Ce vécu des stéréotypes, leur intériorisation et leur mise en scène influencent profondément ces relations et leurs caractéristiques de domination. Face au renforcement du contrôle social, en particulier par l’ensemble des forces de sécurité sur les jeunes hommes et au vécu d’humiliation qu’il génère, ces derniers, en quête de légitimité et d’autorité, sont pour certains d’entre eux de plus en plus dominateurs et dans le contrôle des jeunes filles vivant dans leur univers quotidien. Les professionnels impliqués au quotidien et les intervenants connaissent ce processus depuis de nombreuses années. Au fur et à mesure de l’augmentation des replis dans les milieux de vie de proximité, il se renforce et les modalités de contrôle des jeunes femmes, en particulier de leurs fréquentations et de leurs circulations, s’intensifient. Il vient pallier une reconnaissance sociale défaillante (Axel Honnet, 2006) et attribue à ces jeunes hommes une autorité très circonscrite qui contribue à leur enfermement dans l’entre soi. Favoriser l’accès à l’autonomie des jeunes, la reconnaissance de leur singularité, leur valeur pour eux-mêmes et pour les autres ont permis à de nombreux jeunes de sortir de cette spirale et d’établir d’autres rapports avec les jeunes femmes dont leur propre sœur. Je connais de nombreux jeunes issus de l’immigration et souvent de confession musulmane qui aspirent à une émancipation partagée et à des rapports caractérisés par l’égalité et la reconnaissance mutuelle entre les hommes et les femmes. Ce n’est pas sans tension et sans effort important de leur part, pour trouver ces chemins et les affirmer auprès des autres jeunes hommes, mais je suis souvent interpellée par la conscience aiguë de leur implication dans ces changements. Ces transformations constituent un métissage des valeurs, des références et créent de nouveaux rapports sociaux entre hommes et femmes ; cependant, nombre de jeunes dans cette dynamique, quittent les quartiers populaires ou ne les investissent plus et ne constituent pas une force de changement auprès des jeunes hommes et femmes les plus dominés et fixés dans les quartiers. Il est néanmoins à souligner que nombre d’entre eux deviennent éducateurs ou animateurs professionnels ou militants associatifs, impliqués au quotidien dans les quartiers pour soutenir pour d’autres jeunes cette perspective sociale et culturelle.

6 Aujourd’hui, soutenir cette ouverture devient très difficile, le renforcement des modes de contrôle social y contribue. Depuis les attentats de janvier 2015, nous constatons le développement d’un sentiment de suspicion, la figure stéréotypique du jeune potentiellement terroriste, engagé dans un départ au Djihad s’impose et crée de nouvelles dynamiques. De fait, l’infiltration dans les quartiers de modes de surveillance des jeunes au quotidien selon des modalités non explicites pour les habitants mais aussi parfois pour les responsables locaux crée un renforcement du sentiment d’être potentiellement suspect, mais confére aussi à certains jeunes un horizon nouveau, rendu très visible, voir surligné par les médias et certains responsables politiques. (Joëlle Bordet, 2015). Au prise au quotidien avec les actions de contrôle social relatif à la délinquance et aux affrontements avec la police, dans certains quartiers, la tension est très grande et rend de moins en moins crédible cette possibilité d’être reconnu comme les autres, citoyens de la République, à la fois sujet politique, anonyme mais légitime.

7 Dans ce contexte l’intervention du « tiers public », en particulier des professionnels de la jeunesse, porteur de cette perspective d’autonomie devient de plus en plus difficile. Souvent pris à partie eux-mêmes par ces acteurs de la sécurité, il leur est de plus en plus complexe d’affirmer, en particulier pour les jeunes professionnels issues de l’immigration, que devenir « comme les autres » est possible. Ils sont alors eux-mêmes dans de grandes contradictions et expriment le sentiment d’être plus des « fusibles » que des passeurs, objets d’identification positive.

L’ESSENTIALISME MUSULMAN, UN ATTRAIT POUR RETROUVER UNE DIGNITÉ ET UNE AUTORITÉ

8 L’ethnicisation actuelle du débat public et de l’information fait émerger une figure essentialisée du « musulman », créant une unité idéologique, gommant à la fois les contradictions, les complexités des cultures des populations de confession musulmane et réifiant les subjectivités singulières des personnes qui se réfèrent à cette religion (Fethi Benslama, 2005). Outre les attentats de janvier 2015, les dynamiques de la mondialisation, les recompositions tragiques du Moyen-Orient, l’émergence de Daesch jouent un rôle central à ce propos. Aujourd’hui l’espace-temps entre l’Europe et ces territoires s’est totalement modifié, en particulier depuis les attentats de janvier. Plus que jamais les quartiers populaires où vivent de nombreuses personnes issues de l’immigration de confession musulmane sont pris dans ce processus. Pour certains jeunes, ces territoires constituent un attrait de proximité. Il devient quasi impossible pour les jeunes adultes de ces quartiers de ne pas se construire en référence à cette figure « essentialiste ». Elle viendrait signifier qu’il existe de façon intangible et « naturelle » un être en soi « musulman ». Cependant pouvoir être reconnu par soi-même et par d’autres comme un « bon musulman » suppose de nombreux efforts, en particulier le respect des prescriptions alimentaires et sexuelles.

9 Je ne désigne pas là, la transmission de traditions ou d’un repli communautaire, dynamiques elles aussi à l’œuvre, mais l’émergence d’un nouveau sujet social essentialisé, produit d’une dynamique à la fois politique et médiatique. Ceci se traduit concrètement sur plusieurs sites où nous travaillons à la fois dans le discours des jeunes mais aussi dans les modes de présence collective et individuelle.

10 Nous faisons l’hypothèse qu’il ne s’agit pas seulement d’une expression défensive masquant des contradictions de construction identitaire comme nous l’avons antérieurement analysé (Joëlle Bordet, 1997) mais de l’émergence d’une figure de référence pour nombre de jeunes. En référence aux figures émergentes de la mondialisation, les jeunes des quartiers populaires issus de l’immigration et de confession musulmane, pour beaucoup d’entre eux, de fait, se situent par rapport à celle-ci. Déjà, nos derniers travaux montrent la complexité de cette dynamique : certains d’entre eux combinent une appartenance communautaire et cette essentialisation mais n’affirment pas d’appartenance à un courant religieux comme le salafisme, d’autres au contraire recherchent une cohérence quasi sectaire amalgamant l’appartenance communautaire, le dessein religieux et politique et cette essentialisation, d’autres, au contraire, expriment à travers cette affirmation essentialiste, le désir d’exercer du pouvoir politique en particulier au plan local. Nous sommes actuellement dans de grands changements, rapides qui interpellent les responsables politiques locaux et les professionnels et militants associatifs qui accompagnent ces jeunes au quotidien dans leurs dynamiques de socialisation.

11 Je pense que pour ne pas être, ni dans le refus, ni dans le déni de ces évolutions, il nous faut faire un effort de penser collectivement, pour surtout ne pas renoncer à faire advenir ces jeunes comme sujet politique et culturel, enjeu central de la démocratie. L’hypothèse énoncée précédemment mérite d’être mise à l’épreuve de ces analyses collectives.

12 Cette figure essentialisée du « musulman », à la fois très émotionnelle et abstraite, à distance de la complexité des représentations, peut attirer les jeunes des quartiers populaires, car elle se présente comme a-conflictuelle, sans effort de négociation et comme une revanche immédiate du sentiment victimaire et d’indignité qu’ils éprouvent depuis plusieurs générations et qui ne trouve pas d’issue politique soutenue réellement dans nos dynamiques démocratiques actuelles. Aucune demande des jeunes des quartiers populaires n’a de fait trouvé d’écho et de travail réel depuis les dernières élections ; je fais référence à la demande des certificats pour éviter les contrôle au faciès de la police, mais aussi à la loi de vote pour les étrangers, signes grandement attendus ainsi que la lutte contre les discriminations et le racisme quotidien. À l’inverse, l’évolution de la situation globale a rendu encore plus difficile l’existence quotidienne de ces jeunes sur un fond de crise sociale aujourd’hui sans issue pour nombre d’entre eux.

13 Dans ce contexte, les rapports entre les jeunes filles et les jeunes hommes constituent un enjeu important car il est à la charnière de dynamiques anthropologiques et politiques. Pour de nombreuses jeunes filles et de nombreux garçons, cette référence à « être musulman » et à se faire reconnaître comme tel peut constituer un grand attrait. Pour les hommes, la référence à cette figure telle qu’ils l’envisagent leur donne une autorité immédiate sur les jeunes filles et poursuit ainsi son autorité supposée dans la famille, dans son appartenance communautaire et dans la société. C’est une dynamique de réassurance immédiate de sa légitimité et de sa dignité, qui lui est conférée parce qu’il est « homme ». Mes entretiens avec des jeunes filles, dont nombre de jeunes filles converties, nous montrent aussi un attrait pour cette dynamique a-conflictuelle où il existerait un continuum entre « être musulmane, être une épouse et une mère de famille », chemin alors déterminé où la complexité et les contradictions du désir et de l’amour mais aussi de la liberté au sens du sujet interviennent tellement peu. J’ai été aussi très sensible à leur revendication de dignité pour les garçons et comment pour ces dernières, accepter cette condition de femme, est une façon de retrouver de la dignité pour tous. Pouvoir être là avec elles, débattre, ouvrir des chemins à d’autres réassurances de leur féminité, de leur liberté de sujet n’est pas facile. Là aussi le débat médiatico-politique national sur les rapports de genre tel qu’il a eu lieu n’a pas facilité les possibilités de tenir de telles ouvertures.

TENIR UNE POSITION DE « TÉMOIN-INTERPRÈTE » POUR FAVORISER LA RÉASSURANCE DES JEUNES ET LEUR OUVERTURE À L’AUTRE

14 Cependant, à l’adolescence, être là, avec eux, dans cette position de « témoin-interprète », terme que nous avons exposé dans l’ouvrage écrit avec Philippe Gutton, interroge, ouvre de nouvelles possibilités et de nouveaux « arrangements » complexes et inattendus. Tenir cette position créatrice suppose de pouvoir s’étayer sur d’autres expériences et analyses que celles spécifiques à ces jeunes. L’écriture du livre avec Philippe Gutton, en lien avec ses travaux théoriques sur l’adolescence a favorisé notre propre « désenclavement » intellectuel et d’actions. Il est extrêmement important de ne pas renoncer ni au désir, ni à la liberté pour et avec ces jeunes tout en assumant l’insécurité qu’ils génèrent pour eux et pour leur environnement. La reconnaissance clinique de la métamorphose de l’adolescence, de ses enjeux affectifs, sexuels permet d’entendre ces jeunes comme les autres adolescents au prise avec des processus sociaux et politiques spécifiques. Cela donne du temps au temps, enjeu central de l’accompagnement à l’adolescence pour ne pas les fixer dans nos représentations à un destin définitif. J’ai beaucoup d’exemples en France et à l’étranger de jeunes pris dans ces évolutions complexes. Je pense à cette jeune fille, initialement rappeuse à Dakar, qui a décidé d’appliquer une discipline très grande pour être une bonne « musulmane », particulièrement en portant un grand voile, et qui quelques mois plus tard a combiné de façon beaucoup plus douce et reliée, ces différentes facettes de son identité et de ses ancrages culturels. Dans ces rapports à la fois intimes et politiques des jeunes filles et des jeunes garçons, ces positions du tiers sont très importantes. Ceci suppose un grand travail, en particulier avec ces acteurs en relation quotidienne avec eux (éducateurs, animateurs, responsables associatifs) car ils sont les premiers soumis à ces tensions et à ses contradictions, à la fois au quotidien avec les jeunes et dans leur propre histoire de vie. Seul, un travail d’élaboration permet ensemble de trouver des réponses, des postures, des modes de questionnement mais aussi l’humour qui permet de se décaler de ce qui nous paraît inquiétant ou outrageant. Je pense à cette situation déjà ancienne, où un jeune, connu depuis des années par Nadia, animatrice, refuse de lui serrer la main parce « qu’il est devenu un bon musulman » ou plus dernièrement à cet animateur, cadre du service jeunesse de la municipalité où j’interviens, qui m’accueille à la Mosquée avec un surplomb d’autorité masculine tout à fait affirmé. Sans un travail sur soi parfois difficile et une conscience aiguë de nos propres mouvements contre-transférentiels, il est impossible de construire des positions « justes » en situation, ni dans l’adhésion, ni dans le refus. En cela le travail clinique constitue une ouverture et une chance pour accompagner ces jeunes vers des alternatives démocratiques.

LES PROPOSITIONS DE L’OUVRAGE AU PÉRIL DE L’ORDRE DE SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR : UNE OUVERTURE POUR SE DÉGAGER DE CES PROCESSUS D’ESSENTIALISATION EN RÉFÉRENCE À L’ISLAM

15 En référence à l’analyse proposée précédemment, je propose des réflexions interprétatives de ce que j’ai exposé précédemment. En effet, l’ouvrage Au péril de l’ordre, fil conducteur de ce numéro de la revue Topique permet de poursuivre ces analyses et de les situer dans un contexte de réflexion pluridisciplinaire plus ouvert. Ainsi j’inscrirai ma réflexion dans la dynamique proposée par Sophie de Mijolla-Mellor : « La séquence qui sera mise au travail dans différents domaines sera néanmoins la même : un état de crise partiel génère de la confusion et menace, s’il n’y est pas mis bon ordre rapidement de se développer jusqu’au chaos. » Cette proposition est significative pour nombre de jeunes et de familles vivant dans les quartiers populaires. La crise sociale sans fin et sans perspective, le vécu d’insécurité quotidien, les rapports tendus avec les institutions de la République en particulier la Police nationale, tout cela est intériorisé par nombre d’habitants des quartiers populaires comme une crise qui génère effectivement de la confusion et de la menace. La devise de la République « Liberté, Égalité, Fraternité » est perçue trop souvent comme une imposture, un idéal de plus en plus lointain des réalités quotidiennes. L’absence de réalisation des attentes par le gouvernement actuel, en particulier la loi sur le droit de vote des étrangers et la lutte contre les contrôles au faciès, est particulièrement perçue comme un reniement des promesses engagées. Les réponses aux attentats de janvier ont été vécues par nombre de personnes de confession musulmane comme une Défiance et ont porté atteinte à leur sécurité d’appartenance à la République. Les débats animés juste après les attentats et actuellement montrent à la fois une insécurité collective mais aussi des peurs quotidiennes à la fois par rapport à leur environnement mais aussi l’interrogation des habitants sur leurs capacités à éduquer leurs enfants pour qu’ils ne « deviennent pas des monstres ». D’une certaine façon la peur du chaos est présente, car dans le contexte de mondialisation et des réseaux sociaux, l’espace-temps entre la France et le Moyen-Orient s’est beaucoup contracté, les réalités vécues en Syrie, en Irak, l’émergence de Daech sont perçues comme très proches.

16 Malgré ces traits dominants et le risque de s’enfermer dans des microsociétés en rupture avec une inclusion démocratique, les efforts collectifs des habitants de ces villes populaires, des élus et des des techniciens sont très grands pour ne pas se replier sur son avenir individuel et pour inventer ensemble à la fois des formes de réassurance et d’autorité partagée dans une dynamique républicaine. Cette recherche de l’autorité est une des caractéristiques des demandes sociales et politiques actuelles. Pour y répondre de façon démocratique, les réflexions proposées dans cet ouvrage sur la peur du mouvement, et les processus d’équilibre ouvrent une voie importante car elle permet une autre approche que celle de la gestion des risques, dominante aujourd’hui. Je citerai cette phrase significative de cette perspective : « À la vaine agitation spontanée doit être imposé un ordre qui repose sur une autorité souveraine non directement visible mais efficace en tous points. ».... « » Je hais le mouvement qui déplace les lignes » : l’angoisse que Baudelaire exprime ici sous forme esthétique est un malaise qui nous renvoie à la crainte de l’effondrement face à ce qui n’est pas stable. Le rythme va apprivoiser cette angoisse grâce à la répétition que constitue alors une forme tandis que la chute est vécue comme un événement irrémédiable. »

17 Depuis plusieurs années, les choix en matière de sécurité s’inscrivent dans la prévision des risques et la tolérance zéro. Ces choix très difficiles à tenir en réalité empêchent une approche à la fois plus à distance et plus stratégique et contribuent à ce sentiment d’insécurité et de Défiance quotidienne intériorisé et mis en acte par les jeunes des quartiers populaires. La proposition relative à l’autorité permettant d’accompagner un processus en mouvement apprivoisant l’angoisse ouvre des perspectives d’autorité qui ne relèvent pas de la médiation mais de l’équilibre pour transformer le risque d’effondrement. Cette façon d’envisager l’autorité et l’ordre peut aider à sortir de la dualité sécurité publique et repli dans l’entre soi et encourage à créer des dynamiques d’équilibre collectives et individuelles en assumant la possibilité de la chute. En effet, la réduction des constructions sociales et identitaires à un essentialisme musulman fait l’économie de transformer ces déséquilibres en processus. Je pense à nombre de jeunes qui, face « au risque de mal tourner » se réfugient dans une recherche de dogmes ou de prescriptions qui les protégeraient de ce risque d’effondrement. Je revoie ces jeunes filles à Angers qui, après avoir énoncé que la « vraie vie serait au paradis » disent comment elles se sentent « trop mauvaises car elles boivent trop et font l’amour avec n’importe qui ». Elles invoquent la nécessité d’obéir à des obligations de la religion musulmane telle que la prière, le jeûne, l’aumône pour s’éloigner de ces conduites et concluent qu’elles n’en font pas assez pour être sauvées. L’angoisse, dans ces moments est palpable. Comment, alors, les accompagner pour qu’elles puissent assumer ces déséquilibres et trouver une autorité légitime et efficace au quotidien ? C’est le défi des éducateurs. Je pense que la réflexion philosophique et interdisciplinaire de Sophie de Mijolla-Mellor dans cet ouvrage, parce qu’elle ne s’adresse pas spécifiquement à cet univers des quartiers populaires urbains, peut être source d’inspiration pour de nombreuses personnes qui y vivent et qui y travaillent.

18 Je reprendrai cette proposition de créer « un ordre mobile qui implique le jeu entre le vide et la forme. Un ordre sans autorité impliquerait qu’il ne comporte pas de délégation de pouvoir fondant une autorité supérieure mais qu’il s’autogénère en une structure souple contenant et coordonnant les mouvements des composantes de l’ensemble... L’espace vide appelle la forme, la pensée doit alors faire « visionnaire » pour projeter ce qui n’est encore qu’un bâti linéaire, une esquisse. Et si l’espace n’est pas vide, il faut alors prendre du recul, le mettre en perspective, ce qui est une autre manière de créer du vide ». Cette proposition incite à renouveler notre pensée de la démocratie, c’est particulièrement ambitieux de l’initier dans les quartiers populaires mais c’est aussi là que de nombreuses possibilités existent. En effet la France est face à un défi, inscrire sa jeunesse post coloniale, post ouvrière dans une exigence et une ouverture démocratique. Il y a urgence à penser et à mettre en œuvre cette perspective. De nombreux jeunes avec lesquels je travaille sont disponibles et ont les ressources pour une telle approche. J’anime actuellement un programme de recherches-intervention avec des jeunes « des périphéries urbaines » issues de plusieurs pays sur le thème « de la colère à la démocratie » ; ces travaux témoignent de ces possibilités de supporter l’espace vide pour ouvrir à la forme et à la pensée. C’est une façon d’envisager la culture. Je pense que ce travail culturel tel qu’il est appréhendé ici et plus généralement dans les travaux de Sophie de Mijolla-Mellor concernant la sublimation et la créativité constitue une voie de travail indispensable pour lutter contre les peurs, les fermetures identitaires et les essentialisations.

Bibliographie

  • BENSLAMA, F., Déclaration d’insoumission à l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, Éditions Champ actuel, Flammarion, 2005.
  • BORDET, J., Les jeunes de la cité, Paris, PUF, 1997.
  • BORDET J., Oui pour une société avec les jeunes des cités, Paris, L’Atelier, 2007.
  • BORDET, J., « Daech et Internet. Des jeunes sous emprise psychique », in Hommes et liberté n° 171, 2015.
  • GUTTON, P., BORDET, J., Adolescence et idéal démocratique. Accueillir les jeunes des quartiers populaires, Éditions In Press, 2014.
  • HONNET, A., La société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, La Découverte, 2006, Paris.
  • MIJOLLA-MELLOR, de. S., Au péril de l’ordre, Paris, Odile Jacob, 2014.
  • MILANO, H., Les Roses noires, film documentaire, 2012.

Mots-clés éditeurs : Adolescence, Autorité, Démocratie, Essentialisation, Jeunes issus de l’immigration, Légitimité, Musulman, Ordre, Peur du chaos, Quartier populaire urbain, Rapport de genre, Reconnaissance, Stéréotype

Date de mise en ligne : 18/04/2016

https://doi.org/10.3917/top.133.0055