De l’école-laboratoire à l’école-atelier : l’art au cœur du projet éducatif deweyen
- Par Samuel Renier
Pages 125 à 135
Citer cet article
- RENIER, Samuel,
- Renier, Samuel.
- Renier, S.
https://doi.org/10.3917/tele.060.0125
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- Renier, S.
- Renier, Samuel.
- RENIER, Samuel,
https://doi.org/10.3917/tele.060.0125
Notes
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[1]
J. Dewey, « Education : monastery, bargain counter or laboratory ? » (« L’éducation : monastère, solderie ou laboratoire ? »), in The later works. 1925-1953, vol. 6 : Essays, reviews and miscellany. 1931-1932, Carbondale – Edwardsville, Southern Illinois University Press, 1985, p. 108, traduit par S. Renier, Éducation, science et société dans la dernière philosophie de John Dewey (1929-1939) : de la continuité de l’enquête à l’inquiétude des frontières, thèse de sciences de l’éducation, université Lumière Lyon 2, 2014, 401 p. (dactyl.), p. 329.
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[2]
Voir P. Haag, « Les Lab Schools : des écoles alternatives inspirées par la recherche », chap. 14 de L’école autrement ? Les pédagogies alternatives en débat, F. Darbellay, Z. Moody et M. Louviot (dir.), Neuchâtel, Éditions Alphil, 2021, p. 269-288.
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[3]
Voir D. Chateau, John Dewey et Albert C. Barnes : philosophie pragmatique et arts plastiques, Paris, L’Harmattan, 2003.
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[4]
J. Dewey, L’art comme expérience, trad. fr. J.-P. Cometti et al., Pau – Tours, Publications de l’Université de Pau I – Farrago, 2005.
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[5]
Voir P. Jackson, John Dewey and the lessons of art, New Haven – Londres, Yale University Press, 1998.
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[6]
Voir A. Kerlan, « L’art pour éduquer : réhabilitation de l’ordinaire ou exception esthétique ? », in L’esthétique du beau ordinaire dans une perspective transdisciplinaire, J. Przychodzen, F.-E. Boucher et S. David (dir.), Paris, L’Harmattan, 2010, p. 65-78.
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[7]
J. Dewey, The sources of a science of education (Les sources d’une science de l’éducation), in The later works. 1925-1953, vol. 5 : Essays, The sources of a science of education, Individualism, old and new, and Construction and criticism. 1929-1930, Carbondale – Edwardsville, Southern Illinois University Press, 1984, p. 6, traduit par S. Renier, Éducation, science et société dans la dernière philosophie de John Dewey, p. 290.
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[8]
J. Dewey, The school and society, Chicago, University of Chicago Press, 1899. L’édition de référence est aujourd’hui celle des Collected Works of John Dewey. Voir J. Dewey, The school and society, in The middle works. 1899-1924, vol. 1 : Essays on school and society. 1899-1901, Carbondale – Edwardsville, Southern Illinois University Press, 1976. Une traduction de cet ouvrage, réalisée par S. Renier et L. Clavier est en cours de publication. Les citations suivantes de l’ouvrage, désormais abrégé TSS, sont issues de cette traduction. Les pages font référence à l’édition des SIU Press.
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[9]
J. Dewey, TSS, p. 28.
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[10]
J. Dewey, TSS, p. 28.
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[11]
J. Dewey, TSS, p. 30.
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[12]
J. Dewey, TSS, p. 35.
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[13]
J. Dewey, TSS, p. 46.
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[14]
Voir également J. Dewey, « The aesthetic element of education », in The early works. 1882-1898, vol. 5 : Early essays. 1895-1898, p. 202-203.
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[15]
J. Dewey, TSS, p. 29.
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[16]
Les trois termes sont utilisés indifféremment par Dewey dans le texte.
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[17]
J. Dewey, TSS, p. 29.
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[18]
J. Dewey, TSS, p. 30.
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[19]
J. Dewey, TSS, p. 53.
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[20]
J. Dewey, TSS, p. 53.
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[21]
J. Dewey, TSS, p. 53.
-
[22]
J. Dewey, TSS, p. 46.
-
[23]
Dewey était lui-même membre de plusieurs cercles herbartiens, très actifs à la fin du XIXe siècle aux États-Unis, et lecteur critique des théories herbartiennes. Voir H.M. Kliebard, « Dewey and the Herbartians. The genesis of a theory of curriculum », Counterpoints, vol. 491, 2016, p. 39-52.
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[24]
J. Dewey, TSS, p. 107.
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[25]
J. Dewey, TSS, p. 53.
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[26]
J. Dewey, TSS, p. 54.
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[27]
Voir M. White, Une philosophie de la culture, trad. fr. G. Kervoas, Paris, Vrin, 2006.
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[28]
J. Zask, « Expérience ou culture ? », postface, in J. Dewey, Expérience et nature, J.-P. Cometti (éd.), trad. fr. J. Zask, Paris, Gallimard, 2012, p. 441-451.
Il n’y aucune raison valable à ce que l’idée de laboratoire ne puisse être élargie afin d’inclure également l’atelier. […] En fait, il m’arrive de penser que, pour la majorité des jeunes gens, les ateliers représenteraient certainement une meilleure voie pour s’initier aux éléments de savoir scientifique que celle proposée dans nos laboratoires.
1L’« école-laboratoire », tel est le surnom trouvé par Ella Flagg Young pour désigner l’expérimentation pédagogique conduite par le philosophe pragmatiste américain John Dewey à l’université de Chicago entre 1896 et 1904. Tel est également le nom sous lequel reste désormais connue cette école, et qui sert aujourd’hui d’inspiration pour différentes tentatives pédagogiques [2], se revendiquant de cet “esprit de laboratoire” pour penser les pratiques éducatives. Derrière cette appellation, Dewey place en effet l’ambition de penser la pédagogie sous un prisme scientifique, de la même manière que les chimistes ou les biologistes se servent d’un laboratoire pour conduire des recherches et mieux comprendre les phénomènes qu’ils étudient. Mais cette expression renvoie aussi au contenu même du travail qu’ambitionne de mener Dewey dans son école, où l’expérimentation et la démarche scientifique représenteraient des moyens d’apprentissage privilégiés, afin d’entretenir un rapport actif avec les phénomènes mondains et d’en tirer des apprentissages à même de former le jugement du sujet apprenant. En somme, l’école-laboratoire est souvent considérée comme une école mettant l’accent sur l’aspect scientifique de l’éducation. Par extension, la philosophie de l’éducation que développe Dewey et qu’il met en œuvre à l’école s’appuierait sur une conception de l’expérience davantage conçue comme expérimentation que comme expérienciation, comme procédure contrôlée scientifiquement, que comme démarche inductive, construction progressive de l’expérience, y compris au sens artistique.
2Pourtant, nous savons aussi que Dewey s’intéresse énormément à l’art [3] et qu’il demeure l’auteur d’une théorie esthétique originale, notamment incarnée par les conférences qu’il donna à Harvard sur le sujet en 1932 et qui furent publiées en 1934 sous le titre de L’art comme expérience [4]. La dimension éducative, si elle n’est pas totalement absente de cette perspective, n’en est toutefois pas l’attribut le plus visible. Réciproquement, les différents écrits que consacre Dewey à l’éducation tout au long de sa carrière ne font que peu de place, si ce n’est relativement discrète, à la dimension esthétique et à l’art. C’est par un travail de reconstruction que des commentateurs comme Philip Jackson [5] aux États-Unis ou Alain Kerlan [6] en France ont pu s’appuyer sur ces écrits esthétiques tardifs, afin de réhabiliter l’idée d’une éducation artistique, et d’une vertu éducative à l’art, dans la philosophie de Dewey. Ainsi que le rappelle Dewey lui-même, à plusieurs reprises, « si l’on devait opposer la science à l’art, je serais contraint de me ranger du côté de ceux qui affirment que l’éducation est un art » [7], au sens où le processus éducatif relève lui-même davantage d’un art et d’un art de faire, que d’une science.
3Aussi l’hypothèse que se propose d’étudier ce texte est qu’une philosophie de l’art est bel et bien présente dans les écrits relatifs à l’éducation de John Dewey, et ce dès le début de son œuvre. En procédant à une relecture serrée de son ouvrage fondateur que fut L’école et la société [8], il s’agit ici de comprendre quelle place occupe l’art dans sa philosophie de l’éducation, alors en pleine constitution. Le choix de cet ouvrage, privilégié à ses ouvrages ultérieurs, s’explique par la dimension symbolique de celui-ci. Publié en 1899, suite à une série de conférences prononcées devant les parents et les bienfaiteurs de l’école élémentaire qu’il a fondée trois plus tôt à Chicago, cet ouvrage s’inscrit dans les œuvres précoces de Dewey, à un moment philosophiquement important qu’est celui du tournant pragmatiste pris par sa pensée. D’autre part, cet ouvrage s’inscrit dans une démarche originale et unique dans son œuvre, qui consiste à partir des expérimentations menées dans le travail quotidien de cette école, pour comprendre la nature et les enjeux des processus éducatifs, en vue de les expliquer philosophiquement. En ce sens, l’ouvrage n’est ni un programme, ou une construction a priori, ni un compte rendu fidèle, factuel et détaillé. Il s’agit plutôt ici de comprendre comment la pensée pragmatiste de l’éducation se constitue par l’expérience, et quel est le sens à donner à cette expérience. L’art agit donc ici autant comme un constituant que comme un analyseur de cette philosophie en construction, à travers la question de l’éducation.
La place de l’art à l’école : figurer, tracer, exprimer et créer
4Le lecteur qui ouvre pour la première fois L’école et la société, ou qui le relit à nouveau frais, ne peut qu’être frappé par les nombreuses allusions faites par Dewey au monde de l’art, et plus particulièrement aux activités artistiques à l’école. Bien qu’elles ne soient pas centrales, ces nombreuses occurrences dessinent pourtant un réseau de références permettant de dessiner en creux la conception qu’il se fait de l’art et de sa place à l’école, parmi les activités à vocation éducative. À travers ses différentes figures, la démarche artistique apparaît ici comme le vecteur d’apprentissages fondamentaux, qui débordent le simple cadre didactique des activités scolaires qui les ont occasionnées.
Figurer le monde
5Parmi les différentes démarches et activités artistiques, le registre qu’aborde le plus fréquemment John Dewey dans L’école et la société, est celui de l’art figuratif et plus particulièrement du dessin. Plusieurs dessins d’enfants sont d’ailleurs reproduits dès la première édition de l’ouvrage, afin d’illustrer les exemples mentionnés dans le texte. Tel est notamment le cas du dessin réalisé par un enfant de sept ans, suite à une leçon d’histoire sur « les conditions primitives de la vie sociale chez les hommes des cavernes ». L’enfant réalise alors un dessin figurant une caverne, au sommet d’une colline, « de manière irréaliste » précise Dewey, comme si la caverne était posée, ou construite par-dessus la colline. À côté de la caverne, l’enfant a dessiné un arbre, de manière simpliste, « tel que le représentent les enfants : une ligne verticale munie de branches horizontales de chaque côté » [9]. Or, il est fait remarquer à l’enfant que son arbre présente un caractère irréel, peu représentatif de ce qu’est un arbre. Il est encouragé à mener des observations sur de vrais arbres, en vue de s’entraîner à les dessiner, « de comparer ceux qu’il voyait avec celui qu’il a dessiné, d’examiner de plus près et de manière plus distanciée la manière dont il l’avait exécuté » [10]. L’enfant s’engage alors dans un nouveau travail de dessin, dans lequel les arbres apparaissent de manière plus réaliste, au sein d’une forêt.
6En ce sens, le dessin apparaît bien ici comme une activité de figuration. On pourrait ici questionner la place et la parole de l’éducateur, qui ramène l’activité artistique à sa dimension figurative, hors de toute signification personnelle, et du signifié que représente le dessin originel. Toutefois, s’il s’agit bien de placer l’activité artistique dans une dimension figurative, c’est en tant que démarche par laquelle l’enfant peut se saisir du monde, par laquelle il peut faire médiation avec son environnement afin de mieux l’observer, mieux le comprendre, et le faire sien par le dessin. Il ne s’agit donc pas, par cette démarche, de brider le caractère original et créatif de l’enfant, ni d’imposer un canon esthétique et figuratif sur ce qu’est ou devrait être une juste représentation du monde, mais plutôt d’initier un mouvement, une transaction, entre l’enfant et l’environnement dont il peut tirer des sources d’apprentissage. L’activité artistique prend ici un sens instrumental, utilitaire, dans la construction de cette relation au monde par le médium artistique.
Garder trace du vécu
7La deuxième dimension du travail artistique, tel qu’il est présenté par Dewey dans L’école et la société, est celle d’une trace. Par trace, il ne s’agit pas ici de désigner la conséquence inintentionnelle d’une activité autre, ou le marqueur de ce qui n’est déjà plus, mais plutôt la volonté de tracer, de garder trace du vécu au moyen des techniques et des moyens artistiques. Ainsi en est-il, par exemple, de cet enfant de douze ans qu’évoque Dewey et dont les dessins reproduisent les gestes et la posture de sa camarade filant de la laine. Ces dessins, nous précise-t-il, sont le fruit d’un enfant particulièrement doué et arrivant à reproduire avec une certaine précision les positions prises par les mains et les doigts qui filent la laine. Il ne s’agit donc pas d’un exemple représentatif, au sens où une telle précision dans la représentation requiert nécessairement une certaine habileté technique. Toutefois, nous dit Dewey, l’intention qui préside à ce dessin, est elle représentative d’un mouvement propre aux enfants, « particulièrement chez les plus jeunes », au sens où « l’impulsion artistique est étroitement liée à l’instinct social, au désir de raconter, de représenter » [11].
8Rendre compte des activités, garder la trace du vécu s’inscrit donc premièrement dans une double visée pédagogique. Représenter consiste ici à rendre accessible par la médiation de l’image figurée l’activité qui a été réalisée, et à travers elle, les spécificités de celle-ci. Par le travail de représentation, il s’agit donc tout d’abord d’encourager l’appréhension par l’enfant de ce qu’il a vécu ou observé, d’en faire la synthèse ou l’illustration par le dessin. Toutefois, ce travail de représentation ne s’inscrit pas uniquement dans une dynamique individuelle qui serait celle du sujet se figurant, pour lui-même, le vécu qui a été le sien. Pour Dewey, ce geste s’inscrit dans une dimension sociale, au sens où il vise aussi à raconter. La finalité d’une telle production est donc aussi de se donner à voir, de s’adresser à l’autre et aux autres, afin de servir de support aux échanges ou aux apprentissages. Ce faisant, l’activité artistique se place dans une temporalité et une logique qui ne sont pas seulement celles d’un présent figuratif, mais s’inscrivent potentiellement dans la continuité d’une série d’activités, dont le dessin ne serait qu’une des étapes.
Exprimer la singularité de l’expérience
9L’art ne s’arrête toutefois pas qu’à ses dimensions figuratives ou mémorielles, ce qui le renverrait uniquement à une portée instrumentale excluant toute originalité, toute singularité expressive. Or, c’est précisément parce qu’il permet d’exprimer la singularité de l’expérience que l’art représente un vecteur si précieux en termes éducatifs. Pour le comprendre, Dewey prend alors l’exemple d’élèves “plus âgés”, ayant réalisé un travail de sciences sur les formations géologiques. Ce travail a donné lieu à une production d’écrits régulière, sous la forme de comptes rendus produits de manière périodique à l’échelle de la journée, de la semaine et du trimestre. De cette mise en mots de l’expérience, il serait possible d’attendre une forme de description évacuant toute dimension plus personnelle ou subjective, appliquée à des phénomènes physiques ou chimiques. Or, souligne Dewey, il est étonnant de constater les formes diverses que peuvent prendre ces récits, dans la mesure où les enfants l’expriment par des mots et un langage qui diffèrent d’un individu à l’autre, et expriment ainsi une portée personnelle. En un mot, ces récits ne sont pas de simples comptes rendus, mais bien des évocations, qui symbolisent le rapport personnel que s’est créé l’enfant avec le processus que son texte met en récit. C’est pourquoi, conclut-il, « je trouve ce langage poétique, car l’enfant se fait une image précise et évoque de manière personnelle la réalité qu’il met en mots » [12].
10Le postulat implicite, qui préside à la compréhension de cet exemple est que l’expérience s’exprime autant qu’elle se narre. En ce sens, la forme par laquelle elle est exprimée est aussi importante que le fond qu’elle exprime, elle “dit” aussi quelque chose, et rend aussi compte des apprentissages réalisés. Ce postulat est d’autant plus important que le moment où paraît L’école et la société est un moment fondateur dans la carrière et l’œuvre de Dewey, car il s’agit du moment où se concrétise le tournant pragmatiste de sa philosophie, s’éloignant ainsi de l’hégélianisme des débuts. La question de l’expérience y occupe une place centrale, dans la mesure où il affirme, selon une formule demeurée célèbre, que
le grand gaspillage qu’opère l’école provient de l’incapacité qu’a l’enfant d’utiliser, de manière libre et totale au sein de l’école elle-même, les expériences qu’il acquiert en dehors d’elle ; tandis que, d’autre part, il se trouve incapable d’appliquer dans la vie de tous les jours ce qu’il a appris à l’école [13].
12La prise en compte de l’expérience et le travail qu’il est possible d’opérer à partir de cette expérience représentent bien la pierre de touche de la philosophie de l’éducation que Dewey annonce par cette formule. Toutefois, les lignes qu’il publie alors ne sont pas encore l’occasion ni le lieu de développer philosophiquement ce qu’il entend par le concept d’expérience, ni ce que suppose précisément le travail autour ou à partir de l’expérience. En s’attachant à la dimension expressive [14] que permet la démarche artistique, il est donc possible de voir ici en creux une première conception de l’expérience et de son expression, forme symbolique pour énoncer l’intégration qu’en fait le sujet, à travers une modalité qui déborde le simple cadre figuratif ou narratif.
Dire, faire, chercher… et créer
13En somme, les trois dimensions précédentes énoncées par Dewey au fil des exemples mobilisant des activités et démarches artistiques à l’école peuvent se comprendre comme la manifestation d’une tendance profonde, qu’il assimile à « l’impulsion expressive de l’enfant » [15]. Par là, précise-t-il, il nous faut entendre ce besoin, cet instinct, cette impulsion [16] présente chez l’enfant de créer. Cette considération s’inscrit elle-même dans un cadre plus général, qu’est la théorie des quatre instincts développée par Dewey dans sa psychologie enfantine. Selon lui, « il est possible de classer les impulsions que nous observons à l’école selon quatre catégories » [17] : l’instinct social (dire), l’instinct de faire (qu’il nomme également « impulsion constructive »), l’instinct d’enquête (chercher) et l’instinct artistique (créer). Ces quatre catégories lui servent alors de grille d’analyse afin de comprendre et d’analyser les comportements qui peuvent se manifester chez l’enfant. Elles expriment surtout sa compréhension des besoins de l’enfant, auquel le processus éducatif doit répondre, afin de les utiliser et de les orienter, sans toutefois jamais se contenter de leur céder.
14De ce fait, Dewey essentialise la démarche artistique comme une nécessité anthropologique, au sens où « construire quelque chose de manière adéquate, libre, totale et souple, lui donner un sens social, lui faire dire quelque chose, n’est rien d’autre que produire une œuvre d’art » [18]. Le travail artistique, qu’il soit figuratif, expressif ou mémoriel, a donc aussi et avant tout pour vocation de mobiliser une démarche de création, de permettre à l’enfant de produire quelque chose dont il soit l’auteur. En ce sens, il est possible de comprendre la pédagogie deweyenne non seulement comme une forme précoce de pédagogie active, mais plus encore comme une pédagogie de l’auctorialité. D’acteurs, les enfants deviennent auteurs.
À l’école de l’art : l’art au cœur des processus éducatifs
15Que l’art soit présent sous différentes formes au sein de l’école, cela est désormais acquis. Il s’agit dorénavant de comprendre en quoi l’approche artistique représente plus qu’une discipline ou un aspect pédagogique parmi d’autres, et irrigue de manière transversale l’ensemble des activités menées à l’école.
L’art dans les murs
16Au-delà des exemples de mobilisation des démarches artistiques au sein des activités de l’école, la place qu’y occupe l’art est aussi et surtout symbolique. Elle est le reflet d’une réflexion institutionnelle sur l’école et son organisation, et donc ses possibilités de fonctionnement. Dewey accorde ainsi une grande place dans sa réflexion à la réorganisation possible des espaces au sein de l’école. D’une école organisée par classes, reflet selon lui de la division du travail éducatif et conséquence de l’importance trop grande apportée à la notion de contenu et de programme, il s’agirait de passer à une école organisée par activités. Plans à l’appui, il poursuit en développant le schéma de l’école correspondant à une telle organisation, au sein de laquelle les lieux de ressources culturelles seraient centraux (bibliothèque, musée) et seraient entourés par des salles dédiées à la chimie, à la biologie, aussi bien qu’à l’art et à la musique. Une telle disposition demeure, bien évidemment, symbolique et ne représente pas une configuration réelle et à venir. Elle s’inscrit en cela dans la longue lignée des réflexions sur l’architecture scolaire ayant nourri les courants utopistes du XIXe siècle. En reconnaissant la place de l’art et de la musique au sein des murs de l’école, littéralement en les in-stituant, il contribue ainsi à leur conférer une place symbolique qui n’est pas seulement celle d’une qualité de l’expérience, d’une dimension complémentaire ou d’un supplément d’âme venant ponctuer les apprentissages fondamentaux, mais bien de champs d’expérience et d’apprentissage à part entière.
17Au-delà de la division fonctionnelle des espaces, un tel plan d’organisation de l’école nous renseigne en retour sur la conception philosophique que Dewey développe de l’art. En effet, il est possible de voir ici une forme de continuité entre le travail manuel, artisanal, et celui, créatif, de l’artiste. Les salles de travail textile ou l’atelier de menuiserie jouxtent ainsi celles consacrées aux beaux-arts ou à la musique. Derrière cette organisation de l’espace, se retrouve une conception de l’art qui ne sépare pas les beaux-arts des arts industriels, l’art de l’artisanat, au sens où « l’art véritable n’est qu’un prolongement du travail de l’artisan » [19]. L’art naît, selon lui, de ce rapport expérientiel qui « cherch[e] à développer le sens spirituel des processus que l’on trouve dans les formes de vie quotidiennes et familières » [20]. L’idée d’un art séparé de la vie réelle, et d’un processus créatif coupé des conditions matérielles de sa production, représente ainsi une chimère, contre laquelle Dewey s’inscrit en faux. L’art est lui aussi le fruit des interactions du sujet avec son environnement, de l’expérience qu’il se constitue, des pratiques que cela permet de développer et, ajoute-t-il, « l’école devrait s’en inspirer » avant de conclure que « dans l’école idéale, le travail artistique se définirait comme celui des ateliers, passé à l’alambic de la bibliothèque et du musée, et traduit à nouveau en action » [21]. L’art, l’artisanat et la culture se trouvent ainsi rassemblés dans une conception unifiée qui place la continuité de l’expérience du sujet en fil rouge d’une conception pragmatiste de l’art, par et dans l’action.
L’art au sein des autres disciplines
18L’un des postulats sur lesquels s’appuie l’école est donc que l’on apprend en faisant, par l’action, c’est-à-dire en manipulant, en assemblant, en fabriquant, dans un rapport actif entre le sujet apprenant et les éléments de son environnement dont il peut se saisir pour comprendre l’objet effectif de son apprentissage. Tel est notamment le cas pour les projets transversaux au moyen desquels l’apprentissage de différentes disciplines se réalise, à l’instar de la fabrication de textiles ou du bricolage. Mais, au-delà de ces matières qui relèvent habituellement des arts ménagers plus que des disciplines scolaires, l’une des innovations que promeut Dewey dans son école et qu’il met en perspective dans L’école et la société reste l’extension de ce principe d’expérimentation des objets du savoir à l’ensemble des disciplines scolaires traditionnelles. Pour faire de la géographie, les enfants sont ainsi amenés à recréer au moyen de sable, de terre glaise ou d’autres matériaux certains éléments du paysage. Car, affirme-t-il,
la géographie étant ramenée à une simple matière étudiée en classe, il est parfois très surprenant, pour de nombreux enfants, d’apprendre qu’elle n’est en fait rien d’autre qu’une étude, plus formelle et plus précise, des éléments qu’ils voient, sentent et touchent chaque jour [22].
20En cela, il s’agit d’une fonction symbolisatrice, à laquelle participe cette médiation artistique au sein même des apprentissages scolaires, et qui est en fait le sens de l’apprentissage lui-même, en tant qu’entrée progressive dans un monde de symboles. L’art est donc un constituant nécessaire, un outil au service de cette progression.
21L’évocation de cet horizon culturel ne va pas sans poser de difficultés, et interroge au fond le processus didactique disciplinaire par lequel se construisent les apprentissages au sein d’un domaine donné. En tant qu’œuvres de l’esprit, présentant une vision artistique des phénomènes humains, quel usage et quel crédit apporter à ces représentations, là où se joue un enjeu de connaissance, voire de véridicité ? Peut-on en avoir la même approche, qu’il s’agisse d’étudier le filage du coton ou l’histoire de l’Amérique du Nord ? C’est précisément à propos de l’enseignement de l’histoire que revient cette question au moment d’aborder les différents supports d’apprentissage. Si les œuvres artistiques et littéraires ont une valeur pédagogique, faut-il pour autant leur donner la première place ? À cette question Dewey répond en prenant le contre-pied explicite de ce qu’il nomme « l’école herbartienne » [23], laquelle place dans l’œuvre littéraire une confiance égale à celle des matériaux historiques. Pour lui, au contraire, il faut s’avérer prudent quant à l’usage possible de ces œuvres de fiction. Quels qu’en soient « la beauté et le raffinement purement littéraire » [24], le long poème épique Hiawatha de Henry Wadsworth Longfellow ne représente pas une source historique de première main permettant de comprendre la vie des peuples amérindiens. Il en est un prolongement, une appréhension artistique permettant d’illustrer, voire d’interroger la représentation donnée à ces peuples et à leurs légendes. En un mot,
cela ne signifie bien évidemment pas que tout travail artistique doive se faire en relation étroite avec le reste du travail mené à l’école, mais simplement qu’un esprit d’unité rend l’art plus vivant, tout en conférant une profondeur et une richesse aux autres travaux [25].
L’art et la culture
23Toutefois, la démarche artistique ne représente pas uniquement un moyen d’accompagner les apprentissages, en les inscrivant dans les tendances de l’enfant à faire, créer, ou se représenter. De ces premiers contacts doivent naître le désir et la nécessité d’approfondir les sujets évoqués afin de mieux les comprendre, et donc de les inscrire dans un mouvement vers la culture. Dewey insiste régulièrement, et de façon curieuse au premier abord, sur l’importance que doit revêtir la présence d’un musée au sein de l’école :
Une telle collection serait une leçon vivante et continue de la synthèse de l’art, de la science et de l’industrie [26].
25Tout comme la bibliothèque, cet espace ne serait pas simplement un lieu de conservation, mais plutôt de consultation, de ressource. L’enjeu serait alors pour les enfants de pouvoir y trouver les exemples de ce que la culture présente ou passée peut nous offrir pour enrichir notre compréhension et notre connaissance d’un sujet donné. Ainsi du travail textile, dont on pourrait retrouver des échantillons, des formes et des motifs utilisés dans différentes cultures et civilisations. Qui plus est, cette recherche serait également vouée à se prolonger dans l’étude des œuvres qui, de la Pénélope de l’Odyssée d’Homère à Senta dans le Vaisseau fantôme de Wagner, reprennent ce motif du travail textile pour lui donner une signification culturelle plus complexe, inscrite dans des problématiques, des conditions et des circonstances plus éloignées de celles ayant donné lieu au travail initial. Si la démarche artistique est un vecteur d’apprentissage pour les autres disciplines, elle en représente également l’un des horizons, à travers l’étude progressive des œuvres culturelles du passé.
26En ce sens, Dewey nous rappelle que la philosophie de l’expérience qu’il développe alors n’en demeure pas moins une philosophie de la culture, et non pas une philosophie contre la culture [27]. Parfois critiqué pour son insistance sur l’importance à accorder à la prise en compte de l’expérience, à l’écoute des besoins de l’enfant et à l’intégration des éléments qui composent son environnement culturel immédiat, Dewey se fait ici défenseur d’une conception de la culture qui fonctionne selon une double dynamique. D’un côté, la reconnaissance du rôle joué par les processus créatifs signale que la culture reste un mouvement, celui de sa constitution par rapport à un monde qui prend ainsi signification et sens, à l’image de ce que les enfants peuvent produire. De l’autre, il s’agit d’envisager les productions culturelles existantes comme le résultat, le fruit de ces processus de créations antérieurs à l’activité de l’enfant, et non comme un simple donné immédiat. Ainsi que le rappelle Joëlle Zask, dans un texte justement intitulé « Expérience ou culture ? » [28], cette conception de la culture implique un travail actif de la part de l’éducateur, celui de guider et d’orienter l’enfant dans ces deux directions qui, au fond, participent du même processus, qui est un processus d’individuation. Plus que n’importe où ailleurs, l’art y occupe ici une place essentielle, comme vecteur de formation de soi et d’humanisation.
Conclusion
27Au terme de cette (re)lecture de L’école et la société à travers l’attention que porte Dewey aux démarches artistiques, il est possible d’affirmer que l’art y occupe bien plus qu’une place symbolique ou secondaire. On retrouve cette dimension artistique aussi bien dans l’encouragement donné aux pratiques figuratives, théâtrales ou musicales elles-mêmes que dans la place transversale accordée à la dimension esthétique des processus éducatifs. En ce sens, l’art est bien plus qu’un simple processus figuratif, ou de trace, mais représente un moyen privilégié d’exprimer certaines dimensions de l’expérience vécue par les enfants, et ce à des fins d’apprentissage tout autant que de formation de soi. La philosophie de l’art qu’esquisse ainsi Dewey est donc celle d’une continuité entre les différentes sphères pratiques de la vie, distinguant l’art, l’artisanat et la culture mais sans les séparer, les situant dans le prolongement l’un de l’autre pour mieux les rassembler. Par là s’exprime l’orientation pragmatiste prise progressivement par sa pensée à cette époque, autour de la place centrale de l’expérience dans les phénomènes humains. L’école-laboratoire, ainsi qu’il le suggère lui-même, est donc autant une école-atelier, renvoyant ainsi à la dimension pratique et artisanale du travail qu’à sa dimension artistique.
28En ce sens, l’art n’est pas exclusif de la science. En soulignant l’importance prise par les démarches et aspects artistiques au sein de l’école fondée par Dewey, et surtout de la compréhension philosophique qu’il en construit, il ne s’agit pas de démentir la prétention scientifique qui est la sienne en fondant cette entreprise. Une telle étude nous rappelle seulement que la démarche scientifique n’est pas la seule modalité d’appréhension du monde, ni d’apprentissage ou de formation et que les arts y ont ici toute leur place. Elle souligne également et surtout qu’il convient de ne pas se tromper de sujet lorsqu’il est question de l’école-laboratoire ou de la prétention scientifique que Dewey souhaite conférer à la pédagogie. La science réside ici moins dans les contenus, ou dans la manière qu’ont les éducateurs d’appréhender leur pratique, que dans le regard qu’il est possible de porter sur la compréhension à produire de ces phénomènes. Si une science de l’éducation est bel et bien possible, comme il le rappellera quelques années plus tard, cela reste bien une science… de cet art qui est peut-être le plus singulier et le plus important parmi les arts qu’est et demeure l’éducation.
Mots-clés éditeurs : éducation artistique, John Dewey (1859-1952), philosophie de la culture, pragmatisme
Date de mise en ligne : 25/01/2022
https://doi.org/10.3917/tele.060.0125