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Article de revue

L’expérience de la thèse CIFRE : étudier et rendre visible la recherche salariée en design

Pages 42 à 60

Citer cet article


  • Reunkrilerk, D.,
  • Peneau, J.,
  • Zaidi, N.,
  • Bonnardot, Z.
  • et Huron, S.
(2023). L’expérience de la thèse CIFRE : étudier et rendre visible la recherche salariée en design. Sciences du Design, 18(2), 42-60. https://doi.org/10.3917/sdd.018.0042.

  • Reunkrilerk, Dorian.,
  • et al.
« L’expérience de la thèse CIFRE : étudier et rendre visible la recherche salariée en design ». Sciences du Design, 2023/2 n° 18, 2023. p.42-60. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-sciences-du-design-2023-2-page-42?lang=fr.

  • REUNKRILERK, Dorian,
  • PENEAU, Justine,
  • ZAIDI, Nawelle,
  • BONNARDOT, Zoé
  • et HURON, Samuel,
2023. L’expérience de la thèse CIFRE : étudier et rendre visible la recherche salariée en design. Sciences du Design, 2023/2 n° 18, p.42-60. DOI : 10.3917/sdd.018.0042. URL : https://shs.cairn.info/revue-sciences-du-design-2023-2-page-42?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sdd.018.0042


1 Les pratiques de design, depuis toujours nourries par des problématiques culturelles, techniques et sociales, s’inscrivent aujourd’hui dans une époque de la transition. En effet, de nombreux auteur·rice·s, chercheur·e·s et praticien·ne·s travaillent au renouvellement des pratiques et méthodes de conception pour un design plus soutenable (Escobar, 2015; Gaziulusoy et Ryan, 2017; Irwin, 2015; Manzini, 2007). Ces enjeux transversaux impactent directement les organisations, qui se réinventent, se redirigent et bifurquent pour adapter leur fonctionnement aux enjeux d’aujourd’hui et de demain. Dans ce contexte, une des réponses apportées par certain·e·s praticien·ne·s du design s’incarne dans la mise en place d’une activité de recherche en design intégrée, à même de jouer un rôle transformateur (Berger, Ocnarescu et Pain, 2018). En France, une des modalités de cette recherche salariée (Perrin-Joly, 2010) en design s’incarne dans le dispositif des Conventions Industrielles de Formation par la Recherche (CIFRE). La CIFRE constitue une contractualisation tripartite, réunissant un·e doctorant·e, une organisation d’accueil et un laboratoire dans un objectif de production de thèse de doctorat. Sa spécificité réside dans l’objet de la recherche, déterminé par l’articulation des intérêts de chaque acteur·rice, qu’ils soient commerciaux, institutionnels ou académiques (Petit, 2021). Ainsi, le·la doctorant·e poursuit une mission de recherche qui, dans le même temps, répond à un enjeu de développement socio-économique de l’organisation d’accueil.

2 Cet article s’attache à l’émergence d’un axe de recherche autour du dispositif CIFRE en design. Il entend expliciter, d’une part, les effets du dispositif en tant que levier de transformation dans les organisations et, d’autre part, ses effets sur la communauté de recherche en design. Pour ce faire, et dans un souci de rendre visible un premier champ de travail sur les particularités de la thèse CIFRE en design, les auteur·rice·s, eux·elles-mêmes docteur·e·s et doctorant·e·s CIFRE en design, s’intéressent aux préoccupations d’autres docteur·e·s et doctorant·e·s. Ainsi, en capitalisant sur l’expérience vécue de 19 répondant·e·s, l’article identifie quatre volets de préoccupations : la place donnée au design en tant que discipline au sein du parcours (1), l’intérêt de la plasticité d’une thèse (2), la gestion des temporalités au quotidien (3) et les facteurs de motivations pour la thèse CIFRE en design (4).

3 Chaque volet donne lieu à des préconisations en matière d’adaptation du dispositif et des perspectives adressées à la communauté de recherche en design (notamment les chercheur·e·s intéressé·e·s par les enjeux de la recherche salariée en design), mais également aux organisations, aux organismes de pilotage et de financement ou encore aux étudiant·e·s en design désirant poursuivre au doctorat.

1. Le paradoxe du dispositif CIFRE en design

4 Depuis une trentaine d’années, la thèse CIFRE s’est affirmée comme une modalité d’accueil et de renforcement des activités d’exploration au sein de secteurs professionnels et de disciplines scientifiques de plus en plus variés (de Feraudy et al., 2021). Depuis sa création, l’enjeu d’exploration ne fait que s’accroître. En effet, de plus en plus de petites et moyennes entreprises et d’organisations publiques signent des thèses CIFRE, et le nombre reste constant et majoritaire du côté des grandes organisations (ANRT, 2021a et 2021b).

1.1. Des synergies entre pratiques de design et dispositif CIFRE

1.1.1. Une vocation alignée sur celle des discours sur le design au sein des organisations

5 La vocation de la thèse CIFRE à favoriser des activités d’innovation renvoie directement aux discours valorisant la relation qu’entretiennent l’innovation et le design, comme des éléments moteurs de transformation des organisations (Jagersma, 2003). Cette relation est d’autant plus prégnante dans un contexte de transition (Tonkinwise, 2015) et de redirection répondant aux enjeux écologiques, énergétiques et sociétaux actuels (Bonnet, Landivar et Monnin, 2021), où le design est mis en avant pour accompagner les organisations dans la redéfinition stratégique de leurs activités (Carlgren, Rauth et Elmquist, 2016; Borja de Mozota, 2010). Intégrer des designers ou adopter des méthodes de conception inspirées du design renvoie ainsi à une capacité à se questionner et à se transformer sur le plan socio-économique, organisationnel et, plus généralement, culturel. Dans ce contexte, les thématiques émergentes dans les Innovation Studies comme le design centré-utilisateur (Buchanan, 2001), le design participatif (Sanders et Stappers, 2008), mais aussi le design-driven innovation (Carlgren, Rauth et Elmquist, 2016), insistent sur la capacité du design à se saisir d’environnements organisationnels dynamiques (Alauze, 2021; Dorst, 2015).

1.1.2. Une posture alignée sur celle des designers au sein des organisations

6 Toutes ces pratiques partagent une dimension transformatrice qui conduit les designers à adopter une posture médiatrice (Berger, 2014) les rendant aptes à saisir des leviers d’actions possibles en fonction du contexte organisationnel sans créer de ruptures trop importantes. En occupant une position intermédiaire pour mener sa mission de recherche (Tinacci, 2020), le·la doctorant·e apparaît comme celui·elle qui traduit les objectifs et pratiques de ces mondes tout en les modifiant au fur et à mesure de sa mission. Une recherche d’équilibre entre la visée opérationnelle que l’organisation perçoit dans la thèse et la posture de recherche sollicitée par le doctorat est alors à construire dans les modalités de gestion du temps et des ressources, les méthodologies et les processus de socialisation (Foli et Dulaurans, 2013).

7 Le dispositif CIFRE renvoie donc à une posture de recherche médiatrice-transformatrice (Davallon, 2003) proche d’une posture de conception associée au design, produisant des incidences sur la production des pratiques de l’organisation. Son développement résonne particulièrement avec, à la fois, des pratiques de design dont la mise en œuvre par projet est centrale (Vial, 2014), ainsi qu’avec le champ de la recherche-projet en design (Findeli, 2015).

8 Des résonances particulières entre le dispositif CIFRE et la conduite d’une recherche-projet en design pourraient ainsi être observées : la thèse CIFRE allouerait un temps spécifique d’expérimentation afin de produire des cadres d’analyse et de travail suffisamment solides pour penser de façon située les mécanismes de transformation d’une organisation. Toutefois, aborder la question des enjeux du format de la thèse CIFRE en design est complexe, car le manque de visibilité du design lui-même au sein des laboratoires et des organisations invisibilise également le dispositif.

1.2. La thèse CIFRE en design : un format difficile à cartographier

1.2.1. Une identification difficile des thèses CIFRE en design

9 L’absence de section CNU (Conseil national des universités) spécifique au design conduit les doctorant·e·s à réaliser des thèses CIFRE au sein de laboratoires qui ne sont pas nécessairement perçus comme menant des recherches en design. Identifier des thèses CIFRE en design ne peut donc s’effectuer ni par le CNU ni par les laboratoires. De la même manière, les statistiques de l’ANRT et ses rapports d’activité ne font pas apparaître officiellement et explicitement le terme « design ». Par ailleurs, les différentes bases de données telles que theses.fr ne proposent pas de filtres triant les thèses selon les modalités de financement. La mention CIFRE n’est pas obligatoire et n’apparaît que dans les résumés de thèse, si les doctorant·e·s l’intègrent. À l’heure actuelle, une recherche par mots-clés associés, tels que « CIFRE » et « DESIGN », fait ressortir une soixantaine de thèses de ce format en préparation ou terminées. Ce nombre est à prendre avec précaution au regard des frontières floues du terme design entre le monde francophone et anglophone (ce dernier faisant ressortir des thèses en ingénierie par exemple).

1.2.2. Un manque de relais dans le domaine politique/institutionnel

10 Dans le domaine institutionnel, peu d’actions ont été menées en faveur de la recherche salariée en design en France à la différence d’autres domaines de la conception. Ainsi, la « Stratégie nationale pour l’architecture du ministère de la Culture », publiée en 2015, propose une mesure visant l’accueil de 100 doctorant·e·s dans les agences d’architecture à l’horizon 2020 (Biau, Fenker et Zetlaoui-Léger, 2021). De son côté, la Mission Design intitulée « Pour une politique nationale de design », publiée en 2013, ne propose aucune mesure similaire : la recherche en est absente.

1.2.3. Un manque d’intelligibilité de la profession de designer dans les organisations

11 Enfin, l’invisibilisation des pratiques de design dans la Nomenclature des Activités Françaises (NAF) jusqu’en 2008 a produit un manque de lisibilité du design au sein des organisations. La vision claire d’une profession de designers par d’autres acteur·rice·s économiques ne s’est donc pas construite de façon aisée et homogène même si, depuis, des travaux ont clarifié la valeur du design pour les organisations en France (Picaud et al., 2015 ; Asensio et al., 2022).

12 Parier sur une thèse CIFRE en design et ses effets potentiellement transformateurs, c’est donc dépasser ce manque de visibilité à la fois dans le monde de la recherche et dans celui des organisations (où le design n’est pas systématiquement intégré), ce qui n’est évident pour aucune des parties engagées.

2. Chercher des voies spécifiques de la thèse CIFRE en design

2.1. Vers une reconnaissance de la recherche en design

13 Cet article s’inscrit plus globalement dans une volonté de faire reconnaître la recherche en design comme levier de transformation des organisations mais aussi de faire reconnaître le rôle des organisations dans la mise en œuvre de la recherche-projet en design. Son objectif principal est d’explorer les spécificités de la thèse CIFRE en design afin d’envisager des adaptations possibles pour améliorer la reconnaissance de la recherche.

14 Pour ce faire, l’article cherche à cartographier les expériences vécues par des doctorant·e·s et docteur·e·s réalisant ou ayant réalisé des thèses CIFRE en design. Cibler cette population s’explique par le choix des auteur·rice·s de faire connaître et reconnaître les préoccupations des doctorant·e·s aux laboratoires, organisations, institutions de pilotage et de financement.

2.2. Méthodologie

15 L’article s’appuie sur la récolte de retours d’expérience de doctorant·e·s et docteur·e·s réalisant ou ayant réalisé des thèses CIFRE en design par l’intermédiaire d’un questionnaire. Ce dernier, composé de 8 sections et 86 questions, permet aux répondant·e·s de rendre compte de leurs expériences de doctorat de la manière suivante (Figure 1) :

Fig. 1

Résumé des sections du questionnaire en fonction de leur finalité

SectionFinalité de la section
#1 Votre situation durant la thèseIdentifier la situation familiale, spatiale du·de la répondant·e pendant la thèse et ses motivations à faire une thèse.
#2 Votre thèseIdentifier les informations de base de la thèse du·de la répondant·e.
#3 Vous au sein de l’organisationIdentifier les caractéristiques de l’organisation et la perception de l’activité du·de la répondant·e en son sein.
#4 Le(s) laboratoire(s) de votre doctoratIdentifier l’écosystème de recherche du·de la répondant·e.
#5 Le(s) terrain(s) de votre rechercheIdentifier le rapport au terrain et à ses spécificités du·de la répondant·e.
#6 La répartition de votre tempsIdentifier la perception de la gestion des temporalités de la thèse du·de la répondant·e.
#7 Les apports de votre thèseIdentifier les types de contributions de la thèse du·de la répondant·e.
#8 Aujourd’huiIdentifier les situations actuelles des doctorant·e·s et docteur·e·s.
Description de l'image par IA : Tableau récapitulatif des sections d'un questionnaire avec leurs objectifs respectifs.

Résumé des sections du questionnaire en fonction de leur finalité

16 La diffusion du questionnaire a engendré 19 réponses. Ces dernières ont été analysées afin de faire ressortir des thématiques de recherche particulières. Si ces expériences de thèse CIFRE pointent des aspects déjà analysés dans la littérature dédiée à ce dispositif, notre analyse thématique tente d’identifier leurs spécificités dans le cadre des pratiques de design. Dans cette optique, un formulaire de suivi a, par la suite, été envoyé afin de préciser l’avis des répondant·e·s concernant les contributions de la recherche en design pour leur organisation.

17 Les résultats de l’analyse sont organisés en quatre volets de préoccupations. Du fait de la difficulté d’identifier clairement notre population — rendant notre échantillon statistiquement peu représentatif — ces volets nous permettent de délimiter un premier champ de travail sur les spécificités d’une thèse CIFRE en design. Ainsi, chaque volet se conclut par des préconisations d’adaptation du dispositif CIFRE et permet d’identifier des perspectives qui pourront être traitées à partir d’un échantillon plus grand et/ou des méthodes plus qualitatives, comme des entretiens d’explicitation.

3. Quatre préoccupations majeures

3.1. Volet 1 : Chercher et exprimer la place du design comme discipline dans la thèse CIFRE en design

18 Les parcours de thèse des répondant·e·s expriment une volonté de cohérence entre la dimension pluridisciplinaire de leurs thèses et la place qu’ils·elles souhaitent donner au design dans des contextes de recherche et organisationnels très divers.

3.1.1. Mobilisation du design : comprendre les enjeux à l’origine de sa thèse

19 L’analyse des sujets de thèse de notre panel met en évidence le champ d’application très vaste du design lorsqu’il s’applique à des problématiques industrielles et organisationnelles. Certaines thèses s’ancrent dans le secteur des technologies de l’information et explorent la relation entre humains et technologies (par exemple à travers l’étude de l’expérience de conduite ou encore du rôle des affects dans la communication de projets d’innovation). D’autres ciblent des problématiques relatives au secteur de la santé (notamment les effets de la numérisation du système d’information hospitalier sur le travail médico-administratif), ou encore à l’habitat et à la construction (par exemple, les dimensions sensorielles liées aux couleurs et aux matériaux dans l’expérience d’un habitat collectif). Enfin, certaines recherches concernent plus directement les possibilités d’intervention du design (dans les modes de collaboration avec des pratiques de conception systématique ou avec d’autres métiers comme celui de chimiste en cosmétique).

20 La diversité de ces terrains attire l’attention sur les motifs de mobilisation du design. Ce dernier apparaît comme un moyen d’anticiper les futurs d’un secteur (par exemple ceux du grand âge ou de l’énergie à travers le design spéculatif et la simulation), ou de contribuer à l’ajustement d’une organisation à des contextes technologiques et organisationnels évolutifs (dans le secteur de l’assurance par exemple). Dans d’autres cas, le design est mobilisé comme vecteur de collaboration (dans des R et D ou, moins fréquemment, dans des agences de design ou des collectivités territoriales). Le design incarne également une aide à l’exploration de sujets pour une organisation (l’appareillage des téléphones intelligents par exemple, le réemploi des déchets de chantier ou encore les effets de la conduction osseuse du son dans la recherche sur l’expérience sonore et vibratoire). Enfin, il est intégré pour une meilleure compréhension d’une expérience usager·ère (dans le secteur hospitalier par exemple) et pour l’amélioration de certains de ses aspects (parcours de soins d’urgence ou influence des couleurs-lumière-matériaux dans les habitats collectif).

21 La pluralité des contextes dans lesquels le design est mobilisé met en évidence une spécificité de la thèse CIFRE en design. Ce dispositif renforce le caractère pluridisciplinaire de la recherche en design, en la maillant avec un champ qui lui est au départ étranger, soit le secteur industriel de l’organisation d’accueil. Cela s’accompagne d’enjeux de mobilisation du design, présents dès le début ou apparaissant en cours de thèse, que le·la doctorant·e doit faire siens pour construire un cap épistémologique (Foli et Dulaurans, 2013).

3.1.2. Inscrire le design en tant que discipline

22 En réponse à cet enjeu épistémologique, les réponses montrent une volonté de rendre visible le design de plusieurs manières. D’abord, les mots-clés utilisés évoquent un désir de le lier à une appartenance disciplinaire. Nous constatons la récurrence des termes design (8), speculative design (2) et codesign (3). Parmi ces thèses, huit d’entre elles comportent une mention ou option « design » accolée à leur discipline d’inscription. Pour les réponses n’en comportant pas, l’une d’entre elles revient sur le refus de son école doctorale d’accoler une mention design à son inscription. L’exemple soulève la question de la légitimité du design qui doit s’intégrer à un système de reconnaissance des disciplines auquel il n’appartient pas, par des structures académiques (écoles doctorales, laboratoires) qui ne le reconnaissent pas ou pas encore. Ensuite, une majorité des réponses (13) mentionne le design comme discipline de rattachement à au moins un des laboratoires de recherche impliqués dans la thèse. En revanche, aucun des laboratoires de recherche mentionnés n’est désigné comme exclusivement consacré au design. Ce constat peut être expliqué, d’une part, par l’absence de section CNU « Design », d’autre part, par le caractère intrinsèquement pluridisciplinaire du design (Gentès, 2017).

23 Les observations témoignent des stratégies mises en place pour ancrer le design en tant que discipline dans son parcours de thèse. Si les structures académiques et industrielles accueillent des thèses en design, ce dernier reste adossé à d’autres disciplines et professions (illustré par les intitulés de postes des doctorant·e·s, voir partie 3.2.2). Cela incite alors les doctorant·e·s à un travail de compréhension des disciplines d’accueil, nécessitant un effort non négligeable dès le début de la thèse, et à un travail d’ajustement de leur recherche pour trouver un dialogue vertueux avec le design.

3.1.3. Établir des liens avec d’autres disciplines : atout ou difficulté ?

24 Dans la pratique, une majorité de répondant·e·s explique mobiliser les sciences humaines et sociales, en particulier l’ethnographie (5), l’anthropologie (5), la sociologie (4) et les SIC (sciences de l’information-communication) (3) pour leurs méthodes d’enquêtes qualitatives. Certaines réponses font état d’une complexité dans la multiplication des disciplines et la gestion des orientations théoriques et méthodologiques de la thèse ou d’une absence de repères théoriques qu’un encadrement qui n’est pas toujours spécifique au design ne fournit pas. À noter, les répondant·e·s ne s’étendent pas sur les apports positifs de cette articulation disciplinaire. Cela peut s’expliquer par le fait que l’aspect bénéfique de la pluridisciplinarité est déjà reconnu comme caractéristique intrinsèque à la recherche en design (Vial, 2015).

25 La multiplicité des disciplines associées à la recherche en design est renforcée par le dispositif CIFRE, qui y ajoute la complexité venue du type d’organisation et du secteur industriel auquel le terrain de recherche appartient. La culture métier et les savoirs professionnels constituent un ensemble de connaissances que le·la doctorant·e doit s’approprier au même titre que les méthodologies de recherche. Il faut ainsi composer avec d’autres disciplines, méthodes et pratiques que celles du design, provenant du laboratoire comme de l’organisation. Les réponses au questionnaire laissent cependant supposer que cet enjeu n’est pas toujours atteint et que les doctorant·e·s naviguent entre les disciplines sans toujours trouver leur positionnement propre, malgré leurs attentes.

3.1.4. Perspectives et préconisations : naviguer dans des écosystèmes multidisciplinaires

26 Cette partie dresse un tableau de la thèse CIFRE en design du point de vue de la recherche en design et de la place que les doctorant·e·s lui donnent. Caractéristique essentielle, cette place s’inscrit dans un écosystème complexe où chaque composante apporte une note disciplinaire propre (Figure 2).

Fig. 2

Le parcours des thèses CIFRE en design se construit au sein d’un écosystème aux multiples influences disciplinaires, que ce soit par la ou les disciplines d’inscription de la thèse, celles des directions de thèses ou la diversité des communautés de recherche auxquelles appartiennent les doctorant·e·s, ou encore par les disciplines présentes au sein de l’organisation.

Description de l'image par IA : Venn diagram avec plusieurs cercles étiquetés.

Le parcours des thèses CIFRE en design se construit au sein d’un écosystème aux multiples influences disciplinaires, que ce soit par la ou les disciplines d’inscription de la thèse, celles des directions de thèses ou la diversité des communautés de recherche auxquelles appartiennent les doctorant·e·s, ou encore par les disciplines présentes au sein de l’organisation.

27 Dès lors, établir le cap épistémologique relève d’un enjeu particulièrement complexe dans le cadre d’une thèse CIFRE en design puisqu’elle se caractérise, dès ses débuts, par une pluridisciplinarité forte. Le parcours du·de la doctorant·e suit une quête de transdisciplinarité avec cependant le désir d’accorder au design sa place en tant que discipline. Si les dimensions pluri et transdisciplinaires sont traitées par la recherche en design (Nicolescu, 2014), les réponses au questionnaire informent sur ce qu’elles induisent chez les doctorant·e·s. En effet, ces dernier.ère.s se confrontent à la nécessité de développer une capacité à naviguer à travers plusieurs univers disciplinaires grâce à l’apprentissage rapide d’un appareillage méthodologique, théorique et conceptuel conséquent. Cet appareillage sert également au sein de l’organisation où d’autres disciplines et cadres de raisonnement s’ajoutent. Comment guider l’ensemble des acteur·rice·s du dispositif vers une compréhension commune des articulations possibles entre les disciplines qui gravitent dans le parcours de thèse ? La réponse apportée par le·la doctorant·e dans la construction de son cap épistémologique, bien qu’elle lui soit personnelle, peut être nourrie par un travail collectif de son écosystème.

3.2. Volet 2 : Maîtriser la plasticité de la thèse CIFRE en design

28 L’une des particularités de la thèse CIFRE est la multiplicité des environnements de travail et de recherche, où le·la doctorant·e opère. Ce positionnement, au cœur même du dispositif, vise à rapprocher deux mondes qui dialoguent habituellement peu (laboratoire et organisation). Ce manque de dialogue se perçoit à plusieurs niveaux.

3.2.1. Un trait d’union entre deux mondes, deux cultures : le difficile rôle de doctorant·e

29 Le premier niveau est celui de la culture de ces deux mondes. On demande aux doctorant·e·s d’être pleinement intégré·e·s dans chacune des structures, alors même que les objectifs peuvent être profondément divergents : pour l’université, la production de connaissances, tandis que, pour l’organisation d’accueil, la production de bénéfices financiers ou la satisfaction de ses client·e·s (dans le secteur privé), ou le bien-être et la satisfaction de ses bénéficiaires et des citoyen·ne·s (si la structure est publique ou associative). Un.e répondant.e illustre cette réalité en exprimant son malaise sur le fait de devoir « coordonner les désirs des 3 acteurs ». Nous notons aussi le besoin de « rappeler que l’objectif est la recherche et non le bénéfice de l’entreprise ». Les réponses témoignent ainsi d’un « choc des cultures et des méthodes », et d’une « tension humaine entre les membres des deux mondes ». Cette tension se manifeste aussi par une méconnaissance de deux univers à la porosité parfois faible, conduisant le·la doctorant·e à « casser les à priori du laboratoire sur l’entreprise et inversement ». Cette méconnaissance mutuelle se manifeste également par le passage d’un mode de communication à un autre, que le·la doctorant·e doit manipuler au quotidien pour parler d’un même sujet.

3.2.2. Vulgariser et légitimer la place de la recherche en design : les stratégies de présentation de soi et leurs effets

30 Cet enjeu de communication fait écho à une incompréhension de la part de l’organisation, qui engendre un besoin de « vulgariser les pratiques et discours scientifiques au sein de l’entreprise pour être compris par l’ensemble des collaborateurs », de « faire comprendre ce que l’on fait lorsqu’on ne sait pas encore ce que l’on fait », ou encore de « développer un vocabulaire et une grammaire pouvant faire sens simultanément dans ces différents environnements ». Alors même qu’en formation et en découverte de son travail, cet enjeu de communication ajoute une charge de gestion sur le·la doctorant·e, devant légitimer sa présence, son salaire et son insertion au sein de l’organisation.

31 Cette légitimité est également liée au niveau de connaissance et de familiarité de l’organisation avec le design. En effet, nous observons une tension identitaire des doctorant·e·s dont le statut officiel peut parfois être celui de l’ingénieur·e — de recherche ou de projet — (7 apparitions du terme contre 6 pour « design »). Une plasticité s’observe également avec des statuts doubles : « designer coloriste et ingénieure de recherche », ou « designer UX et chargé de recherche ». Ces statuts témoignent parfois d’une hiérarchie à l’œuvre dans l’organisation : certain·e·s sont identifié·e·s comme des « chercheur·e·s » (5), plusieurs sont « doctorant·e·s » (5) ou, de façon plus explicite, « chargé·e d’étude junior » (1) ou « lead designer » (1). Dans les milieux familiers de la recherche, c’est le statut de doctorant·e qui peut être mal vécu, car rapproché de celui de stagiaire ou alternant·e. Cependant, la moitié des réponses indiquent que l’intitulé n’est pas utilisé pour se présenter, relativisant parfois son emploi en fonction des situations : à des fins de conformité (pour s’intégrer à un groupe de collègues), en précisant son statut de doctorant·e (3), ou en fonction de l’interlocuteur·rice (client·e·s/internes), alors le statut de designer prévaut (1).

3.2.3. Des environnements imposant une plasticité de la thèse : une opportunité pour la recherche en design

32 Finalement, nous remarquons une forme de malléabilité de la thèse CIFRE en design, c’est-à-dire des contours souples, flexibles, élastiques. Malgré la difficulté que présente cette plasticité, elle est un atout pour le·la doctorant·e, et les répondant·e·s témoignent que la thèse CIFRE leur a apporté « la compréhension des deux milieux », ainsi qu’une « richesse de contacts et de points de vue ». De la même manière, le dialogue avec d’autres disciplines a permis une prise de recul et un partage d’expérience : « On ne partage pas les mêmes enjeux ou problématiques scientifiques, mais on a les mêmes problématiques d’accessibilité, de crédibilité, d’appréhension du terrain industriel ». Cette plasticité semble favoriser la formation, puisqu’elle permet, pour l’un·e des répondant·e·s, de développer une « capacité à travailler dans ces deux environnements au sortir de la thèse ».

3.2.4. Perspectives et préconisations : traduire jusqu’à sa propre recherche

33 La place du·de la doctorant·e, à la jonction de deux mondes, impose une plasticité qui pose des questions de traduction que ce soit vis-à-vis des intérêts de chaque monde, des gestes professionnels, des vocabulaires, des protocoles et des modes de communication. Pour mener sa recherche, le·la doctorant·e doit être en mesure de produire des formats lui permettant de traduire et de rendre compte, en fonction des acteur·rice·s, de ce qu’il·elle observe, repère et expérimente. C’est par cet effort de plasticité, incarné par cette activité de traduction, que la thèse peut se nourrir des deux mondes. Cela est d’autant plus prégnant au sein des organisations où le design, et/ou la recherche et à fortiori la recherche en design, ne sont pas perçus de façon claire. Dès lors, pour mieux saisir ce caractère plastique comme une opportunité, il nous semble nécessaire de regarder au plus près les formats que les doctorant·e·s construisent pour traduire et articuler, par leur pratique de design, des éléments provenant des deux mondes (conversation informelle, objets, observations d’usagers, références scientifiques, cadres conceptuels, etc.). En identifiant les enjeux de conception auxquels se confrontent les doctorant·e·s dans la construction de ces formats, il devient alors possible de rapprocher l’impératif de plasticité à des pratiques de design. Cela permettrait alors d’envisager cet impératif comme une possibilité de mettre le design au cœur du dispositif de recherche. De là, rendre plastique sa thèse ne relèverait-il pas d’une conduite qui peut facilement avoir du sens pour un·e designer ? Cette partie nous invite ainsi à penser un meilleur accompagnement des doctorant·e·s CIFRE en design dans la conception de formats de traduction et d’articulation à la fois du monde de la recherche et du monde de l’organisation : en guidant les doctorant·e·s sur ces enjeux de conception, cela favoriserait un meilleur ajustement de leur recherche et, de façon plus générale, renforcerait la spécificité d’une thèse CIFRE en design.

3.3. Volet 3 : Prendre la mesure des temporalités de la thèse CIFRE en design

34 Cet enjeu de coordination de deux mondes qui, malgré la posture « plastique », restent disjoints l’un de l’autre, s’observe également dans la dimension temporelle de la thèse. La thèse CIFRE s’organise autour d’une répartition du temps de présence du·de la doctorant·e dans l’organisation et dans le laboratoire. Notre analyse nous permet de noter plusieurs choses sur le vécu de cette répartition au fil des trois années du contrat.

3.3.1. Articuler les temporalités « opérationnelles » de l’organisation et « réflexives » de la recherche

35 Nous observons sur l’ensemble des réponses que la répartition du temps entre organisation et laboratoire est lissée à 50/50 sur les 3 années du contrat CIFRE. Cependant, le ressenti de cette répartition est majoritairement négatif. Certaines réponses la qualifient de « subie », de « chaotique », d’ » inégale », ou encore comme n’étant « pas assez équitable au début ». Un·e répondant·e estime « chronophage » sa présence dans l’organisation. Un·e autre considère que, si la répartition était arithmétiquement correcte, il·elle a cependant passé trop de temps aux activités propres à l’organisation et sans lien avec la thèse. La volonté serait de négocier la répartition de sorte que 100 % du temps soit dédié à la thèse. Un·e répondant·e indique avoir eu des difficultés à faire la distinction entre l’organisation comme terrain et l’organisation comme « employeur », et avoir eu le sentiment d’y être perçu·e comme un·e employé·e, jusqu’à considérer la possibilité de « démissionner ». D’autres réponses pointent une difficulté à s’adonner à des activités réflexives telles que l’écriture ou la lecture, ainsi qu’une difficile prise de recul relative à une présence engagée dans l’organisation. Toutefois, parmi les répondant·e·s ayant une expérience positive, une personne explique que son sentiment de confort vient d’une répartition par grandes plages : 3 mois/3 mois, qui évite selon lui·elle un « parasitage » d’un milieu à l’autre.

3.3.2. Le temps d’occupation du·de la doctorant·e en organisation : les contours flous de l’activité de « projet »

36 Si, officiellement, l’ANRT préconise que l’ensemble des activités auxquelles s’adonne le·la doctorant·e doivent être consacrées à son travail de recherche, nous constatons que le temps passé par le·la doctorant·e dans l’organisation est souvent occupé à d’autres tâches que celles dédiées à son travail de thèse. En effet, seulement un quart des répondant·e·s affirment avoir consacré 100 % de leur temps dans l’organisation à leur thèse. Un·e répondant·e va jusqu’à déclarer n’avoir jamais eu de temps dédié à son projet de recherche lors de son temps de présence dans l’organisation.

37 Parmi les activités documentées par les doctorant·e·s dans le questionnaire, une majorité mentionne celle de « projet » comme type d’activité principale qu’ils·elles ont eu dans l’organisation. Cependant, nous constatons dans les réponses une différence d’orientation des projets auxquels ils·elles ont participé : sur les dix répondant·e·s qui emploient le mot « projet », deux parlent de « projets opérationnels » en précisant qu’il ne s’agit pas de projets liés à leur travail de thèse, quatre de « projets R et D » et quatre de « projets comme terrain de recherche ». Si ce dernier emploi rend compte d’une véritable place pour la recherche liée à la thèse au sein de certaines organisations, le premier met en lumière la possibilité que cette notion même de « projet » puisse être préjudiciable au bon déroulement de la thèse. La participation à des projets au sein de l’organisation ne profite pas toujours à la thèse, mais peut profiter d’abord aux intérêts économiques, politiques ou stratégiques de l’organisation, sans égard au sujet de recherche. Nous constatons ainsi que, si des activités comme celle de projet, peuvent dans certains cas être liées à la thèse et ainsi permettre au·à la doctorant·e d’enrichir son travail de thèse, dans d’autres cas, ces mêmes activités peuvent n’avoir aucun lien avec le sujet de thèse du·de la doctorant·e. Nous pouvons alors nous demander comment la notion de projet — attribut fort du design et de la recherche en design qui adopte souvent le modèle de recherche-projet — peut être mieux définie dans le cadre d’une thèse CIFRE en design. Au-delà des projets, comment mieux caractériser et orienter l’ensemble des activités menées au sein de l’organisation pour qu’elles enrichissent le travail d’enquête, d’analyse et d’expérimentation ?

3.3.3. Vivre le temps de la recherche : au-delà du cadre contractuel de la thèse CIFRE

38 La durée réelle de la thèse CIFRE en design excède, en amont et en aval, la durée officielle du contrat. Peu des répondant·e·s aujourd’hui diplômé·e·s ont soutenu leur thèse à l’issue des trois ans (2 répondant·e·s sur 14). Douze personnes ont soutenu en moyenne 16,5 mois après la fin de contrat, soit une durée moyenne de 4 ans et 4,5 mois. Dix personnes ont mentionné avoir initié leur travail de thèse avant le début du contrat CIFRE, de trois mois à trois ans. Cela représente en moyenne plus d’un an avant le démarrage du contrat (13,3 mois). Les raisons mentionnées sont majoritairement une attente à cause des délais administratifs alors que le·la candidat·e travaillait déjà pour l’organisation, ou le commencement de la recherche lors d’études antérieures (master, stage) suivies par des négociations et recherches de financement. Ces deux moyennes poussent à questionner la pertinence d’une durée théorique de trois ans, au vu du dépassement quasi systématique du contrat.

3.3.4. Perspectives et préconisations : cartographier les rythmes de la thèse

39 Cette partie invite à envisager la thèse CIFRE en design dans sa temporalité et l’articulation des différentes phases : le temps de la recherche personnelle, celui de la recherche salariée, le temps opérationnel de production, le temps du projet mené dans le cadre de la recherche, celui de la pratique, le temps de l’accompagnement ou encore celui du repos. Dans cette recherche d’articulation, un des enjeux que nous identifions est la difficulté d’articuler l’ensemble des facettes. L’impact de cette difficulté demande une attention particulière. Une meilleure explicitation préalable des différentes allocations de temps par chaque partenaire donnerait la possibilité au·à la doctorant·e de mieux appréhender et qualifier ce qui relève de son projet de recherche, de ce qui va le nourrir, le freiner, ou l’emmener ailleurs. Cartographier les temps dédiés au travail de recherche permettrait de distinguer divers régimes d’activité et leur rythme respectif. Par exemple, l’acte de prototypage ne relève pas du même rythme que la lecture, mais les deux constituent des activités d’une thèse CIFRE en design. Parvenir à saisir la diversité de ces rythmes faciliterait le·la doctorant·e dans des activités qu’il·elle ne maîtrise pas totalement (notamment dans les activités de recherche). Pour cela, des outils et méthodes sont à penser, à expérimenter collectivement, dans un souci d’intercompréhension entre les différent·e·s acteur·rice·s, dont les organisations qui sont elles-mêmes prises dans des temporalités différentes.

3.4. Volet 4 : Favoriser et inciter à la CIFRE en design

40 Cette thématique identifie les facteurs de motivation, autant de la part des organisations que des doctorant·e·s, dans la poursuite d’une CIFRE, qu’il s’agisse d’éléments identifiés avant la réalisation de la CIFRE ou d’éléments identifiés durant ou après sa réalisation.

3.4.1. Les apports du travail de thèse aux projets et missions d’une organisation

41 Le questionnaire de suivi rend compte de la diversité des apports de la thèse CIFRE en design aux activités et missions d’une organisation. De façon pragmatique, les doctorant·e·s élaborent de nouveaux outils et méthodes de conception, d’observation et d’analyse. Selon eux·elles, ce travail permet aux organisations de mieux saisir les terrains (contextes, utilisateur·rice·s, etc.), mais également de dépasser des blocages internes (pratiques ou stratégiques). Le travail de thèse contribue ainsi à faire émerger d’autres façons de faire et à enrichir, voire à créer, des compétences au sein de l’organisation. Ces outils et méthodes participent aussi à une acculturation générale des personnes, des services et des organisations à diverses formes de pratiques de design et de recherche en design. Ainsi, par leur présence pérenne, les doctorant·e·s contribuent à incarner les enjeux du design et à le légitimer. La construction de cette légitimité peut découler de l’impact des propositions de design envisagées pour les personnes, les relations et les productions. Les doctorant·e·s proposent des réponses aux questions et problèmes, et formulent des recommandations qui peuvent être mises en œuvre par l’organisation pendant le temps de la thèse ou après, qui peuvent perdurer ou non. Cela se réalise aussi bien dans des organisations où le design est déjà structuré que dans celles où il est totalement absent ou en concurrence avec d’autres pratiques de conception.

42 Si la thèse CIFRE en design permet d’impulser des projets, elle contribue également au développement d’une vision réflexive et prospective. En effet, elle favorise un retour à soi des personnes avec qui les doctorant·e·s ont collaboré (quelle est ma place, comment je me situe par rapport à mes activités quotidiennes, aux positionnements de l’organisation, etc.?). Mais également d’un « soi » organisationnel en contribuant à définir ou à redéfinir le positionnement du service dans lequel ils·elles sont intégré·e·s. Le travail des doctorant·e·s encourage à faire un « pas de côté », à prendre du recul, à travers ce que l’un·e des répondant·e·s nomme une « médiation critique ».

3.4.2. La thèse CIFRE comme opportunité de conduire une mission de recherche-projet

43 Du point de vue des répondant·e·s, ces apports témoignent d’un premier facteur de motivation pour la thèse CIFRE en design. Elle est associée à la volonté de relier enjeux de recherche et pratiques de design (13 réponses sur 19) par le biais d’une immersion au sein d’une organisation. Vouloir conduire une recherche située renvoie à une double appétence : le goût pour la recherche manifeste dès l’avant-thèse (pour le tiers des répondant·e·s) et le désir d’un terrain où développer des pratiques de design.

44 Le choix des organisations par les doctorant·e·s se fait en fonction d’une compatibilité perçue avec les critères de chacun·e pour mener une recherche-projet en design. Cela peut être le secteur d’activité, l’accès à des expertises, les sites ou encore la possibilité d’acquérir des connaissances. Cette compatibilité renvoie également à l’approche de la pratique du design que le·la doctorant·e défend. La CIFRE représente la possibilité d’ancrer sa pratique dans un milieu organisationnel où l’analyse fine et nuancée des savoir-faire, jeux de pouvoir ou postures des acteur·rice·s offre des voies d’expérimentations concrètes aux doctorant·e·s.

45 La dimension humaine de la thèse CIFRE est également mentionnée. La diversité des relations interpersonnelles, dans l’organisation ou au laboratoire, est une donnée importante. Au sein de l’organisation, la variété des profils de compétences et des caractères semble nourrir au quotidien et faire avancer la mission de recherche. Au sein des laboratoires, le partage de l’expérience de doctorat alimente les enjeux de recherche de la mission. Ainsi, pour plus des deux tiers des répondant·e·s, les laboratoires de recherche accueillent au moins cinq autres doctorant·e·s en design.

46 Enfin, la recherche-projet en CIFRE offre un terrain d’expérimentation dans un cadre privilégié. En effet, le contrat CIFRE apporte une stabilité financière, atout relevé par plus des trois quarts des répondant·e·s, mais aussi des facilités pour produire des prototypes fonctionnels et bénéficier d’un accompagnement expert.

3.4.3. Capitaliser sur la thèse CIFRE pour son avenir professionnel

47 Un deuxième facteur de motivation identifié concerne le potentiel d’une thèse CIFRE à favoriser une insertion professionnelle grâce à un profil de designer enrichi.

48 Cet enrichissement peut être perçu de deux manières : soit la thèse CIFRE permet de développer une expérience professionnelle en design pour plus de la moitié des répondant·e·s, soit, pour l’autre moitié des répondant·e·s, l’expérience de recherche est légitimante auprès de futur·e·s employeur·e·s. Ces deux logiques sont favorisées par des cadres institutionnels propices. D’un côté, la poursuite des études en master de design offre, à des enseignant·e·s-chercheur·e·s, la possibilité d’identifier des profils adaptés à des offres de CIFRE déjà existantes. De l’autre, c’est au sein de l’organisation que la volonté de faire un doctorat CIFRE se formalise, amorcée par l’envie de poursuivre un travail déjà initié (que ce soit lors d’un stage ou d’un contrat), ou parce que l’organisation représente un milieu dans lequel le·la doctorant·e souhaite travailler en tant que designer.

49 Cet enjeu de capitalisation de l’expérience fait de la thèse CIFRE une opportunité de professionnalisation rapide. Pour six des répondant·e·s ayant obtenu des emplois de designer à la suite du doctorat, la posture de recherche construite durant la thèse CIFRE semble persister (que ce soit dans la même organisation ou non) : le nouveau milieu est un nouveau terrain pour expérimenter et mettre à l’épreuve les apprentissages issus de la thèse. Pour trois des répondant·e·s, une appétence pour la méthodologie d’enquête s’est développée, allant jusqu’à dispenser des cours dédiés à l’enquête de terrain au sein d’écoles de design. Également, la connaissance fine du monde professionnel acquise durant la CIFRE est considérée comme un atout.

3.4.4. Perspectives et préconisations : porter une attention aux années prédoctorales et aux suivis post-thèse

50 En préalable à la thèse, certains laboratoires, comme l’EnsadLab de l’École des Arts Décoratifs ou CY école de design de l’Université de Cergy Pontoise, proposent une année prédoctorale ouverte à toute personne ayant un diplôme de master. Étudier en profondeur ces initiatives serait un moyen de penser des modalités d’accompagnement que ce soit dans la construction du projet de recherche, la cartographie de son écosystème, la compréhension des règles administratives et la recherche de financement. Cela pourrait également concerner la mise en relation entre étudiant·e·s, laboratoires de design et organisations dès le niveau master. Il s’agirait alors de penser le prédoctorat comme une situation officielle où l’ensemble des parties prenantes contribue et s’engage à parts égales à l’émergence d’une thèse CIFRE. Une deuxième proposition concerne l’après-thèse. L’étude du parcours post-thèse de docteur·e·s permettrait de comprendre comment ils·elles se présentent professionnellement et de saisir les effets que leurs recherches ont pu avoir sur leurs pratiques, et ce, afin d’identifier les approches de la conception qu’une thèse CIFRE en design peut induire pour le·la praticien·ne désormais chercheur·e. L’enjeu est ici de travailler à une meilleure continuité dans la trajectoire professionnelle. Sans chercher à fixer des voies professionnelles, par ailleurs diverses pour ces profils, l’enjeu est de compenser le défaut de visibilité de la thèse CIFRE en design, identifiée au début de cet article, en dehors de la communauté de recherche en design.

Conclusion

51 Le rapport personnel que les auteur·rice·s entretiennent vis-à-vis de la thèse CIFRE en design a nourri une volonté de mieux comprendre les préoccupations inhérentes de ceux et celles qui sont au cœur de cette modalité de recherche salariée. La CIFRE en design amène une richesse sur le plan de l’accès à des terrains et milieux très divers, de l’ouverture d’espaces de conversation disciplinaires, de l’adoption de postures et d’occupation de positions. De façon concomitante, il apparaît que ces synergies sont à analyser au regard des frictions que la CIFRE fait émerger, notamment sur l’appartenance des doctorant·e·s à un collectif, sur la visibilité de leurs statuts et de leurs pratiques, et sur la gestion des mondes académiques et organisationnels, surtout dans le cas où cette gestion met en jeu un métier (celui de designer) qui n’est pas totalement lisible. En cherchant des voies spécifiques de la thèse CIFRE en design, le groupe de travail formé autour de cet article témoigne ainsi des préoccupations actuelles que des praticien·ne·s du design, inscrit·e·s dans le champ de la recherche, peuvent avoir quant à leurs rôles en matière de transition vers des alternatives aux modèles existants.

52 Les préconisations et perspectives identifiées par ce travail mettent en lumière des pistes de réflexion concernant le dispositif CIFRE en design pour en favoriser l’intégration et en accroître l’impact au sein des organisations d’accueil, sur les plans pratiques et stratégiques. L’ouverture de cette étude concerne ainsi plus particulièrement les acquis pratiques et les moyens d’encapacitation des designers, comme des non-designers, que les doctorant·e·s CIFRE et jeunes docteur·e·s peuvent mettre en œuvre afin d’aborder des enjeux de transition de manière située au sein des organisations. Dès lors, une hypothèse que cet article fait valoir est celui d’identifier la thèse CIFRE en design comme une modalité de recherche faisant des doctorant·e·s des acteur·rice·s compétent·e·s et pertinent·e·s pour répondre aux enjeux contemporains de bifurcations des organisations.

Remerciements

Nous remercions chaleureusement l’ensemble des répondant·e·s qui ont accepté de nous donner de leur temps pour formaliser ces précieux retours d’expérience. Nous les remercions aussi, une grande majorité ayant déjà manifesté sa volonté de poursuivre les échanges, de nous témoigner leur intérêt pour ce sujet de recherche important.

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Mots-clés éditeurs : CIFRE, Plasticité, Pluridisciplinarité, Recherche en design, Temporalités

Date de mise en ligne : 22/03/2024

https://doi.org/10.3917/sdd.018.0042