Article de revue

La phénoménologie de la maternité en France

La prééminence du biologique dans les discours politiques et médiatiques en matière de gestation pour autrui

Pages 59 à 68

Citer cet article


  • Chabanel, P.
(2024). La phénoménologie de la maternité en France La prééminence du biologique dans les discours politiques et médiatiques en matière de gestation pour autrui. Revue des politiques sociales et familiales, 151(2), 59-68. https://doi.org/10.3917/rpsf.151.0059.

  • Chabanel, Perrine.
« La phénoménologie de la maternité en France : La prééminence du biologique dans les discours politiques et médiatiques en matière de gestation pour autrui ». Revue des politiques sociales et familiales, 2024/2 n°151, 2024. p.59-68. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-des-politiques-sociales-et-familiales-2024-2-page-59?lang=fr.

  • CHABANEL, Perrine,
2024. La phénoménologie de la maternité en France La prééminence du biologique dans les discours politiques et médiatiques en matière de gestation pour autrui. Revue des politiques sociales et familiales, 2024/2 n°151, p.59-68. DOI : 10.3917/rpsf.151.0059. URL : https://shs.cairn.info/revue-des-politiques-sociales-et-familiales-2024-2-page-59?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rpsf.151.0059


Notes

  • [1]
    Le contenu de cet article n’engage que son autrice.
  • [2]
    Cette étude se concentre sur les GPA altruistes, n’impliquant pas d’échange financier entre les parties. Dans la mesure où elles impliquent d’autres questions, telles que la marchandisation du corps des femmes, les GPA commerciales (impliquant un profit pour la femme qui porte l’enfant) ne sont donc pas prises en compte.
  • [3]
    Dans cet article, le terme « gestatrice » désigne la femme qui porte l’enfant, afin d’éviter d’utiliser des expressions relatives à la maternité.
  • [4]
    Article 16-7 du Code civil.
  • [5]
    Le site de l’Assemblée nationale donne accès aux documents parlementaires de la XII e législature à la XVI e (actuelle). Aussi, selon cette base de données, entre 2006 et 2023, 28 propositions de loi mentionnant la gestation pour autrui ont été déposées à l’Assemblée nationale (en majorité par des députés de droite), dont une seule est favorable à sa légalisation.
  • [6]
    Excepté Y. Jadot (candidat Europe Écologie les Verts) qui tweete en 2021 « Je souhaite ouvrir un débat sur une GPA éthique. Vous pouvez organiser de la gestation pour autrui de manière entièrement non marchande. Je ne suis pas pour la marchandisation du corps (mais il ne reprend pas cette question dans son programme), aucun candidat à l’élection présidentielle de 2022 n’a proposé de discussion sur la GPA, chacun la considérant comme « une ligne rouge » (E. Macron, En Marche), « une dérive mortelle pour notre société » (M. Le Pen, Rassemblement national), créant « forcément des situations d’exploitation de femmes (J.-L. Mélenchon, La France insoumise) dans lesquelles « le corps de la femme [pourrait] se louer, s’acheter » (V. Pécresse, Les Républicains).
  • [7]
    Article L. 1412-2 du Code de la santé publique.
  • [8]
    L’arrêté du 11 avril 2008 relatif aux règles de bonnes pratiques cliniques et biologiques d’aide médicale à la procréation dispose que les gamètes doivent être attribués en tenant compte « dans la mesure du possible des caractéristiques physiques du couple receveur ». Depuis 2022, l’appariement n’est plus « souhaitable » mais réalisé « à la demande de chaque bénéficiaire » (arrêté du 14 avril 2022).
  • [9]
    Article 311-25 du Code civil. La fondation de la maternité sur l’accouchement est encore explicitée par les articles suivants : « À défaut de titre et de possession d’état, la recherche de maternité est admise. L’action est réservée à l’enfant qui est tenu de prouver qu’il est celui dont la mère prétendue a accouché » (article 325 du Code civil) et « La maternité peut être contestée en rapportant la preuve que la mère n’a pas accouché de l’enfant » (article 332 du Code civil).
  • [10]
    La formule s’inspire aussi d’un cours de l’École des parents proposé par la Fondation Kannerschlass au Luxembourg, intitulé « On ne naît pas parents, on le devient ». Créé en 2002, ce cours vise à informer les futurs parents sur le rôle du père et de la mère.
  • [11]
    À ce propos, l’adoption est un cas particulier. Le statut de mère est certes accordé à des femmes qui n’ont pas porté leur enfant, mais le facteur biologique est alors complètement écarté. L’adoption n’est pas une aide à la procréation mais s’apparente davantage à un acte solidaire : le lien entre l’enfant et sa mère biologique est rompu dans l’intérêt de l’enfant et non selon la volonté des parents d’adoption.
  • [12]
    Dans son Cours de linguistique générale, F. de Saussure écrit : « la langue n’est complète dans aucun, elle n’existe parfaitement que dans la masse » ; « […] il faut une masse parlante pour qu’il y ait une langue. À aucun moment et contrairement à l’apparence, celle-ci n’existe en dehors du fait social, parce qu’elle est un phénomène sémiologique. Sa nature sociale est un de ses caractères internes » (Saussure, 1972 [1916], p. 30 et p. 112).
  • [13]
    Article 342-9 du Code civil.
  • [14]
    L’étude se concentre sur les tribunes d’opinion car il s’agit d’un format éloquent et polémique, qui donne l’opportunité à une personnalité d’exprimer son point de vue dans la ligne éditoriale du média.

1 La « mère porteuse » est une expression courante qui désigne la femme qui porte l’enfant dans le cadre d’une gestation pour autrui (GPA), pratique qui correspond à un accord passé entre une femme qui accepte de porter l’enfant d’un couple et ce même couple [2]. En France, comme dans de nombreux pays, la GPA est interdite et tout contrat entre une gestatrice [3] et un couple est considéré comme nul [4]. En 2021, la loi de bioéthique a autorisé l’accès à la procréation médicalement assistée à toutes les femmes, mais la GPA est restée un non-sujet pour le personnel politique (parlementaires [5] et candidats à la présidentielle [6]) et les instances de délibération bioéthique, comme le Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Composé de diverses personnalités appartenant à l’appareil d’État, à la recherche (en biologie et en sciences humaines), au corps médical, aux « principales familles philosophiques et spirituelles » [7] ainsi que de représentants des usagers du système de soin (depuis 2021), le CCNE a pour mission de donner son avis sur les questions d’éthique posées par la recherche en biologie et médecine. Depuis sa création en 1983, le comité a rendu 144 avis, dont trois traitent de la GPA (parmi ces avis, un seul est spécifiquement consacré à ce sujet).

2 Jusqu’à la loi de 2021, les aides médicales à la procréation (AMP) n’étaient légales que si elles préservaient les apparences : le couple devait être hétérosexuel et l’appariement en fonction du phénotype était réalisé « dans la mesure du possible » [8]. Ce modèle du « ni vu ni connu » (Théry, 2010, p. 27) cherchant à préserver l’invisibilité de l’aide à la procréation est ébranlé avec l’ouverture de l’accès à la PMA aux couples de femmes. Dans cette configuration, il n’est plus possible de faire « comme si » la procréation était naturelle, l’aide est visible et dérange le modèle familialiste et traditionaliste, institué dans les années 1970 par les centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme humain (Cecos), qui consiste à cacher le recours au don de gamètes pour faire passer le parent stérile pour le parent génétique de son enfant. En dépit de ces ouvertures, un critère de définition de la maternité semble persister : la femme enceinte doit être la mère biologique (ou l’une des deux mères). Le Code civil dispose que « la filiation est établie, à l’égard de la mère, par la désignation de celle-ci dans l’acte de naissance de l’enfant » [9], autrement dit, la mère est celle qui est enceinte puis accouche. Le cadre légal français s’inscrit ainsi dans la continuité du principe de certitude de la maternité, hérité de la loi romaine « mater semper certa est » (« du fait de l’accouchement, la mère est toujours certaine »). Or c’est précisément ce que la GPA déconstruit, rendant possible une grossesse sans maternité et sans que la femme qui accouche ne soit inconnue (ce qui distingue donc la GPA d’une naissance sous X). Dans ce contexte, l’expression « mère porteuse » permet de rattacher la femme qui porte l’enfant à un statut de mère et se présente comme un rempart sémantique protégeant la maternité biologique et certaine.

3 L’institution civile qui reconnaît le lien entre un enfant et sa mère, communément appelé « maternité », est donc basée sur une évidence de fait par la législation française. Cela a pour effet direct d’ancrer la prévalence du naturel dans l’établissement de ce lien. Toutefois, cette définition ne doit pas éclipser la dimension culturelle de la maternité, car « la filiation est essentiellement un acte social qui n’a rien à voir avec le biologique » (Héritier, 2010). Ayant étudié différentes configurations sociales de la maternité, l’anthropologue F. Héritier présente la maternité comme un phénomène culturel, dont la définition n’est pas universelle ni même déterminée par la biologie. Cette idée recoupe les travaux d’É. Badinter (1980) qui défend la possibilité pour les femmes de définir leur propre conception de la maternité, à rebours du mythe répandu de l’instinct maternel. Les injonctions présentées comme naturelles à l’égard des mères sont en réalité conditionnées par la culture : pour le dire en des termes beauvoiriens, « on ne naît pas femme, on le devient » [10]. Pourtant, bien que les féministes, telles que F. Héritier, É. Badinter ou encore A. Rich (1981), aient démontré le caractère culturel de l’établissement de la maternité en fonction de critères biologiques, cette conception reste établie dans la législation française. La GPA s’inscrit en rupture avec ce modèle naturaliste associant de fait la maternité et la grossesse. C’est dans ce contexte que cet article fait l’hypothèse que l’expression « mère porteuse » agit contre cette transgression de la maternité biologique et participe à la construction normative et restrictive de la maternité, en persistant à faire de la femme qui porte l’enfant une mère [11].

4 La méthode employée dans le cadre de cette étude consiste à analyser les discours sur la GPA produits par le CCNE et les médias afin d’en comprendre les implications sur la définition de la GPA. L’approche sociolinguistique permet de concevoir que les discours ne résultent pas naturellement d’une convention mais d’une « institution sociale » (Saussure, 1972 [1916], p. 15) entretenue dans l’esprit des individus par l’accord fondamental (et peu questionné) d’un signifiant avec un signifié [12]. Autrement dit, le discours est social car il s’impose aux individus en constituant un ordre de réalité sui generis.

5 Cette étude vise à comprendre la double fonction de la langue, qui permet de s’exprimer en même temps qu’elle constitue une réalité échappant au contrôle individuel et collectif. L’étude d’un double cursus (politique et institutionnel avec le CCNE, médiatique avec les quotidiens Le Figaro et Libération) rend compte de la dimension sociologique du langage, produit et utilisé selon une certaine coutume normative. Dans cette entreprise, la GPA est un cas limite distinguant les différents rôles d’une mère, qui peuvent dès lors constituer des critères de définition de la maternité : la transmission génétique (la femme qui donne un ovocyte), la gestation (celle qui prête son utérus et échange des éléments biologiques avec le fœtus) et l’accompagnement, la transmission culturelle, la présence dans la vie de l’enfant (la femme qui désire cet enfant et lui transmet une éducation et un amour maternel). Par conséquent, les mots choisis pour désigner chacune des actrices de la GPA contribuent à la délimitation des critères de définition de la maternité, induisant la question suivante : en quoi l’expression « mère porteuse » est-elle le signe de la persistance d’une conception biologisante de la maternité ?

6 Depuis 1994, date à laquelle il est autorisé en France, le don d’ovocyte n’a jamais entraîné de débat majeur sur une prétendue maternité de la donneuse. Si l’enjeu ne tient donc pas à la transmission génétique, car « aucun lien de filiation ne peut être établi entre l’auteur du don et l’enfant issu de l’assistance médicale à la procréation » [13], la GPA met en tension la notion de « maternité » entre une femme qui semble être mère de facto par la grossesse et l’accouchement et une femme qui veut l’être. Dans ce cadre, la « mère porteuse » rejoue l’affrontement de la filiation du sang et de la filiation du sens (celle qui est voulue) et impose de repenser les logiques de la filiation maternelle. De cette conception découle un argument vis-à-vis de la GPA, dont les différentes formulations sont étudiées dans la première partie de cet article, consacrée aux trois avis du CCNE. L’utilisation généralisée de l’expression « mère porteuse » est en réalité le signe du refus de l’existence de la mère porteuse comme actrice de la GPA. La dimension axiologique de l’usage de cette expression plutôt que du terme « gestatrice » est rendue saillante par les discours médiatiques où les mots sont choisis dans un but argumentatif certain. Finalement, cette étude montre quels sont les effets de l’expression la « mère porteuse » en tant qu’instrument discursif dans les débats sur la GPA mais aussi pour (re)définir la maternité.

Encadré. Méthodologie

Cette étude s’appuie sur deux types de matériaux empiriques : les trois avis du CCNE portant sur la GPA, publiés en 1984, 2010 et 2017, et un corpus d’articles des quotidiens Le Figaro et Libération, publiés entre 1996 et 2023. Ce corpus a été constitué à partir de la base de données Europresse, dans laquelle une recherche lexicale a été faite pour l’expression « mère porteuse » et pour le terme « gestatrice », afin de dénombrer leurs occurrences respectives (les bornes des corpus correspondent ainsi aux premières et dernières occurrences de l’un ou l’autre des termes dans chacun des deux quotidiens) [1]. Le Figaro et Libération occupent respectivement les deuxième et cinquième places au classement de diffusion nationale (ACPM, 2023) et sont notoirement opposés sur le spectre politique : Libération est présenté par sa directrice adjointe comme « le journal de toutes les gauches » (Schwartzbrod, 2023), tandis que Le Figaro est un quotidien « libéral mais pas dogmatique, conservateur mais pas passéiste », dont le directeur de la rédaction considère que « le mariage homosexuel est une violence faite à notre société » (Brézet, 2013). Avec ces deux sources empiriques, l’objectif est de mettre en perspective les mots utilisés (dans ce cas, l’expression « mère porteuse » et le terme « gestatrice ») avec la valeur axiologique du propos. Les médias mobilisent un langage courant, ils transmettent une information et agissent sur les représentations collectives et individuelles d’un public large. Dans un registre plus réflexif, les avis du CCNE sont le produit d’un travail collectif de personnes provenant de différents champs théoriques et pratiques. Aussi, et bien qu’ils ne soient pas contraignants pour le législateur, ces avis jouent un rôle majeur dans les prises de position et de parole sur les bancs de l’Assemblée nationale comme dans les médias. L’expertise du CCNE et l’audience des médias permettent ainsi un accès à deux dimensions du pouvoir du langage, et plus particulièrement de l’usage de l’expression « mère porteuse ».
  • * Le recueil des données a été réalisé au mois d’octobre 2023.

Les avis du CCNE vis-à-vis de la GPA

Le refus politique des mères porteuses

7 Le CCNE est opposé à la GPA depuis la publication de son premier avis, en 1984. Dans ce premier texte, le CCNE met l’accent sur les divers risques engendrés par la GPA, notamment en ce qui concerne l’établissement de la filiation. Le CCNE met en garde contre la dénaturalisation du principe même de la maternité : « Le droit civil ne connaît qu’une seule mère, la femme qui accouche. […] L’adage “mater semper certa est” n’a pas une valeur seulement juridique, mais une valeur psychologique et sociale, qu’on ne saurait ébranler sans la plus grande circonspection » (CCNE, 1984, p. 16).

8 Dans son deuxième avis publié en 2010 et uniquement consacré à la GPA, le CCNE expose des arguments en faveur de la légalisation de la GPA et d’autres qui s’y opposent. Parmi les arguments favorables à la pratique, le comité évoque la situation des femmes qui « ont tout pour être mères, sauf l’utérus » (CCNE, 2010, p. 8) et qui ne peuvent bénéficier d’une aide à la procréation, contrairement aux femmes qui n’ont pas d’ovaire et qui peuvent avoir recours à un don d’ovules. Si le CCNE reconnaît l’inégalité de traitement des différentes causes de stérilité féminine, il maintient sa position de 1984, en soulignant les nombreuses difficultés qu’entraînerait la légalisation la GPA, notamment l’altération de « l’image symbolique des femmes » (CCNE, 2010, p. 14) et de la préservation des intérêts des familles ainsi que l’incertitude quant à l’avenir des enfants ainsi conçus.

9 Le troisième avis (2017) souligne, quant à lui, les « disjonctions » (CCNE, 2017, p. 29) qu’opère la GPA entre la gestation, la génétique et la généalogie. Le CCNE insiste alors sur les violences « économiques » et « juridiques » (CCNE, 2017, p. 35) que pourrait subir la gestatrice – le comité va jusqu’à évoquer un « risque de trafic d’êtres humains » (CCNE, 2017, p. 30) – et sur les potentiels dangers psychologiques pour l’enfant.

10 Entre 1984 et 2014, les conclusions des avis du CCNE évoluent donc sensiblement, notamment dans le deuxième avis (2010) plus modéré, de même que dans les termes utilisés, avec un choix plus ou moins marqué de la « mère porteuse » par rapport à la « gestatrice ».

La stratégie discursive du CCNE

11 L’analyse lexicale de ces différents avis concorde avec les arguments qui y sont mobilisés, ce qui permet de rendre compte du pouvoir des mots employés. Dans son premier avis, le CCNE hésite entre les expressions « mère porteuse », « mère de substitution » et « prêt d’utérus » (CCNE, 1984, p. 2), ce dernier ayant une connotation plutôt négative. Le comité présente ensuite la gestatrice avec les mots suivants : « Cette femme qui porte jusqu’à terme l’enfant […] est naturellement la mère de cet enfant. Mais elle le donne, dès sa naissance, à ceux qui se définiront alors comme ses parents » (CCNE, 1984, p. 2). Avec ces mots, le CCNE présente la GPA comme la banalisation d’un abandon programmé de l’enfant par sa mère – la rhétorique de l’abandon est d’ailleurs mobilisée dans les trois avis, avec notamment l’idée d’un « abandon non seulement toléré, organisé par la société, mais aussi autorisé par l’État » (CCNE, 2017, p. 36).

12 Le deuxième avis englobe les arguments des deux bords, permettant ainsi de comparer le langage utilisé dans les différentes parties. Lorsqu’il présente les arguments opposés à la GPA, le CCNE souligne le danger d’une « maternité délibérément transférée à une autre femme que celle qui accouche [et de] cet effacement ou cette négation de l’influence de la grossesse et des relations entre la mère et l’enfant » (CCNE, 2010, p. 6). Dans cette partie, l’usage de l’expression « mère porteuse » et du terme « mère » est majoritaire pour désigner la femme qui porte l’enfant. En revanche, dans la partie consacrée aux arguments plutôt favorables à la GPA, c’est le terme « gestatrice » qui est préféré. Cette corrélation entre la position axiologique des arguments et les mots utilisés pour les formuler révèle le lien entre le langage et l’idéologie.

13 En 2017, le CCNE se montre très critique vis-à-vis de la GPA, refusant de reconnaître une quelconque filiation entre les parents d’intention et l’enfant. Après un rapide exposé des termes pouvant être utilisés pour désigner la femme portant l’enfant, le comité utilise majoritairement l’expression « mère porteuse » : sur les 78 pages de l’avis, cette expression apparaît 67 fois, contre 42 fois pour le terme « gestatrice ».

14

« La remise de l’enfant par la mère porteuse aux parents d’intention est l’une des prestations constitutives de l’objet du contrat de GPA, la grossesse et l’accouchement qui sont des prestations concernant le corps de la gestatrice n’ayant de sens que s’ils se terminent par le transfert du corps de l’enfant. »
[CCNE, 2017, p. 34]

15 Contrairement à ses avis précédents, le comité n’utilise pas ici de pronom possessif pour qualifier le lien entre l’enfant à naître et la femme qui le porte. Pourtant, si l’enfant n’est pas celui de la « mère porteuse », il n’est pas non plus celui des « parents d’intention », dont le lien avec l’enfant n’est jamais qualifié par un possessif mais résulte seulement d’un « transfert du corps de l’enfant ». Plus loin dans le texte, le CCNE parle d’une « atteinte au lien de la mère porteuse à l’enfant et l’organisation du déni de ce lien » (CCNE, 2017, p. 36), confirmant ainsi ce qui transparaît dans l’utilisation de l’expression de la « mère porteuse » : la GPA entraîne inévitablement une souffrance, conséquence de la rupture du lien naturel qui se crée entre une mère et son enfant.

La réception et la diffusion médiatique de l’expression « mère porteuse »

16 Un mot désigne un objet et mobilise pour cela un ensemble d’idées qui contribuent à lui donner un sens. Le mot « mère » est ainsi défini par l’idée d’un lien qui se crée entre une femme et son enfant, qu’il soit biologique ou affectif. Or, l’expression « mère porteuse » perturbe cette liaison, en enlevant à la mère sa dimension affective et en la réduisant à la gestation. Par conséquent, parler de « mère porteuse » revient à déployer un sens axiologique précis en rendant inconfortable la réalité à laquelle il renvoie, à savoir l’enlèvement de l’enfant à sa mère. Le choix d’un terme plutôt que d’un autre à des fins argumentatives joue un rôle important dans les discours médiatiques. De 1996 à 2023, les colonnes de Libération mentionnent 249 fois la « mère porteuse » et 84 fois la « gestatrice » (dont la première occurrence date de 2003). Entre 1997 et 2023, Le Figaro évoque la « mère porteuse » 311 fois et la « gestatrice » 23 fois (à partir de 2004). Autrement dit, Le Figaro utilise l’expression « mère porteuse » huit fois plus que le terme « gestatrice » et Libération seulement trois fois plus.

17 Parallèlement aux termes employés, les tribunes [14] publiées au sujet de la GPA sont particulièrement éloquentes. Dans Le Figaro, elles cherchent à avertir sur le risque d’engendrer une « femme déconstruite » (Revel-Dumas, 2021) en présentant la GPA comme « une atteinte fondamentale aux droits des femmes » (La Rochère, 2021). Les auteurs de ces tribunes redoutent une « internationalisation du business de l’enfant » (Pérardel, 2016) et l’ouverture d’un « supermarché du bébé » (Les Gavroches, 2015). L’accent est mis sur les dangers que représente la GPA, tant pour la condition féminine que pour la société dans son ensemble. Dans les colonnes de Libération, les tribunes se focalisent sur deux axes : l’intérêt des enfants et leur droit d’avoir des parents, ainsi que la nécessité d’avoir un débat sur la GPA. Les auteurs s’élèvent contre le refus de retranscription des actes de naissance par l’État français des enfants nés d’une GPA à l’étranger, ces « fantômes de la République » (Collectif d’associations, 2021) dont l’état civil est indéterminé (Mallaval, 2015), et en appellent à « un débat argumenté et respectueux des personnes », pour lequel l’usage du terme « gestatrice » est nécessaire afin d’éviter les « mots faits pour blesser » (Théry, 2014).

18 Compte tenu des lignes éditoriales définies par les journaux eux-mêmes, il n’est donc pas inintéressant de voir se dessiner une telle tendance : la « mère porteuse », largement utilisée dans les tribunes du Figaro, tend à être le signe d’une opposition à la GPA, alors que la « gestatrice », préférée dans Libération, marque une certaine tempérance à son égard.

19 L’emploi de l’expression « mère porteuse » est donc politique. Lorsqu’elle est examinée dans son contexte d’énonciation, elle sert un discours plutôt opposé à la GPA, en instituant l’image d’une mère abandonnant son enfant à un couple de commanditaires. Ainsi, l’usage de l’expression « mère porteuse » apparaît comme un choix politique, dont les effets sur la perception et la compréhension de la GPA sont conséquents. La dimension normative de la « mère porteuse » se reflète dans sa fonction discursive au service d’une certaine vision de la GPA, dans laquelle la maternité est fragmentée.

Conclusion discursive : les effets de l’usage de la notion de « mère porteuse »

20 En tant que motif discursif, la notion de « mère porteuse » entretient le refus de considérer les responsabilités de chacun dans le processus de procréation assistée. Par l’utilisation répétée de l’expression « mère porteuse », le CCNE influence un « régime de vérité » (Foucault, 1984). Dans le cas de la GPA, l’idée dominante est celle de la mère forcément gestatrice : la vérité acceptée et réitérée dans les avis du CCNE est donc celle de la mère certaine car parturiente, par opposition à la femme qui voudrait être mère sans accoucher. Pouvoir et savoir ne sont jamais loin l’un de l’autre. Aussi, le « régime de vérité » (Foucault, 1984) n’est ni neutre, ni objectif, mais façonné par des forces sociales, morales ou politiques. En tant qu’institution influente, le CCNE a le pouvoir de définir ce qui est considéré comme vrai ou du moins d’encadrer le sujet qu’est la GPA. La place prépondérante de l’expression « mère porteuse » dans la structure de l’argumentation du CCNE et dans le traitement médiatique opposé à la légalisation de la GPA alimente une peur de la perversion de la maternité, puisqu’une mère ne peut vouloir abandonner son enfant. Par conséquent, la « mère porteuse » est dotée d’un pouvoir discursif et contribue ainsi à la discréditation de la GPA. En d’autres termes, par ses choix sémantiques dans la rédaction de ses avis, le CCNE communique mais aussi et surtout agit politiquement.

21 Dans les discours médiatiques et institutionnels, la « mère porteuse » occupe tout l’espace maternel dans le processus de GPA. Or, si la mère est porteuse, elle ne peut être mère autrement. Par conséquent, les discours remobilisent l’imaginaire biologique de la maternité et s’inscrivent dans la continuité du « silence » institutionnel français qui « enfouit dans l’ombre » (Théry et Leroyer, 2014, p. 149) les modes de procréation qui ne doivent pas être légalisés. Contre cette invisibilisation, I. Théry et A.-M. Leroyer défendent la nécessité pour l’État de reconnaître sa « responsabilité » et d’assumer « la spécificité de la configuration familiale issue du don, de lui accorder sens et valeur, et d’instituer peu à peu l’engendrement avec tiers donneur comme une façon “ordinaire” (unremarkable) de faire une famille aujourd’hui » (Théry et Leroyer, 2014, p. 205). Le don est compris dans son sens large, sous la notion de don de « capacité procréatrice » (Théry et Leroyer, 2014, p. 55) englobant les dons de gamètes comme les dons de capacité gestatrice. Par cette innovation linguistique, l’intention des différents acteurs est précisée, chacun étant au fait de la place qu’il occupe dans le projet parental : sans rivalité avec les parents au sens de la filiation, les donneuses et donneurs ont un statut désormais dicible et ne sont plus des « fantômes anonymes » (Théry, 2009).

Références bibliographiques

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Mots-clés éditeurs : aide médicale à la procréation, lien biologique, mère, nouvelles maternités, parentalité, sociolinguistique

Date de mise en ligne : 11/07/2024

https://doi.org/10.3917/rpsf.151.0059