Le « sentiment océanique » dans le négatif maternel
Pages 1675 à 1680
Citer cet article
- BALDASSARRO, Andrea B.,
- Baldassarro, Andrea B..
- Baldassarro, A.-B.
https://doi.org/10.3917/rfp.755.1675
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- Baldassarro, A.-B.
- Baldassarro, Andrea B..
- BALDASSARRO, Andrea B.,
https://doi.org/10.3917/rfp.755.1675
1Freud avait été très réticent quant à admettre l’existence d’un « sentiment océanique » comme cela lui avait été suggéré par Romain Rolland : il s’était caché derrière sa difficulté à concevoir une expérience extatique, tout aussi étrange pour lui que le sentiment religieux : « Je ne puis découvrir en moi ce “sentiment océanique” » écrit-il (Freud, 1929, p. 250). Pourtant, les opinions de Rolland lui avaient causé de « sérieuses difficultés » à tel point qu’il lui écrivit que la question du sentiment océanique ne lui avait « point laissé de repos » et que, dans Malaise, il aurait tenté de l’« interpréter dans le sens de notre psychologie » (lettre du 14 juillet 1929). Autrement dit, en contournant le problème qu’il pose à la psychanalyse, qui pourrait le comprendre et le contenir seulement si la théorie réussissait à couvrir entièrement les champs de l’inconscient : une tâche impossible donc, qui, pour être réalisée, nécessiterait une théorie qui ne connaisse pas de limites. Freud finira aussi par admettre l’existence d’un sentiment de lien indissoluble, d’étroite appartenance au monde extérieur dans son ensemble, mais en le considérant néanmoins comme un principe inutilisable par la théorie psychanalytique. Le sentiment océanique représenterait, en effet, à la fois l’expérience d’inclusion dans le tout, une forme de lien primordial pourrait-on dire, et de dissolution dans le tout, et cela justifierait le rapprochement non seulement avec le maternel, mais aussi avec le négatif en tant que dissolution des liens individuels, propre à la pulsion de mort.
2Néanmoins, l’interrogation de Freud par rapport à l’existence du sentiment océanique, à bien y regarder, ne trouve sa résolution qu’en niant sa « nature primaire », et en faisant appel au fait qu’il présente, pour lui, le caractère d’une intuition intellectuelle, non privée de résonance émotive. Affirmation qui renvoie étrangement au mécanisme de la Verneinung, de la négation, qui admet seulement à un niveau intellectuel l’existence de ce qui est refoulé à un niveau plus profond.
3Ceci n’est pas sans rappeler, par ailleurs, sa « surdité singulière » (Fachinelli, 1989) à propos de ce sentiment que lui-même avait analysé avec une grande perspicacité : le sentiment de l’Unheimlich, du « perturbant » (Freud, 1919 h). Pourtant, l’aveu qu’il fait de se sentir éloigné de ce sentiment ne doit pas nous induire en erreur : quand Freud en parle, il note que la connaissance peut être aussi réalisée d’une manière affective, pourrait-on dire, précisément de la façon qu’il déclarait impossible pour lui à propos du sentiment océanique, qui possède certainement la qualité du perturbant. Il était peut-être plus simple pour Freud d’affronter la question du perturbant sur un plan purement esthétique plutôt que sur le plan de l’expérience extatique, qui l’aurait conduit au-delà des frontières de sa science in fieri, la psychanalyse. En effet, de nombreuses années plus tard, aux prises avec la question de la scission du moi, et s’interrogeant sur les mécanismes de défense qui déterminent le « négatif » au-delà du refoulé, dans la dernière de ses annotations fragmentaires rassemblées dans un document manuscrit, Freud fait allusion, de façon énigmatique, à la relation entre le sentiment de fusion avec le tout et la subjectivité. Nous connaissons bien sa phrase testamentaire : « Mysticisme : l’autoperception obscure du règne, au-delà du moi, du ça. » De quelle perception s’agit-il, et qui perçoit s’il n’y a pas un moi pour éprouver la perception même ? Peut-être en sommes-nous revenus alors à la question qui fascinait tant Freud mais dont il se défendait : celle de la nature du sentiment océanique que seule l’expérience extatique peut atteindre, avant l’existence subjective et au-delà d’elle ?
4Il est indéniable que, pour Freud, l’expérience de la prime enfance dans le rapport à la mère est celle qui se rapproche le plus d’un état de perte de limites, qui précède la différenciation entre soi et le monde extérieur, que seule la situation amoureuse peut ensuite recréer, et qui justifie en quelque sorte l’aspiration du sujet à retourner à cet état originel de fusion avec le tout. Comme le note justement P. Merot dans son rapport Trace du maternel dans le religieux, ce que, d’un point de vue de la psychogénèse, Freud ne peut attribuer à l’adulte, il le reconnaît en revanche sans réserve au nourrisson. En effet, celui-ci « ne fait pas encore le départ entre son moi et le monde extérieur » (Freud, 1929, p. 252), qui est exactement la caractéristique du sentiment océanique. « À l’origine », donc, « le moi contient tout », souligne Freud : son existence même témoigne de tout ce qu’il rencontre. Rien à voir pourtant avec le sentiment religieux qui, pour Freud, ne se fonderait pas sur « le sentiment océanique » indiqué par Romain Rolland – et qui se trouverait mis en relation avec la religion seulement après-coup – et donc qui ne serait pas non plus construit sur le lien originel avec le maternel, mais sur le besoin d’avoir recours au père comme une possibilité de soutien et de protection face à la détresse originelle de l’homme : en définitive, quand la mère ou le sein ne répondent plus à l’appel du nourrisson. L’espace laissé vacant par la mère est rempli par la demande adressée au père. Et le père devra ainsi sauver l’enfant de l’appel vers le maternel, de ce retour in utero qui représente l’aspiration de fusion avec le tout, mais aussi l’annulation du sujet en tant que tel. Le père empêche, en quelque sorte, que le négatif maternel et les forces déliantes, expressions de la pulsion de mort, ne prévalent.
5Le négatif maternel pourra correspondre à la prédominance du « sentiment océanique » comme une sorte d’inclusion à l’intérieur d’un espace illimité, ou le retour à un état d’indifférenciation : annulation des limites, confusion des corps, retour « in utero » (en tant que fantasme originaire), régression au prégénital et à l’incestueux. Deux états sont possibles. Tout d’abord, l’annulation de soi au profit d’une expérience fusionnelle, primordiale, extatique. Le « sentiment océanique » permettrait, dans ce cas, l’accès à une dimension de dépassement des limites : l’illusion de ne faire qu’un avec l’autre, d’être un à deux. L’expérience amoureuse en est la forme la plus commune, mais le modèle sans doute le plus intense est celui du mysticisme. La solitude s’étend ainsi à l’infini et devient plénitude absolue, coïncidant avec le dépassement de toute limite, au-delà de toute ligne de démarcation, à l’intérieur et à l’extérieur de soi-même. En revanche, l’expérience océanique peut être intolérable. Dans l’autre et avec l’autre il est possible de se perdre, et si l’autre est perdu, on est à son tour perdu, abandonné dans le néant. Dans le mysticisme également, l’absence peut devenir intolérable, et le dieu un objet à aimer pour toujours, mais à jamais perdu. Les mystiques nous enseignent que la recherche de l’union extatique avec le divin passe soit à travers la recherche du vide soit à travers l’expérience du plein.
6Au fond, le négatif maternel lui-même est concerné par la présence et l’absence, mais en tant que problème qui requiert une (im)possible solution, du fait qu’il renvoie inévitablement à un excès de présence de l’objet, correspondant à la perte de soi (tel est le champ de développement d’une éventuelle psychose), ou bien à l’absence de l’objet avec lequel on aspire nostalgiquement à s’unir, en opposition à l’hyperprésence de soi (et là nous sommes dans le champ de la mélancolie). Si l’objet est manquant, le sujet, au risque de sa propre survie psychique, ne peut que « travailler » continuellement l’absence, avec comme résultat, à première vue paradoxal, que l’objet absent soit extraordinairement présent, hyperprésent. Et la possibilité d’existence du sujet passe précisément à travers la résistance à l’intrusion de cet objet (Green, 1990), même si celui-ci était, comme souvent il l’est, absent dans la réalité. À l’opposé, l’excès de présence de soi, ou de la part de soi identifiée à l’objet perdu, est certainement, dans la mélancolie, à la mesure de l’encombrante insistance avec laquelle la haine envers l’objet se retourne en haine envers soi-même, créant une plainte torturante pour le sujet, impropre à retrouver l’objet.
7Comme pour Léna, une patiente qui retrouve le sentiment océanique dans la « fusion nucléaire » du fantasme sexuel de l’un indivisible qui dépasse les frontières du corps. Mais qui passe imperceptiblement à un état d’angoisse tout aussi absolu quand elle ressent la perte comme expérience ultime, profonde et irrémédiable. Si l’autre est trop présent, trop intrusif, on risque de se perdre soi-même. Si l’autre est au contraire trop distant, ou perdu, la présence de soi peut-être intolérable. On oscille ainsi entre psychose et mélancolie, entre défense contre l’autre et recherche sans solution de l’autre. À l’origine, dans l’histoire de cette patiente, il semble qu’il y ait eu surtout un père perdu, violent et débordant d’amour pour la petite fille. Il se suicidera par la suite après avoir vécu longtemps dans l’angoisse de la maladie. Mais ce qui est perdu, ce n’est pas seulement ce père à la fois haï et aimé, mais plutôt une mère lointaine et diaphane, inatteignable : dans son souvenir, l’été, Lena partait sur la plage à la recherche de sa mère, du bord de mer aux cabines, à la route, très souvent sans la trouver, perdue, englobée dans le néant…
8Comment peut-on tolérer une absence aussi absolue, qui pousse chaque fois le sujet à retrouver l’objet uniquement sous une forme impossible à atteindre, puisque toujours ailleurs ? Objet que l’expérience amoureuse rend extatiquement uni de manière absolue à soi, comme dépassement de toutes les barrières, comme illusion d’une recomposition totale avec l’autre, comme promesse d’annulation dans ce qu’on a perdu à jamais ?
9Léna avait éprouvé adolescente une expérience de dépersonnalisation proche de la psychose, et avait ensuite tenté de se suicider, lourde peut-être de la faute de ne pas avoir pu sauver son père de son « amour cruel » pour elle, ou de n’avoir jamais été suffisamment aimée par sa mère. Ensuite, adulte, une série d’échecs amoureux. Pourtant, après une première analyse interminable, elle découvre non pas dans l’amour violent de son père et dans sa perte, mais dans le profond et inexorable lien avec sa mère, le modèle de ses relations amoureuses. Son père, lui, est déjà perdu, victime lui aussi depuis toujours du manque d’amour maternel, et désormais destiné à disparaître. La mère de Léna n’a probablement pas donné au père la place qui lui incombait : celui-ci ne cessera d’être angoissé par la mort et la trouvera pour mettre fin à cette angoisse. Léna, elle, craint continuellement d’avoir été l’exécutrice de ce destin, se désespérant sans cesse de ne pas avoir pu le sauver. Le père devait-il être sacrifié au nom de l’inclusion éternelle de Léna dans le corps et l’horizon maternel ? Est-ce le négatif maternel qui a voulu que sa fille lui appartienne pour toujours, la laissant à la dérive, sans père et sans homme pour l’accueillir et la désirer sans user de violence à son égard ?
10La « Reine de la Nuit » du chef-d’œuvre mozartien, La flûte enchantée, constitue ce modèle possible du maternel négatif, de la tendance à l’annexion et à l’annihilation de l’autre, en même temps qu’une mise à distance et une inaccessibilité vis-à-vis de soi. Ces aigus surhumains – qui constituent son caractère distinctif, pas uniquement musical – sont le signe d’un son qui est au-delà du sens, qui précède la parole, qui est la violence et le désespoir absolu qui ne peut reconnaître à l’autre son existence subjective. La Reine de la Nuit ne peut comprendre le caractère imaginaire de l’amour, et veut retenir auprès d’elle sa fille, qui constitue son indispensable complément phallique. Pour se faire aimer, Pamina, sa fille, doit fuir la voix et la présence de la mère, fuir son manteau nocturne qui recouvre et anéantit tout. Et qui, par ailleurs, lui imposerait de tuer son propre père, la seule véritable instance séparatrice et salvatrice : un père qui, nous l’apprendrons seulement plus tard, comprend, illumine et guide. Sarastro est en effet le modèle d’un père pacificateur et séparateur, qui introduit l’ordre et la loi. En contrepartie, une mère qui annexe en empêchant à sa fille de s’en aller, comme si elle ne pouvait faire autrement que de reprendre avec elle ce qu’elle a fait naître. Entreprise à laquelle elle échouera néanmoins, puisque Pamina se refusera à tuer son père. Elle acquiescera au contraire à l’amour de Tamino, mais aussi à son père qui la remettra dans l’ordre et dans la collectivité.
11Contrairement à la Reine de La nuit, la mère de Lena parvient peut-être, dans un certain sens, et bien que de manière inconsciente, à ses fins. Voir mourir le père, seul véritable obstacle à l’annexion pérenne et à l’enlèvement de sa fille ? Enlèvement et annexion encore plus terribles car réalisés dans le lieu de l’absence : là où elle devrait être, on ne la trouve pas, jamais. Voilà pourquoi le sentiment océanique se transforme, de présence orgasmique et fusionnelle en authentique désespoir et angoisse absolue, celle d’être dans le néant, voire même d’être le néant. La perte de l’autre est à la mesure de l’annihilation de soi. Pamina en effet éprouve une profonde angoisse quand la Reine de la Nuit lui dit qu’elle l’abandonnera à jamais si elle n’accomplit pas le crime qu’elle lui demande : l’assassinat de son père. Et c’est à ce stade qu’elle-même est tentée par le suicide, le même que Lena cherchera. La perte de l’autre préfigure toujours la disparition de soi et de tout, car sans sujet plus rien n’existe.
12Le sentiment océanique est alors cette dimension illusoire de la conquête et de la redécouverte de ce temps mythique des origines, de fusion avec le tout et que précède, logiquement plus que temporellement, l’existence subjective. N’est-il pas alors une expression de l’annulation des différences, de l’abolition des limites, qui est propre à la pulsion de mort ? Le maternel négatif n’est-il pas l’impulsion vers l’abrogation des liens, le travail continu que la pulsion de mort oppose à la pulsion de vie ?
13« Au cœur de la vie la mort », dit un heureux topos de la biologie contemporaine, l’idée maîtresse (Ameisen, 1999) selon laquelle la vie existe parce que les cellules, et par extension les organismes vivants, fabriquent en permanence les « exécuteurs » capables de précipiter leur fin, et les « protecteurs » capables de les neutraliser. Cela revient à dire que la vie se maintient grâce à la négation d’un événement négatif, l’autodestruction. Si au cœur de la vie se présentifie la mort, il n’est alors pas si singulier que précisément dans le maternel, source de toute nourriture et prémisse même de l’existence, puissent se nicher des mouvements destructeurs. La vie n’est autre alors que la poursuite de sa réalisation même, où les prémisses de la mort sont elles-mêmes incluses dans l’existence.
Références bibliographiques
- Ameisen J.-C. (1999), La sculpture du vivant. Le suicide cellulaire ou la mort créatrice, Paris, Le Seuil.
- Freud S. (1919 h). L’inquiétant, ocf.p, XV, Paris, puf, 1996.
- – (1929), Le malaise dans la culture, ocf.p, XVIII, Paris, puf, 1994.
- – Correspondance 1873-1939, Paris, Gallimard.
- Fachinelli E. (1989), La mente estatica, Milan, Adelphi.
- Green A. (1990), La folie privée, Paris, Gallimard.
- Vermorel H. et Vermorel M. (1993), Sigmund Freud et Romain Rolland. Correspondance, 1923-1936, Paris, puf.
Mots-clés éditeurs : extase, négatif, perte de soi/hyperprésence de soi, perturbant, pulsion de mort, Reine de la Nuit, sentiment océanique
Date de mise en ligne : 02/02/2012
https://doi.org/10.3917/rfp.755.1675