Article de revue

La corrida… et en deçà

Pages 13 à 15

Citer cet article


  • De M’Uzan, M.
(2011). La corrida… et en deçà. Revue française de psychanalyse, . 75(1), 13-15. https://doi.org/10.3917/rfp.751.0013.

  • De M’Uzan, Michel.
« La corrida… et en deçà ». Revue française de psychanalyse, 2011/1 Vol. 75, 2011. p.13-15. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2011-1-page-13?lang=fr.

  • DE M’UZAN, Michel,
2011. La corrida… et en deçà. Revue française de psychanalyse, 2011/1 Vol. 75, p.13-15. DOI : 10.3917/rfp.751.0013. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2011-1-page-13?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfp.751.0013


1Barcelone, Barcelone en ce mois de juin 1962, ordonne le XXIIIe Congrès des psychanalystes de langues romanes. La cité accueille les psychanalystes évadés des villes européennes pour aller à sa rencontre, à la rencontre de sa belle sévérité. Et, pour célébrer l’événement, la ville offre encore à ses hôtes le spectacle d’une corrida.

2Encouragé par mes amis, et surmontant une lourde hésitation, j’accepte l’invitation à rencontrer une chose dont j’imagine le déterminisme compliqué.

3Ce que je m’apprête à exposer indignera, je le sais, mais c’est inévitable, nombre de mes collègues, avec, parmi eux, des amis. Des amis proches, ceux d’aujourd’hui, ceux d’autrefois, des aficionados, comme il est dit. Dès lors, il me revient de décrire aussi sèchement que possible ce que j’ai vu se déployer.

4Il y avait le sol, une aire sablée, très claire. Il y avait les gradins, pour l’encercler, et qui s’élevaient, multicolores. Il y avait le ciel, par-dessus, et si beau ce jour.

5J’imagine une attente ; j’imagine un silence. Et puis le souvenir de s’imposer. Et puis, dans une lumière aveuglante, il y a les portes du toril qui s’ouvrent, dans leur largeur, sur un être sombre que son élan précipite jusqu’au centre de l’arène. La bête s’est immobilisée, c’est le taureau. D’une patte nerveuse, l’animal gratte le sol, lève la tête, tourne sur lui-même, une fois, deux fois, lève cette tête en direction du ciel pour enfin, de son regard attentif, découvrir une immensité encore déserte. Et le grand animal d’attendre, d’attendre encore, peut-être sans comprendre, jusqu’à ce qu’une entité bariolée vienne à sa rencontre. C’est celui qu’on nomme le toréro : un homme à la cambrure des reins aggravée, enserré dans ce costume dit de lumière qui moule au plus près ses cuisses et ses fesses, avec encore de l’or sur la poitrine.

6Tendue sur un court bâton, une flanelle rouge, un leurre, interpelle celui qui, peut-être, imagine un jeu. Un jeu, jusqu’à ce que, un peu plus tard, les dards de la première banderille viennent s’enfoncer dans son garrot.

7Pied gauche en avant, l’homme, en s’écartant, échappe à une première charge aveugle, il en vient d’autres, de droite et de gauche, d’autres encore, cependant que la muleta caresse au plus près le museau humide. Un grondement sourd et comme venu de temps lointains s’élève alors depuis les gradins, accompagnant les mouvements amples d’une étoffe carminée, toute à son agitation. C’est un grondement que la foule profère en aggravant les silences arrimés au temps. Le scénario se resserre.

8Le taureau précipite sa puissance contre le caparaçon du picador enfermé près des barrières dans son espace étroit, arraché au sol et prêt de basculer. L’homme encore haut dressé sur sa monture arme une pique, bientôt à l’œuvre dans l’épaule de la bête, ferraillant dans les ligaments de son épaule.

9Les horloges divaguent, contaminées par le battement des cœurs ; elles prennent le pouvoir comme pour gérer maintenant l’addition des banderilles accrochées, pendantes, au corps d’un être qui, ayant perdu la capacité de dire non, n’est plus tout à fait le même.

10La scène, insensiblement, est déplacée. À quelques pas l’un de l’autre, l’homme et la bête s’immobiliseront. Ils se feront face, comme dans l’attente d’un nouveau signe. Et puis, son orgueil peut-être perdu et s’ajoutant à la fatigue, le beau taureau renoncera à lutter encore pour tenter de maintenir haute sa tête, suffisamment, encore une fois. Sa tête enfin s’inclinera, offrant l’échine à ce qui va se tendre vers lui : la longue lame, encore figée du matador. Un nouveau silence imposera sa loi, brièvement. Et soudain viendra le déchaînement du geste absolu, celui qui conduit une épée tendue et plongeante pour l’enfoncer dans la chair. Le grand animal s’effondrera d’abord sur les genoux, et puis, comme entraînée, sa masse sombre s’étendra lentement, accomplissant le destin à elle réservé depuis qu’il est au monde. Dès lors reviendra au ciel de se refléter dans son œil grand ouvert.

11C’est ainsi, dans une solennité affichée que l’histoire devrait se clore. C’est ainsi qu’il est prévu que s’accomplisse un cérémonial exigeant. C’est ainsi qu’une vie est chargée de témoigner pour toutes les vies. Et, en ce jour, en ce mois de juin 1962, à Barcelone la sévère, l’événement allait détruire l’histoire en révélant une vérité profonde, imprévue… et pourtant portée par la venue d’un enfant crachant sur le cadavre sombre, une masse de viande morte tirée hors de l’arène. Un enfant crachant sur l’être qui, il y a peu, s’était précipité dans la lumière.

12Mais il faut, impérieusement, revenir à l’arène pour que puisse se clore l’histoire, pour toujours. En ce mois de juin 1962, le matador, le champ de sa conscience sans doute élargi, laisse découvrir, l’envahissant, l’ombre hideuse du doute. Sa pâleur est extrême et sa main devenue incertaine. Mais un cérémonial, prenant le relais, impérieux, enchaîne l’être. Ce qui reste de lui se précipite, comme à l’aveugle, pour enfoncer l’épée dans le n’importe quoi des chairs. Un jet de sang puissant s’échappe des narines de la bête qui, saccagée, lutte encore. Alors, et depuis le tout des gradins, une huée s’est déchaînée, s’est prolongée, retombant sur l’homme qui, partant à reculons, commence de vivre l’humiliation extrême ; l’humiliation de celui qui, et sans qu’il le sache, est lié pour faire entendre un message venu de l’histoire.

13C’est de ce message qu’il sera désormais question. Un message que supporte aujourd’hui l’image d’une foule s’écoulant lentement hors de l’arène, comme une lave. Presque absents – je crois le deviner – des êtres marchent lentement, serrés les uns contre les autres, un être immense, une substance épaisse que dirigent nerveusement des gardes sur leur cheval. L’image est sévère, on voudrait s’y dérober. Mais des souvenirs s’imposent, impératifs, comme parfois dans le cabinet du psychanalyste, une pensée, une image font retour chargées d’une densité irrécusable.
Je retrouve 1934, dans une ville d’Allemagne. Juillet 1934, Hitler devient le nouveau maître incontesté du pays. Dans les villes, d’immenses manifestations sont données, avec leur rigueur spectaculaire. Le temps s’anéantissant malgré l’accumulation des années, le dessin des images s’affermit. Interdit, je reconnais, dans les suspensions brèves et prévues des discours d’autrefois, le même mugissement profond, issu des ventres plus que des gorges, et qui, aujourd’hui, monte des gradins d’une arène et suit les mouvements arrondis d’une étoffe rouge.
Emden 1934, Barcelone 1962. La mise en rapport des manifestations dans ces villes est, assurément, insoutenable. Mais lorsque la dérive des pensées et une mémoire cruelle l’imposent, c’est que le rapport appartient à un autre ordre. Un ordre situé en deçà même de l’inconscient, pourtant féroce. « Au fond de l’homme, cela », disait Groddeck, en pensant à cet inconscient, alors que la formule traitait, en premier, un état de l’être. De « l’être organique », das organische Wesen de Freud, qui, sans frontières assurées mais armé d’une lame biologique, y allait à la découpe, et dans sa propre chair avant que, confronté au sexe, à son émergence, il ne trahisse pour être.


Mots-clés éditeurs : animal, gloire, histoire, humiliation

Date de mise en ligne : 06/04/2011

https://doi.org/10.3917/rfp.751.0013