Article de revue

«Je ne peux pas t'aimer dans ta langue»: l'inquiétante étrangeté de la femme.

Pages 53 à 68

Citer cet article


  • Prado de Oliveira, L.-E.
(2005). «Je ne peux pas t'aimer dans ta langue»: l'inquiétante étrangeté de la femme. Recherches en psychanalyse, no 4(2), 53-68. https://doi.org/10.3917/rep.004.0053.

  • Prado de Oliveira, Luiz Eduardo.
« “Je ne peux pas t'aimer dans ta langue”: l'inquiétante étrangeté de la femme. ». Recherches en psychanalyse, 2005/2 no 4, 2005. p.53-68. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse1-2005-2-page-53?lang=fr.

  • PRADO DE OLIVEIRA, Luiz Eduardo,
2005. «Je ne peux pas t'aimer dans ta langue»: l'inquiétante étrangeté de la femme. Recherches en psychanalyse, 2005/2 no 4, p.53-68. DOI : 10.3917/rep.004.0053. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse1-2005-2-page-53?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rep.004.0053


Notes

  • [1]
    Une première version de cet article a été publiée dans la revue Dialogue, N°113, pp. 3 à 15. Elle a été ici largement remaniée.
  • [2]
    Voir le récit du guide de cet anthropologue lors de ses expéditions. A-M D’Ans, «La tristesse des Tropiques n’est plus ce qu’elle était», Sociétal, n°40, 2ème trimestre 2003, pp. 125-127. Aussi: «Another look. A diary of the Serra do Norte Expedition», Ouro sôbre Azul Editora, Rio de Janeiro, 2001.
  • [3]
    L. Irigaray, Sexes et genres à travers les langues, Grasset, 1990. Parmi d’autres de ses livres.
  • [4]
    S. Schott, Les Chants d’Amour de l’Egypte Ancienne. L’Orient Ancien Illustré, vol. 9; Librairie A. Maisonneuve, Paris, sans date.
  • [5]
    A. Chouraqui, La Bible, Desclée de Brouwer, 1985, p. 1334.
  • [6]
    Les Milles et Une Nuits, trad. J.-C. Mardrus, Robert Laffont, 1985, pp. 274-275, vol. II.
  • [7]
    E. Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, J. Vrin, 1994, p. 65.
  • [8]
    Paroles des Anciens. Apophtegmes des Pères du désert. «Eloge de la dysharmonie», J. Hassoun, Du bilinguisme, Denoël, 1985, p. 63.
  • [9]
    R. Graves et R. Pataï, Les Mythes hébreux, Fayard, Paris, 1987, p. 170.
  • [10]
    M. Kohn, Freud et le yiddish, le préanalytique (1877-1897), Economica, Anthropos, 2005, p. 1.
  • [11]
    Freud S., «L’inquiétante étrangeté», Essais de Psychanalyse Appliquée, Gallimard, Paris, 1971, pp. 204-205.
  • [12]
    Berger P.-L. et Kellner H., «Le mariage et la construction de la réalité», Dialogue, n°102, pp. 6-21, ici p. 15.
  • [13]
    J. Lemaire, «Du Je au nous, ou du Nous au Je? Il n’y a pas de sujet tout constitué», Dialogue, n° 102, op. cit., pp. 72-79.
  • [14]
    J.-G. Lemaire, Le couple, sa vie, sa mort, Paris, Payot, rééd. 1989, pp. 65-66.
  • [15]
    Idem, pp. 60-67.
  • [16]
    Ibidem, pp. 241-242.
  • [17]
    O. Abel, Le temps d’une question, Bayard, 2005.
  • [18]
    D. Anzieu, «La scène de ménage», Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°33, Gallimard. Et aussi: «Le transfert paradoxal. De la communication paradoxale à la réaction thérapeutique négative», Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°12, Gallimard, 1975.
  • [19]
    P. Klossowski, Les lois de l’hospitalité, Gallimard, 1965, p. 8.
  • [20]
    G. Deleuze, Logique du sens, Minuit, 1969, pp. 303-304.
  • [21]
    M. Godelier, Métamorphoses de la parenté, Arthème, Fayard, 2004, p. 325.
  • [22]
    P. Klossowski, Un si funeste désir, Gallimard, 1963, p. 143.

1Je reprends ce texte. Les thèses préliminaires de Klossowski et Deleuze se confirment, grâce aux travaux révolutionnaires de Godelier. La parution de nouveaux témoignages mettent en difficulté des modes de pensée bien établis depuis presqu’un siècle. Des graves problèmes apparaissent au sujet, non pas seulement des thèses de Lévi-Strauss, mais aussi au sujet des conditions même de ses recherches, qui se révèlent n’avoir jamais eu aucun fondement [2]. La linguistique n’apparaît plus comme une science exacte. Le «structuralisme» est une hypothèse hasardeuse, sans aucune assise empirique.

Des bilinguismes

2De même qu’il y a un bilinguisme entre l’adulte, qui parle le langage de la passion, et l’enfant, qui parle le langage de la tendresse, et même si ces thèses sont discutables, un autre bilinguisme existe entre l’homme et la femme, entre la femme et l’homme, extrêmement souligné dans certaines cultures, très communes en Afrique noire et aussi au Japon, et même partout: homme et femme ne se servent pas de la même batterie lexicale disponible [3]. La différence des sexes et la différence des générations sont prises dans les enjeux des différences entre les langues et, dans leur corollaire, la traduction. Selon une démarche qui vient au moins de Feuerbach, sinon de Hegel, et qui est reprise par Freud – «ce n’est pas la famille céleste qui détient le secret de la famille terrestre, mais la famille terrestre qui garde le secret de la famille céleste», «ce n’est pas la femme qui a été créée à partir de l’homme, mais l’inverse» –, la Tour de Babel impose l’invention du dieu unique comme punition au rêve humain de posséder une langue commune. Le monothéisme est un pauvre succédanée du fantasme de monolinguisme et cache mal l’angoisse suscitée par le polyglottisme.

3L’étrangeté entre homme et femme, plus qu’entre le masculin et le féminin, l’inquiétude suscitée chez le vieillard par la jeunesse et chez le jeune par la vieillesse, l’angoisse devant l’étranger, la dissémination des différences semblent se concentrer dans le fantasme de la femme étrangère.

4Mystères et paradoxes de la femme étrangère, plus que de l’étranger. Suprême étrangeté des femmes aux yeux de l’homme, mais peut-être aussi entre elles.

5

«Tiens-toi éloigné de la femme du dehors,
De celle que l’on ne connaît pas dans sa ville.
Ne la regarde pas comme si elle était supérieure à ses pareilles,
Ne la connais pas physiquement:
Elle est semblable à une eau très profonde,
Dont on ne connaît pas les remous.»

6Cet extrait de la «Sagesse d’Ani», figurant parmi les Enseignements au sujet des femmes, où la sagesse déguise à peine son ignorance, est une des plus anciennes réflexions sur la femme étrangère [4]. Stupeur, en effet: conseiller de se tenir éloigné car l’attirance est la règle, enjoindre de ne pas la considérer comme supérieure, alors qu’elle est déjà tenue comme telle. L’interdit est suppléance à la tentation.

7La femme étrangère enfante l’élu, est à l’origine de la fondation des nations. Ruth de Moab, et Tamar de Kena’ân. Histoires parallèles. «Dans les deux cas il s’agit d’une veuve, d’une renonciation à un lévirat, d’une femme étrangère, d’une rencontre passagère où la femme s’offre à l’homme de son choix, et enfin d’un résultat vital pour la vie de la maison. Elohim conduit les peuples et les rois, et c’est ainsi qu’il prépare la naissance de son élu, David» [5].

8Il est curieux de remarquer ceci: alors que la judéité se transmet par les mères, ce sont les femmes étrangères au judaïsme qui sont à l’origine de ses plus puissantes lignées. Dans les deux cas également il s’agit de la rencontre entre un homme âgé et une jeune femme, la différence d’âges redoublant la différence de sexes, redoublement d’étrangetés, différences de langue entre le vieux et le jeune, l’un ne pouvant plus comprendre le langage de l’autre, l’autre ne pouvant pas encore comprendre ce que dit l’autre.

9

«…la jeune Franque regarda Nour avec des yeux où flambait l’or des tentations… elle ne manquait pas de faire voir une partie considérable des dons qu’elle possédait et des merveilleuses aptitudes qui étaient en elle: car elle unissait la volupté des Grecques aux amoureuses vertus des Egyptiennes, les mouvements lascifs des filles arabes à la chaleur des Ethiopiennes, la candeur effarouchée des Franques à la science consommée des Indiennes, l’expérience des filles de Circassie aux désirs passionnées des Nubiennes, la coquetterie des femmes du Yamân à la violence musculaire des femmes de la Haute-Egypte, l’exiguïté des organes des Chinoises à l’ardeur des filles du Hedjza, et la vigueur des femmes de l’Irak à la délicatesse des Persanes [6]».

10Bien plus qu’une sorte d’anthropologie érotique qui fait pâlir d’envie devant l’ampleur des connaissances du poète, et qui mérite d’être reconstruite, il s’agit ici de grâces de la femme étrangère transformées en moyen privilégié de connaissance du monde. L’érotisme est aussi une épistémologie. Les corps et les gestes, les rythmes et les regards, depuis toujours, constituent des langages.

11La femme et l’homme sont l’un pour l’autre les médiateurs privilégiés de leurs rapports au monde. Forte pensée de Karl Marx. La femme et l’homme se traduisent mutuellement ce que, de l’univers, leur est incompréhensible du fait même de leur différence de sexes. L’étrangeté du monde se traduit en intimité, traduction accomplie l’un pour l’autre. Bilinguisme de l’intime et de l’étranger. La traduction est exercice de constitution d’une intimité qui se dérobe, tout en gardant sa présence.

12«Ah! Que diable de langue parlez-vous, que je comprends tout et, pourtant, ce n’est pas ma langue?!» – s’exclamait, à Lisbonne, un Portugais, m’entendant parler à mon amie, en brésilien. Multilinguisme. Inquiétante étrangeté de l’enchevêtrement des langues.

13Ce n’est pas seulement la femme qui est étrangère pour l’homme, mais l’homme l’est aussi pour la femme. Comment aurait le poète, affamé, pu décrire la surprise de la jeune Franque devant Nour? Mais Ishtar est une étrangère pour Enkidou, dans l’épopée de Gilgamesh, Booz est un étranger pour Ruth, Iehouda l’est pour Tamar, et ces Grecques, ces Egyptiennes, ces filles arabes, ces Ethiopiennes, ces Franques, ces Indiennes, ces Circassiennes, ces Nubiennes, ces femmes du Yamân et de la Haute-Egypte, de Chine, du Hedjza, de l’Irak et de Perse, n’auraient pas déployé autant de grâces et de charmes si elles n’étaient pas étrangères au poète, autre figure de l’étrangeté parmi les étrangers. Ishtar est une déesse de l’amour, certes, mais aussi de la violence.

14Penser, c’est parler avec soi-même, considérait Kant [7]. Penser est une conversation intime, rendue possible par le langage, autre par définition. En hommage: «Un jour Abba Longin interrogea Abba Lucius…, disant: «Je veux m’expatrier.» Le vieillard lui dit: «Si tu ne domines pas ta langue, tu ne seras pas un étranger, où que tu ailles. Domine donc ici ta langue et tu seras un étranger» [8].

15A l’origine des civilisations, la rencontre d’étrangers, la formation de couples d’étrangers. Le récit du mariage d’Abraham et de Sarah fait état de l’union entre une tribu araméenne patriarcale dirigée par un chef sacerdotal et une autre, proto-arabe et matriarcale, menée par une princesse-prêtresse [9]. Ce qui ne les empêche pas de se présenter, souvent, comme frère et sœur.

16La thèse selon laquelle un couple est formé par définition d’éléments étrangers l’un à l’autre, la différence des sexes clivant définitivement en deux l’espèce humaine, mérite quelques remarques. D’abord Freud, en reprenant Platon, est revenu sur la bisexualité foncière de l’être humain, érigeant en postulat psychanalytique les légendes qui couraient le monde. Deuxièmement, Melanie Klein signale que la recherche compulsionnelle de partenaires étrangers cache la force des désirs incestueux. Finalement, il est possible de dire que l’étrangeté de la femme et de l’homme ne peut pas suffire à elle seule, dans le couple, à établir la différence sexuelle. La clinique montre souvent comment la dominance d’une culture sur une autre brouille les différences sexuelles autant que les différentes langues se mélangent. Le redoublement de l’étrangeté peut aussi renvoyer chacun à son narcissisme, intensifier en chacun une élaboration narcissique peu résolue, renvoyer au soubassement narcissique de l’inconscient, qui «…n’a aucun message, ne s’adresse à personne en particulier [10].» L’inconscient est hors-couple, mais très vite se constitue un inconscient conjugal aussi prégnant que l’inconscient groupal.

17Impossible de discerner d’avance les positions que l’étrangeté peut occuper entre les joies d’improbables rencontres, à une extrémité, et le renvoi au narcissisme, à l’autre extrémité. Impossible de connaître d’avance le point où les contraires se rejoindront. Tel est le sens de la démarche de Freud dans l’Inquiétante Etrangeté[11].

«Je ne peux pas t’aimer dans ta langue»

18Je la vois encore traverser le couloir qui mène à mon cabinet. Sa figure, son allure, sa démarche me rendaient songeur. Le collègue qui me l’envoie m’a dit de Fatima qu’elle était «psychotique». J’ai oublié le reste de l’exercice nosographique, toujours si peu important, créateur de chimères plutôt que de boussoles dans le brouillard de l’expérience psychanalytique. Quand des chercheurs dans ce domaine sont réduits à ressusciter Kræpelin pour essayer de contrer les DSM’s au nom d’un prétendu «trésor de la psychiatrie» qui néglige les travaux de Foucault ou Deleuze, c’est que la psychanalyse a été assez oubliée.

19Fatima est d’une élégance rieuse. Elle s’avance vers moi en dodelinant la tête, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche. Elle fait des pas larges pour son corps menu et svelte. Quand elle me tend la main et me regarde souriante, je pense à quelque personnage de lutine ou farfadet, sortie d’un album ou dessin animé. Elle s’adresse à moi en brésilien et je sais qu’elle ne vient pas de ma région. Elle a l’accent gracieux des gens du Nord-Est. Elle s’enquiert de moi avec un tendre regard, vraiment intéressé, et je sais qu’elle ne peut pas être vraiment «folle», sinon une telle sollicitude serait absente.

20Je l’invite à s’asseoir, à me raconter ce qui la fait venir. Son silence douloureux, ses mains qui se tordent, ses larmes et ses sanglots me font quelque peine, mais il est vrai que, dans mon métier, l’on ne vient pas pour raconter de bonnes nouvelles, du moins aux premiers entretiens.

21Et puis, dès qu’elle commence à parler, je sais que je me suis trompé encore une fois. Elle s’adresse à moi dans un insupportable «frantugais». Ces morceaux de mots agglomérés, ces débris de phrases soudées les unes aux autres par des spasmes, de sanglots et de larmes, ne permettent aucune compréhension. La langue que parle cette femme témoigne et engendre les confusions de son esprit. Fatima est envahie par quelque chose, elle est noyée par des flots d’une telle force qu’elle ne peut pas les supporter et encore moins les communiquer, elle est possédée par une telle violence que tout ce qu’elle peut transmettre est l’irritation. Et plus ça dure, plus je me sens effectivement irrité.

22Quand j’estime qu’elle a suffisamment pleuré, sangloté et tordu ses mains, quand je ne supporte plus d’entendre cette espèce de brésilien ou de français entièrement morcelé et congloméré, je suggère avec une certaine force que peut-être cela lui ferait du bien de me parler dans une seule langue. J’ajoute: «Pourquoi ne me parlez-vous pas brésilien, comme lorsque vous êtes arrivée?» Certainement je manifeste mon souhait qu’elle ne soit pas «folle», qu’elle soit comme je l’avais imaginée peu avant.

23Elle entendra la première partie de mon intervention, mais pas la deuxième. Elle me parlera brésilien, tout en sanglotant, en essuyant des larmes et en se tordant les mains. Et elle se plaindra de sa belle-mère qui la persécute, qui l’épie, qui détourne son courrier grâce à son amitié ancienne avec le facteur, qui envoie des filles aux cheveux longs la photographier chez elle, qui lui dérobe sa carte de sécurité sociale, qui l’appelle au téléphone et qui reste en silence, qui l’accuse d’être «hors d’elle» alors qu’elle est «en elle», qui ne voulait pas de ce mariage et qui fait tout pour le détruire. Et encore mille autres plaintes pendant les séances qui suivront. Fatima fait preuve d’une remarquable capacité d’observation. Elle est attentive aux plus infimes détails de la façon d’être de sa belle-mère pour dépister des preuves supplémentaires de persécution.

24Le délire est un piège. Il n’est pas la «folie» elle-même, sa correspondance avec la désorganisation psychique qui fait souffrir est problématique. Il est tentative de reconstruction de ce qui a été détruit lors du choc entre le refoulement et le retour du refoulé, il est tentative de guérison. Croire au délire en tant que «preuve» de la «folie» est la plus banale erreur du travail psychiatrique, psychologique ou psychanalytique, le pain ranci mangé chaque jour par les passionnés de nosographie. Je tombe dans ce piège que me tend Fatima. J’écris «délire de persécution». J’aurai perdu quelques séances avant de convoquer le mari de Fatima.

De la théorie des ensembles et des couples

25La définition de la différence sexuelle en termes d’une fonction mathématique quelconque porte une part de délire. Voici ce que dit la théorie des ensembles: «Un couple est un ensemble, noté avec des parenthèses, par exemple (a, b), tel que (a, b) = {{a}, {a, b}}; un couple (a, b) est donc, soit une paire (si a est différent de b), soit un singleton [si a = b, (a, b) = (a, a) = {{a}}]». Ces définitions ont au moins le mérite d’être plus juste que les tentatives de formalisation mathématique des différences sexuelles inaugurées par Lacan. Quand on s’intéresse trop aux formalisations, fussent-elles sur la sexualité, on oublie vite la sensualité et l’érotisme.

26Cependant, dans sa version du Banquet, différente de celle de Platon, Xénophon, philosophe bien plus réaliste que son collègue dans le suivi de l’enseignement de Socrate, en définissant la science économique, s’interroge: «Car, si je ne peux pas parler avec ma femme, à qui pourrais-je parler?». Plusieurs siècles avant Hegel, Marx ou les systémiciens contemporains, Xénophon définit le couple à la fois comme médiation entre le sujet et l’univers, d’une part, et comme espace de création d’une parole, d’autre part.

27Ces définitions sont bien plus saisissables et empiriques que les définitions mathématiques appliquées à ce sujet.

28L’approche systémique des couples débute avec les travaux de Bateson, en 1956. Une dizaine d’années plus tard, ces travaux seront largement repris et diffusés. Ils se définissent comme appartenant aux champs des recherches comportementalistes ou psychiatriques. Plus tard, la théorie systémique se définit par sa recherche de constitution d’un mode discursif dont la base est l’interdisciplinarité entre ces deux champs, auxquels viendront s’ajouter ceux de théories de la communication et, dans une mesure variable, ceux des théories psychanalytiques, d’orientation kleinienne ou lacanienne. La théorie systémique a fait sa place parmi ceux qui s’occupent de la santé mentale sans nullement menacer la psychanalyse, contrairement aux craintes et aux anathèmes des psychanalystes de l’époque. Néanmoins, l’articulation entre les divers concepts issus de chacune de ces disciplines à l’intérieur de la théorie systémique reste largement problématique.

29Le concept qui a immédiatement attiré l’attention a été celui de contrainte ou d’injonction paradoxale, dite aussi du double lien. D’autres ont suivi: celui de séisme conjugal, d’obliquité, de pseudo-mutualité ou pseudo-hostilité, de disqualification, enfin. Très tôt ils ont été appliquées à la compréhension des troubles survenant dans les couples ou dans les familles en tant qu’inducteurs de la pathologie d’un ou plusieurs membres des ces groupes. Or, cette application laisse intact le problème de savoir si ces groupes, indépendamment du fait d’être pathologiques, pourraient seulement exister sans les modes de fonctionnement décrits par de tels concepts. Ou, autrement dit, la nature de ces groupes implique une pathologie.

30Par exemple: «la reconstitution du monde dans le mariage a lieu principalement au cours de la conversation…». «Le problème implicite de cette conversation est d’harmoniser deux définitions individuelles de la réalité. Par la logique même de la relation, on doit arriver à une définition générale commune; sinon, la conversation deviendra impossible et, ipso facto, la relation sera mise en péril…» «Chaque partenaire apporte continuellement ses conceptions de la réalité qui sont alors «discutées», habituellement plusieurs fois plutôt qu’une, et, dans ce processus, elles sont objectivées par le procédé de la conversation [12]

31La démarche est la suivante: d’abord, établir la conversation comme principal mouvement d’organisation de la subjectivité individuelle et de construction de la réalité; ensuite, établir le mariage comme le lieu de l’édification de l’existence dans le domaine privé. Qu’il soit la plus instable de toutes les relations sociales possibles et que, de toute façon, le projet de construction d’un univers commun soit voué à être abandonné, puisqu’impossible, sont des principes reconnus et acceptés. Mais cela n’invalide pas l’hypothèse qui fait du «moi conjugal» et de la «conversation conjugale» les principaux facteurs organisationnels de la vie privée ou intime.

32Les membres du couple moderne paraissent étrangers par définition, puisqu’en provenance de «zones conversationnelles» différentes. Cette étrangeté est redoublée ou, paradoxalement, effacée, de manière particulièrement anxiogène, dans les cas d’une différence réelle de langues.

Refoulement et retour du refoulé

33Les thèses quant au «moi conjugal» sont beaucoup plus nuancées. Il postule en effet une oscillation permanente entre le «Je» et le «Nous», entre lesquels se trouve un «On». Il fait entrer d’autres coordonnées en jeu quand il remarque la fréquence de réactions agressives lorsque la possibilité d’un plus grand plaisir ou d’un dépassement de la satisfaction vers le bonheur se profilent à l’horizon. C’est que le mode de relation symbiotique ou fusionnel est en permanente opposition aux besoins d’individualisation à l’intérieur de l’oscillation indiquée auparavant [13].

34Une véritable théorie du couple, dès le moment du choix du partenaire jusqu’au-delà de la séparation, s’organise autour du concept central et fondateur de refoulement. Ainsi: le choix du partenaire en fonction de «caractéristiques telles qu’elles ne réveilleront pas la pulsion et même qu’elles contribueront à mieux la réprimer», thèse aujourd’hui aussi dépassée que, paradoxalement, confirmée [14]. Tout comme celles qui concernent le début de la vie de couple, où est postulée «l’annulation, l’exclusion par chaque partenaire de tout élément agressif à l’égard de l’autre», mouvement suivi par l’idéalisation concomitante et par la «tentative régressive» qui donnent lieu à «l’organisation des défenses personnelles se construisant en grande partie grâce à la répression des pulsions prégénitales» [15]. La conclusion est que le couple «distribue les rôles de telle manière que chaque partenaire doit s’opposer au retour du refoulé chez son conjoint» [16]. Il me semble qu’il s’agit d’une théorie «bourgeoise» pour des couples «bourgeois».

35Ce qui va sans dire – mais qui va encore mieux en le disant, et très souvent Freud est explicite: tout travail de refoulement implique le retour du refoulé, aucune défense n’est définitive. Ainsi, la passion amoureuse est conséquence d’une levée du refoulement chez les deux membres du couple. Toute leur histoire correspond à un réaménagement réciproque des défenses visant en effet à l’exclusion de la sexualité, sinon de l’érotisme, celui-ci ne se réduisant pas à celle-là. Le noyau de ce que nous appelons «amour» est justement la levée de tout refoulement et le débordement du moi par les pulsions perverses. Quand le refoulement ou bien la forclusion sont privilégiés dans l’appréciation d’une configuration psychique, il importe d’insister sur le retour du refoulé qui ne manque pas de se produire. Il importe d’accueillir et de laisser s’épanouir les fantasmes de toute-puissance de l’amour et ses égarements pervers.

36Quoiqu’il en soit, la contrainte paradoxale travaille ici de toutes ses forces. Plus: le projet et l’existence du couple et même du sujet seraient inconcevables sans cela. Vie et mort cheminent ensemble, main dans la main.

La désillusion et la réinvention

37D’autres questions peuvent se poser sur les raisons de la vie en couple. Ces questions deviennent oiseuses vue la réalité. D’une manière sans doute brève, il est possible de dire que le mariage polygamique s’est montré plus fonctionnel que le mariage monogamique. Seulement, polygamie et monogamie ne sont plus définis par des structures, mais par des dynamiques. De nos jours, un homme aurait connu autant de femmes que le sultan ou l’empereur, mais une femme aussi, aura-t-elle accédée à cette enviable position gourmande. Au long de leur vie. Le mariage et l’amour ont été remplacés par la notion de «projet» «Projet» conjugal, «projet» d’un enfant ou d’enfants [17]. Ne voit-on donc pas assez le destin des «projets» en étant attentif à l’histoire? «Projet» d’une race pure, «projet» d’une économie sans marché, «projet» d’une entreprise «globale». La notion de «projet» porte en elle-même son échec. Les «projets» sont faits pour échouer. Quand avons-nous donc vu «un projet» réussir?

38Quant les réponses au «projet» de la vie commune ont un sens, elles varient selon un large spectre, depuis les fonctions pratiques de la vie conjugale (assurance de relations sexuelles régulières, reproduction de l’espèce, mettre en commun ressources), en passant par le heurt et la complémentarité entre deux pathologies, pour aboutir aux raisons proprement psychanalytiques. Celles-ci se résument ainsi: «peur de la solitude, besoin archaïque d’un étayage des fonctions psychiques sur un objet primordial, nécessité de parer l’angoisse d’un retour à l’état de détresse lors des frustrations, des échecs, des stress de l’existence» [18].

39La possibilité de rencontrer un objet capable de satisfaire ces conditions relève d’une illusion, dont la chute montre ce qui la constituait. «Tu n’es jamais là» indique le souhait ardent d’une constante présence de l’autre. «Tu ne me comprends pas» se traduit comme «tu devrais toujours me comprendre complètement». «Tu es différent de moi» correspond à la déception du fait que l’autre ne soit pas notre double narcissique ou notre image spéculaire.

40Cette illusion qui, par ailleurs n’en est pas une «par défaut», relève plutôt de notre ignorance de l’histoire de l’humanité, des modèles d’organisation familiale et des couples.

41Chacun reçoit de l’autre son propre message sous une forme inversée, l’a pointé Lacan. Aussi, chacun envoie à l’autre un message inversé à celui qu’il aurait envoyé à l’Autre. Freud affirme au sujet de la paranoïa: ce que le paranoïaque dit est vrai, mais sous une forme inversée. L’inversion est une conséquence de la projection. Le noyau du moi est paranoïaque, cela se sait depuis longtemps.

42Schultz, créateur de bandes dessinées et, notamment de Charlie Brown, à qui il fait dire: «J’adore l’humanité. Ce sont les êtres humains que je ne peux pas supporter.»

43Souvent, ce qui a été postulé comme mode de communication pathologique par la théorie systémique se révèle être la norme même de l’existence des couples. En effet, l’effort de construction d’un univers commun, ou le soutien d’une commune illusion, ou encore l’oscillation entre le «Je» et le «Nous» ne peut pas se passer d’une certaine disqualification. Pendant des périodes plus ou moins longues la mutualité ou l’hostilité ne sont pas seulement des dangereux simulacres. Le double lien n’est pas seulement une forme radicale de communication, mais la condition même de l’être au monde, dans son existence vouée à la transmission, certes, mais aussi à la mort.

Des machines désirantes

44Le couple peut être conçu d’une autre manière, et servir à poser les conditions minimales d’une pensée érigée en couple, comme le veulent Klossowski et Deleuze. Nous ne sommes certes pas condamnés à vivre en couple. Prisonniers du fantasme du couple et de la famille, jusqu’à l’heure actuelle issus nous-mêmes d’un couple, nous devons sans cesse élaborer au moins nos fantasmes de scène primitive, ainsi que nos fantasmes œdipiens, dans ce cadre qui reste encore le plus économique pour cette élaboration.

45En outre, dès que la position narcissique est abandonnée, le premier pas vers une pensée sur l’altérité de l’univers est une pensée sur la différence des sexes et le passage du temps, dont les représentations sont générations. L’Iliade et l’Odyssée, tout comme la Bible, ne cessent d’insister sur le rappel des générations consécutives. Une fois ce rappel tombé dans l’oubli, la représentation de la différence sexuelle devient problématique.

46Klossowski: «Un couple peut-il se multiplier autrement que par des enfants, se déployer, se projeter, s’approfondir, s’exalter, se caricaturer – peut-il chaque fois se recréer, se ré-épouser, sous une autre dimension – et toutefois demeurer le même sans jamais épuiser ses ressources? Peut-être s’agit-il là d’un défi de la pensée aux lois de la procréation, d’une revanche du couple sur sa nécessité animale, encore que l’animalité ait sa part dans ce défit. Et telle est la force de cette part que, détachée de sa fonction même, l’animalité à son tour cherche son propre signe et prête tel un idiome une élasticité à la pensée, une souplesse, une viscosité monstrueuse. … tout ce que la pensée, érigée en couple, tout ce que le couple avait éliminé de la pensée pour se constituer hors du temps, hors du jour, hors de la nuit – supportant à eux seuls la mémoire, l’espérance, le chagrin – et figurent ainsi le rachat d’une pensée, morte dans le signe unique, le reflet aussi du monde céleste sur terre, l’ultime appel des béatitudes, pures victimes du code des signes quotidiens, immolées au moloch conjugal [19]

47Forte manière de concevoir le couple et ses problèmes, qui dépasse largement celle des systémiciens et qui donne des ailes à une psychanalyse qui ne serait plus normative. Pervers, Klossowski? Question idiote.

48Deleuze: «La formule du phantasme, c’est: du couple sexué à la pensée par l’intermédiaire d’une castration. S’il est vrai que le penseur des profondeurs est célibataire, et le penseur dépressif rêve de fiançailles perdues, le penseur des surfaces est marié, ou pense le «problème» du couple. … Il y a longtemps qu’il n’y a plus rien de drôle dans un rapport supposé entre la blessure de la castration et la fêlure constitutive de la pensée; entre la sexualité et la pensée comme telle. … Cela ne veut pas dire que la pensée pense à la sexualité, ni le penseur au mariage. C’est la pensée qui est la métamorphose du sexe, le penseur la métamorphose du couple [20].» Je ne saurais assez souligner cette notion de la psychanalyse: la pensée est encore et toujours de la sexualité, l’érotisme est retombé de la pensée sur la sexualité. Nous autres, humains, nous nous égarons dans la folie de nous vouloir anges, alors que nous sommes pour toujours des mammifères, peut-être supérieurs, certainement des animaux.

49Le couple humain, ou la famille, loin de se réduire à des institutions, correspondent à la mise en relation de paires et d’autres couples: paire de mains qui se rencontrent dans la bouche, première formule de la triangulation; paire d’oreilles qui s’orientent vers des sons, paire d’yeux qui se cherchent dans la lumière pour former le regard; couple bouche-anus, formé à partir de la paire de gencives et des bords d’une surface qui se contractent. Et ainsi de suite, à travers le foisonnement des signifiants et d’énonciations à travers lesquels le corps est parlé, jusqu’à la pensée collective, sans laquelle «le corps sexué (est) machine ventriloque de l’ordre ou du désordre qui règne dans la société et dans le cosmos» [21].

Un couple si différent

50Fatima m’amène son mari comme si elle venait me montrer sa bête domestique préférée. En l’occurrence, un coq. En fait, il a le même cou élancé, le même regard aigu qu’a le coq avant de chanter, la même tête tournée tantôt vers la droite tantôt vers la gauche en de rapides mouvements, épousant avec énergie la paresse langoureuse de sa femme. Rien de commun entre lui et le coq altier qui annonce l’aube. Non. Il est un petit coq d’un poulailler banal, régnant à peine et de temps en temps sur sa seule poule, elle aussi très loin d’être poule de luxe, malgré sa drôlerie.

51Je leur laisse choisir leur place dans le cabinet avant de choisir la mienne. Comme ils se mettent en parallèle, je me mets face à eux. Je les invite à parler. Fatima prend l’initiative. Il est vrai que son «frantugais» me semble toujours fou, mais elle réagit de bonne humeur à mon invitation de choisir une langue. Elle parle donc en brésilien.

52Elle me raconte comment son mari, lui aussi, veut la rendre folle. Ne voilà-t-il pas que la semaine dernière il a invité un ami d’enfance à déjeuner avec eux? Et qu’après le repas celui-ci s’est adressé à elle pour lui demander quand elle se déciderait à prendre un amant, car il est évident que son mari n’était pas «assez mâle» pour elle! Et que Claude, son mari, n’a rien fait, rien. Qu’il n’a pas eu un brin de réaction. Qu’elle a du elle-même inviter cet ami gênant à sortir immédiatement de chez eux. Claude, lui, intervient mollement, se voulant pacificateur, pour lui expliquer que c’était une blague, que ce n’était pas sérieux.

53Fatima ne l’entend pas de cette oreille et lui interdit de la toucher. Après les avoir laissé faire pendant un moment, j’arrête la séance. Je signale que nous avons tous besoin de réfléchir et je leur fixe un nouveau rendez-vous. Quant à moi, j’ai surtout besoin de me secouer la tête.

54Je n’entrerai pas dans les détails de cette prise en charge d’un couple vivant sur la base d’un séisme conjugal et d’une pseudo-hostilité, tant les plaintes mutuelles étaient répétitives, tant les accusations étaient monotones, sans que jamais une séparation ne se décide. Je donnerai seulement quelques éléments de leur histoire et le canevas des problèmes où ils se débattaient.

55Claude fait partie d’une fratrie de cinq enfants, nés d’un père français et d’une mère franco-italienne, elle-même fille unique d’un Italien et d’une Française. Les cinq enfants sont marié(es) à des étranger(ères), et même une berrichonne est considérée telle, puisque dans leur définition une «française» est une «parisienne». Après chaque mariage, le nouveau couple fait un voyage rituel en Italie, pays du grand-père maternel, comme pour lever l’interdit dont serait frappé ce mariage. C’est dans ce contexte que Claude va chercher Fatima au Brésil. Selon lui, si quelques-unes des plaintes et accusations de Fatima contre ses beaux-parents, et en particulier sa belle-mère, sont fondées, cela est largement compensé par l’accueil qui lui a été fait en Italie.

56La famille de Fatima ne semble pas si complexe. Elle fait partie d’une fratrie de treize enfants, dix garçons et trois filles qui ont toujours été très protégées, chouchoutées, dorlotées par tous les hommes et par la mère. C’est une famille traditionnelle de Bahia. Le père régente la vie de ce groupe en véritable patriarche. La famille s’entraide à la moindre difficulté. Le départ de Fatima pour la France, quoique douloureux, correspond aussi à la réalisation d’un rêve, Paris est très valorisée par les Brésiliens. Les festivités du mariage ont duré une semaine. Très souvent quelqu’un de la famille de Fatima vient séjourner à Paris. La séparation de son entourage d’origine, douloureux, l’est moins du point de vue de sa propre famille, dont les membres séjournent régulièrement chez elle pour, au nom du tourisme, suppléer la distance.

57En fait, le conflit avec la belle-mère est vite remplacé par un conflit plus direct avec le mari. Fatima est prise dans un paradoxe qui lui est imposé par la définition que Claude donne de leur couple. Il se résume de la manière suivante: «Notre amour est parfait. L’amour prend corps en nous et dans notre couple. Il est tout-puissant et peut tout résoudre. Aucune effraction en provenance de l’extérieur ou de l’intérieur ne peut le détruire. Tu n’as pas le droit de dire ce que tu dis de ma mère ou de mes amis, et encore moins de chercher de l’aide chez un psychothérapeute, surtout si c’est un autre Brésilien, qui peut comprendre ta langue».

58A cette définition et au paradoxe qu’elle implique, la réponse latente de Fatima, source de ses conflits, est la suivante: «Pour cet amour dont tu parles avec de si belles paroles, j’ai quitté mon pays et les miens, alors que toi, tu es dans ton pays et auprès des tiens. Tu introduis ta mère et tes amis dans notre couple. Les aimes-tu donc plus que moi? Si c’est le cas, alors laisse-moi chercher secours auprès d’un autre Brésilien.»

59A un certain point, par inadvertance plutôt que par mûre réflexion, comme c’est fréquemment le cas, à la remarque répétitive de Fatima au sujet de tout ce qu’elle a abandonnée, j’ai ajouté qu’il me semblait qu’elle luttait beaucoup pour ne pas abandonner sa langue, que c’était peut-être cette lutte qui la faisait parler en «frantugais».

60A partir de là, j’aurai devant les yeux et dans les oreilles un couple qui communique d’une manière particulière, au moins dans notre aire culturelle. Elle lui parle en brésilien, il lui parle en français. Je les laisse faire quelques séances. Ils discutent d’une manière qui devient de plus en plus exaspérée. Juste avant un point qui me semble très proche de rupture, j’interviens pour leur demander s’ils sont sûrs de bien se comprendre. «Bien sûr», me répond Fatima. Claude, d’un léger mouvement de la tête, confirme. Et Fatima poursuit: «Je comprends tout en français et je ne suis pas française. Il me le reproche tout le temps, d’ailleurs. Pourtant il m’aime parce que je suis brésilienne. Mais, lui aussi, il pourrait parler brésilien. Après tout je l’ai connu au Brésil, pas en France».

61Puis elle se lève de son fauteuil, comme pour bien marquer l’importance de ce qu’elle va dire. «Je ne peux pas t’aimer dans ta langue, et tu ne peux pas m’aimer dans la mienne».

62Il est difficile d’imaginer l’existence d’un couple sans au moins une base commune langagière. Cependant, d’un certain point de vue, cette base fait en permanence défaut: les femmes et les hommes, vue la différence des sexes, parlent des langues différentes.

63Le paradoxe supplémentaire pour ce couple, assez bien situé par Fatima à deux niveaux, est que parler veut dire être et aussi investir la langue par la sexualité, sinon par l’érotisme.

64S’ils ne peuvent pas s’aimer dans leur langue, c’est qu’ils ne peuvent pas s’aimer dans leurs corps. Si la langue est la demeure de l’être, en niant la langue de l’autre, chacun expose son être à la détresse originaire.

Questions

65Comment penser un couple sans penser le mélange de langues? Et comment s’aventurer à parler sans être immédiatement pris dans le paradoxe de la parole, qui cache alors qu’elle est censée dévoiler et qui trompe alors qu’elle est censée servir? Un séisme existe entre la parole dite et ce qu’on «aurait voulu dire». Aucune ressource ne semble pleinement efficace pour pallier à ce séisme. Toute croyance dans les vertus de la communication semble relever de manœuvres pseudo-mutuelles ou pseudo-hostiles. La parole charrie, inscrite dans sa nature, la disqualification de ce sur quoi elle porte, sauf à considérer, comme intime, l’étranger. Car, en effet, «le langage est aussi l’étranger au-dedans de nous [22]

66La théorie systémique, comme le signalait jadis Freud de la psychiatrie, semble préjuger de la nature des troubles en employant pour les désigner des caractères qui n’appartiennent pas à ces seuls troubles et qui, à la lumière d’autres considérations, ne sauraient être regardés comme leurs caractères essentiels.

67Mais il importe au fond assez peu que nous appelions d’une façon ou d’une autre des modalités conversationnelles d’échange. La question essentielle, à mon avis, est de savoir si les entités «famille» ou «couple» ont encore des raisons d’être et de survivre, ou si nous devons choisir entre la banale anomie et la dangereuse «pensée célibataire» décrite par Deleuze à partir d’Artaud. La pensée célibataire correspond à un mouvement incapable de saisir la diversité du monde ou refusant cette diversité. En conséquence, elle retombe à l’intérieur du corps et de sa profonde animalité.

68Quand nous ne pouvons plus penser les étoiles et les constellations, nous commençons à penser nos poumons et nos reins. Quand nous ne pouvons plus penser à l’aube et au soleil lumineux dans son coucher, nous pensons à nos foies et aux «problèmes» de couple. Quand nous ne pouvons plus penser aux vagues, aux marées et aux nuages, nous pensons à notre humeur. Il n’y a jamais eu de véritable problème de couple. Il y a simplement des incompatibilités de changement d’univers qui ne veulent pas se reconnaître à cause des implications narcissiques. Et de l’effort du risque de ré-découvrir le monde. Cela est propre à la société «bourgeoise», cela ne correspond pas à l’infinitude de manières d’être dans le monde.

69En prolongement d’Engels, qui noue d’une manière serrée les liens entre l’état, la famille et la propriété privée, le développement du travail intérimaire et du marché locatif des biens amène à des modalités analogues de couples ou de familles. Non plus d’espaces conversationnels, d’échanges sexuels ou affectifs, mais des corps et des affects intérimaires.

70La simple possibilité de poser ces questions indique l’horizon de la famille et de couple. L’impossibilité d’aimer dans une langue étrangère, dans la langue de l’étranger, dans l’attention à son silence, induit la folie, cacophonie et mutisme, à la fois. Quelle langue pourtant ne nous est-elle pas étrangère? Et qui?

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Mots-clés éditeurs : couple, étranger, femme, psychanalyse, refoulement, retour du refoulé, systémie

Date de mise en ligne : 01/11/2005

https://doi.org/10.3917/rep.004.0053