Article de revue

La standardisation des processus à l’épreuve des risques à l’hôpital

Pages 49 à 72

Citer cet article


  • Benzidia, S.,
  • Garidi, S.
  • et Husson, J.
(2018). La standardisation des processus à l’épreuve des risques à l’hôpital. Management & Avenir - Santé, 3(1), 49-72. https://doi.org/10.3917/mavs.003.0049.

  • Benzidia, Smaïl.,
  • et al.
« La standardisation des processus à l’épreuve des risques à l’hôpital ». Management & Avenir - Santé, 2018/1 N° 3, 2018. p.49-72. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-management-et-avenir-sante-2018-1-page-49?lang=fr.

  • BENZIDIA, Smaïl,
  • GARIDI, Sarah
  • et HUSSON, Julien,
2018. La standardisation des processus à l’épreuve des risques à l’hôpital. Management & Avenir - Santé, 2018/1 N° 3, p.49-72. DOI : 10.3917/mavs.003.0049. URL : https://shs.cairn.info/revue-management-et-avenir-sante-2018-1-page-49?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mavs.003.0049


Introduction

1Traditionnellement, dans l’histoire de nos sociétés, l’industrialisation est attachée à l’avènement des nouvelles techniques de production. Le phénomène d’industrialisation démarre dès la fin du XVIIIe siècle avec des phases plus ou moins rapides, toujours liées aux avancées techniques permettant de prendre en charge des « masses ». Ces progrès techniques couplés à la massification de la production se sont accompagnés dès le début du XXe siècle de nouvelles méthodes d’organisation : Taylorisme, Fordisme, Toyotisme.

2Si l’hôpital, objet de notre propos dans cet article, n’a pas échappé à ce scénario, il n’en reste pas moins que l’industrialisation est une évolution qui s’est faite sur un temps long et que pour l’hôpital, elle relève d’une véritable révolution récente et en développement. Ce n’est qu’avec la loi Hospitalière de 1991, puis les ordonnances Juppé de 1996 que le concept de qualité apparaît à travers l’accréditation et l’évaluation. Depuis, c’est un florilège de textes à visée rationalisante qui mettent l’hôpital en mouvement perpétuel : la loi HPST-Hopital Patient Santé Territoire (2009), les différentes versions de la certification de la Haute Autorité de Santé (version 2 -2005, V3 – 2010, V4 – 2014), la loi de modernisation du système de santé (2016), etc. L’hôpital est contraint de « digérer » en un temps court des techniques de production dont le développement a été introduit de façon très progressive dans le secteur industriel.

3C’est dans ce contexte que s’inscrit notre article qui s’intéresse à la prise en charge des patients traités par chimiothérapie. Il s’agit d’un processus ultra standardisé dont les critères de qualité et de traçabilité sont pré-définis. Un processus caractérisé également par une forte complexité liée principalement à la multidisciplinarité des intervenants et à la variabilité non maîtrisée du profil du patient. Organisée en réseau inter-établissements, les questions de la standardisation, de la maîtrise de la chaîne de la valeur et de la qualité ont toujours été au cœur du développement de cette prise en charge.

4L’objectif de notre recherche consiste à explorer et à comprendre les risques liés au processus de la prise en charge par chimiothérapie et les enjeux de la standardisation et de l’informatisation pour limiter ces risques.

5Ce travail est issu d’une recherche menée dans un Centre Hospitalier Régional et Universitaire sur une période de 6 mois. Dans un premier temps nous aborderons les concepts de management des risques, d’approche processus, de standardisation et de traçabilité qui sont des éléments clés du secteur industriel. Nous présenterons ensuite les repères méthodologiques qui ont guidé cette recherche et enfin les principaux résultats et les perspectives de ce travail.

1 – Revue de littérature

1.1 – Le management des risques

6Le management des risques est une activité qui a émergé ces deux dernières décennies dans la structure des organisations. Sa mise en place a été principalement influencée d’une part, par le pouvoir des actionnaires pour les satisfaire et accroitre leur confiance (Mandzila et Zéghal, 2009) mais également par les organismes de réglementation, de gestion des risques et de contrôle interne, etc. (Arena et al., 2010 ; Soin et Collier, 2013). De plus, la démarche de management des risques s’impose dans différents domaines et activités évoluant dans des environnements dits porteurs de risques dans le but d’aider les dirigeants à comprendre et à mieux gérer leur incertitudes en adoptant une approche intégrée et holistique (Sobel et Reding, 2004). Sur le plan académique, les recherches portant sur la gestion des risques sont souvent présentes dans les revues relatives à la finance et à la comptabilité mais restent limitées dans le domaine du management (Bromiley, 2015).

7Afin d’assurer une meilleure gestion des risques, plusieurs organisations nationales et internationales ainsi que des organisations scientifiques ont développé des méthodologies dont les objectifs sont ciblés et suivent une structure, des étapes et disposent d’un niveau d’application différent. Cependant, elles ont un objectif commun, celui d’identifier le risque, d’en estimer la valeur et de définir les actions correctives les mieux appropriées afin d’éliminer le risque ou de le réduire à un niveau acceptable (Lam, 2003).

8Par ailleurs, si certains chercheurs (Nocco et Stulz, 2006 ; Mikes, 2011) ont souligné l’intérêt du management des risques comme une source de création de valeur conduisant à une amélioration de leur performance, d’autres s’inquiètent du fait que les pratiques de cette démarche soient mises en œuvre sur une base superficielle, dont l’unique objectif est de répondre aux exigences réglementaires et d’apaiser les parties prenantes (Lundqvist, 2014 ; Soin et Collier, 2013). Les études empiriques centrées sur la relation entre la mise en œuvre du management des risques et la valeur de l’entreprise ne sont jusqu’à présent pas concluantes, ce qui remet en cause un des apports de cette démarche à savoir la création de valeur (Lundqvist, 2014). Ajoutant à cela, plusieurs obstacles freinent à leur tour le dispositif de gestion des risques et réduisent par conséquent sa valeur ajoutée pour les organisations. En effet, de nombreux travaux de recherche ont pu identifier des obstacles liés principalement à la culture de l’entreprise et la réticence quant à la valeur ajoutée d’une démarche de gestion des risques (Kleffner et al., 2003). Ces obstacles sont également liés au conflit organisationnel et au manque de ressources nécessaires. Cependant, les conséquences de ces obstacles ne peuvent être identiques car elles dépendent d’une part, du secteur d’activité de l’organisation mais également de l’environnement dans lequel elle évolue.

1.2 – Évaluation des risques à l’hôpital au service de la démarche qualité

1.2.1 – Le risque en milieu hospitalier

9La complexité des soins de santé a augmenté de façon spectaculaire entrainant l’émergence de nouveaux risques (Manser et al., 2016). À cet effet, les établissements de santé ont pris conscience de la nécessité de mettre en place une démarche de gestion des risques afin de réduire ceux qui sont potentiels et qui peuvent nuire à la santé du patient, au personnel médical ainsi qu’à l’ensemble de l’établissement de santé (Prokešová et al., 2014). En France, le secteur de la santé a fait l’objet d’une série de réformes dont la plus récente est la loi de la modernisation du système de santé (2016). Un des objectifs principaux de ces réformes est de sécuriser la prise en charge des patients, tout en améliorant la performance du système sanitaire (Cridelich, 2011). Le management des risques est encore un phénomène relativement nouveau et peu d’études ont cherché à comprendre l’influence des gestionnaires des risques dans le processus décisionnels des organisations de santé. Sur le plan académique, les principales recherches ont tendance à s’intéresser à l’étude du risque sur des bases quantitatives, notamment dans le domaine de la finance, banques et assurances (McShane et al., 2011). Par conséquent, les établissements de santé se sont inspirés des méthodes et dispositifs déjà utilisés dans d’autres secteurs d’activité, tels que l’aviation civile et le nucléaire porteurs de risques et caractérisés par une forte complexité organisationnelle (Saintoyant et al., 2012).

10Comme pour tout autre système complexe, celui relatif aux soins de santé génère des événements indésirables non contrôlés (Vincent, 2006). Un événement indésirable (EI) peut être défini comme une blessure involontaire ou une complication entraînant un handicap, un décès ou un séjour d’hospitalisation prolongé et qui est causé par la gestion des soins de santé plutôt que par le processus de la maladie sous-jacente du patient (Baker et al., 2004). Cela exige donc la nécessité de comprendre ces événements pour diminuer la probabilité d’occurrence de ces erreurs en travaillant sur toutes les causes possibles (Cagliano, Grimaldi et Rafele, 2011). Dans ce cadre, Husson (2009) a identifié trois évènements pouvant être à l’origine des risques à savoir, le risque relevant de l’aléa disposant des données mesurables actualisées sur les comportements des acteurs, le risque lié à l’erreur humaine qui relève des compétences des individus et enfin le risque relevant du dysfonctionnement de l’organisation. Les événements indésirables dans le cadre hospitalier sont rarement le résultat d’une seule erreur mais résultent bien souvent d’une série d’erreurs et d’événements produits par de nombreux facteurs organisationnels, professionnels et personnels (Ellenberg et de Paris, 2003 ; Cagliano, Grimaldi et Rafele, 2011). Reason (2004), quant à lui, propose un modèle intitulé le « Swiss Cheese Model », démontrant que les erreurs sont souvent le résultat d’une combinaison complexe induite soit par des « défaillances actives : erreurs commises par l’opérateur de première ligne » dont les conséquences se font ressentir presque immédiatement ou par des « défaillances latentes : agents pathogènes dans le système » qui ont facilité la survenue de l’incident et/ou en ont amplifié les conséquences (cf. Figure 1).

Figure 1

Modèle de Reason « Swiss cheese model »

Description de l'image par IA : Couches successives de défenses avec des trous représentant des failles actives et latentes, menant à des dangers.

Modèle de Reason « Swiss cheese model »

Source : Reason, 2004.

11Dans le processus de chimiothérapie, la réduction des risques devrait représenter une priorité majeure pour les hôpitaux au vu des incidents et des conséquences importantes qu’ils peuvent engendrer (Bonnabry et al., 2006). La littérature a énuméré direntes erreurs pouvant survenir au cours du circuit de chimiothérapie telles que les erreurs de préparation de médicament, de dosage, de solvant, d’étiquette patient, etc. (Bonnabry et al., 2006 ; Henry, 2016).

12Grangeasse et al. (2006) ont mené une étude prospective au CHU de Besançon pour mesurer le risque iatrogène résiduel et évaluer la nécessité et la pertinence des interventions pharmaceutiques dans un contexte standardisé et informatisé (interventions dans l’étape de l’analyse de la prescription de la chimiothérapie). Les résultats de cette étude ont démontré que sur un total de 4 314 des prescriptions observées et analysées, 138 ont fait l’objet d’une intervention pharmaceutique représentant un taux de 3,2 % (cf. Tableau 1). L’étude a révélé que les interventions relatives aux protocoles et aux doses prescrites sont les plus fréquentes (61,6 % des interventions) (cf. Tableau 2). Les auteurs ajoutent que ces interventions sont principalement causées par des erreurs de doses prescrites.

Tableau 1

Incidence et suivi des interventions pharmaceutiques

Nombre de casPourcentage par prescriptionPourcentage par intervention
Nombre de prescriptions analysées4 314
Nombre d’interventions pharmaceutiques1383,2 %
Nombre d’interventions suivies731,7 %52,9 %

Incidence et suivi des interventions pharmaceutiques

Source : Grangeasse et al., 2006.
Tableau 2

Motifs des interventions pharmaceutiques

Type d’erreurNombre total d’inteventions (%)Interventions suivies (taux de suivi)Interventions non suivies (taux de non suivi)
Protocole43 (31,2 %)7 (16,3 %)36 (83,7 %)
Choix du protocole « surprenant »36-36 (100 %)
Non respect d’un essai clinique77 (100 %)
Dose42 (30,4 %)20 (47,6 %)22 (52,4 %)
Non reconduite d’une adaptation précédente de dose (pour toxicité)3617 (47,2 %)19 (52,8 %)
Dose maximale dépassé41 (25%)3 (75 %)
Dose de charge non prescrite11 (100 %)-
Dose de charge renouvelée11 (100 %)-
Erreur de service16 (11,6 %)16 (100 %)
Oubli de prescription13 (9,4 %)13 (100 %)
Prescription en double9 (6,5 %)9 (100 %)
Erreur de date7 (5,1 %)7 (100 %)
Erreur de patient1 (0,7 %)1 (100 %)
Interventions non pertinentes7 (5,1 %)7 (100 %)
Total138 (100 %)7365

Motifs des interventions pharmaceutiques

Source : Grangeasse et al., 2006.

1.2.2 – L’approche processus

13La gestion des risques est une composante essentielle de la démarche qualité dans tous les établissements de santé (Cagliano, Grimaldi et Rafele, 2011 ; Meyrieux et al., 2012). L’alliance des deux domaines aboutit à une stratégie commune sur la sécurité des patients. Elle facilite également la combinaison des outils d’amélioration continue et les exigences réglementaires (Sendlhofer et al., 2015). Dans ce contexte, l’approche processus paraît comme le meilleur outil pour organiser, piloter, développer et évaluer la démarche qualité au quotidien afin de mieux gérer les risques complexes dans le milieu hospitalier (Pourel, Meyrieux et Perrin, 2016). Pascal (2003) souligne l’intérêt de normaliser le processus de soin pour adopter une méthodologie fixe permettant de minimiser la variété et la variabilité liées au système hospitalier, de garantir une gestion optimale de la production, et enfin d’assurer un contrôle par les moyens. L’importance de cette normalisation se décrit dans la procédure de certification (V2014) de la Haute autorité de Santé (HAS) – une procédure qui insiste réellement sur le renforcement de l’approche par processus et par thématique des risques afin de mettre en lumière les points critiques des étapes de prise en charge du patient (cf. Figure 2).

Figure 2

Les étapes de l’analyse d’une thématique

Description de l'image par IA : Cercle central entouré de cinq cercles gris, chacun représentant une étape de l'analyse d'une thématique.

Les étapes de l’analyse d’une thématique

Source : HAS, 2014.

14Cette approche peut s’appuyer sur plusieurs méthodes telles que la cartographie des processus, la cartographie des risques, le logigramme, l’Analyse Préliminaire des Risques (APR), le Comité de Retour d’EXpérience (CREX) et enfin l’Hazard and Operability Study (HAZOP). Chacune de ces méthodes positionne son analyse sur des éléments différents dans le processus des organisations (Lisbona et Valero, 2015).

15Ces outils peuvent s’appliquer par une approche dite a priori (ou proactive), qui permet d’anticiper au maximum la survenue d’événements indésirables potentiels. Dans le cadre de cette approche, la méthode AMDEC (Analyse des Modes de Défaillance, de leurs Effets et de leur Criticité) est aujourd’hui très répandue dans le milieu hospitalier français (Cridelich, 2011). L’AMDEC est une démarche prévisionnelle qui permet d’identifier les défaillances pouvant apparaître sur un produit ou un processus (Sghaier, Hergon et Desroche, 2015). Ces défaillances sont analysées pour estimer leurs risques d’apparition, leurs conséquences, les moyens de détection et les barrières déjà mises en places (Bonan-Hayat, 2007 ; Meyrieux et al., 2012). Elles sont ensuite classées selon leur degré de criticité en s’appuyant sur l’analyse de trois facteurs :

  • la gravité (G) : elle dépend du retentissement de la défaillance sur le processus. Dans le milieu hospitalier, son évaluation pourrait porter par exemple sur la gravité ciblant le patient ou la gravité concernant le système (Cridelich, 2011) ;
  • l’occurrence (O) : elle correspond à la probabilité de survenue de l’événement (Ducret, 2016) ;
  • la détectabilité (D) : elle est définie comme l’évaluation de la probabilité que les contrôles détecteront la cause d’une défaillance ou la défaillance elle-même. L’échelle, initialement, comportait quatre niveaux de détectabilité (automatique/quasi certain/difficile/non détectable) (El Bakri, Fleury et Le Grévellec, 2015) ; elle peut cependant comporter jusqu’à dix échelons, selon le degré de finesse des résultats nécessaires à l’étude ajoute Henry (2016).

16Dans le domaine hospitalier, la méthode AMDEC visait à identifier les vulnérabilités du processus de gestion et de dispensation des produits en expérimentation clinique et à élaborer un programme d’actions, de réduction des risques adapté, réaliste et priorisé (Hurtrel et al., 2012, p. 45). Dans l’unité de radiothérapie par exemple, la méthode AMDEC est adoptée par la quasi-totalité des hôpitaux français indique Lisbona et Valero (2015).

17Les outils peuvent également s’appliquer par une approche dite a posteriori (ou réactive), qui, en présence d’EI effectivement survenus, permet de s’interroger sur ce qui s’est passé. Une des méthodes les plus utilisées dans le domaine hospitalier est le Comité de Retour d’EXpérience (CREX). Il s’agit d’une méthode collective qui consiste à analyser les événements indésirables a posteriori en s’inspirant des systèmes de sécurité de l’aviation civile. Elle a été adaptée aux structures de soins et implantée avec succès dans différents services des hôpitaux en France (François et al., 2013). Une équipe de soin pluridisciplinaire se réunit chaque mois pour analyser rétrospectivement les événements indésirables liés aux soins, détectés et signalés en vue d’en maîtriser les risques.

18Par ailleurs, bien que les démarches d’amélioration continue de la qualité et de la sécurité des soins dans les établissements de santé se soient formalisées et structurées de façon progressive (Pourel, Meyrieux et Perrin, 2016), elles n’ont cependant pas encore atteint une certaine maturité, notamment en matière de gestion des risques en France. En effet, ces établissements de santé ne disposent pas d’une stratégie claire et explicite pour réguler la sécurité sanitaire et le fonctionnement du système de soin (Saintoyant, Duhamel et Minvielle, 2012). De plus, dans le cadre de la démarche qualité, les hôpitaux ont subi un harcèlement textuel (normes, textes réglementaires, lois, accréditations, etc.) qui a certes offert des avancées majeures en termes de sécurité sanitaire, mais qui est néanmoins perçu comme une procédure administrative lourde exigeant une formalisation et une décomposition de leurs activités entraînant une résistance de la part des acteurs (Husson, 2009).

1.2.3 – Le soutien des TIC (Technologies d’Information et de Communication)

19Comme de nombreux secteurs, celui de la santé a également bénéficié, depuis les années quatre-vingt-dix, d’une réorganisation transformant ses activités vers une logique industrielle capitaliste (Bonneville, 2003). Cette nouvelle orientation a été soutenue par le développement progressif des TIC, favorisant la mise en place de nouvelles pratiques organisationnelles innovantes tels que le code à barres, RFID et GPS (Grosjean et Bonneville, 2007). Les organisations de santé ont tenté de saisir l’opportunité offerte par les TIC pour s’orienter vers une nouvelle gestion basée sur la maîtrise des aspects financiers, administratifs et médicaux (Ahmadi, Ibrahim et Nilashi, 2015), mais aussi pour répondre aux principaux défis d’innovation auxquels le secteur est actuellement confronté (Sini et al., 2011).

20Des processus relatifs à la gestion des dispositifs médicaux, des produits sanguins labiles, la stérilisation, et la protection des données de santé à caractère personnel, etc., constituent une obligation réglementaire dans la mesure où il est nécessaire de pouvoir garantir leur sécurité (Arnaud et al., 2005 ; Bernheim, Schmitt et Dufay, 2005) à travers la mise en place d’un système informatique de traçabilité fondé sur la technologie du codage (Costin, 2010). Ces solutions technologiques permettent non seulement de protéger les données jugées sensibles et confidentielles, mais également de tracer d’une manière exhaustive le circuit du patient tout au long de la chaîne de soin (Bentahar, Benzidia et Fabbri, 2016). Sur le plan humain, ces nouvelles pratiques permettent de réduire les complexités liées au milieu hospitalier en offrant aux acteurs et personnel de soin une meilleure communication et une concentration sur leur cœur de métier afin de satisfaire au mieux les patients (Landry et Beaulieu, 2001 ; Bonan-Hayat, 2007 ; Ageron, Benzidia et Bourlakis, 2018).

21Le circuit de prise en charge par chimiothérapie a également fait l’objet de nombreuses recherches académiques (Bonnabry et al., 2006 ; Cridelich, 2011 ; Sini et al., 2011). La mise en place de systèmes d’information relatifs à ce circuit est de plus en plus courante et représente une avancée majeure tant sur le plan organisationnel que sécuritaire (Grangeasse et al., 2006). En effet, le traitement et le partage de l’information sont une priorité dans la prise en charge du patient car cela mobilise différents acteurs des unités/services distincts. De plus, pour faire face à l’augmentation de la demande, les hôpitaux doivent se confronter à de nouvelles contraintes liées à la planification et à l’organisation des soins (Kergosien et al., 2010 ; Sadki, 2012). Cridelich (2011) a mis l’accent sur la technologie RFID pour la traçabilité et la sécurisation du circuit des chimiothérapies au sein du CHU de Nice. Cette technologie a permis une diminution importante des risques, à la fois pour le patient, mais également pour le personnel soignant et médical. L’analyse des risques AMDEC a démontré que grâce à la mise en place de cette technologie, les résultats de non-détection ont beaucoup évolué et le nombre de défaillances à forte criticité a bien diminué. Par conséquent, la criticité globale du circuit a été réduite de façon significative (4 458 points contre 5 795 points).

22Par ailleurs, bien que les technologies de l’information représentent aujourd’hui un système de réduction des risques dans l’ensemble du processus chimiothérapeutique, une évaluation attentive de leurs avantages et de leurs défauts est nécessaire (Bonnabry et al., 2006). Selon Aita et al. (2013), les systèmes d’informations peuvent être à l’origine de nombreuses erreurs a priori et également faciliter les erreurs de novo notamment dans la phase de prescription. Les auteurs soulignent l’importance de la normalisation des systèmes d’informations pour réduire la complexité du processus. Ils recommandent également la mise en place de contrôles périodiques nécessaires à la détection et à la correction des erreurs.

3 – Méthodologie

23Notre analyse empirique s’appuie sur l’étude de cas qualitative comme méthode d’investigation. Le recours à l’approche qualitative est en effet en adéquation avec la démarche exploratoire choisie. Elle nous permet de comprendre en profondeur le phénomène étudié, à savoir les enjeux de la standardisation et de l’informatisation dans la réduction des risques relatifs au processus de prise en charge par chimiothérapie.

24Dans le cadre de notre recherche, une étude de cas nous a semblé la plus adaptée. L’objectif était d’obtenir une généralisation des résultats, ainsi qu’une compréhension approfondie du phénomène étudié. Notre étude s’est focalisée sur un seul centre hospitalier et plus particulièrement sur une unité centralisée de fabrication des chimiothérapies. Le choix d’une étude de cas unique se justifie par le nombre important de préparations réalisées au sein de l’unité. En effet, 4 sites de distributions distincts dépendent de cette unité pour la fabrication des chimiothérapies, ce qui correspond à une activité non négligeable d’environ 32 000 préparations annuelles, soit environ 130 par jour. La multidisciplinarité et la complexité de l’activité de cette unité nous ont apporté une vision étendue et objective sur les risques et processus en lien avec le circuit de prise en charge par chimiothérapie.

25L’enquête de terrain s’est déroulée de juin à août 2017. Nous avons tout d’abord sollicité trois experts afin d’appréhender le contexte général et les problématiques managériales et technologiques. Ensuite, 19 entretiens individuels semi-directifs se sont déroulés avec les acteurs et membres en lien direct avec l’objet de notre étude (médecin, pharmacien, cadre de santé, etc.) (cf. tableaux 3 et 4). Ces entretiens ont été aussi complétés par des entretiens de groupe (focus group). Cette technique nous a permis d’apporter une validation interne à l’approche processuelle de notre étude (cartographie de processus ainsi que les risques qui y sont associés). Ces résultats regroupant une interaction entre différents acteurs du circuit de chimiothérapie nécessitent un échange croisé pour leur apporter plus de précision.

Tableau 3

Responsables interrogés au CHRU Nancy

InterviewésDurée (en minutes)Date
Pharmacien – Équipe Dossier Patient Informatisé10026/06/2017
Chef de projet « Pharma-Chimio »20
15
13/07/2017
24/07/2017
Pharmacien Praticien Hospitalier UCPC4517/07/2017
Pharmacien Gestionnaire des risques10
15
60
25/07/2017
04/08/2017
08/08/2017
Préparateur - UCPC – zone stockage1017/07/2017
Pharmacien – Responsable du management de la qualité et de la prise en charge médicamenteuse2009/08/2017
Préparateur – UCPC – zone fabrication1017/07/2017
Technicien d’analyse de laboratoire – UCPC1017/07/2017
Cadre de santé – Service Hématologie3026/07/2017
Infirmière1526/07/2017
Agent de service hospitalier1017/07/2017
Chef de projet / médico-technique1510/08/2017
Responsable transport et logistique20
10
08/08/2017
30/08/2017
Directrice du système d’(information hospitalier20
45
01/07/2017
28/07/2017

Responsables interrogés au CHRU Nancy

Tableau 4

Responsables interrogés hors CHRU Nancy

InterviewésDurée (en minutesDate
Pharmacien30
20
05/06/2017
08/06/2017
Pharmacien3013/06/2017
Médecin – Directeur de l’Information Hospitalière et Santé Numérique4006/06/2017
Pharmacien6011/06/2017

Responsables interrogés hors CHRU Nancy

26Il convient de noter que l’étude de cas a nécessité une triangulation des sources de données grâce notamment aux interviews, archives, ainsi qu’à plusieurs visites effectuées au CHRU. À travers ce choix méthodologique, nous avons tenté de limiter le degré de subjectivité analytique de notre recherche car il dépend d’une activité très complexe. Ces données primaires et secondaires ont été d’une grande importance pour notre recherche notamment dans la compréhension des standards, des textes réglementaires et les bonnes pratiques du processus de chimiothérapie (cf. tableaux 5 et 6).

27Les résultats décrits dans la section suivante sont obtenus grâce à une analyse de contenu thématique qui nous permet de nous focaliser sur les informations les plus importantes issues pour l’essentiel de la retranscription des entretiens. Cette analyse de contenu a nécessité la mise en place d’une technique de codage de données suivant la démarche définie par Miles, Huberman (2003).

4 – Résultats

4.1 – Cartographie du processus de prise en charge par chimiothérapie

28La schématisation de la cartographie du processus de prise en charge chimiothérapeutique du patient au CHRU de Nancy représente le point de départ de notre étude. Cette cartographie définit les différentes étapes multidisciplinaires et interdépendantes nécessaires au bon déroulement du processus. Pour la réaliser, le trajet du patient a été considéré depuis son entrée dans l’hôpital jusqu’à l’administration de son traitement.

29Cette cartographie est structurée autour de trois niveaux : management, production et support. Elle est également découpée en sous-processus ou étapes (la prescription, la préparation, etc.) pour lesquels sont identifiés les intervenants et leurs tâches principales. Chacune des tâches identifiées a une conséquence sur la sécurisation du processus et rythme son avancée (cf. Figure 3).

30La cartographie élaborée est une analyse dynamique qui a pour but d’apporter de la transparence dans la présentation du processus complexe, de par la multiplicité des acteurs mobilisés et la diversité des activités réalisées. À ce titre, le choix d’une méthodologie ajustée et d’un langage de modélisation accessible à la compréhension des acteurs respectant un niveau de granularité adapté revêt une grande importance pour notre étude. De plus, l’intérêt porté par notre cartographie est de remettre de la transversalité au processus. Cette cartographie a permis de présenter les pratiques de façon objective, facilement appréhendables en ayant recours à des professionnels non spécialistes de l’analyse des processus (approche par processus).

Figure 3

Cartographie du processus de production de chimiothérapie

Description de l'image par IA : Diagram de processus de production de chimiothérapie avec étapes et gestion.

Cartographie du processus de production de chimiothérapie

4.2 – Les standards applicables à chaque étape du processus et les moyens de traçabilité associés

31La revue de littérature a souligné que l’hôpital a fait l’objet de nombreuses réformes dont l’objectif est d’optimiser et de sécuriser la prise en charge médicamenteuse des patients (réformes permettant l’uniformisation des pratiques entre les établissements). Cette vision a contraint les professionnels de santé à respecter certains standards qui viennent se conjuguer à leurs pratiques quotidiennes.

32L’intérêt de notre recherche s’est porté sur les standards applicables à notre processus de prise en charge par chimiothérapie. Les informations collectées suite à l’analyse des entretiens réalisés et la revue de la littérature identifient trois catégories de standards : réglementaires, de bonnes pratiques et normatifs.

33Le Tableau 5 présente la répartition des standards identifiés en fonction des catégories décrites ci-dessous. Ce tableau illustre la couverture de toutes les étapes du processus par des standards réglementaires, normatifs et des bonnes pratiques. La littérature mobilisée indique que ces référentiels sont une condition nécessaire à la standardisation. Nous pouvons ainsi observer à travers ce tableau que cette condition est en grande partie respectée dans le cadre de notre processus étudié.

Tableau 5

Les standards applicables à chaque étape du processus de chimiothérapie

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des normes applicables à chaque étape du processus de chimiothérapie.
```

Les standards applicables à chaque étape du processus de chimiothérapie

34Afin de comprendre le rôle de la traçabilité dans la sécurisation de notre processus standardisé et informatisé, il paraît important d’identifier les critères de traçabilité imposés par la réglementation et/ou recommandés par les bonnes pratiques ainsi que les normes. Les résultats de l’observation réalisée sur le terrain et l’analyse des entretiens sont présentés dans le Tableau 6, qui met en lumière ces critères de traçabilité en indiquant le moyen utilisé pour la réalisation : informatique (I) ou papier (P).

Tableau 6

La traçabilité réalisée à chaque étape du processus

Description de l'image par IA : Liste de termes techniques et de procédures liés à la traçabilité dans un processus, avec des descriptions et des identifiants.

La traçabilité réalisée à chaque étape du processus

35Il apparaît par ce biais que la traçabilité réalisée dans notre cas est essentiellement informatisée. Cela reflète la nécessité de disposer d’un logiciel paramétré, complet et approprié à une utilisation multi-acteurs permettant l’optimisation du recueil et la mise à disposition des informations tracées. Dans le cadre de notre étude, l’informatisation du circuit chimiothérapique du CHRU de Nancy se fait à travers le logiciel CHIMIO® de Computer Engineering. Ce système d’information multi-site permet l’automatisation de certaines étapes identifiées dans la cartographie.

4.3 – Les risques d’un processus de chimiothérapie standardisé et informatisé

36Afin de comprendre l’enjeu de la standardisation et de l’informatisation et le rôle de la traçabilité dans la sécurisation du processus étudié, la description de l’organisation de celui-ci paraît nécessaire. L’objectif de cette description est de faire le parallèle entre les différents risques identifiés par les professionnels interrogés et les barrières existantes pour les sécuriser. Ces risques peuvent être liés à des dysfonctionnements organisationnels ou à de la prise en charge du patient.

37Dans une démarche globale et multicritère, notre investigation a porté également sur les éléments de traçabilité décrits par les intervenants comme étant nécessaires au bon déroulement du processus étudié. À noter que notre étude n’a pas pour objectif de couvrir l’ensemble des risques d’un processus de chimiothérapie. En effet, nous avons restreint notre contribution aux principaux risques qui découlent de l’analyse des entretiens réalisés et de notre observation sur le terrain (sur une durée de moins de trois mois).

38La consultation constitue la première étape de notre processus au cours de laquelle un médecin réalise un diagnostic qui conditionnera la prescription d’un protocole de chimiothérapie dans le logiciel CHIMIO®. Afin de limiter le risque lié à la prescription d’un traitement inadapté à la prise en charge du patient, le choix du protocole adéquat est exclusivement réalisé en Réunion de Concertation Pluridisciplinaire (RCP) donnant lieu à un compte rendu dont la traçabilité est obligatoire dans le dossier du patient.

39

« Le médecin doit indiquer si le patient est RCP, qui sont obligatoires pour tous les patients de chimiothérapie, ça correspond à un texte réglementaire ».
(Pharmacien A)

40Notre étude soulève l’importance de la sécurisation de cette étape qui repose sur un thésaurus de protocoles paramétrés intégrant différents éléments (les médicaments, la posologie et les modalités d’administration) dont la validation est exclusivement faite par des pharmaciens qualifiés.

41L’informatisation de cette étape élimine tout risque lié à une opération de retranscription ou de calcul manuel de la surface corporelle du patient et des doses. Elle est finalisée par la validation du « OK cure » dans le logiciel après consultation des paramètres biologiques du patient.

42

« Les résultats de biologie sont obligatoires avant chaque administration de chimiothérapie. C’est une obligation réglementaire ».
(Pharmacien B)

43La deuxième étape du processus étudié concerne l’analyse pharmaceutique. L’informatisation et la standardisation de cette dernière permettent de créer un contexte favorable à la réduction des risques qui lui sont liés (protocole incohérent, erreurs sur les posologies, etc.). Toutefois, notre étude révèle une contrainte importante liée à cette informatisation. En effet, le périmètre d’analyse offert par le logiciel utilisé se limite uniquement au traitement anticancéreux et exclue tout traitement (hors-anticancéreux) réalisé sur d’autres logiciels. Ce manque d’interface induit un risque important pour la prise en charge du patient au regard du caractère fortement iatrogène de certaines interactions médicamenteuses.

44

« L’interaction entre les produits de chimiothérapie et les produits prescrits dans le logiciel PHARMA n’est pas analysée, les deux logiciels n’étant pas liés, l’analyse obligerait le pharmacien à jongler entre deux prescriptions sur deux supports… pas très pratique et source d’erreur, une demande de lien entre ces deux logiciels a été faite par les pharmaciens mais actuellement sans réponse ».
(Pharmacien C)

45Dans le processus étudié, l’étape de la préparation qui intervient après l’analyse n’est pas automatisée et son exécution est techniquement délicate. Un grand nombre d’acteur la considère comme une étape représentant un risque très élevé à la fois pour le patient et pour le préparateur au regard du caractère dangereux des produits utilisés (poche défectueuse, dysfonctionnement du matériel nécessaire à la production, contamination, etc.).

46Au vu de ces contraintes, l’intérêt de l’utilisation de la fiche de fabrication éditée par le pharmacien depuis le logiciel CHIMIO® est important. Cette fiche indique le mode opératoire à suivre pour la préparation et permet la traçabilité nécessaire à la sécurisation de la préparation.

47Les doubles contrôles réalisés par le préparateur tout au long de l’avancement de cette étape permettent de réduire plusieurs risques (erreurs de cueillette des matières premières, erreurs de prélèvement des volumes de solvant, etc.). Enfin, le pharmacien effectue un dernier contrôle avant la dispensation pour assurer la conformité de la préparation réalisée par rapport à la prescription établie (conformité étiquetage, durée de vie du produit, etc.).

48La sécurisation de cette étape est fortement dépendante du niveau de connaissances des préparateurs en pharmacie, de la réglementation et des méthodes de travail liées aux procédés de fabrication.

49

« Les préparateurs bénéficient d’une formation continue permettant l’actualisation des connaissances et le développement des compétences ».
(Pharmacien D)

50Une fois la préparation délivrée, elle est acheminée vers les sites d’administration. Les risques associés à cette étape sont liés d’une part, au non-respect des conditions nécessaires au transport des préparations et d’autre part, à un manque de formation des agents chargés du transport. De plus, les acteurs interrogés ont souligné la fragilité de la traçabilité manuelle effectuée à cette étape sur des supports papiers volatiles. Cette traçabilité ne fait l’objet d’aucun contrôle et n’intègre pas toutes les informations utiles à la sécurisation. À ce propos, l’informatisation est une solution envisagée mais qui nécessiterait la formation des agents.

51

« Cette étape est en cours d’informatisation, deux solutions d’identification avec codes barres sont à l’étude afin de permettre la traçabilité du transport de chaque poche ».
(Responsable transport et logistique)

52Enfin, l’administration constituant la dernière étape du circuit de chimiothérapie étudié est réalisée principalement par l’infirmière (à l’exception des injections intrathécales). Elle est marquée par une double vérification de la préparation acheminée avant son administration pour éviter les risques (erreur voie d’administration, péremption du produit). La surveillance intervenant après l’injection du produit au patient est une tâche également indispensable car elle permet de prévenir certains risques (erreur sur la vitesse d’administration, extravasation, etc.) qui peuvent entraîner des effets indésirables graves pour le patient.

53La traçabilité de l’administration de la chimiothérapie est réalisée par l’infirmière dans le logiciel CHIMIO®. Les professionnels interrogés ont mis en avant que cette traçabilité n’est pas systématique, fragilisant ainsi le processus dans sa globalité au regard des risques induits (calcul des doses cumulées erronées, administration d’une double dose au patient, etc.). À ce sujet, le manque de formation des infirmières à l’utilisation du logiciel a été pointé du doigt.

54

« Les IDE(s) ne sont pas formées au logiciel CHIMIO®, elles ne tracent pas l’administration ».
(Pharmacien C)

55

« Au vu du turnover important de cette profession, de nouveaux professionnels parfois jeunes arrivent dans le service, et n’ont pas de formation pour l’administration des poches de chimio et pas de sensibilisation aux risques. C’est dangereux pour le patient. »
(Cadre de santé)

56

« Le médecin quand il consulte le dossier d’un patient il a l’historique de toutes ses cures et sur les cures précédentes il peut voir si ça a bien été administré ou pas. Grace à cette traçabilité, le logiciel permet le calcul des doses cumulées ».
(Médecin)

57Cette dernière étape marque la fin du trajet patient. Pour compléter notre description du processus étudié, la Figure 4 énumère et classe les risques identifiés par les acteurs interrogés en fonction des étapes précédemment décrites.

Figure 4

Synthèse des risques identifiés par étapes du processus de chimiothérapie étudié

Description de l'image par IA : Tableau de synthèse des risques liés aux étapes du processus de chimiothérapie.

Synthèse des risques identifiés par étapes du processus de chimiothérapie étudié

5 – Discussion

58La description des différentes étapes du processus étudié a démontré que la standardisation via l’approche processus apparaît comme une solution organisationnelle efficace pour répondre aux problématiques de cette activité complexe et à haut risque. Cela rejoint les travaux de Chardot et al. (1995) qui la considèrent comme la base d’une pratique de qualité en cancérologie.

59La standardisation du processus de chimiothérapie est une approche qui vise à réduire les risques auxquels est exposé le patient, voire à rechercher un hypothétique « risque zéro ». Cette quête illusoire peut in fine se révéler nuisible au bon fonctionnement de ce circuit en réduisant toute marge de manœuvre des intervenants. En effet, compte-tenu de la marge thérapeutique étroite des médicaments anticancéreux, des risques résiduels peuvent intervenir tout au long du circuit (Grangeasse et al., 2005). Les limites de la standardisation du processus thérapeutique en chimiothérapie dépendent également de la singularité du profil du patient. Elle ne prend pas en compte l’imprévisibilité de l’évolution de l’état du patient ou de sa maladie et oblige les acteurs à avoir recours à d’autres moyens pour y pallier. Les travaux de Pascal (2003) et de Darius et Rastegar (2004) rapportent que chaque situation ne peut trouver son interprétation pleine et entière dans le cadre d’un modèle unique et que la nature complexe et imprévisible de la santé et de la maladie ne se prête pas à la standardisation (industrialisation, taylorisme).

60L’analyse des risques menée dans le cadre de notre étude montre que l’informatisation est une solution qui permet de sécuriser et de tracer le processus standardisé de chimiothérapie. Elle apporte une aide importante et contribue à garantir la qualité du traitement aniticancéreux. Ce constat confirme les résultats des recherches menées par d’autres auteurs (Slama et al., 2005 ; Grangeasse et al., 2006 ; Chast, Brandely et Bardin, 2005 ; Basuyau et Donnadieu, 2006 ; Ducret, 2016).

61Cependant, l’informatisation de ce processus standardisé présente certaines limites. Les risques induits par celle-ci, décrits par ailleurs dans la littérature, sont identifiés dans notre étude. Il s’agit en premier lieu de l’interface du logiciel avec les autres composantes du système d’information hospitalier. Un interfaçage qui constitue une source d’erreur d’information et crée des points faibles dans le processus (Koppel et al., 2005 ; Grangeasse et al., 2006 ; Carrez et al., 2014). La seconde limite concerne la rigidité du paramétrage du logiciel, qui montre ses faiblesses à la première étape du processus étudié. Un constat qui a été également partagé par Carrez et al. (2014) dans leur étude sur la fiabilité de la préparation des chimiothérapies où le logiciel ne permettait pas de prescrire des protocoles de pédiatrie. La dernière limite à noter est celle engendrée par la dépendance à l’outil informatique (automatisation du calcul de dose lié au protocole de prise en charge). Cette dépendance homme-machine impose des règles qui ne sont pas adaptées à l’organisation et au comportement habituel des acteurs de ce circuit (Koppel et al., 2005).

62De plus, notre recherche a mis l’accent sur l’importance du facteur humain dans la sécurisation du processus standardisé et informatisé et l’amélioration de la qualité du soin. La formation, l’expérience des utilisateurs et la traçabilité des problèmes rencontrés et sa résolution (partage d’expérience) sont des points essentiels pour améliorer cette sécurisation. Dans ce sens, Reason (2004) insiste sur l’importance de la sensibilisation d’un établissement en matière de prévention des erreurs auprès des différents acteurs. Par ailleurs, l’inhomogénéité des profils des personnes à former et l’absence de support pédagogique de formation sont des contraintes supplémentaires à prendre en compte. Le renforcement de la vigilance du personnel par la formation et le suivi des compétences par une grille d’habilitation contribue à l’amélioration de la qualité du processus (Bonan-Hayat, 2007 ; Ducret, 2016).

Conclusion

63Notre étude s’est intéressée aux enjeux de la standardisation et de l’informatisation des processus de prise en charge par chimiothérapie. Les recherches académiques notamment en sciences de gestion en lien avec notre sujet, restent insuffisantes au regard des facteurs influant la sécurisation de ce processus (organisationnels, techniques, humaines, stratégiques, réglementaires, etc.). Les recherches existantes confirment les résultats de notre étude. La description des différentes étapes du processus (complexe) étudié a démontré que les risques et les effets indésirables sont d’origine multifactorielle. La standardisation via l’approche processus apparaît comme une solution organisationnelle efficace pour répondre aux problématiques de cette activité à haut risque. Cette standardisation doit être soutenue par des moyens de contrôle et de traçabilité fiables. D’où la nécessité d’investir dans des logiciels informatiques pour garantir une gestion performante des risques couvrant le circuit de chimiothérapie. Notre étude a révélé tout de même des limites de nature technologiques, humaines, etc., impactant l’efficacité de la prise en charge des patients.

64Par ailleurs, notre analyse représente une limite quant au nombre et à la nature des risques soulevés. Pour nos futures recherches, notre démarche méthodologique basée sur l’approche processus, appliquée à la prise en charge par chimiothérapie devra être complétée par une étude de risque détaillée en faisant appel à des méthodes comme AMDEC. Cette dernière permettra d’avoir une vision plus exhaustive des risques qui accompagnent toutes les étapes de ce circuit. Le prolongement de ce travail fera sans doute émerger d’autres pistes de recherche intéressantes pour l’évaluation de l’impact de l’industrialisation inéluctable de la médecine (Salgues, 2016).

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Date de mise en ligne : 02/07/2018

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