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Corps étranger, corps étrange

Pages 27 à 43

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  • André, J.
(2022). Corps étranger, corps étrange. Le présent de la psychanalyse, 8(2), 27-43. https://doi.org/10.3917/lpp.222.0027.

  • André, Jacques.
« Corps étranger, corps étrange ». Le présent de la psychanalyse, 2022/2 N° 8, 2022. p.27-43. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-present-de-la-psychanalyse-2022-2-page-27?lang=fr.

  • ANDRÉ, Jacques,
2022. Corps étranger, corps étrange. Le présent de la psychanalyse, 2022/2 N° 8, p.27-43. DOI : 10.3917/lpp.222.0027. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-present-de-la-psychanalyse-2022-2-page-27?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpp.222.0027


Notes

  • [1]
    Un mot que Freud emprunte à Friedrich Rückert, in OCF.P, XV, Paris, Puf, 1996, p. 338.
  • [2]
    In Cent ans après (entretiens avec Patrick Froté), Gallimard, 1998, p. 310-11.
  • [3]
    Lettres à Wilhelm Fliess, Paris, Puf, 2006, p. 303.
  • [4]
    S. Freud (1912), Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse, OCF-P, XI, Puf, 1998, p. 139.
  • [5]
    Petite Bibliothèque de Psychanalyse (Daniel Widlöcher et al.), Puf, 2000.
  • [6]
    L’objet, la réalité, APF/Annuel 2008, Puf, 2008.
  • [7]
    Cent ans après, op.cit., p. 312.
  • [8]
    Petite Bibliothèque de Psychanalyse, Puf, 2021.
  • [9]
    S. Freud (1933), Angoisse et vie pulsionnelle, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 132.
  • [10]
    S. Freud (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p. 166.
Comme est beau et divin l’élan (la pulsion) qui te pousse vers le discours
Platon, Parménide, 130a.
Le moi se sent en tant que poussé vers quelque chose d’inconnu, sans avoir conscience de ce qui le pousse ni aucun sentiment de l’objet de la pulsion.
J.B. Fichte, Le système de l’éthique selon les principes de la doctrine de la science.
C’est une chose très surprenante que de voir, comme ici, au profit d’une affaire au fond extra-humaine et surhumaine – la connaissance pure, indifférente au résultat, et partant aussi dépourvue d’instincts –, quantité de petites pulsions et micro pulsions très humaines sont fondues ensemble pour former un composé chimique.
F. Nietzsche, Considérations inactuelles.

1 En guise d’exergue, deux séquences cliniques…

2 Indira est une jeune femme entre deux cultures, elle a quitté son Pondichéry natal à la fin des études secondaires. Elle est aussi imprégnée par l’école française et sa formation universitaire que par sa tradition familiale hindouiste. Du côté des amours par contre, point de partage. Non qu’elle n’ait jamais croisé un homme indien séduisant, mais la simple pensée d’un acte sexuel avec un tel homme est pour elle répulsive. Son actuel compagnon est français, comme l’étaient les quelques amants précédents.

3 La scène s’était plusieurs fois répétée, une hésitation une fois franchi le seuil du cabinet pour savoir à qui revenait de refermer la porte, elle ou moi. Ce jour-là, petit moment de confusion supplémentaire, le ballet de la porte nous amena à nous frôler plus que d’ordinaire. Une fois sur le divan, Indira associe sur l’incident. Elle devait avoir 5-6 ans et passait beaucoup de temps à jouer avec son cousin, légèrement plus âgé qu’elle, toujours un peu brutal, mais si drôle. Jusqu’au jour où il l’avait poursuivie dans sa chambre, fermé la porte à clé derrière lui et sauté sur elle en tentant de la déshabiller. Le récit qu’elle fait de la scène porte encore les traces de la peur et du plaisir à elle-même ignoré.

4 J’interviens : « Je suis Indien quand je ferme la porte ? »

5 Interprétation dont je sous-estimais la violence et qui eut sur Indira un effet à la mesure de ce moment hallucinatoire : elle sursauta, le mot est faible pour décrire la décharge électrique qui la fit décoller du divan de quelques centimètres.


6 Autre séquence… La fin de la séance approche, Domingo, assis dans le fauteuil d’en face, évoque les modifications architecturales qu’il envisage pour son appartement. Décorateur au talent reconnu, les considérations esthétiques sont chez lui le domaine privilégié où l’inconscient puise ses métaphores. Tout ce qui touche à son intérieur est surchargé de sens, tant il lui a fallu conquérir son espace propre, en tracer nettement les frontières ; construire un « chez-soi » et le défendre contre les empiétements est l’histoire de sa vie. Le gynécée de l’enfance, un trop de femmes envahissantes, une mère qui ne l’a jamais lâché, et réciproquement, a empêché le garçon qu’il fut de « fermer la porte de la chambre ». Il partage avec son compagnon bien des moments de sa vie, pas question par contre d’habiter ensemble.

7 Principale transformation qu’il envisage afin de reconfigurer les lieux, la suppression d’un… sauf qu’un lapsus lui joue un très mauvais tour. Il arrive que l’inconscient fasse court et trouve brutalement le chemin vers la surface. Il va dire « mur porteur », il dit « mère porteuse ». Silence sidéré, le vacillement est perceptible… Domingo n’est pas insensible à l’humour, aussi noir soit-il, mais ses lèvres ont bien du mal à dessiner un vague sourire.

8 Il décroise les jambes, va pour se lever et partir, mais son pied d’appui trébuche, la cheville plie, sa jambe ne le porte plus, il ne se raccroche qu’au dernier moment au meuble d’à côté… Il s’en est fallu d’un rien qu’il ne tombe dans mes bras, mes bras porteurs, le holding du transfert au pied de la lettre. Il s’en va boitant bas. L’entorse sévère, la légère fracture feront que les deux mois suivants il viendra en séance avec une attelle. « Ce que l’on ne peut atteindre en volant, il faut l’atteindre en boitant [1]. »


9 On aimerait que les choses aient plus souvent cette simplicité, quand plus rien ne distingue la pulsion de sa poussée, que la chair du fantasme violente le corps sans ménagement, et que l’on cesse de s’interroger sur la nature du commencement, le Verbe ou l’Acte ?, puisque cette fois l’un est l’autre. Pulsion est le meilleur mot dont nous disposions pour dire la violence de l’irruption inconsciente, quand ça est plus fort que moi.

10 Daniel Widlöcher et Jean Laplanche partagent une même critique de la conception freudienne de la pulsion, plus précisément ce qui concerne la définition de la source que résume la phrase devenue ritournelle : « La pulsion est un concept-frontière entre psychique et somatique », autrement dit entre « la vie d’âme » et le « côté biologique ». La poussée, l’objet et le but, ces autres ingrédients de la pulsion, méritent certes discussion, rien cependant chez nos auteurs qui rompe là avec la pensée de Freud ; avec la « source » c’est autre chose, plus une rupture qu’une critique. Les mots de Laplanche sont les plus radicaux, dénonçant le « fourvoiement biologisant » de Freud. Mais Widlöcher n’est pas en reste : « Je suis contre le modèle biologique de la pulsion, contre la définition d’une excitation physique venant de l’extérieur se transmettre à la psyché. » La violence hallucinatoire du rêve, qui s’exerce alors même qu’il n’y a aucune stimulation externe, cette violence qui fait brutalement se réveiller le rêveur parce que le couteau va se planter dans le dos, ou fait éprouver à cette femme un orgasme au plus profond d’elle-même, et provoque chez cette autre une montée de lait avec écoulement alors qu’elle n’est pas enceinte, cette violence pulsionnelle qui bouleverse le corps n’a d’autre source que la puissance hallucinatoire du rêve lui-même.

11 Ce qui est vrai du rêve l’est aussi du fantasme, même si c’est à un moindre degré hallucinatoire. « Le fantasme inconscient est une activité psychique source d’énergie, c’est elle qui mobilise. Les fantasmes sont des poussées intérieures de notre imagination qui tendent à se réaliser. » Critiquer la théorie de la source biologique de la pulsion, « c’est redonner tout le poids économique à la dynamique du fantasme : le fantasme est désirant, primum movens », représentation hallucinée qui cherche à se matérialiser [2]. Laplanche ne dit pas autre chose, même s’il le dit différemment, et qu’au fantasme (lequel suppose déjà des modes complexes de liaison) il préfère l’idée d’un objet-source, sorte d’indice laissé par le refoulement, comme une épine excitante dans la chair. À noter que, même marginale, cette idée n’est pas absente chez Freud, ainsi en mai 1897, alors qu’il élabore une première théorie de la puissance du fantasme qui va conduire quelques mois plus tard à l’abandon de la neurotica, et qu’il évoque les impulsions (Impulse sinon Trieb) « dérivées des scènes originaires [3] ». La représentation (hallucination, fantasme, souvenir, trace, indice) n’est pas ce à quoi va s’accrocher une énergie somatique libre, flottante et sans qualité, elle est au contraire à la source de celle-ci, à la source de la poussée et de l’impact corporel éventuel. C’est la chute de la « mère porteuse » qui fracture la cheville de Domingo.

12 L’idée d’une source biologique de la pulsion reste prisonnière du modèle génital de la poussée pubertaire, instinctuelle et hormonale. Prisonnière d’un reste d’équation entre génital et sexuel. Ce n’est qu’en 1924, confronté à l’énigme du masochisme, que Freud prendra la pleine mesure de sa propre découverte en associant le plaisir à la tension de l’excitation, et non plus au modèle orgasmique de la décharge. Ce que Clemenceau énonce à sa façon grivoise : « Le meilleur de l’amour, c’est en montant l’escalier. » À l’heure de la puberté, il n’est sans doute de plus forte image de la distinction entre instinct et pulsion que la violence pulsionnelle du fantasme hallucinatoire anorexique, capable par sa seule action de bloquer sur place le processus hormonal et d’arrêter les transformations somatiques.

13 Il n’y a aucune difficulté à reconnaître que la vie pulsionnelle puisse profiter de la tension instinctuelle, de l’exigence du besoin, quel que soit l’instinct, y compris bien sûr génital pubertaire. Aucune difficulté non plus à reconnaître que l’excitation puisse faire son miel de la forte innervation de certaines zones, notamment orale et anale. Mais ce modèle trouve rapidement sa limite, l’œil n’est pas la source du voyeurisme, ni la fesse celle du masochisme, même si c’est un début. L’originalité de la psychanalyse ne se situe pas à cet endroit. L’humaine sexualité est née en deux temps, le premier est préhistorique, ce moment où, à la différence de tous les autres primates, se dissocient chez l’homme sexualité et reproduction. Peut-être à cette même époque où naît la mort humaine, lorsque l’homme se préoccupe de la mort de son congénère, souci inconnu du monde animal et de l’homme des origines. Ici la preuve par l’os permet d’être plus précis, du côté des 400 000 ans, soit dans ce même temps où se constituent le langage articulé et l’activité symbolique qu’il autorise. Si la sexualité humaine n’est pas simplement un fait de langage, elle est néanmoins inconcevable sans celui-ci.

14 Le deuxième temps sexuel est freudien, qui dissocie cette fois sexuel et génital. Laplanche comme Widlöcher (et nous avec eux) font de la sexualité infantile, et plus encore de l’infantilisme de la sexualité adulte, la découverte psychanalytique principale. « Aussi déconcertant que cela paraisse, on devrait tenir compte que quelque chose dans la nature de la pulsion sexuelle elle-même ne soit pas favorable à ce que se produise la pleine satisfaction [4]. » Impossible, dans ce mot célèbre de Freud, de remplacer « pulsion » par « instinct ». On sait les arguments invoqués alors par Freud pour justifier cette étrangeté de la pulsion : le refoulement des désirs infantiles, notamment incestueux, qui installe le déplacement au cœur de l’objet, et l’éclatement de la pulsion en pulsions partielles. Soit le sel de l’expérience analytique. Au singulier en métapsychologie, la pulsion se met toujours au pluriel, au partiel, en pratique.

15 Une fois écartée la biologie de la source, quid du corps ? Où commence, où finit le corps en psychanalyse ? Les deux séquences cliniques évoquées en ouverture participent de cette question, une question qui me permettra d’évoquer Anzieu un peu plus tard. L’antagonisme thèse contre thèse trouve rapidement ses limites en psychanalyse. Le dialogue Laplanche-Widlöcher me servira cependant d’étayage à une réflexion sur le corps en psychanalyse. Un dialogue en trois épisodes : 1984 (La pulsion pour quoi faire ?), 2000 (Sexualité infantile et attachement[5], où les partis-pris respectifs concernant la sexualité infantile sont les plus accentués), 2006 (L’objet[6]). Ces deux hommes-là aimaient débattre, notamment l’un avec l’autre, même si ce n’est pas à partir de l’entrée « corps » que leur débat est le plus fécond. Widlöcher, cette fois, est le plus radical : « On parle beaucoup trop du corps en psychanalyse… Le corps, dans la psychanalyse, est justement mis entre parenthèses. La psychanalyse est faite pour mettre le corps hors d’état, j’allais dire de nuire, hors d’état d’exister. Aussi bien par la position allongée que par la parole [7]. » Exit le corps, sauf que mis à la porte de la cure, il reviendra par la fenêtre, celle de la somatisation, mais j’anticipe là sur une autre histoire.

16 Dans l’index laplanchien, l’entrée « corps » est toujours celle du « corps étranger », soit la métaphore freudienne pour désigner l’altérité de l’inconscient, quand bien même Freud hésite entre les deux images, celle du « corps étranger » ou de « l’infiltrat dans les tissus ». Des métaphores qui ne sont pas sans effets corporels, au sens propre cette fois. S’il est permis de faire usage du vieux verbe transitif « étranger », à la façon dont Stendhal en usait, disons que la vie pulsionnelle étrange le corps, d’abord le corps évidemment sexuel, du fiasco au priapisme, du vaginisme à l’impatience nymphomane, ensuite le corps sexuel qui s’ignore comme tel, des conversions les plus folles dont l’hystérie est capable à la rétention têtue de l’obsessionnel. Ce corps-là qui, du gros orteil du fétichiste à la chevelure obscène que dissimule le hijab et que tond l’épurateur, est un corps qui doit tout à l’inscription du fantasme dans la chair, pour le plaisir, ou le déplaisir quand le refoulement crée le symptôme. Ce corps, chair du fantasme, est celui d’Indira. On ne peut être violée qu’in praesentia, quand l’intensité du transfert confine à l’hallucinatoire.

17 Le corps psychanalytique est un corps anthropologique, aussi daté que peuvent l’être la sexualité et la mort humaines, l’ensemble étant indissociable de la naissance de l’activité symbolique permise par la construction cérébrale du langage articulé. Sauf que tout cela n’empêche pas le corps biologique d’exister… Critiquer la source biologique de la pulsion est une chose (avec laquelle je suis en plein accord), interroger en sens inverse les modalités selon lesquelles la vie pulsionnelle, son désordre et sa fureur, vient troubler le bon ordre biologique en est une autre. L’intrication psyché-soma a des obscurités que les corps hystériques et obsessionnels n’ont pas, notamment parce que l’activité symbolique devient très confuse, voire indiscernable.

18 La figure clinique que je vais maintenant évoquer se situe à mi-chemin, là où règne une confusion qui fait que l’on ne sait plus très bien de quel corps on parle.

19 Gustave a fait une première et longue analyse. C’est l’interruption brutale de celle-ci, et les conséquences de cette brutalité, qui l’amènent à consulter. Il s’était plusieurs fois senti maltraité, insulté, voire utilisé par son analyste qui, au sortir d’une séance, pouvait lui demander de poster son courrier. Rien de tout cela n’eût été possible si le masochisme de Gustave n’y avait trouvé son compte. Connaissant par ailleurs la réputation caractérielle de la femme analyste en question, il n’était guère douteux que le couple transférentiel avait joué sa partie. Jusqu’à l’insulte de trop, celle qui fit déborder le vase et permit enfin à Gustave de s’enfuir. Il raconte la scène : « Je lui ai dit que j’avais des problèmes gynécologiques (le mot est prononcé sans qu’à l’évidence il ne l’entende)… elle s’est mise en colère et m’a répondu que j’avais une chaude-pisse, j’allais infecter ma femme, et elle a conclu : “Vous êtes un con !” » Ce sera le mot de trop, le mot de la fin.

20 Un mois passé l’interruption, Gustave déclencha une rectocolite hémorragique. Symptôme jusque-là inconnu. Une rectocolite d’une gravité relative, qui ne nécessita pas d’hospitalisation. Un an plus tard, quasiment à date anniversaire, le saignement se reproduisit. Rectocolite oblige, c’est à Michel de M’Uzan, tenant de l’École psychosomatique de Paris, que Gustave adressa sa plainte. Après une consultation, de M’Uzan me l’adressa.

21 Gustave est un patient psychonévrotique, avec de temps en temps quelques voyages au-delà. De façon frappante, c’est à l’Homme aux rats qu’il ressemble le plus. Quel analyste aujourd’hui supporterait l’Homme aux rats, son extrême violence, se demandait Nathalie Zaltzman. Ce n’est pas un hasard si la première référence au contre-transfert suit de près la fin de cette cure où Freud entendit rabaisser tour à tour les membres de sa famille dans les termes les plus scatologiques qui soient. Réaction contre-transférentielle, que Freud note dans son Journal, « Je lui ai offert le livre de Zola, La joie de vivre ».

22 Le psychanalyste court toujours le risque de sous-estimer la violence de la chose psychique. Gustave arrive un jour à sa séance le visage livide, manifestement bouleversé. « Juste avant de frapper à la porte, dit-il, j’ai été assailli par trois images : je vous pisse à la gueule, je vous accroche aux barbelés, je vous jette dans la benne à ordures. » Dans ses rêves, une batte de base-ball joue à peu près le même rôle que le rat de l’Homme aux rats. Sadisme, masochisme, passivité, féminité, le tout servi dans le langage privilégié de l’analité, constituent le sel de nos séances. La sodomie est le passage obligé de sa vie sexuelle. C’est un rêve, son récit sur le divan, aussi chargé d’angoisse que d’excitation, et la violence du transfert, qui seront à l’origine d’une nouvelle crise de rectocolite. Parce que l’inconscient s’intéresse aussi aux signifiés, pas seulement aux signifiants, ce n’est pas « con », mais « trou » qui, dans ce rêve, portait la charge aussi libidinale que délétère. La rectocolite suivra de peu la séance, ce sera la dernière crise et la fin du symptôme. Beaucoup plus tard, quand Gustave reviendra sur cet épisode, il en parlera comme d’une « crise de rappel ». On ne peut sodomiser et être sodomisé, condenser le con, le trou du cul et le base-ball qu’in praesentia.

23 Quelle théorie pour cette rectocolite ? Hystérie de conversion, hystérie archaïque, enracinée dans les relations précoces, au sens de Joyce McDougall, désorganisation psychosomatique… La question est plus intéressante plus que la réponse. Du con qui saigne à une représentation cloacale du sexe féminin, en passant par l’emprise du couple passivité-masochisme, les éléments de sens ne manquent pas qui inscrivent le symptôme de Gustave sur le versant de la symbolisation hystérique. Ni l’imaginaire ni l’expression des affects ne font défaut chez lui. Reste une interrogation à laquelle il est difficile d’apporter une réponse tranchée : la crise est-elle le produit de l’analyse, du jeu entre transfert et contre-transfert, du trauma provoqué par la séduction sadique de l’analyste, ou révèle-t‑elle un lieu du corps, disons « archaïque », ayant échappé au processus de différenciation des premiers temps ?

24 Comment comprendre que Gustave soit resté de si longues années d’analyse avec cette femme acariâtre et violente ? Il a bien fallu qu’elle lui rappelle quelqu’un. Son rectum est-il le sien, ou fait-il plutôt partie de ce « corps pour deux » des premiers temps évoqué par Joyce McDougall ? La zone anale, les échanges auxquels elle donne lieu entre la mère et l’enfant, est un lieu privilégié de la confusion inconsciente du soin et du sexuel. La représentation que l’on peut construire de la vie psychique de Gustave tire dans les deux sens : chez lui le traitement psychique, sur fond de rêves, de fantasmes, d’associations, de transfert et d’interprétations, vient à bout du symptôme. Sa vie n’a rien d’opératoire. Mais d’un autre côté, la crudité de ses fantasmes, la nudité de ses affects (idéalisé un jour, l’analyste est accroché aux barbelés le lendemain), la violence somatique de la rectocolite évoquent les modalités d’un fonctionnement psychique primitif et une défaillance au moins partielle de la transformation de l’irruption pulsionnelle.

25 À partir de là on peut construire deux fictions théoriques, deux « Gustave » qui sont deux spéculations, l’une sous le signe de Widlöcher, l’autre sous celui de Laplanche, toutes les deux dans les suites de leur débat sur « sexualité infantile et attachement ». Pour l’un et l’autre le trauma précoce, celui qui détermine les modalités ultérieures de la vie psychique, est un trauma exogène, sauf que l’exo, le « dehors », n’est pas le même. Pour Widlöcher, il relève des défaillances, des privations sur le terrain de l’attachement ou de l’amour primaire (plutôt le mot de Balint que celui de Bowlby). Pour Laplanche, il tient à l’effraction de la sexualité infantile inconsciente de l’adulte proche qui, quel que soit le degré de tendresse, vient compromettre les gestes de soins. Embrassant, caressant, berçant, allaitant son enfant, la mère, à son propre insu, le traite comme « un objet sexuel à part entière ».

26 Deux théories qui, comme toute théorie, aspirent à la généralité, si ce n’est que « l’homme en général » n’existe pas, sauf en philosophie. Dès que Widlöcher aborde la précision clinique, celle qui permet d’illustrer la relation du trauma aux échecs de l’attachement, c’est pour évoquer la « pathologie limite », « organisations perverses » comprises. Quant à Laplanche, si le patient de référence n’est guère précisé, il n’en est pas moins évident que c’est un psychonévrosé, voire un hystérique, tant le paradigme de l’hystérie et la forme qu’y revêt le refoulement constituent le socle du raisonnement.

27 L’autre de Widlöcher est l’adulte (le plus souvent la mère) de l’attachement primaire, d’autant plus autre qu’il n’est pas good enough. L’autre de Laplanche est « l’autre de l’autre », le sexuel inconscient de l’être proche, structurellement séducteur. Les conséquences pour la « pulsion » sont maximales : le mot s’efface sous la plume de Widlöcher qui, dans le fond, n’en a pas vraiment besoin. Il est au contraire le mot de l’excès dans les écrits de Laplanche, l’excès incoercible du sexuel infantile, dont aucun traitement psychique, aussi abouti soit-il, ne vient à bout.

28 La première théorie construit un « Gustave » maltraité, chez qui la fonction auto-érotique, ludique, hédonique, traumatolytique de la sexualité infantile n’est parvenue que très partiellement à métaboliser les failles de l’amour primaire. Résultat, les fantasmes restent pauvres et crus, l’ambivalence n’est guère intégrée, le recours à l’identification projective n’est transférentiellement que trop fréquent, et la somatisation prend le relais quand psyché n’en peut plus.

29 La seconde théorie fait de « Gustave » un être pulsionnel, débordé par l’effraction de la sexualité inconsciente de celle qui est censée « prendre soin » de lui (« Vous êtes un con »), et ne trouvant d’autre symbolisation possible à l’attaque traumatisante dont il est l’objet que le saignement du rectum-cloaque, soit la voie somatique obscure d’une passivité, d’un masochisme et d’une féminité primitive.

30 En toile de fond de ces deux théories, deux représentations bien distinctes de la sexualité infantile. « Il est généralement établi que la sexualité infantile est l’objet d’un refoulement. Est-ce si vrai ? » Difficile d’être plus clair, cette phrase de Daniel Widlöcher donne le ton de sa conception, une conception qui revendique sa dimension spéculative. La sexualité infantile, selon lui, est soumise au principe de plaisir préliminaire, à l’inverse du modèle de l’orgasme qui, dit Widlöcher, « fait obstacle à notre compréhension ». « Le plaisir dans l’auto-érotisme de la sexualité infantile serait initial et non pas terminal… L’émergence du désir coïnciderait avec le plaisir… Le jeu d’imagination trouve l’acmé du plaisir à l’émergence de l’action ludique. Il en serait de même dans le rêve, et ceci est évident pour le mot d’esprit… Dans l’économie du plaisir de la sexualité infantile, contrairement à celle de la sexualité génitale, il existerait une coïncidence temporelle entre l’émergence du fantasme et sa satisfaction. » J’arrête là la présentation de cette théorie très hédonique de la sexualité infantile qui doit presque tout à la combinaison de l’imagination et de la mémoire, et « aux capacités d’illusion de la psyché humaine. » Exit donc le refoulement et la part sauvage du sexuel infantile. Comment comprendre dès lors les manifestations psychopathologiques ? Par un clivage entre le registre de l’attachement et celui de l’auto-érotisme infantile qui porte atteinte aux vertus traumatolytiques, transformatrices, de celui-ci. En lieu et place de la création fantasmatique, on trouve des auto-érotismes pauvres et compulsifs. On est proche ici de ce que Gérard Szwec a pu nommer « procédés auto-calmants », quand psyché est au bout de son rouleau[8], et que menace la désorganisation somatique.

31 Laplanche est loin d’être indifférent, à travers les notions de traduction et de symbolisation, au plaisir de l’enfant herméneute à donner sens à l’énigme du sexuel. Reste que son originalité théorique privilégie plutôt l’autre pôle, celui du refoulement, de la déliaison, jusqu’à pousser au maximum l’altérité de l’inconscient, un « empire du délié » où l’on ne rencontre guère que des signifiants désignifiés, à l’image du « con » de Gustave. Plutôt que l’hédonisme de la sexualité infantile, Laplanche met l’accent sur sa face délétère, destructrice, jusqu’à devenir « pulsion sexuelle de mort », pour laquelle la rectocolite de Gustave peut servir d’illustration. Laplanche aimait rappeler que ce sexuel mortifère dispose de son manifeste avec l’opuscule de Sade, « Français, encore un effort pour être Républicains ! », soit ce qui advient du corps social quand on lâche la bride à la vie pulsionnelle. Ce dont le très incestueux : « il est interdit d’interdire » s’est fait plus tard l’écho.

32 La sexualité infantile, dans sa version Laplanche, est aussi traumatique qu’elle est traumatolytique selon Widlöcher. Par-delà ces divergences, nos deux auteurs se retrouvent dans une certaine mesure quand il s’agit de théoriser le traitement psychique, celui que propose la cure analytique. Pour l’un comme pour l’autre, la sexualité infantile n’est pas simplement l’objet privilégié de l’analyse, elle en est aussi le moteur, le vecteur. Même si là encore, l’accent ne porte pas au même endroit. L’hédonisme de Widlöcher lui fait écrire : « À certains moments de la cure, le travail associatif est identique à celui du travail du rêve. Et dans les deux cas, il y a production d’un plaisir psychique que l’on doit tenir pour une jouissance sexuelle infantile. » « Le mécanisme de production de la satisfaction auto-érotique psychique est en partie stimulé par la présence et la pensée du psychanalyste. Ce dernier par son écoute, son activité associative et ses interprétations ouvre l’activité associative de l’analysant à ces processus de liaison-déliaison qui permettent le développement d’une activité auto-érotique liée aux conflits intra-psychiques du sujet. »

33 Pour Laplanche, l’éventuelle efficace de la cure analytique, celle qui, selon le mot de Freud, permet au patient de devenir sinon un autre homme, mais « ce qu’il aurait pu devenir, en mettant les choses au mieux », cette action repose sur le décalque entre le dispositif de la cure et l’affrontement primitif à l’énigme sexuel de l’autre. Si l’analyse, sa dissymétrie, permet de réouvrir ce que le refoulement s’est acharné à fermer, c’est qu’elle actualise la situation de séduction originaire, notamment en induisant l’amour de transfert par une proposition indécente : « Dites tout ce qui vous passe par la tête, sans rien éviter… »

34 Si le mot de plasticité n’est guère fréquent sous la plume de l’un et de l’autre, c’est pourtant de cela qu’il s’agit. Freud : « Les pulsions sexuelles nous frappent par leur plasticité, leurs capacités de changer leurs buts, par leur faculté de se faire représenter, dans la mesure où une satisfaction pulsionnelle se laisse remplacer par une autre, et par leur faculté d’être différées [9]. » La mise en œuvre de cette plasticité sexuelle, ce que transfert veut dire, court certes le risque de s’enliser dans la répétition, sauf que c’est à cette même source que puise l’espoir du changement. Et la première marque du changement en analyse tient sans doute moins à une variation des contenus qu’à une modification de l’économie psychique. Horace est un jeune chirurgien, spécialiste des « entrailles », comme il tient lui-même à le définir. Chaque jour, il taille dans l’intestin grêle. Chaque séance aussi, qui étale les viscères et ne dissimule à la vue de celui qui l’écoute aucun des détails sanglants de la salle d’opération. La sexualité infantile, chez lui, obéit au même régime, celui des fantasmes crus et rudimentaires, des rêves sans onirisme et d’une vie sexuelle aux airs de salle de garde. Il a fait un rêve : il est sur un lit avec sa sœur, ils couchent ensemble. Point ! Deux ou trois ans plus tard, alors que la séduction, dit Laplanche, la co-pensée, dit Widlöcher, a fait son œuvre transformatrice, Horace rêve encore. Le contenu est le même, l’amour incestueux pour la sœur, c’est la forme onirique qui porte la marque du changement psychique. Lui et sa sœur sont embarqués sur un dériveur, comme ça leur est souvent arrivé à l’adolescence pour le plus intense des plaisirs partagés. Il tient la barre, elle tire la voile d’un esquif du type « caravelle ». La dérive des associations nous conduira vers la découverte de l’Amérique, terra incognita. Mais la mer se démonte, le rêve vire au cauchemar, et Horace se réveille en sursaut juste au moment où l’embarcation va s’empaler sur un étoc.

35 Pulsionnel brut ou plasticité pulsionnelle, il est possible que les réflexions d’Anzieu soient de quelque utilité pour éclairer ces deux destins de pulsion. « Pas de pulsion sans constitution d’un Moi-peau. » Cette phrase donne le ton de sa contribution. Ça est certes plus fort que Moi. Il n’empêche que la construction de ce dernier, ses capacités de métabolisation (et pas seulement de refoulement) de la poussée pulsionnelle jouent un rôle décisif dans les deux destins évoqués. On peut imaginer que la pulsion et le moi prennent corps dans un même temps. « Psyché est corporelle, n’en sait rien. » Cet infléchissement par Françoise Coblence de la formule freudienne (« Psyché est étendue… ») vaut autant pour le moi que pour le ça, en tout cas à la première heure. On sait ce que le processus d’identification doit au prototype de l’ingestion-incorporation, le mécanisme de projection à l’expulsion de la selle, la délimitation du corps propre à la rétention de cette même selle, la différenciation entre dedans-dehors à l’enveloppe de la peau… Ce premier moi ne se construit pas tout seul. Il est indissociable de l’investissement par l’environnement humain proche, notamment des grandes fonctions : respirer, digérer, déféquer, dormir… Ce sont ces mêmes fonctions qui fourniront plus tard le terrain des désordres psychosomatiques graves, quand la pulsion a perdu son objet et son but et qu’elle se rapproche d’une simple quantité déliée. Tout le monde ne sait pas manger, respirer, déféquer, dormir.

36 Le moi est un être de frontière, le site de l’analyse aussi, où l’expression pulsionnelle, son acte, est limitée à l’acte de parole. La plasticité pulsionnelle, celle qui permet de se déplacer à l’intérieur de soi-même, qui ouvre sur un changement psychique possible, est autant menacée par les frontières rigides d’un moi qui ne veut rien entendre que par les frontières piétinées d’un moi en morceaux. La pulsion a besoin d’un « mur porteur » pour prendre son élan. Que ce « mur » s’effondre et la chute menace, parfois au propre et au figuré.


37 Ça n’est jamais ça… est le premier intitulé auquel j’avais songé. Le corps en a décidé autrement. Mais le thème suggéré par ce premier titre reste la toile de fond de mon propos. La phrase de Freud déjà citée : « Quelque chose dans la nature de la pulsion sexuelle [n’est] pas favorable à ce que se produise la pleine satisfaction », cette phrase peut s’entendre au moins de deux façons, du côté du manque, de l’écart irréductible entre le désir et son accomplissement. Ou du côté de l’excès, celle d’un plaisir qui ne renonce jamais à sa tension, quitte à se déplacer d’un objet à un autre, voire d’un but à un autre, quand la vie pulsionnelle se met au service de la sublimation. Ce n’est pas le manque ou l’excès, ces deux versants de la pulsion sont comme recto et verso de la même feuille.

38 C’est un peu la même chose avec le couple traumatique/ traumatolytique. Il y a au moins un moment, sous la plume de Freud, où se trouvent réunis la source-séduction de la pulsion et l’hédonisme de la vie pulsionnelle. L’abandon de la neurotica libère en quelque sorte la séduction de son assignation à la seule psychogenèse de l’hystérie. Au père, vil séducteur, succède la mère de l’amour et des soins, celle qui, protégée par le refoulement, offre à l’enfant un amour qui « possède la nature d’une relation amoureuse pleinement satisfaisante ». Certes, la névrose ou l’insatiabilité pulsionnelle peuvent être les destins de cette transmission inconsciente du sexuel infantile, mais il y a une autre issue : rien de grand ne se fait dans l’existence sans un « besoin sexuel énergique », c’est à la pulsion, ce à quoi elle « pousse l’individu », que l’on doit les plus grandes « réalisations éthiques et psychiques [10] ».


Mots-clés éditeurs : Corps, Fantasme, Plasticité, Pulsion

Date de mise en ligne : 20/09/2022

https://doi.org/10.3917/lpp.222.0027