Introduction
Petites et grandes résistances dans les domesticités
Pages 13 à 29
Citer cet article
- ALSHELTAWY, Ranime
- et DELPIERRE, Alizée,
- Alsheltawy, Ranime.
- et al.
- Alsheltawy, R.
- et Delpierre, A.
https://doi.org/10.3917/lhs.214.0013
Citer cet article
- Alsheltawy, R.
- et Delpierre, A.
- Alsheltawy, Ranime.
- et al.
- ALSHELTAWY, Ranime
- et DELPIERRE, Alizée,
https://doi.org/10.3917/lhs.214.0013
Notes
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[1]
Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sciences Sociales, Place de Lattre de Tassigny, 75016 Paris.
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[2]
Centre de Sociologie des Organisations, 19 rue Amélie, 75007 Paris.
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[3]
Joon-Ho Bong, 2019. Gisaengchung [Parasite], Barunson E&A, Corée du Sud, 132 minutes.
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[4]
Le dernier rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) à ce sujet dresse un portrait précis de la situation mondiale du travail domestique dans le droit et face aux violences : Making decent work a reality for domestic workers. Progress and prospects ten years after the adoption of the Domestic Workers Convention, 2011 (n° 189), ILO, Genève, 2021.
-
[5]
Fédération des particuliers employeurs.
1 Un serviteur qui tue au couteau son maître lors d’une garden party organisée en l’honneur de l’anniversaire du fils de ce dernier : voilà comment se termine le film Parasite [3], après avoir fait le récit de la confrontation sociale complexe qui se déploie entre une famille riche de la banlieue de Séoul et ses domestiques embauché·e·s pour les servir au quotidien. Cette Palme d’Or du festival de Cannes de 2019 met en scène sans détours la violence des inégalités socio-économiques qui marquent la société coréenne et, plus généralement, la société dans son ensemble, cristallisée dans l’intimité d’une maison où la proximité physique de corps marqués par des univers sociaux très éloignés devient insupportable. Le réalisateur du film, Bong Joon-Ho, réactualise un objet qui a été très investi dans la littérature : celui de l’improbable (voire l’impossible ?) côtoiement entre riches et pauvres, de la subalternité contrainte des second·e·s pour survivre, du ressentiment envers celles et ceux qui les dominent et les exploitent, qui finit par se transformer en drame. Le meurtre comme expression de la souffrance des dominé·e·s et acte de désespoir a fait le succès des Bonnes de Jean Genet (1947) ou, plus récemment, de Chanson douce de Leïla Slimani (2016). La servitude, la docilité et l’oppression des corps finissent par prendre le dessus sur la bienséance et les règles morales dont le respect, d’un coup, s’effondre : la seule issue au mal-être individuel et à l’injustice sociale est de tuer celui ou celle qu’on sert et les privilèges qu’il ou elle représente. Mais le meurtre du domestique envers son·sa maître·sse n’est pas que le signe d’un désespoir face à la fatalité de son destin. Il peut également être interprété comme une contestation de l’ordre socio-économique établi, avec l’espoir de le renverser, et même, de l’inverser. En cela, le meurtre commis par le·la domestique est l’ultime acte de résistance face à une condition qui n’est plus supportée sur le plan individuel et qui est jugée intolérable sur le plan collectif.
Le terrain de la résistance
2 De la résistance dans les domesticités, voilà ce dont traite le dossier que nous proposons à la lecture. Elle ne prend pas, ici, que la forme du meurtre : en réalité, les résistances, dans les rapports de domesticité, sont multiples, ce que connote l’expression « petites et grandes résistances » choisie pour intituler ce dossier. Loin de signifier qu’il y a des résistances plus ou moins efficaces et légitimes, les deux adjectifs soulignent au contraire que certaines s’opèrent dans l’univers feutré et invisible du domicile, dans la discrétion ou par la stratégie individuelle, ou encore dans la répétition quotidienne, tandis que d’autres s’expriment sur la place publique ou dans les essais autobiographiques, de façon collective dans et hors de la maison, ou encore de façon imagée et fantasmée dans les arts. Si tout n’est pas résistance, elle est à chercher partout lorsqu’elle existe, puisque les domestiques font preuve d’imagination et de stratégies d’autant plus élaborées que leur situation réduit les marges de pouvoir dont ils et elles disposent pour obtenir gain de cause. Étudier les résistances dans les domesticités constitue donc un défi méthodologique pour les sciences sociales : cela demande non seulement d’approcher une population qui, pendant longtemps et encore aujourd’hui, demeure peu visible dans l’espace public, souvent isolée dans la maison, lieu difficilement pénétrable pour l’enquêteur·trice, mais aussi de faire parler des personnes pour qui la parole est appréhendée comme une trahison des patron·ne·s, comme un risque de perdre son emploi ou encore comme un témoignage qui n’est pas digne d’intérêt. Les auteur·e·s de ce dossier ont su mettre en œuvre des dispositifs d’enquête propices au repérage et à l’analyse des résistances déployées par les domestiques, mais aussi, fait plus rare, par leurs patron·ne·s, qui, pour certain·e·s, contribuent à la « longue marche » (Martin-Huan, 1997) des domestiques pour l’obtention de leurs droits. Le rassemblement dans ce dossier de sept articles écrits à partir de la collecte de matériaux de choix pour saisir la résistance en train de se faire montre la pluralité des dimensions de l’objet. Les lieux de la résistance, leurs auteur·e·s, leurs destinataires, leurs formes, leurs motifs, leurs visées, leurs temporalités ou encore leurs étendues sont finement analysés pour répondre à une même problématique : que signifie « résister » dans les domesticités ? Comment émergent, se construisent et se vivent les résistances ? À quoi et à qui résiste-t-on ? Les articles qui suivent proposent chacun des réponses à ces questions transversales, en les appréhendant sur des terrains variés qui montrent tant ce qu’il y a de commun que de divergeant dans les manières dont se pense, se dit et se fait la résistance.
Résister quand on est dominé·e
3 Existe-t-il différents modes de résistance dans le travail domestique et, si oui, quels en sont les caractères et les répertoires d’action ? Lorsque la subordination au travail est à ce point extrême, quels sont les dissidences, les moyens de celles-ci ou encore les subversions que les travailleur·euse·s domestiques opposent aux systèmes de domination ?
4 La littérature sur les domesticités insiste souvent sur les mécanismes de subordination et de domination structurelle qui traversent les relations de service entre les domestiques et leurs patron·ne·s (Glenn, 1992 ; Destremau & Lautier, 2002 ; Borgeaud-Garciandía & Lautier, 2011). En effet, l’exercice de ce travail dans la sphère privée (Dussuet, 2002), ainsi que les rapports hiérarchiques de race, de classe et de sexe qui s’établissent entre celles et ceux qui servent et celles et ceux qui sont servi·e·s (Glenn, 2010) impliquent des rapports de force asymétriques et concrétisent ainsi un profil de travailleur·euse·s « sans pouvoir » et peu favorables à toute forme de contestation. Ces rapports de force sont d’autant plus exacerbés que la distance sociale et économique est grande entre les domestiques et leurs patron·ne·s. Ce sont surtout ces mécanismes d’oppression et de subordination qui ont été mis en évidence dans la littérature produite sur les domesticités, qui s’est particulièrement concentrée sur l’étude des « global servants » (Parreñas, 2001 ; Hochschild, 2003) migrant du « Sud » vers le « Nord ».
5 Sans nier l’importance de ces travaux et des approches qu’ils développent, il faut reconnaître qu’ils ont pour inconvénient de dresser un portrait homogène et souvent misérabiliste des domestiques qui consentent à leur assujettissement. Or, insister sur leur oppression et leur statut subalterne n’empêche pas de regarder les actes de résistance dans les domesticités, et donc d’« envisager la domination sans supposer l’intériorisation inconditionnelle du consentement » (Siméant, 2010). C’est du pouvoir de ces « sans pouvoir » et des formes variées voire paradoxales de résistances que nous souhaitons parler dans ce dossier. Quelques travaux ont d’ailleurs montré différentes formes de contestation et de « dissentiment » (Siméant, 2013) au travail domestique dans des contextes variés (Avril, 2009 ; Boris & Klein, 2012 ; Le Petitcorps, 2013 ; Nadasen, 2015). Les articles de ce dossier ont pour ambition, tout en complétant ces travaux, d’interroger les normes qui régissent ce travail en marges du salariat classique, en insistant sur la diversité de ces formes de résistance.
6 Plutôt que de développer un long argumentaire théorique, nous avons choisi de penser les résistances dans les domesticités là où elles se manifestent et se donnent à voir et ce, en partant du principe que là où il y a domination, il y a résistance. L’objectif est de montrer que les travailleur·euse·s domestiques, quoique particulièrement exposé·e·s à la violence patronale et fragilisé·e·s par la précarité, parviennent à contester et à faire émerger des subjectivités résistantes. Ainsi, résister quand on est un·e domestique dominé·e dans les rapports sociaux, prend plusieurs formes et peut être analysé sous différents prismes. Ce dossier accorde en ce sens autant d’importance aux formes « classiques » et collectives du dissentiment qu’aux formes moins évidentes de résistance.
7 Il invite à analyser des formes individuelles et quotidiennes, non-institutionnelles, de résistance au travail, qui s’établissent dans les interactions entre patron·ne·s et domestiques, et menacent l’ordre social établi. Ces formes individuelles sont par exemple le recours au droit et à la justice (Laforge, 2005), des tentatives de négociations des conditions de travail, mais aussi des stratégies cachées et non habituelles en dehors de l’ordre officiel (Hobsbawm, 1969), comme le non-respect des horaires de travail et l’appropriation d’espaces interdits de la maison (Pande, 2012). Ces stratagèmes interrogent les registres possibles de résistance dans des configurations de domination où les dominé·e·s n’ont ni droits civiques ni moyens légitimes pour résister au statut qui leur est imposé. Ainsi, les évitements, les résistances à la routine au travail, mais aussi les expressions de mécontentement « en coulisse » et la mise en récit des vécus des domestiques – quand l’écriture constitue par ailleurs elle-même un acte de dénonciation (Lecher, 2016) –, permettent de repenser et de renouveler les approches possibles de la résistance à la domination. C’est sur ce travail de contournements, de subversions et de « petites résistances » que nous avons porté la focale.
8 Les domesticités ne peuvent certes être abordées comme un bassin du militantisme traditionnel. Au regard des critères habituellement retenus en sociologie des mouvements sociaux, ces travailleur·euse·s cumulent une série d’obstacles qui rendent leur mobilisation sociologiquement improbable (faibles ressources sociales, précarité du statut, manque de compétences et d’expériences de lutte etc.). S’il ne s’agit pas de réfuter entièrement ce constat, il convient de rappeler que des travailleur·euse·s domestiques, partout dans le monde et sous certaines conditions, ont surmonté ces obstacles et sont parvenu·e·s à se mobiliser pour exprimer collectivement et publiquement leur mécontentement. Ainsi, les actions collectives des travailleur·euse·s domestiques au Liban (Kobaissy, 2015 : 125), en Inde (Mahajan, 2013), à Hong Kong (Lim, 2016), au Brésil (Acciari, 2020) et dans d’autres pays du globe témoignent de la possibilité de surgissement des luttes collectives dans les domesticités. Ce dossier voudrait en offrir des démonstrations en revenant sur les conditions de possibilités de l’émergence d’épisodes contestataires dans le secteur du travail domestique : d’une part, il s’agit d’insister sur les conditions structurelles qui permettent le passage à l’action collective et, d’autre part, de voir, au niveau des acteurs de ces luttes, comment leurs faibles ressorts sociaux, a priori défavorables à la lutte, se trouvent convertis en ressources « en déterminations à l’action » (Collovald & Mathieu, 2009). Autrement dit, nous étudions les manières dont cette catégorie professionnelle « du bas de l’échelle social » se transforme en « force sociale ».
9 Ce sont donc les contestations ouvertes et collectives que portent les mouvements de domestiques et leurs soutiens, en dehors ou au sein de différents types d’institutions et d’organisations locales (Vidal, 2007 ; Alsheltawy, 2018), que ce dossier souhaite en partie souligner. Il convient surtout de rappeler que leur temporalité n’est certes pas celle de leur durée dans l’histoire, mais celle du processus de leur surgissement : l’analyse suppose alors une attention particulière aux effets durables de ces épisodes contestataires sur les instances gouvernementales nationales et internationales (Vasselin, 2002 ; Schwenken, 2011 ; Fish, 2017), mais aussi aux conséquences biographiques durables de ces engagements collectifs sur les trajectoires des acteurs de la cause des travailleur·euse·s domestiques.
10 Ainsi, en regroupant une diversité de cas empiriques, et en portant attention aux contextes dans lesquels ils se situent (Avril & Cartier, 2019), ce dossier montre, par comparaison systématique, l’hétérogénéité et les modalités communes aux processus et aux « arts » de la résistance (Scott, 1990). Les articles présentés permettent d’apprécier dans quelle mesure les résistances observées donnent non seulement lieu à une émancipation donnée par telle puissance politique ou syndicale, mais aussi à une autoémancipation des domestiques.
De la syndicalisation à la mauvaise humeur des domestiques
11 Que veut dire « résister » au travail ? Nous avons choisi le terme de « résistance » pour décrire, comprendre et analyser les manières dont les travailleur·euse·s domestiques posent leurs conditions face à des employeur·euse·s qui incarnent, chacun·e à leur manière, l’autorité voire le pouvoir. Autrement dit, nous souhaitons, en utilisant ce terme, renseigner les manières dont les travailleur·eus·es domestiques négocient leurs relations de travail, définissent des règles implicites ou explicites, expliquer quelles sont les conditions de leur consentement et de leur refus, et comment ils et elles fixent les contours de leur rôle dans les maisons et dans les familles servies, y engagent ou y désengagent leurs corps. Les travailleur·euse·s domestiques sont massivement des femmes issues de l’immigration et des classes populaires. Elles exercent un travail qui a longtemps été en marge des législations et, malgré de récents acquis juridiques sur les plans nationaux et internationaux, il reste une trappe aux abus en tout genre [4]. Surtout, la juridicisation croissante du travail domestique n’aboutit pas à une homogénéisation de leurs situations : les travaux récents s’accordent sur le fait qu’être travailleuse domestique ne veut pas dire la même chose ici ou là-bas (Jacquemin & Tisseau, 2019 ; Delpierre & Malarmey, 2021). Toutefois, les freins au travail « décent » et à la dignité des travailleuses domestiques que représentent leurs caractéristiques de classe, de genre et de race, et les encadrements juridique et politique inégaux et lacunaires, ne sont pas insurmontables. De fait, les travailleuses domestiques puisent dans les ressources dont elles disposent, même lorsqu’elles sont minimes, pour (tenter d’) établir une règle ou pour fixer des limites et, quand ce n’est pas possible, elles cherchent par divers moyens à se préserver, à s’extirper ou à vivre avec le pire. En somme, elles résistent par des outils aussi divers que des textes de loi, des collectifs, leur propre corps, leur voix, leurs sentiments. Les classes populaires opprimées, plus généralement, font preuve de créativité pour résister, et cela ne passe pas seulement par les formes syndicale, partisane et militante (Darras & Noûs, 2020). Sans tomber dans une vision romantisée de la résistance, l’ensemble des articles sélectionnés pour ce dossier en proposent plusieurs regards. À partir de matériaux inédits, les articles varient les contextes géographiques et historiques, les caractéristiques des populations concernées, les formes du travail et de l’emploi, jusqu’à faire le saut entre fiction et réalité. Ils nous montrent les confins de la résistance, de ses formes les plus visibles, institutionnelles et collectives à ses formes les plus cachées, labiles et individuelles.
12 Les travailleuses domestiques ont longtemps été exclues des luttes sociales, mais bien avant que des droits leur aient été reconnus par les institutions internationales, elles se sont organisées nationalement, voire régionalement. À l’appui du fond d’archives du syndicat français des « particuliers employeurs », la Fepem [5], Isabelle Puech revient dans son article sur la manière dont s’est construite, dans la seconde moitié du xxe siècle, une convention collective. Si cette dernière concerne bien les travailleuses domestiques, elle adopte le point de vue original des employeuses pour faire la genèse de ce texte qui a connu plusieurs transformations en 70 ans d’existence de cette fédération patronale. Les femmes bourgeoises et catholiques de l’époque ont largement été à l’initiative de la cause des femmes domestiques qui travaillent dans leurs foyers. Isabelle Puech montre, à contre-courant de l’idée d’une opposition radicale entre classe dirigeante et classe laborieuse, que le militantisme de ces femmes a été déterminant pour que les droits des travailleuses domestiques soient formalisés et écrits. Cela ne doit néanmoins pas laisser penser que les travailleuses domestiques ne peuvent se dispenser de patronnes pour accéder aux formes légitimes de reconnaissance de leurs droits. Caroline Ibos nous montre le contraire. Son terrain contemporain auprès du syndicat national des auxiliaires parentales et des salariés du particulier employeur (SNAP/SPE) qui défend les salarié·e·s du « particulier employeur » prouve que le droit, au sens des législations et des instances qui le composent et l’imposent, peut devenir « l’arme politique des subalternes ». Ce n’est pas tant en ayant recours à la justice que les travailleuses domestiques dénoncent l’injustice dont elles sont victimes, mais plutôt en s’appuyant des conseils du syndicat pour dénoncer les abus dont elles sont victimes face à leurs employeur·euse·s. Racisées, ces femmes qui se sentent discriminées apprennent auprès du syndicat à requalifier leur domination raciale en violation de droits. Caroline Ibos renseigne ces stratégies de plaintes qui soulignent l’agency des travailleuses domestiques : les syndicalistes ne décident pas pour elles, mais leur donnent des clefs d’action dont elles peuvent ou non se saisir. On voit bien comment certaines sont critiques du syndicat et n’acceptent pas de mettre de côté l’argument de la discrimination raciale. Le regard patronal et le regard salarié qui se font écho dans ces deux articles situent plus largement les points d’accroche et de conflits dans le rapport de domesticité. On comprend, en creux, que les intérêts des un·e·s ne sont pas toujours les intérêts des autres, mais que c’est aux travailleuses domestiques de trouver les manières de rendre leurs revendications et leurs droits acceptables aux yeux de celles et ceux qui les subalternisent. Isabelle Puech souligne d’ailleurs à juste titre qu’en s’emparant de la question des domestiques, les bourgeoises ont milité pour la reconnaissance de leur propre rôle de patronnes. Passer par les formes institutionnelles du droit oblige à se conformer à des règles et des codes définis par les élites dominantes, qui ne sont pas toujours aussi favorables aux autres qu’à elles-mêmes (Lascoumes & Nagels, 2018 [2014]). Il ne faudrait pas que l’asymétrie de position et de pouvoir qui structure le rapport de domesticité se retourne contre elles. Dominique Memmi montre à quel point les patron·ne·s craignent le renversement de la domination. L’étude de manuels de savoir-vivre à destination de la bourgeoisie du xxe siècle laisse transparaître la peur d’être dépossédé·e·s de leurs privilèges, dépouillé·e·s de leurs biens et violenté·e·s physiquement. Elle montre le décalage qui existe entre cette inquiétude patronale et le peu de ressources dont disposent les domestiques pour risquer la rébellion. D’une autre façon que par les conventions collectives, les manuels de savoir-vivre donnent des clefs aux patron·ne·s pour tenter de symétriser leurs relations avec les domestiques et, par-là, apaiser et euphémiser la violence de leur domination. En entrant dans les « cuisines » de la domination, l’article de Dominique Memmi révèle que cette dernière existe par le rapport profondément ambivalent qu’y entretiennent les dominant·e·s : c’est justement par peur qu’elle s’éteigne qu’elles et ils travaillent à la maintenir. La domesticité, parce qu’elle est un « berceau des dominations » au même titre que les relations de parenté qui se déploient dans l’intimité des foyers (Dussy, 2013), donne à voir les mécanismes profonds qui conditionnent les inégalités sociales.
13 Quelles sont les autres issues possibles face aux armes des dominant·e·s que sont les manuels, les textes de lois, les syndicats ? Pour dépasser les limites de la voie syndicale, les travailleuses domestiques disposent de leur corps. Sujet des sévices et des abus des patron·ne·s, objet de recrutement sur le marché du travail domestique (Delpierre, 2021), outil de travail, le corps des travailleuses domestiques est aussi une arme de résistance. Ce dossier dessine de nouveaux portraits des corps des dominé·e·s, qui ne sont ni totalement soumis, ni totalement affranchis de l’oppression. Et si le paradoxe de la domination résidait au cœur même des corps ? De leur oppression émanent les tentatives de leur libération et les formes les plus fines et astucieuses du pouvoir. Sur son terrain de recherche auprès de travailleuses domestiques philippines migrantes, Julien Debonneville a été confronté à des récits d’enfermement, de rétention de passeports, de violences physiques et verbales… autant de pratiques patronales qui visent à verrouiller le sens de la domination. Face à cela, les travailleuses domestiques font circuler dans leurs réseaux des « trucs et astuces » qui visent à éviter ou à limiter l’exploitation. Elles bravent des interdits en lisant la Bible là où ce n’est pas autorisé, négocient des espaces de travail, expriment tout haut leur mécontentement en tagalog devant les employeur·euse·s. Julien Debonneville montre comment ces femmes puisent leur résistance dans les manières d’incorporer la soumission. Sourire ne se réduit pas à faire plaisir aux patron·ne·s et à faire preuve de docilité, c’est en outre un moyen de les mettre à distance et de protéger leur vie privée. Sourire, c’est donc à la fois se plier à l’ethos servile que veulent voir les dominant·e·s et poser des limites à leur intrusion. Les patronnes, en particulier, veulent que leurs domestiques sourient car elles jouent là leur compétence de femmes bourgeoises accueillantes qui traitent « bien » leurs domestiques. Margot Beal le comprend en dépouillant les archives judiciaires françaises du xxe siècle et les journaux intimes des bourgeoises françaises de cette époque : elles ne supportent pas la mauvaise humeur de leurs domestiques qui entachent leur réputation. Les domestiques issues de l’immigration sont particulièrement les cibles du stéréotype d’une mauvaise humeur soi-disant innée, et cela pose problème. Margot Beal montre combien le manque d’entrain des corps et des visages des dominé·e·s dérangent les dominant·e·s. Les affects négatifs contrarient le silence de la domination qu’ils et elles s’attellent pourtant à maintenir : dominé·e·s mais heureu·x ses, voilà ce que doivent être en apparence les domestiques. Ils et elles tendent sinon un miroir insoutenable aux patron·ne·s à une époque bien aboutie du « contrôle des affects » et du refoulement de la violence (Elias, 1991 [1939]). Être de mauvaise humeur, c’est donc dire, pour les domestiques, que la domination ne va pas.
14 Contester par son corps et au travers des interactions avec les patron·ne·s ne s’oppose pas aux voies de résistances institutionnelles. Souvent, les deux sont liés. Dalia Zein montre que les associations et les organisations non gouvernementales (ONG) peuvent être porteuses de mouvements sociaux qui rendent visibles les corps des travailleuses domestiques dans des contextes où ils sont particulièrement mis sous cloche. En enquêtant à Beyrouth de sa position d’ancienne militante du collectif féministe Nasawiya, elle décrit plusieurs modes d’action qui explicitent l’injustice ressentie par des femmes que la société libanaise cache. Le système de la kafala, qui oblige les travailleuses immigrées à être parrainées, les prive de leur circulation autonome dans l’espace public et restreint leur mobilité dans les maisons. Militantes et travailleuses domestiques dénoncent cette privation de liberté en filmant celles qui se voient refuser d’accéder aux plages, ou faisant « simplement » acte de présence dans l’espace public. Adoptée par plusieurs mouvements féministes au cours de l’histoire et à travers le monde, cette forme de « spectacularisation de la lutte » (Bard, 2014) est un cri contre l’oubli et pour le droit d’exister quand le corps devient le réceptacle de dominations entrecroisées (de classe, de race, de genre, d’âge, etc.). En dialogue avec l’article de Dalia Zein, celui de Marion Tertre montre néanmoins que ce mode d’action n’est possible que via les ONG. Son enquête témoigne de la difficulté que rencontrent les travailleuses domestiques pour négocier directement leurs droits face aux autorités libanaises. Plus que d’intermédiaires des négociations, les ONG servent davantage de lieux qui recueillent, pensent et donnent à voir la résistance, face à un État à la fois aveugle et ignorant. Ces lieux où se dit la domination et s’épanouit la résistance faute de mieux sont étudiés de bout en bout par Marion Tertre. Isolées mais non atomisées, les travailleuses domestiques s’échangent leurs numéros de téléphone, se retrouvent discrètement « dehors », c’est-à-dire ailleurs qu’au domicile des employeur·euse·s où elles sont assignées, ainsi que dans les seuls lieux qui leur sont autorisés, comme les églises. Plutôt que de ne rien faire face aux interdits ou de les braver sous peine de risquer gros, les travailleuses domestiques composent avec ce qu'elles se voient imposer. Marion Tertre analyse comment elles emploient les normes corporelles, spatiales, patriarcales et politiques à l’insu de leurs patron·ne·s, à l’appui d’un réseau qui agit comme une force collective discrète dont la dissémination garantit l’efficacité. L’éparpillement des potentialités militantes par les élites dominantes et dirigeantes ne parvient donc pas totalement à étouffer la résistance.
Quels enjeux actuels des résistances ?
15 Tout en déployant la diversité avec laquelle les travailleuses domestiques résistent, l’ensemble des articles se retrouvent autour d’une même question : pourquoi et pour obtenir quoi ces femmes contestent, luttent, contournent-elles la domination, y font-elles face ? Et, de l’autre côté, pourquoi et pour obtenir quoi les patron·ne·s résistent-ils/elles avec ou contre elles ? Les articles étudient finement les motifs symboliques des deux facettes de la résistance, laborieuse et patronale. Les domestiques veulent que leurs souffrances et leur sentiment d’injustice soient reconnus des patron·ne·s. Elles veulent que la société tout entière voie qu’elles existent, qu’elles sont humaines et citoyennes. Les patronnes, elles, résistent pour sécuriser leur rôle social de femme, pour s’assurer de leurs privilèges, pour se distinguer au sein et au-delà de leur entre-soi. Elles résistent à la fois par solidarité ou compassion de genre avec les travailleuses domestiques, et pour se distancier au maximum d’elles. Il y a bien, derrière les résistances, ce double mouvement d’ébranlement et de remise en cause de l’ordre social, auquel s’ajoutent des sentiments contraires d’amour et de haine, d’admiration et de dégoût, exacerbés par des va-et-vient entre proximité et distance spatiales et physiques.
16 La dimension symbolique et l’imprégnation émotionnelle de relations de travail qui ressemblent en de nombreux points à des relations de parenté sont ce qui rend les moyens et les buts des résistances difficiles et ambigus, toujours insuffisants ou jamais convaincants. Les féministes matérialistes et les théoriciennes du care (soin) le pointent depuis déjà plusieurs décennies (Tronto, 1993 ; Dorlin, 2009). La domesticité peut-elle être régulée par les lois au même titre que les autres secteurs professionnels ? Les parties prenantes peuvent-elles militer efficacement au sein des institutions classiques que sont les ONG et les syndicats ? Réguler et réglementer la domesticité au même titre que les autres métiers et que les autres marchés professionnels et économiques sont la voie largement investie par les instances nationales et internationales (Carbonnier & Morel, 2018 ; Blackett, 2019). Il s’agit de la réponse revendiquée par les mouvements de travailleuses domestiques et les patronnes engagées. Cela étant, qu’en est-il maintenant de l’inclusion de la cause des travailleuses domestiques dans le droit écrit et formel, et de la réception concrète qu’en font, dans leur vie quotidienne, les travailleuses domestiques et leurs patronnes ? Décrire et lister les réformes adoptées par l’OIT et les États ne suffit pas à proclamer une réelle avancée des causes revendiquées par les travailleuses domestiques. Si cela grave incontestablement des droits, encore faut-il qu’ils soient appliqués, vérifiés et bénéfiques pour les deux parties. Or, en entrant dans la domesticité à l’appui d’enquêtes de terrain orientées sur les résistances, les articles de ce dossier montrent que ces trois aspects sont loin d’être systématiques. Mais ils interrogent aussi sur la possibilité et la désirabilité de leur systématisation. L’absence d’inspection du travail au domicile, le travail au noir, le parrainage, les compensations en nature… sont autant de pentes glissantes vers l’exploitation que des remparts contre la misère de certaines travailleuses domestiques qui se débrouillent mieux sans lois lorsque celles-ci ne sont pas tout à fait à leur avantage. Alors, comment mettre de l’ordre dans les relations de domesticité et les conditions de vie et de travail de dizaines de millions de femmes sans que cet ordre ne serve davantage les dominant·e·s ?
17 Les résistances donnent à penser la justice et l’équité. En se centrant sur les domesticités, ce dossier invite aussi à se décentrer d’elles pour penser le lieu et les liens dans lesquels elles s’insèrent, autrement dit la maison, la famille, la maisonnée (Drouilleau-Gay, 2019). Car être de mauvaise humeur, sourire, contester, revendiquer, lutter seule et ensemble, obtenir des droits, écrire des lois, en contrôler l’application, ne concernent pas uniquement l’organisation de relations de travail. Ces pratiques ont trait aussi à l’organisation de la sphère privée et intime, aux jeux de pouvoir qui la structurent, et à la manière dont les individus et les gouvernements s’en emparent.
Références bibliographiques
- Acciari Louisa, 2020. « “Le travail domestique est aussi une profession !” La lutte des travailleuses domestiques au Brésil pour l’égalité des droits », Revue internationale des études du développement, 242 (2), p. 119-141. [En ligne]. URL : https://doi.org/10.3917/ried.242.0119
- Alsheltawy Ranime, 2018. « Le mouvement des travailleuses domestiques en Égypte : entre ONG locales et ressources globales », Actes de la recherche en sciences sociales, 223 (3), p. 44-57. [En ligne]. URL : https://doi.org/10.3917/arss.223.0044
- Avril Christelle, 2009. « Une mobilisation collective dans l'aide à domicile à la lumière des pratiques et des relations de travail », Politix, 86 (2), p. 97-118. [En ligne]. URL : https://doi.org/10.3917/pox.086.0097
- Avril Christelle & Cartier Marie, 2019. « Care, genre et migration. Pour une sociologie contextualisée des travailleuses domestiques dans la mondialisation », Genèses, 114 (1), p. 134-152. [En ligne]. URL : https://doi.org/10.3917/gen.114.0134
- Bard Christine, 2014. « “Mon corps est une arme”, des suffragettes aux Femen », Les Temps Modernes, 678 (2), p. 213-240. [En ligne]. URL : https://doi.org/10.3917/ltm.678.0213
- Blackett Adelle, 2019. Everyday Transgressions. Domestic Workers’ Transnational Challenge to International Labor Law, Ithaca (New York), Cornell University Press.
- Borgeaud-Garciandía Natacha & Lautier Bruno, 2011. « La personnalisation de la relation de domination au travail : les ouvrières des maquilas et les employées domestiques en Amérique latine », Actuel Marx, 49 (1), p. 104-120. [En ligne]. URL : https://doi.org/10.3917/amx.049.0104
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Date de mise en ligne : 27/06/2022
https://doi.org/10.3917/lhs.214.0013