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Article de revue

L’intelligence artificielle peut-elle être une innovation responsable ?

Pages 103 à 147

Citer cet article


  • Vuarin, L.,
  • Gomes Lopes, P.
  • et Massé, D.
(2023). L’intelligence artificielle peut-elle être une innovation responsable ? Innovations, 72(3), 103-147. https://doi.org/10.3917/inno.pr2.0153.

  • Vuarin, Louis.,
  • et al.
« L’intelligence artificielle peut-elle être une innovation responsable ? ». Innovations, 2023/3 N° 72, 2023. p.103-147. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-innovations-2023-3-page-103?lang=fr.

  • VUARIN, Louis,
  • GOMES LOPES, Pedro
  • et MASSÉ, David,
2023. L’intelligence artificielle peut-elle être une innovation responsable ? Innovations, 2023/3 N° 72, p.103-147. DOI : 10.3917/inno.pr2.0153. URL : https://shs.cairn.info/revue-innovations-2023-3-page-103?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/inno.pr2.0153


Notes

  • [1]
    Issus de l’étape de clusterisation décrite plus haut.

1 L’intelligence artificielle (IA) représente un défi pour l’innovation responsable (IR) (Brundage, 2016 ; Stahl, Wright, 2018 ; Buhmann, Fieseler, 2021, 2022 ; Stahl, 2022). L’ampleur des transformations sociétales et productives induites (l’impact sur l’emploi, la protection de la vie privée, les biais et la discrimination, la consommation énergétique…) par cette technologie dans un futur proche (Makridakis, 2017 ; Kaplan, Heinlein, 2019) représente un test pour l’innovation responsable, et sa capacité à influencer le développement des technologies émergentes à fort impact. Or, l’IA présente une particularité majeure : elle se caractérise par un développement polycentrique qui constitue une zone d’ombre pour l’innovation responsable (Stahl, 2022). Il résulte de ce développement polycentrique un fourmillement d’initiatives et de concepts visant à renforcer la dimension éthique du développement et du déploiement de cette technologie (Mittelstadt et al., 2016 ; Brundage, 2016). Le défi de l’inscription de l’IA ne réside alors pas tant dans l’absence de concepts théoriques pour guider son développement, mais plutôt dans la multiplication de ces concepts, et dans leur discutable propension à se traduire en actions concrètes réellement transformatrices des écosystèmes d’innovations (Brundage, 2016 ; Stahl, 2022).

2 De nombreux auteurs (Mittelstadt et al., 2016 ; Mittelstadt, 2019 ; Santoni de Sio, Mecacci 2021 ; Merhi, 2022), confortés par des études de terrain (Vakkuri et al., 2022), mettent en effet en garde contre des concepts qui resteraient inopérants en l’absence d’acteurs dédiés à leur mise en œuvre et de dispositifs efficaces associés. Autrement dit, c’est leur caractère performatif qui est remis en question – c’est-à-dire, leur potentiel à fédérer des réseaux d’acteurs et à diffuser des dispositifs d’action qui entrent en synergie au point de changer la réalité pratique des organisations et des marchés (Cabantous, Gond, 2011 ; Aggeri, 2017). Dans cette optique, l’objectif de cet article est d’apporter des éléments de réponse aux interrogations suivantes : Quels sont les principaux concepts qui contribuent à inscrire l’IA dans une démarche d’innovation responsable ? Comment caractériser la performativité de ces concepts ?

3 L’article présente tout d’abord une cartographie des concepts clés qui ont été identifiés à partir d’une analyse bibliométrique de la littérature portant sur la relation entre l’IA et l’innovation responsable. Cette analyse se base sur un corpus de 207 articles, et a utilisé une méthode de clusterisation pour identifier les co-occurrences thématiques. Pour chaque concept identifié, l’article présente son fondement théorique, les dispositifs qui lui sont associés, ainsi que les réseaux d’acteurs qui le promeuvent. L’article évalue ensuite le potentiel performatif (Cabantous, Gond, 2011) de ces concepts, en analysant l’alignement entre les trois dimensions précédemment mentionnées.

4 Cette recherche met en évidence les difficultés d’articulation entre les différents concepts étudiés, notamment en raison de la concurrence entre les acteurs impliqués et les dispositifs d’action préconisés. Les résultats présentent une double contribution. D’une part, nous contribuons à la littérature existante sur les défis de l’adoption de l’IA et de son inscription dans une démarche d’innovation responsable, notamment au regard de la performativité des concepts d’IA éthique (Brundage, 2016 ; Stahl, Wright, 2018 ; Grinbaum, 2018 ; Buhmann, Fieseler, 2021, 2022 ; Stahl, 2022). D’autre part, nous élargissons cette réflexion au-delà de l’IA, en examinant les risques et les opportunités liés à la multiplication de concepts pour intégrer les technologies émergentes au développement multipolaire dans une démarche d’innovation responsable (Brundage, 2016 ; Stahl, 2022).

Revue de littérature

L’innovation responsable face au défi de l’intelligence artificielle

5 Face aux défis croissants suscités par des technologies émergentes, le concept d’innovation responsable (IR) – qui désigne une démarche visant à mieux articuler processus d’innovation et responsabilités sociales et sociétales – gagne en importance depuis une décennie (Ribeiro et al., 2017). Alors que sa définition précise est sujette à débat (Ribeiro et al., 2017 ; Stahl, Wright, 2018 ; Debref et al., 2019), l’innovation responsable traduit consensuellement deux nécessités : gouvernance et anticipation. Von Schomberg (2013) souligne ainsi l’importance d’inscrire l’innovation dans un processus transparent et interactif par lequel les acteurs sociétaux et les innovateurs deviennent mutuellement réactifs les uns envers les autres en vue de l’acceptabilité (éthique), de la durabilité et de la désirabilité sociétale du processus d’innovation et de ses produits commercialisables, afin de permettre une bonne intégration des avancées scientifiques et technologiques dans notre société. Dans cette veine, l’Union européenne décrit ainsi l’innovation responsable comme « la transition vers une nouvelle situation – et une amplification des possibilités – pour répondre aux obligations et honorer plus de devoirs envers les autres êtres humains, l’environnement, la planète et les générations futures qu’auparavant » (Kormelink, 2019, p. 11). Pour cela, certains auteurs insistent sur l’importance de s’inscrire dans une démarche anticipatrice, à l’instar de Stilgoe et al. (2013, p. 1570) qui définit l’innovation responsable comme le fait de « prendre soin de l’avenir par une gestion collective de la science et de l’innovation dans le présent ». Cette approche de l’innovation responsable élargit la discussion sur la gouvernance pour englober les questions d’incertitude (sous ses multiples formes), les objectifs, les motivations, les trajectoires et directions de l’innovation ainsi que la dimension collective de la responsabilité de l’innovation. Le cadre proposé pour soulever, discuter et répondre à ces questions se structure alors autour de quatre dimensions : anticipation, réflexivité, inclusion, réactivité (Stilgoe et al., 2013 ; Ribeiro et al., 2017).

6 Dans cette perspective, l’IA représente un défi pour le concept d’innovation responsable. D’une part, l’innovation responsable doit être capable d’influencer positivement le développement de l’IA (Brundage., 2016 ; Stahl, Wright, 2018 ; Buhmann, Fieseler, 2021, 2022). D’autre part, certains auteurs soulignent aussi la nécessité de faire évoluer certaines conceptualisations de l’innovation responsable pour adapter le concept aux spécificités de technologies comme l’IA (Grinbaum, 2018 ; Buhmann, Fieseler, 2021, 2022 ; Stahl, 2022).

7 Ainsi, l’intelligence artificielle, définie comme « la capacité d’un système à interpréter correctement des données externes, à apprendre à partir de ces données et à utiliser ces apprentissages pour atteindre des objectifs et réaliser des tâches spécifiques grâce à une adaptation souple » (Kaplan, Haenlein, 2019, p. 17), est une technologie (ou un ensemble de technologies liées) dont le potentiel de disruption est anticipé comme massif pour presque l’intégralité des strates socio-productives de notre société (Brynjolfsson, Mitchell, 2017 ; Makridakis, 2017 ; Kaplan, Haenlein, 2019). Au même titre que d’autres technologies émergentes avant elle (Te Kulve, Rip, 2011), l’ampleur des transformations induites par l’IA constitue une épreuve ayant valeur de test pour le concept d’innovation responsable et sa capacité à générer une démarche méliorative permettant d’orienter en amont les technologies émergentes au service du collectif (Brundage, 2016 ; Buhmann, Fieseler, 2021).

8 Or l’IA se caractérise par plusieurs spécificités qui questionnent la littérature en innovation responsable. L’une d’entre elles est liée à son développement polycentrique, impliquant des frontières technologiques, industrielles et géographiques complexes et mouvantes, qui oblige à repenser le concept d’écosystèmes (au pluriel) d’innovation responsables (Stahl, 2022, p. 31) : « les écosystèmes d’IA peuvent être divisés par géographie (par exemple, européens, américains, chinois), ils peuvent être distingués par technologie (par exemple, apprentissage automatique, traitement du langage naturel, logique floue) ou par domaine d’application (par exemple, transport, santé, divertissement) ».

9 Ce polycentrisme est d’ailleurs notamment l’une des raisons pour lesquelles les concepts éthiques sont aussi nombreux en IA. En réponse aux défis posés par l’intelligence artificielle, la littérature académique, souvent en lien avec le monde industriel, a en effet vu émerger un bourgeonnement de concepts, tels que Trustworthy AI, Sustainable AI, AI for Social Good, ou encore Fair AI, pour n’en citer que quelques-uns (Mittelstadt et al., 2016 ; Floridi et al., 2018 ; Wamba et al., 2021). Cette multiplication des concepts traduit la multiplicité des problématiques que soulève cette technologie, mais aussi la diversité des acteurs qu’elle bouscule, de leurs valeurs et des moyens qu’ils envisagent pour y remédier (Mittelstadt et al., 2016 ; Floridi et al., 2018 ; Adadi, Berrada, 2018 ; Stahl, 2021). Le risque de voir ces concepts rester de pures abstractions, des vœux pieux sans impacts réels sur le développement de cette technologie, préoccupe tout particulièrement le monde académique (Mittelstadt et al., 2016 ; Edward, Veale, 2017 ; Mittelstadt, 2019 ; Martin, 2019 ; Owens, Walker, 2020 ; Santoni de Sio, Mecacci 2021 ; Merhi, 2022).

10 La multiplicité des concepts reflète à la fois la diversité des cas de figure et des parties prenantes de l’IA, mais peut aussi révéler une absence d’impact réel (Mittelstadt et al., 2016 ; Brundage, 2016 ; Mittelstadt, 2019). Contrairement à la médecine, qui a réussi à concrétiser une bonne part de ses principes éthiques sur le terrain, dans le domaine de l’IA la traduction de ces concepts en actions concrètes reste incertaine : « Le développement de l’IA ne dispose pas de méthodes empiriquement prouvées comparables pour traduire les principes en pratique dans des contextes de développement réels. Il s’agit d’un défi méthodologique aux multiples facettes », souligne Mittelstadt (2019, p. 507). Certains auteurs mettent ainsi en garde contre le risque que l’IA ne parvienne pas à intégrer l’innovation responsable en multipliant des concepts qui n’ont pas d’impact sur la réalité des acteurs développant et commercialisant des IA (Brundage, 2016).

De la théorie à la pratique : les concepts d’IA responsable face au défi de leur performativité

11 La multiplication de concepts reliés à l’éthique dans le domaine de l’IA offre une occasion favorable pour la promotion de l’innovation responsable, bien que cela représente également un défi théorique. Le problème de l’inscription de l’IA dans une démarche d’innovation responsable ne réside alors pas dans l’absence de concepts éthiques pour la guider, mais plutôt dans la capacité à opérationnaliser ces concepts et à les articuler de manière cohérente au sein des écosystèmes d’innovation responsables (Brundage, 2016 ; Buhmann, Fieseler, 2021).

12 Dans cette perspective, l’utilisation de la théorie de la performativité dans le domaine des sciences de gestion constitue une approche analytique pertinente pour étudier la traduction d’une théorie en pratique (Cabantous, Gond, 2011 ; Marti, Gond, 2018). Cette approche met en évidence la création de réseaux d’acteurs ainsi que l’utilisation d’outils techniques qui permettent d’opérationnaliser la théorie et d’influer sur les décisions prises au sein des organisations.

13 La performativité d’un concept se produit lorsque s’enclenche une dynamique intra et inter-organisationnelle dans laquelle une théorie, les acteurs qui la soutiennent, ainsi que les dispositifs qu’ils créent, interagissent et se renforcent mutuellement (Cabantous, Gond, 2011). Cette boucle performative est illustrée dans la figure 1 ci-dessous.

Figure 1 – Représentation schématique inspirée de Cabantous et Gond (2011) d’une boucle performative articulant un concept, ses réseaux d’acteurs et ses dispositifs d’action associés

Description de l'image par IA : Trois cercles interconnectés avec des flèches et des descriptions.

Figure 1 – Représentation schématique inspirée de Cabantous et Gond (2011) d’une boucle performative articulant un concept, ses réseaux d’acteurs et ses dispositifs d’action associés

14 Lorsqu’une telle boucle performative s’active, cela implique des relations nouvelles entre la théorie, les acteurs et les dispositifs. Les dispositifs réifient la théorie, et inversement la théorie est crédibilisée par la présence d’outils dans ce sens (processus dit d’engineering) ; les acteurs encouragent l’émergence de dynamiques socio-professionnelles liées à la théorie (conventionalizing) concourant à légitimer à la fois la théorie et les acteurs qui en sont tributaires ; celles-ci participent à réguler, mais aussi structurer la production des dispositifs mettant en œuvre cette théorie et leur commercialisation (processus de commodifying). Lorsque la théorie, les acteurs et les dispositifs s’alignent, émerge alors une boucle performative qui favorise l’opérationnalisation du concept au sein des systèmes socioproductifs qu’il vise à transformer.

15 L’IR propose plusieurs modalités intégratives pour la mise en application des concepts au sein des écosystèmes d’innovation (Ribeiro et al., 2017), notamment Stahl qui propose la conceptualisation d’espaces « constituées par des activités, des acteurs et des normes » (Stahl 2013, p. 709). La théorie performative a alors pour intérêt d’aider à caractériser dans le détail l’articulation entre ces différentes dimensions, et l’effet d’entrainement qui s’enclenche lorsque ces trois dimensions s’alignent au sein d’une boucle performative (Cabantous, Gond, 2011 ; Aggeri, 2017).

16 Or, un tel alignement est loin d’être acquis dans le cas de l’IA. Ainsi, des études de terrain comme celle de Vakkuri et al. (2022) montrent que les développeurs sont sensibilisés à un certain nombre de concepts éthiques, mais qu’aucune des entreprises étudiées ne s’est véritablement outillée pour adresser ces enjeux (Vakkuri et al., 2022). La traduction des nombreux concepts devant contribuer à inscrire l’IA dans une démarche d’innovation responsable en actes concrets nécessite en effet la génération d’un cycle performatif qui combine les concepts, les acteurs qui les portent, et les dispositifs pour les réifier et les diffuser. En l’absence de telles boucles, il y a un risque significatif de voir ces concepts comme « toothless », selon l’expression de Rességuier et Rodriguez (2020), c’est-à-dire sans mordant, sans impact sur la réalité pratique des acteurs de l’IA au quotidien.

17 Face à la multiplication de concepts articulant IA et innovation responsable (Brundage, 2016 ; Buhmann, Fieseler, 2021, 2022 ; Stahl, 2022), un examen minutieux de leur capacité à opérer un impact dans les organisations et les marchés qui portent cette technologie est essentiel. Il est nécessaire, dans cet article, de dresser une liste de ces concepts, d’identifier les problématiques auxquelles ils tentent de répondre, de repérer les acteurs qui les soutiennent et les dispositifs qu’ils proposent de mobiliser à cette fin, et d’évaluer les principaux facteurs pouvant influencer l’émergence de ces boucles performatives de manière positive ou négative.

Méthode

18 Pour identifier les concepts clés et analyser leurs conditions de performativité, nous avons procédé en deux étapes. D’abord, une analyse bibliométrique de la littérature a permis d’identifier les concepts clés articulant IA et innovation responsable. Ensuite, nous avons analysé les conditions de performativité de ces concepts en caractérisant leurs boucles performatives (acteurs, théorie, dispositifs) et en identifiant les obstacles à leur émergence décrits dans la littérature. Les sous-sections suivantes et l’annexe 1 détaillent ces étapes, tandis que la section Résultats résume l’analyse en listant les trois pôles des boucles performatives associées à chaque concept (fondement théorique, dispositifs préconisés, réseaux d’acteurs) et en mentionnant les écueils identifiés.

Figure 2 – Synthèse de la méthodologie utilisée

Description de l'image par IA : Figure avec texte structuré en sections, titres et sous-titres, incluant des mots-clés et méthodes de recherche.

Figure 2 – Synthèse de la méthodologie utilisée

Constitution du corpus, clusterisation et identification des concepts clés alliant IA et innovation responsable

19 Un corpus de 207 articles portant sur l’IA et l’innovation responsable a été collecté sur la base de données Scopus. Les mots clés constitutifs de ce corpus (critères : inclus dans les keywords, l’abstract et/ou le titre) sont : innovation responsable et intelligence artificielle.

20 Ce corpus a été analysé à l’aide de la méthode des co-occurrences thématiques du logiciel Vosviewer (Van Eck, Waltman, 2010 ; Wong, 2018 ; Dabić et al., 2021). La figure 3 en annexe résume les principaux nœuds et clusters thématiques qui en ressortent. L’analyse de ces clusters met en évidence trois sous-groupes. Le premier sous-groupe traite des prérequis éthiques lors du processus de conception, incluant les enjeux de régulation et de gouvernance. Le deuxième sous-groupe se concentre sur les changements induits par l’IA dans les systèmes productifs, en particulier sur le plan industriel, et la question de la soutenabilité de ces transformations. Enfin, le troisième sous-groupe examine les conséquences de l’IA et la capacité de l’innovation responsable à influencer son développement dans le but de servir le bien commun. Dans ces trois sous-groupes, nous identifions les concepts clés qui articulent l’IA et l’innovation responsable. Il s’agit, pour le premier sous-groupe portant sur l’éthique pendant le processus de conception, des concepts d’IA digne de confiance (Trustworthy AI), d’IA transparente (Tranparency AI), et d’IA explicable (Explainable AI). Au sein du second sous-groupe portant sur la soutenabilité des processus productifs, deux concepts ont été identifiés : l’IA au service du développement durable (AI for sustainability), c’est-à-dire l’utilisation d’IA pour améliorer la durabilité de processus productifs ; et l’IA durable (Sustainable AI ou Green AI), c’est-à-dire la capacité à rendre l’IA moins consommatrice de ressources et d’énergie dans son fonctionnement. Enfin, le troisième sous-groupe questionnant la gestion des outputs de l’IA, et notamment le partage de la valeur, est porté en particulier par deux concepts clés : l’IA juste (Fair AI), et l’IA pour le bien commun (AI for Social Good).

21 Après avoir identifié les concepts clés grâce à la clusterisation, nous avons enrichi le corpus avec des travaux portant sur ces concepts. Cela inclut des articles provenant de conférences majeures en informatique qui ne sont pas répertoriées dans Scopus, ainsi que des articles en français qui n’étaient pas inclus dans notre corpus initial. Cette démarche d’enrichissement permet d’obtenir une revue de littérature plus complète pour chaque concept, ce qui facilite une analyse systématique des conditions de performativité.

Analyse des conditions de performativité par concept

22 La perspective performative invite à caractériser la capacité des concepts à devenir opérationnels. Pour cela, il s’agit d’identifier le fondement théorique de ces concepts, les acteurs qui les prônent, et les dispositifs qui appuient le concept (Cabantous, Gond, 2011) :

  • La théorie : chaque concept propose une lecture particulière du problème. Les concepts résument ainsi souvent la difficile articulation entre IA et innovation responsable et mettent en avant un ou deux obstacles clés à résoudre. Nous cherchons ainsi à identifier : à quoi ce concept prétend-il répondre ? Quels sont ses principaux objectifs ?
  • Les acteurs : nous identifions les réseaux d’acteurs qui portent ce concept. Pour cela, nous cherchons à répondre à la question : qui, suivant cette littérature, est supposé porter ce concept ? Qui est présenté comme un agent pouvant remédier au problème posé ?
  • Les dispositifs : les concepts listés s’appuient sur un ensemble de moyens codifiés pour parvenir à répondre au problème qu’ils mettent en lumière. Ces dispositifs sont le plus souvent portés par les acteurs identifiés supra. Au sein de la littérature, pour chaque concept, nous cherchons donc à caractériser : comment le concept prétend inscrire l’IA dans une démarche d’innovation responsable ?

24 Nous examinons ensuite l’alignement entre ces trois dimensions, ce qui favorise l’émergence de boucles performatives (Cabantous, Gond, 2011 ; Aggeri, 2017). Ces boucles sont essentielles pour concrétiser les concepts dans les marchés et les organisations qu’ils cherchent à transformer (MacKenzie, Millo, 2003 ; MacKenzie et al., 2006 ; Cabantous, Gond, 2011). Nous répertorions les principaux obstacles identifiés dans la littérature qui peuvent entraver ces alignements entre acteurs, théories et dispositifs recommandés, en précisant s’ils concernent principalement le processus de commodification (articulation entre acteurs et dispositifs), la conventionnalisation (articulation entre théorie et réseaux d’acteurs), ou d’incorporation technique (articulation entre théorie et dispositifs).

Résultats

25 Dans cette partie, nous répertorions les principaux concepts de la littérature sur l’IA responsable en les regroupant en trois pôles [1] : 1. les concepts liés au processus de conception, 2. les concepts axés sur la dimension écologique, et 3. les concepts concernant les usages et le partage de la valeur ajoutée de l’IA. Bien qu’il y ait des recoupements, ces catégories présentent des thématiques distinctes en termes d’objectifs, de réseaux d’acteurs et de moyens préconisés (Mittelstadt et al., 2016 ; Wachter et al., 2017). Pour chaque concept, nous identifions les parties prenantes, les problématiques de l’innovation responsable auxquelles ils sont censés répondre, et les dispositifs d’action recommandés pour les mettre en œuvre. Ensuite, nous répertorions les principaux risques liés à l’émergence d’une boucle performative entre ces trois dimensions.

26 Le tableau ci-après résume ces résultats détaillés dans les sections suivantes.

Tableau 1 – Synthèse des principaux concepts de la littérature sur l’IA responsable

Promoteurs principauxProblématiques adresséesDispositifs promus
IA et processus de conceptionIA digne de confiance (Trustworthy AI)Ethiciens, observatoires et comités éthiques (inter- et intra-organisationnels)Répondre aux problèmes d’acceptabilité de l’IA, au niveau sociétal (peur de la machine autonome), organisationnel (attribution des responsabilités) et professionnel (acceptabilité au sein de collectifs professionnels aux normes éthiques élevés notamment)Travail sur la gouvernance inter- et intra-organisationnel, souvent encadré par la création ou le renforcement de comités éthiques
Groupes d’experts réunis à l’initiative des législateurs et des régulateursÉlaboration de charte de principes cadrant la conception des outils, et promotion de cette charte auprès des utilisateurs finaux
Lobbying auprès des régulateurs
IA transparente (Tranparency AI)Milieux associatifs, ONG et certains mouvements politiques souvent déjà investis sur les questions de discrimination ou liées aux données personnelles, sensibilisant à ces problématiques dans le cadre de l’IA les législateurs, les régulateurs, et certains comités éthiquesDiscrimination envers certains groupes, souvent mais pas exclusivement minoritaires, en particulier sur des critères de genre, socio-ethniques, géographiques, d’opinion politique et d’orientations sexuellesRenforcement des normes juridiques et des dispositifs de contrôle pour évaluer les biais, et ester en justice
Organismes d’auditÉlaboration de méthodologie de contrôle pour organiser l’audit des outils d’IA et mettre en exergue des biais éventuels
IA explicable (Explainable AI)Acteurs académiques et acteurs de l’industrie du développement des IA avec un tropisme techniqueRépondre aux difficultés de compréhension (et donc de sécurité) et d’attribution des responsabilités liés à l’opacité de certains algorithmes alimentant aujourd’hui le boom de l’IAÉlaboration d’outils technique et d’interfaces associées permettant aux concepteurs et aux utilisateurs de mieux comprendre la machine (XAI)
Éthiciens issus de domaines professionnels spécifiques comme la médecineStandardisation de ces dispositifs et rédaction des normes afférentes
Organismes de certification et de standardisation
IA et soutenabilité des processus productifsIA au service du développement durable (AI for Sustainability)Acteurs académiques et associations professionnelles lançant un appel aux chercheurs en IAL’IA est vue comme une opportunité pour répondre aux objectifs de développement durable, notamment pour réduire l’empreinte carbone et améliorer l’efficience de certaines activitésChercheurs : production de cas d’usage, de schémas et données statistiques permettant de démontrer le potentiel de durabilité de l’IA. Production d’éléments rhétoriques appuyant les projets de R&D
Acteurs économiques, particulièrement de secteurs polluants comme l’énergie, les transports, l’industrie, le BTP ; et les cabinets de conseils associés à ces practicesDes chercheurs font la promotion des usages vertueux de l’IA pour éclairer les milieux politiques. Les acteurs économiques voient l’utilisation de l’IA pour le développement durable comme une source de croissance économique et de conformité aux exigences écologiques, et les États comme un levier important de la « transformation verte et durable » dans une logique de croissance économiqueEntreprises privées : cas d’usages, complétés par des estimations économiques et comptables
Organismes nationaux et supranationaux issus de gouvernements, de l’UE, de l’ONU ou de l’OCDE, attachés aux problématiques de développement économique et de développement durableÉtats : hybridation entre discours politique et économique visant à une allocation des financements publiques et la création de dispositifs financiers et fiscaux en faveur de projets faisant levier sur l’IA pour le développement durable
IA durable (Sustainable AI)Acteurs académiques et associations professionnelles actifs dans le développement durable, l’économie circulaire, et les technologies « vertes »L’idée centrale est que le développement et l’utilisation de l’IA doivent prendre en compte ses impacts écologiques sur l’ensemble de son cycle de vie « de manière à assurer une soutenabilité écologique forte de la planète ». L’objectif est de développer des outils d’IA plus frugaux que les systèmes qu’ils remplacent, et d’en rendre compte aux parties intéresséesLes dispositifs d’action se répartissent entre contraintes légales, édictions de principes à visée pratique sur le terrain, et des outils permettant de comptabiliser et rendre compte de l’impact économique, énergétique et environnemental de l’IA à différentes étapes de son cycle de vie
IA et partage de la valeurIA juste (Fair AI)Laboratoires de recherche interdisciplinaires, attachés à des conférences (FATE notamment) et/ou opérant au sein de départements de R&D de grands acteurs technologiques (Microsoft, IBM, etc.)Considérer les problèmes éthiques engendrés par l’IA, notamment les discriminations, avec une perspective plus systémique, prenant en compte les effets directs mais aussi indirects des algorithmes et leur inscription dans le temps dans le tissu sociétal et organisationnelPromotion de la multidisciplinarité des approches
IA pour le bien commun (AI for social good)Acteurs économiques, associations professionnelles et syndicats (notamment patronaux)Montrer que derrière les risques liés à l’IA, il y a aussi de formidables opportunités offertes par cette technologie pour la société, dans lesquels il faut investir rapidementPromotion des initiatives vertueuses
Agences nationales et internationales investies dans le développement économiqueOrienter l’attention et les efforts humains et financiers vers les initiatives contribuant au bien commun et non seulement à des intérêts privés : infrastructure, éducation, etc.Soutien à des mesures d’investissement financier et développement de mécanismes de financement ad hoc
Orientation des financements vers des secteurs contribuant au collectif (éducation, infrastructure)

Tableau 1 – Synthèse des principaux concepts de la littérature sur l’IA responsable

IA responsable et processus de conception

IA digne de confiance (Trustworthy AI)

27 Réseaux d’acteurs. L’IA digne de confiance, ou Trustworthy AI, est portée par des acteurs liés à des observatoires et comités éthiques, qu’ils soient indépendants ou affiliés à des organisations ou lobbys (Jobin et al., 2019 ; Tiell, 2019 ; Hagendorff, 2020 ; Tang, 2020 ; Prunkl et al., 2021). Certains de ces organismes sont créés par les législateurs, tels que le Groupe d’experts de haut niveau sur l’IA (IA HLEG) nommé par la Commission européenne. Initialement ancré en Europe (Floridi, 2019 ; Cohen et al., 2020), le concept de l’IA digne de confiance est progressivement adopté aux États-Unis par le White House Office for Science and Technology (OSTP) et en Chine par les Beijing AI Principles (BAAI), ainsi qu’au niveau international par des instances comme l’OCDE (Rieder et al., 2021).

28 Fondements théoriques et problématisation des enjeux. L’objectif de l’IA digne de confiance est double. (1) Le concept prend souvent en compte les préoccupations liées à l’acceptabilité de cette technologie (McClure, 2018), influencées par des œuvres fictionnelles emblématiques (Metropolis, Cycle des Robots, Matrix…) qui ont renforcé la méfiance de la société envers le risque de perte de contrôle face aux machines autonomes (Wosk, 2010). L’enjeu est donc de trouver des conditions qui réduiraient les réticences de la société envers le développement de cette technologie. (2) L’objectif corollaire est d’obtenir une meilleure compréhension des attentes de la population en termes de régulation. Le législateur, confronté à une opinion publique changeante et à une technologie émergente encore en évolution, doit jongler entre le renforcement des obligations légales concernant la conception et la commercialisation de l’IA, et le maintien d’un cadre juridique attractif pour les organisations développant des IA (Weaver, 2018 ; Veale, Borgesius, 2021 ; Floridi, 2021). Les comités éthiques jouent un rôle crucial en délimitant les grands principes susceptibles d’influencer les législateurs, les régulateurs et les instances étatiques dans l’élaboration de lois, ainsi que les politiques d’investissement (Veale, Borgesius, 2021 ; Floridi, 2021). À la demande de la Commission européenne, l’IA HLEG a ainsi produit deux documents importants intitulés « Lignes directrices éthiques pour une IA digne de confiance » et « Recommandations en matière de politiques et d’investissements pour une IA digne de confiance ».

29 Dispositifs préconisés.En termes de dispositifs, les partisans de l’IA digne de confiance mettent l’accent sur la gouvernance et l’établissement de grands principes. Des comités éthiques jouent généralement un rôle central dans cette démarche.

30 La gouvernance peut être mise en place au sein d’une organisation. Par exemple, Microsoft a créé un comité appelé « AETHER » (AI, Ethics, and Effects in Engineering and Research) ainsi qu’un département dédié à l’IA responsable (Office of Responsible AI). De même, Google a rendu publique l’initiative de son comité éthique, l’Advanced Technology Review Council, lorsque celui-ci s’est opposé à l’élargissement des palettes d’émotions identifiées par les IA de reconnaissance faciale en cours de recherche et développement. Le Conseil avait souligné que l’expression de la gêne ou du consentement était culturellement située, ce qui posait un risque de biais significatif. Dans la même optique, un comité éthique a été créé en 2019 à l’initiative de la ministre française des Armées Florence Parly, notamment pour aborder les problématiques liées à l’IA (Parly, 2019). Ce comité a conditionné l’utilisation et le développement de systèmes d’armes autonomes à un contrôle humain, en suivant le principe du « Human in the Loop » (Zanzotto, 2019 ; Grønsund, Aanestad, 2020). Ce principe est également promu par d’autres groupes de réflexion éthique qui soutiennent le concept d’IA digne de confiance, que ce soit dans d’autres armées, comme aux États-Unis (Gunning, 2017), ou dans le domaine médical (Holzinger et al., 2022).

31 Les promoteurs de l’IA digne de confiance visent à étendre ce principe à toute une industrie. Les comités éthiques et les chartes qu’ils établissent agissent en tant que méta-organisations. Florence Parly, ministre des armées, souligne la nécessité d’une IA digne de confiance non seulement au sein de l’armée, mais également au sein de l’écosystème militaro-industriel : « À ma demande, la DGA élabore actuellement un guide de développement maîtrisé des systèmes d’IA. Nous le partagerons et le consoliderons avec nos industriels, les laboratoires et toute la communauté des systèmes critiques, afin que nos armées puissent utiliser ces systèmes en confiance et en toute responsabilité », insiste la Ministre (Parly, 2019).

32 Une critique adressée à de telles initiatives est le risque d’« ethics washing » et même d’« ethics shopping », où les comités éthiques méta-organisationnels imposeraient des contraintes peu problématiques pour les milieux professionnels concernés, utilisant ces efforts minimaux pour dissimuler les véritables enjeux (Wagner, 2018 ; Bietti, 2021).

IA transparente (Transparency in AI)

33 Réseaux d’acteurs. L’IA transparente est soutenue principalement par des associations, des ONG et certains mouvements politiques. Ces groupes, préexistants à la question de l’IA, prônent généralement la transparence dans d’autres domaines (lutte contre les discriminations, etc.) (Jobin et al., 2019 ; Larsson, Heintz, 2020 ; Robinson, 2020). Le concept est également relayé de manière secondaire par deux autres groupes d’acteurs : les législateurs et les comités éthiques. Cependant, ceux-ci le considèrent davantage comme un modus operandi de leur propre programme plutôt que comme une finalité en soi (Jobin et al., 2019 ; Larsson, Heintz, 2020 ; Robinson, 2020 ; Mora-Cantallops et al., 2021).

34 Fondements théoriques et problématisation des enjeux. Le Big Data et l’IA font craindre l’émergence d’une société « boite noire » (Pasquale, 2015), où les individus seraient tributaires de décisions algorithmiques auxquelles ils ne pourraient ni se soustraire ni s’opposer (von Eschenbach, 2021). L’IA transparente vise alors à faciliter l’accès par toutes les parties prenantes aux algorithmes qui président à certaines décisions les affectant (Larsson, Heintz, 2020 ; Diakopoulos, 2020 ; Robinson, 2020 ; Walmsley, 2021). Cette exigence n’est pas spécifique à l’IA, et fait écho à une demande accrue de transparence au sein des organisations comme entre les organisations et leurs parties prenantes (Birchall, 2011 ; Hansen, Flyverbom, 2015). La transparence permettrait ainsi d’empêcher les arrangements secrets et répréhensibles en les soumettant au contrôle des individus, et d’autre part obliger les organisations à être plus rigoureuse en anticipation de ce potentiel contrôle (Felzmann et al., 2020 ; Molina Rodríguez-Navas et al., 2021).

35 Dans cette optique, les biais algorithmiques sont une préoccupation majeure liée à l’IA contre laquelle la transparence doit lutter. Cela inclut les biais de genre, ethniques, politiques, culturels, religieux, géographiques, socioéconomiques, etc. (Ntoutsi et al., 2020 ; Daneshjou et al., 2021). La transparence permet d’éviter des effets de discrimination trop prononcés et, le cas échéant, de les évaluer et de les dénoncer sur le plan politique ou juridique (Martin, 2019 ; Liu et al., 2022 ; Bagaric et al., 2022). L’importance du concept de Transparency AI se manifeste au sein des acteurs engagés dans les luttes contre les discriminations, ainsi qu’auprès des législateurs et régulateurs (Larsson, Heintz, 2020 ; Diakopoulos, 2020 ; Ntoutsi et al., 2020 ; Robinson, 2020 ; Daneshjou et al., 2021). Les comités éthiques intègrent fréquemment la transparence comme l’un des piliers de leurs recommandations afin de répondre aux exigences de transparence de ces acteurs et de les anticiper. Selon Jobin et al. (2019), la transparence est le critère le plus présent parmi les principes des 89 comités éthiques examinés. Toutefois, contrairement aux ONG, mouvements associatifs et politiques prônant l’IA transparente, ces comités ne considèrent généralement pas la transparence comme une finalité, mais plutôt comme un moyen de faciliter l’IA digne de confiance (Jobin et al., 2019 ; Larsson, Heintz, 2020 ; Mora-Cantallops et al., 2021).

36 Dispositifs préconisés. Les partisans de l’IA transparente mettent en avant l’obligation légale, l’audit et la mise en place de dispositifs juridiques permettant de chiffrer et de contester les discriminations perçues (Castets-Renard, 2018 ; Bourcier, De Filippi, 2018 ; Martin, 2019 ; Robinson, 2020 ; Veale, Borgesius, 2021 ; Bagaric et al., 2022). La capacité à procéduraliser en vertu du droit de transparence joue un rôle crucial dans le succès ou l’échec du concept d’IA transparente, car elle détermine si les groupes et associations qui en font la promotion peuvent se permettre les coûts juridiques associés (Washington, 2018). L’accès aux données est un enjeu clé (Bourcier, De Filippi, 2018 ; Veale, Borgesius, 2021), notamment en ce qui concerne la protection du secret industriel (Castets-Renard, 2018).

IA explicable (Explainable AI)

37 Réseaux d’acteurs. L’Explainable AI, ou XAI, réunit des acteurs académiques et de l’industrie du développement des IA (Gunning, 2017 ; Adadi, Berrada, 2018 ; Arrieta et al., 2020). Ils proviennent de domaines variés où l’explicabilité de l’IA est une préoccupation majeure en matière de sécurité, tels que la robotique et l’armée (Gunning, 2017), ainsi que des éditeurs de logiciels tels que Microsoft Azure et IBM Watson. Les principaux acteurs du domaine sont initialement issus de l’informatique et des mathématiques (Adadi, Berrada, 2018 ; Arrieta et al., 2020), mais récemment, des éthiciens, notamment issus de domaines professionnels comme la médecine (Holzinger et al., 2022 ; Shaban-Nejad et al., 2021 ; Antoniadi et al., 2021), contribuent à nourrir et à orienter l’XAI vers une perspective davantage centrée sur l’utilisateur (Meske et al., 2022 ; Zednik, 2021 ; Watson, Floridi, 2021).

38 Fondements théoriques et problématisation des enjeux.Le problème central de l’XAI est l’opacité de certains modèles d’IA qui résultent d’un grand nombre d’opérations mathématiques difficiles à retracer pour les humains comme dans le cas des réseaux de neurones artificiels (Goodfellow et al., 2016 ; Gunning et al., 2019). Cette opacité est souvent négligée par les concepts précédents (Lipton, 2016). L’XAI est principalement axé sur des aspects techniques, développant des outils et des dispositifs (souvent algorithmiques) pour améliorer l’explicabilité des algorithmes d’IA (Gunning et al., 2019 ; Arrieta et al., 2020). Il succède au domaine académique de l’IML (Interpretable Machine Learning, Molnar et al., 2020). Alors que l’IML se concentre sur la compréhension des mécanismes des algorithmes d’apprentissage automatique, par exemple pour le débogage ou l’amélioration de la fiabilité, l’XAI intègre cette réflexion tout en prenant en compte les autres parties prenantes externes, notamment les utilisateurs finaux, dont les attentes et les priorités peuvent différer considérablement de celles des développeurs informatiques (Arrieta et al., 2020).

39 Dispositifs préconisés. L’XAI promeut deux principaux dispositifs. Le premier consiste en la création d’outils techniques pour améliorer l’interprétabilité des algorithmes après leur phase d’apprentissage, tels que des cartes de chaleur indiquant les parties de l’image utilisées par l’IA pour sa classification (Adadi, Berrada, 2018 ; Arrieta et al., 2020 ; Wehbe et al., 2021). Ces outils cherchent également à adapter l’explication en fonction des perspectives des parties prenantes (Watson, Floridi, 2021). L’XAI joue un rôle crucial dans la gestion de projets d’IA et la conception des structures décisionnelles, favorisant l’interaction entre les développeurs et les experts métiers (Shrestha et al., 2019 ; Grønsund, Aanestad, 2020 ; Arrieta et al., 2020).

40 Le deuxième dispositif émergeant de l’XAI est la production de normes industrielles. Cette standardisation est menée au sein d’agences et de consortiums internationaux, en collaboration avec l’industrie et sous l’impulsion de la Commission européenne, visant à établir des normes standardisées (ISO/IEC JTC1/SC 42 Artificial intelligence) (Zielke, 2020 ; Larsson, Heintz, 2020 ; Hagendorff, 2020). La législation en cours en Europe, notamment l’IA Act, renforce le rôle de cette standardisation de l’explicabilité des outils. Les producteurs et distributeurs d’IA ont le choix d’interpréter les exigences essentielles de la régulation en fonction du niveau de risque associé à leur IA, ou de se conformer aux recommandations des organismes de standardisation mandatés par la Commission pour établir des normes dans ce domaine. Cependant, le statut de droit privé de certains de ces organismes soulève des questions sur leur place dans les dispositifs juridiques tels que l’IA Act européen (Veale, Borgesius, 2021).

IA responsable et soutenabilité des processus productifs

IA au service du développement durable (AI for Sustainability)

41 Réseaux d’acteurs. L’IA au service du développement durable (AI for sustainability) est soutenue par des acteurs engagés dans cette trajectoire de développement, tels que des chercheurs, des associations, des entreprises privées (PWC, 2019 ; Rambach, 2022), ainsi que des organismes nationaux et supranationaux, dont certains sont liés à l’ONU ou à l’UE (Khareghani, 2020 ; Vinuesa et al., 2020 ; Rolnick et al., 2019 ; Fournier-Tombs, 2021 ; Gailhofer et al., 2021).

42 Fondements théoriques et problématisation des enjeux.AI for sustainability vise à promouvoir le développement durable en utilisant l’IA pour équilibrer les aspects environnementaux, économiques et sociaux (Mensah, 2019). Les acteurs de ce concept soutiennent principalement que l’IA offre une capacité de calcul et de traitement de l’information prometteuse pour le développement durable. Les entreprises perçoivent également l’IA comme une opportunité de contribuer aux objectifs du développement durable, en réduisant leurs émissions de gaz à effet de serre et en se conformant aux réglementations en vigueur, tout en favorisant leur croissance économique (PWC, 2019). Philippe Rambach de Schneider Electric déclare que l’IA permet de réaliser des engagements en matière de décarbonation, de développement durable et de responsabilité sociale, tout en favorisant la transformation digitale et durable des activités (PWC, 2019).

43 Dispositifs préconisés. Les dispositifs de l’AI for sustainability visent à développer et promouvoir des systèmes d’IA réduisant l’impact environnemental des activités polluantes. L’utilisation combinée de l’IA, de la blockchain et de l’internet des objets permet de rationaliser la circulation des biens et des personnes, notamment dans les villes connectées, les chaînes d’approvisionnement et les hôpitaux (Singh et al., 2020 ; Toorajipour et al., 2021 ; Benzidia et al., 2021).

44 La promotion de l’IA au service du développement durable repose sur la présentation de cas d’usage démontrant son potentiel. Rolnick et al. (2019) proposent plusieurs cas d’usage montrant comment l’IA peut réduire les émissions de gaz à effet de serre et aider les sociétés à s’adapter au changement climatique dans treize secteurs d’activité. L’évaluation des impacts négatifs et positifs de l’IA est essentielle, en privilégiant son utilisation lorsque le bilan est positif. Les entreprises privées utilisent également des estimations économiques et comptables pour présenter les cas d’usage, incluant la productivité, les gains de parts de marché, la création d’emplois, la réduction des coûts, l’augmentation du volume d’affaires et la diminution des émissions de carbone (PWC, 2019).

IA durable (Sustainable AI)

45 Réseaux d’acteurs. Le concept d’IA durable (Sustainability of AI), aussi appelée IA verte (Green AI), est principalement porté par des chercheurs (Rolnick et al., 2019 ; Schwartz et al., 2020 ; Lannelongue et al., 2021 ; van Wynsberghe, 2021 ; Wu et al., 2022) ou des associations professionnelles (Schwartz et al., 2020) soucieuses de l’impact écologique de l’IA.

46 Fondements théoriques et problématisation des enjeux.L’objectif de l’IA durable est de réduire l’impact environnemental de cette technologie. Aujourd’hui les plus grands modèles d’IA sont à l’origine de la consommation d’une grande quantité d’énergie et de ressources pour collecter et stocker d’immenses volumes de données, ainsi que pour effectuer des calculs intensifs pendant les phases d’apprentissage (Murdock, Brevini, 2019 ; Brevini, 2020 ; Dauverge, 2020). L’objectif n’est donc plus seulement d’utiliser l’IA pour le développement durable, comme le propose le concept d’AI for Sustainability, mais de rendre l’IA elle-même durable en réduisant la quantité de données nécessaires, les calculs et la consommation énergétique des infrastructures.

47 Dans cette optique, la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’IA propose plusieurs mesures (Dilhac et al., 2018). Elle recommande de viser une plus grande efficacité énergétique et de réduire les émissions de gaz à effet de serre, de minimiser les déchets électriques et électroniques et de prévoir des filières de maintenance, de réparation et de recyclage dans une perspective d’économie circulaire. Elle préconise également de limiter les impacts sur les écosystèmes et la biodiversité, en particulier lors de l’extraction des ressources naturelles et en fin de vie. Enfin, elle appelle les acteurs publics et privés à soutenir le développement de systèmes d’IA écologiquement responsables afin de lutter contre le gaspillage des ressources naturelles, d’établir des chaînes d’approvisionnement durables, de favoriser les échanges commerciaux soutenables et de réduire la pollution à l’échelle mondiale.

48 Dispositifs préconisés. Les outils de l’IA durable comprennent des contraintes légales, des principes pratiques sur le plan juridique et des outils de comptabilisation pour évaluer l’impact économique, énergétique et environnemental de l’IA à différentes étapes de son cycle de vie (Linkov et al., 2018). D’abord, le principe d’« éco-conditionnalité », introduit par le Premier ministre français le 9 juillet 2013, conditionne l’octroi d’aides publiques ou d’avantages fiscaux au respect de critères environnementaux. Dans le contexte des projets d’IA, cela signifie qu’il faut placer la maîtrise du rapport coût/bénéfice environnemental au cœur de la conception du projet. D’autre part, des travaux de recherche proposent différentes méthodes pour mettre en pratique ces principes, telles que des outils de calcul pour mesurer la consommation énergétique et l’empreinte carbone, des cadres méthodologiques pour les soutenir, ainsi que des recommandations pour réduire l’empreinte carbone. Par exemple, Schwartz et al. (2020) proposent de calculer le nombre d’opérations de base nécessaires pour obtenir un résultat informatique (floating point operationsFPO). Henderson et al. (2020) proposent un autre outil de suivi de l’impact environnemental des expériences (Experiment impact tracker), qui intègre plusieurs variables liées à la consommation énergétique des composants informatiques, à l’efficacité énergétique du centre de données et à sa localisation.

IA responsable et partage de la valeur

IA juste (Fair AI)

49 Réseaux d’acteurs. Le concept d’IA juste est porté par des groupes multidisciplinaires tels que la conférence FATE (Fairness, Accountability, Transparency, and Ethics in AI), issue de la Web Conference et de l’ACM (Association for Computing Machinery) (Adadi, Berrada, 2018 ; Bird et al., 2020 ; Mehrabi et al., 2021). Au sein de grandes entreprises informatiques comme Microsoft ou IBM, des groupes de travail réunissant chercheurs et praticiens se revendiquent également affiliés à la conférence FATE (Bellamy et al., 2019 ; Bird et al., 2020).

50 Fondements théoriques et problématisation des enjeux. Le concept propose d’aborder les problématiques éthiques engendrées par l’utilisation d’IA avec une focale relativement large et interdisciplinaire, afin de capturer des effets, notamment de discriminations, qui seraient systémiques et donc non directement observables à l’échelle d’un individu. L’objectif est alors de proposer des pistes pour anticiper et amoindrir les conséquences indésirables liées à l’utilisation d’IA, avec une focale spatiale et temporelle étendue. Ici, la focale diffère de celle mobilisée par les concepts précédents. Dans l’IA digne de confiance, de transparence et d’explicabilité, la focale porte surtout sur les dimensions directement mesurables à l’échelle d’un algorithme spécifique ou sur un groupe d’individu dans une situation donnée – comme par exemple la détermination statistique d’une discrimination sur des critères de profilage socio-ethnique, par exemple dans le cas de l’outil prédictif COMPASS utilisé par la justice américaine pour les remises de peine (Washington, 2018 ; Martin, 2019). A contrario, le concept de Fairness considère les effets systémiques de la discrimination sur les populations, qui peuvent être causés non seulement par l’IA elle-même, mais également amplifiés par celle-ci. Il tient compte de l’intersectionnalité, c’est-à-dire des facteurs multiples et interconnectés qui contribuent à la discrimination (Feuerriegel et al., 2020 ; Mehrabi et al., 2021 ; Madaio et al., 2022).

51 Dispositifs préconisés. Le concept d’IA juste valorise la multidisciplinarité, offrant une approche holistique des effets de l’IA par rapport aux concepts d’IA digne de confiance, transparente ou explicable, jugés utiles mais segmentés (Feuerriegel et al., 2020 ; Wachter et al., 2021 ; Mehrabi et al., 2021 ; John-Mathews et al., 2022 ; Madaio et al., 2022). L’AI Fairness considère la justice comme un idéal plutôt qu’un objectif opérationnel à court terme (Dignum, 2021 ; Wachter et al., 2021), soulignant que son objectif principal est d’éviter l’aggravation de situations problématiques existantes (Bennett, Keyes, 2020).

52 Les partisans de l’IA Fairness développent des toolkits et des checklists qui ont une vocation méliorative plutôt que normative. Ces outils favorisent la prise en charge de l’idéal de justice par les parties prenantes, en fournissant une infrastructure organisationnelle pour formaliser les processus ad hoc et autonomiser les défenseurs individuels (Bellamy et al., 2019 ; Madaio et al., 2022). Ils contribuent également à redéfinir le concept de justice en collaboration avec les parties prenantes plutôt qu’institutionnellement (John-Mathews et al., 2022). Dans une optique d’empowerment, la culture organisationnelle est présentée comme un levier critique pour intégrer le concept de justice dans les activités de conception et de déploiement des IA (Madaio et al., 2022 ; Robert et al., 2020 ; Landers, Behrend, 2022).

IA pour le bien commun (AI for Social Good)

53 Réseaux d’acteurs. L’AI for social good et les concepts qui y sont associés (Tech for Good et AI for Common Good) sont promus par des réseaux d’acteurs engagés à mettre en évidence les opportunités offertes par l’IA pour la société, et pas seulement les risques qui en résulteraient. Cela inclut des acteurs économiques impliqués dans des initiatives sociétales, tels que des syndicats, des associations patronales, des associations professionnelles, ainsi que des entités nationales et supranationales comme des organes de l’ONU, de l’OCDE ou de l’UE (Taddeo, Floridi, 2018 ; Berendt, 2019 ; Cowls et al., 2021 ; Bondi et al., 2021 ; Umbrello, Van de Poel, 2021 ; Wamba et al., 2021 ; Foffano et al., 2022).

54 Fondements théoriques et problématisation des enjeux. Le mouvement AI for Social Good prend en compte, en plus des concepts liés à l’écologie, les effets macroéconomiques des technologies, notamment les inégalités Nord/Sud, pauvres/riches et entre différentes générations ou populations ayant un accès différencié aux NTIC (Taddeo, Floridi, 2018 ; Floridi et al., 2020 ; Cowls, 2021 ; Cowls et al., 2021 ; Wamba et al., 2021 ; Foffano et al., 2022). Contrairement à la plupart des concepts précédents, l’AI for social good ne se concentre pas uniquement sur les externalités négatives de l’IA, mais cherche plutôt à inverser la perspective éthique de l’IA en mettant en évidence les opportunités offertes par cette technologie pour résoudre ces grands problèmes sociaux et encourager des projets d’IA vertueux.

55 Dispositifs préconisés. Un des mécanismes encouragés par les tenants de l’AI for Social Good est la combinaison de la promotion institutionnelle et du soutien financier (Bondi et al., 2021 ; Cowls et al., 2021 ; Foffano et al., 2022). Le concept d’AI for social good vise à être volontairement non contraignant, ou du moins le moins contraignant possible (Taddeo, Floridi, 2018 ; Hermann, 2021 ; Floridi et al., 2020 ; Cowls et al., 2021). En effet, ce concept est alimenté par l’enthousiasme pro-business/technologique qui caractérise une part importante de ses promoteurs (Umbrello, Van de Poel, 2021 ; Cowls et al., 2021 ; Foffano et al., 2022). Il repose sur l’idée que la technologie peut être un moteur de changement social collectivement bénéfique, sous certaines conditions infrastructurelles (Cowls, 2021 ; Bondi et al., 2021 ; Foffano et al., 2022).

56 Le concept d’AI for Social Good se réfère notamment à la notion de « commun » (que l’on retrouve dans une variante du concept : l’AI for Common Good) notamment popularisée par les travaux de la prix Nobel Elinor Ostrom (1990) et met en valeur la logique des communautés, capables de générer des externalités positives grâce à la technologie et de limiter les externalités négatives (Berendt, 2019 ; Bondi et al., 2021).

57 Cependant, la force du concept de « commun », notamment sa capacité à être pensé à différentes échelles et dans différents contextes socio-économiques et géographiques, constitue également sa principale limite (Bondi et al., 2021 ; Holzmeyer, 2021 ; Cowls, 2021 ; Cowls et al., 2021). Certains auteurs soulignent ainsi le risque que l’influence socio-économique partielle de certains acteurs très actifs dans la promotion de l’AI for social good imprègne le concept de leurs valeurs et de leurs attentes en termes d’évolutions sociales. En maintenant une certaine ambiguïté autour du concept de « commun », l’AI for social good risque de dissimuler certaines questions éthiques fondamentales, telles que le bien « pour qui ? » et en investissant les biens « de qui » ? (Cowls, 2021).

Enjeux de performativité des concepts d’IA responsables

58 L’étude des concepts d’IA responsables met en avant leur fort potentiel pour favoriser une innovation responsable, mais aussi les limites et les écueils auxquels ils peuvent être confrontés. La littérature met en évidence un alignement théorique : chaque concept est accompagné d’un dispositif qui légitime d’une manière ou d’une autre l’action des acteurs. Cependant, plusieurs risques susceptibles de compromettre l’émergence et la stabilité de ces boucles performatives sont identifiables. Nous contribuons à mieux comprendre ces risques et aux liens qu’ils entretiennent avec les processus de commodification, la conventionnalisation, ou d’incorporation technique. Nous détaillons cette contribution ci-dessous.

59 Un premier risque concerne l’opérationnalisation technique de certains concepts et la maturité des dispositifs recommandés pour les mettre en pratique. Le processus d’engineering est ainsi remis en question. Par exemple, l’idéal d’intelligibilité défendu par le concept d’IA explicable peut se heurter aux difficultés techniques réelles pour expliquer véritablement les algorithmes (Edward, Veale, 2017 ; Arrieta et al., 2020). L’XAI rencontre ainsi des défis techniques pour proposer des outils à la hauteur des attentes liées à l’IA explicable, au point que certains auteurs préconisent d’envisager une approche d’innovation responsable qui assume le caractère « boîte noire » de l’IA à court terme (Grinbaum, 2018). Et même lorsque des outils d’explication existent, leur déploiement nécessite la formation d’un grand nombre d’acteurs, y compris de novices en matière d’IA, voire l’émergence de nouveaux métiers à l’interface entre la conception des IA et les utilisateurs finaux (Kellogg et al., 2020 ; Holzinger et al., 2022 ; Arrieta et al., 2020). L’XAI représente ainsi un défi non seulement technique, mais aussi sociotechnique, car il implique la création d’outils capables d’expliquer adéquatement la machine, ainsi que le développement d’outils ou de protocoles organisationnels favorisant un dialogue entre les nombreuses parties prenantes (Meske et al., 2022).

60 Un deuxième risque découle du défi de définir des normes à la fois suffisamment strictes et claires pour être applicables, tout en restant suffisamment flexibles pour ne pas entraver le développement de l’IA dans la pratique. La Commission européenne, dans la première version de l’IA Act publiée le 21 avril 2021, reconnaît la complexité pour le législateur d’établir une approche réglementaire équilibrée et proportionnée. Par exemple, l’IA transparente repose sur des normes de transparence qui s’appliqueraient aux organisations, mais l’accès aux données et leur intelligibilité une fois transmises posent des problèmes, notamment en raison du secret industriel (Bourcier, De Filippi, 2018 ; Larsson, Heintz, 2020 ; Veale, Borgesius, 2021). D’un autre côté, la faible normativité de certains concepts limite leurs potentialités (Cowls et al., 2021 ; Van Nood, Yeomans, 2021). La malléabilité de concepts tels que l’IA for Social Good ou la Sustainable AI facilite leur adoption par les acteurs, mais peut également réduire leur impact sur la transformation sociale réelle (Murdock, Brevini, 2019 ; Cowls et al., 2021 ; Holzmeyer, 2021). Parallèlement, l’incertitude quant au caractère normatif de ces concepts remet en question le rôle des acteurs chargés de les faire respecter, en l’absence d’une définition claire et définitive du statut de ces normes (Veale, Borgesius, 2021). L’ambiguïté du positionnement de ces acteurs chargés d’assurer la transparence est largement débattue dans la littérature (Jobin et al., 2019 ; Felzmann et al., 2019, 2020 ; Larsson, Heintz, 2020 ; Veale, Borgesius, 2021). Après la publication de la première version de l’IA Act en 2021, de nombreuses interrogations sont apparues quant au rôle des notified bodies chargés de contrôler les mesures de transparence (Veale, Borgesius, 2021 ; Lilkov, 2021 ; Mökander et al., 2022).

61 Enfin, un troisième risque s’observe dans l’enrayement de boucles performatives au niveau du processus de « commodifying », c’est-à-dire de formalisation de biens et services marchands et monétisables à même de concourir à la diffusion du concept et des dispositifs associés, et de contribuer à l’attractivité des métiers qui en découlent (Cabantous, Gond, 2011). Le défi peut porter sur l’absence de dynamique en faveur de la création de ce marché… ou à l’inverse, sur la trop rapide structuration d’un marché et le rapide positionnement d’acteurs qui contreviennent au concept éthique préalablement formulé. Ainsi, la difficulté ne repose pas tant sur l’absence d’acteurs incités à promouvoir le concept, que sur la nature de leur incitation, et leurs propensions, une fois leurs initiatives agrégées, à distordre le concept initial. Un risque concomitant est de voir des acteurs défendre un concept parce que le déploiement des solutions préconisées pourrait leur permettre d’alimenter, en sous-main, leurs bases de données, et ainsi de s’ouvrir de nouveaux marchés. Ainsi, à partir d’une étude sur les initiatives siglées AI4SG (AI for Social Good) dans le domaine de la santé, Holzmeyer (2021, p. 94) souligne que « de nombreuses initiatives AI4SG sont portées par les mêmes entreprises qui incubent les technologies de l’IA […] encapsulent souvent les problèmes sociaux et environnementaux systémiques (…) ».

Discussion

Performativité et innovation responsable : une grille analytique pour transformer la théorie en pratique

62 Notre étude dresse un constat en demi-teinte. Il souligne d’une part le fort potentiel des principaux concepts listés à faire émerger des boucles performatives afin de traduire la théorie en dispositifs concrets. En revanche, nos résultats mettent en garde envers certains risques pouvant, à moyen terme, enrayer ces boucles.

63 Dans cette optique, une première contribution vise la typologisation de ces difficultés, notamment en les décomposant selon qu’ils portent sur des processus dits d’engineering, de conventionalizing ou de commodification. Cette spécification permet de mieux articuler IA et innovation responsable (IR), en précisant les processus pouvant aider à la définition de solutions permettant d’éviter ou de surmonter ces écueils. Par exemple, l’innovation responsable a développé un ensemble conséquent de méthodes de délibération collective (Buhmann, Fieseler, 2021, 2022). Ces méthodes peuvent être utiles pour surmonter les problématiques de convergence d’audiences rencontrées dans le processus de conventionalizing, notamment les difficultés des promoteurs de l’IA explicable pour concevoir des protocoles organisationnels permettant de faire dialoguer des acteurs aux discours et aux attentes très différentes sur l’IA (Arrieta et al., 2020).

64 Notre étude montre aussi l’intérêt de la théorie de la performativité comme grille analytique pour diagnostiquer l’opérationnalisation de concepts soutenant l’IR notamment au regard de sa modularité en termes d’échelles spatiotemporelles d’analyse. En effet, que ce soit pour l’IA (Brundage, 2016) ou des technologies dérivées comme les véhicules autonomes (Cohen et al., 2018), la littérature en IR insiste de manière croissante sur la nécessité de trouver une ligne médiane entre d’une part un niveau de lecture trop abstrait, qui éluderait la problématique de la mise en œuvre pratique de l’innovation responsable au niveau des acteurs, et d’autre part une vision trop locale sur les dispositifs d’action qui occulterait la dimension systémique de ces technologies et des risques qu’elles engendrent (Galaz et al., 2021). De ce point de vue, en mettant l’accent sur l’alignement entre théorie, réseaux d’acteurs et dispositifs, ce travail offre alors une grille analytique permettant une transversalité d’échelle, englobant des blocages locaux et une vision plus systémique de l’IR. L’autre avantage est de pouvoir étudier l’opérationnalisation des concepts d’IR en se focalisant par exemple sur une région. Dans cette perspective, de plus en plus d’auteurs soulignent la nécessité de penser la multiplicité et les divergences en matière d’IR entre différents écosystèmes d’innovation pour une même technologie (Stahl, 2022). Notre étude suggère alors que la modularité de la grille d’analyse performative, et sa capacité à fournir un diagnostic situé et adapté à l’échelle d’analyse souhaitée, est un vrai atout pour conserver une unicité de méthode et une comparabilité des diagnostics entre segments d’analyse.

L’innovation responsable face à une multiplication des concepts éthiques

65 Une deuxième contribution consiste à examiner comment l’IR peut influencer le développement d’innovations émergentes dans un contexte polycentrique, où différents acteurs sont impliqués avec des rythmes et des ambitions variées, voire opposées. Une partie des travaux sur l’IR suppose que le développement technologique est effectué par un nombre limité d’acteurs, coordonnés ou non, au sein d’écosystèmes d’innovation identifiables (Brundage, 2016 ; Stahl, 2022). Même si d’autres technologies ont aussi été identifiées comme polycentriques, le niveau d’éclatement du processus de développement de l’IA oblige clairement à revoir la théorie pour rendre compte d’une IR impulsée à plusieurs niveaux, à plusieurs rythmes, par et au sein de multiples écosystèmes d’innovation (Stahl, 2022). Or, un tel niveau de dispersion des initiatives pour développer ces technologies induit aussi une dispersion des initiatives pour les améliorer. C’est particulièrement le cas de l’IA : alors que la littérature soulignait la multiplication des concepts pour rendre l’IA plus éthique (Mittelstadt et al., 2016 ; Mittelstadt, 2019 ; Santoni de Sio, Mecacci, 2021), notre étude montre aussi que ces concepts sont appuyés par des réseaux d’acteurs divers, et promeuvent des dispositifs différents. Or, cette dispersion questionne : elle multiplie les regards, donc est plus à même de respecter la diversité des parties prenantes, mais limite aussi le champ d’action, alors que l’innovation responsable appelle initialement une portée plus globale de l’action. Comme le regrette Brundage (2016, p. 545), « On a beaucoup écrit sur les dimensions sociétales de l’IA, mais ces ouvrages ont tendance à se concentrer sur des sous-thèmes discrets de questions sociales soulevées par l’IA, un à la fois, et à s’orienter vers des risques ou des opportunités découlant de l’IA, plutôt que sur la nécessité d’une approche systémique pour renforcer les capacités dans l’ensemble de l’écosystème émergent de la science et de l’innovation ».

66 Nos résultats reformulent le questionnement soulevé notamment par Brundage (2016) et Stahl (2022) sur la multiplication des initiatives pour une IA plus éthique en mettant en lumière le défi d’articuler efficacement les boucles performatives des concepts. Dans une perspective d’innovation responsable, la question qui émerge est : faut-il aider le renforcement de chaque concept séparément, en facilitant l’émergence de boucles performatives associées, au risque de les voir s’autonomiser, ou au contraire accélérer l’intégration des boucles performatives entre elles ?

67 En effet, si on applique la littérature sur la performativité (MacKenzie, Millo, 2003 ; MacKenzie et al., 2007 ; Cabantous, Gond, 2011), l’émergence de boucles performatives indépendantes des autres concepts devraient le plus probablement avoir tendance à renforcer la triade théorie/acteurs/dispositifs. Les réseaux d’acteurs en charge du déploiement auraient intérêt à circonscrire leur juridiction de manière à garder le contrôle sur le déploiement des dispositifs préconisés. Autrement dit : ces concepts seraient en quelque sorte autonomes, générant un marché et des actions relativement indépendamment des autres concepts. Le risque est alors double : d’une part, de voir s’accentuer le constat de Brundage (2016) sur un morcellement de la question éthique de l’IA qui échoue à infléchir durablement et globalement le développement de cette technologie. Dans cette configuration, la multiplication des concepts et des initiatives éthiques serait tendanciellement contraire à la démarche d’innovation responsable. Le second risque est de voir émerger une forme d’ethic shopping. L’ethic shopping pour l’IA désigne une forme de cynisme institutionnalisé qui pousserait les acteurs à s’engager envers les concepts éthiques qui leur seraient les moins contraignants tout en délaissant les autres (Wagner, 2018 ; Bietti, 2021). Selon cette perspective, par exemple, les concepteurs d’IA pour la justice prédictive (Brayne, Christin, 2021), dont l’un des enjeux est d’assurer l’absence de biais (notamment envers les origines socio-ethniques supposés, Martin, 2019) préféreraient s’engager envers des concepts d’IA durable, dont les enjeux sont complètement orthogonaux aux réelles difficultés éthiques générées par cette technologie. Inversement, des concepteurs d’IA les plus polluantes s’engageraient inversement en faveur d’IA explicable et transparente, etc. Cowls et al. (2021) et Holzmeyer (2021) mettent ainsi en garde contre une forme de parasitage de certains concepts par des acteurs aux motivations éthiques douteuses, qui circonscrivent le concept pour mieux l’opérationnaliser à leur fin.

68 À l’inverse, intégrer les concepts entre eux fait aussi courir d’autres risques. A priori, la multiplication des concepts peut apparaitre comme une bonne chose du point de vue de l’IR, car elle permet d’appréhender les multiples facettes de la technologie, ce qui est plus difficile avec un seul concept centralisé forcément réducteur (Brundage, 2016). Dans le cas de l’IA, un certain nombre de concepts semble se compléter. Par exemple, l’IA digne de confiance, l’IA transparente et l’IA explicable tendent à se renforcer mutuellement, de telle sorte que ces trois concepts se retrouvent souvent mentionnés ensemble, bien que priorisés différemment en fonction des acteurs qui les promeuvent (Floridi et al., 2018 ; Jobin et al., 2019 ; Hagendorff, 2020). En particulier, le développement de l’IA explicable est cité comme pouvant fortement contribuer à rendre l’IA transparente plus facilement opérationnelle, en lui fournissant des outils de contrôle de la machine (Arrieta et al., 2020). De manière similaire, l’IA explicable et l’IA transparente sont listées comme des facteurs clés pour l’émergence d’une IA digne de confiance (Floridi et al., 2018). De même, les concepts d’IA durable et d’IA au service du développement durable s’inscrivent aussi à l’agenda de l’AI for Social Good (Wamba et al., 2021). Mais en pratique, il existe une forme de compétition entre ces concepts. Si l’IA durable, l’IA au service du développement durable, et l’IA pour le bien commun semblent porter des objectifs connexes, dans les faits, leurs préconisations en termes d’orientation des investissements (privés, gouvernementaux) et d’élaboration de dispositifs fiscaux éventuellement associés traduisent des priorités économiques qui les mettent en compétition (Cowls, 2021 ; Foffano et al., 2022).

69 Ces concepts convergent donc, mais jusqu’à un certain point ; et l’on peut même imaginer un découplage à moyen terme. En privilégiant certains leviers et certains dispositifs d’action, les pouvoirs publics, les législateurs et les régulateurs, pourraient faire pencher la balance et modifier les équilibres entre ces concepts.

Limites et pistes pour de futures recherches

70 Notre étude contribue à une meilleure articulation entre IA et innovation responsable par l’apport de la théorie de la performativité. Elle intègre aussi certaines limites qui appellent de futures recherches.

71 Premièrement, méthodologiquement, notre étude se concentre sur les concepts les plus saillants à ce jour : or, la littérature, et notamment celles sur les concepts éthiques en IA, est extrêmement vivante (Mittestadt et al., 2016 ; Mittelstadt, 2019 ; Santoni de Sio, Mecacci, 2021). Par exemple, le concept d’accountability de l’IA prend progressivement une importance grandissante dans la littérature, bien qu’encore subordonnée aux concepts listés dans ce travail. Alors que l’IA se développe, et commence à être intégré dans les organisations, de nouvelles difficultés sont découvertes. Pour certains auteurs, il s’agit même d’anticiper ses problèmes pour les circonscrire en amont (Munoko et al., 2020). Il faut ajouter que la multiplication des écosystèmes d’innovation de l’IA, avec des frontières géographiques, techniques et industrielles instables (Stahl, 2022), oblige à reconnaitre le caractère continuellement évolutif de notre cartographie. Dans cette optique, si les résultats et les contributions pour la littérature de l’innovation responsable obtenue à ce jour restent méthodologiquement valides, l’image globale peut évoluer, avec l’apparition de nouveaux concepts appelant à un travail de réactualisation régulier – une problématique courante pour l’innovation responsable, mais particulièrement vive pour l’IA.

72 Parallèlement, les critères retenus pour notre étude orientent vers une lecture plutôt « occidentale » et centrée sur les industries les plus en pointe sur la question éthique de l’IA. Plusieurs travaux soulignent en effet l’orientation assez marquée des valeurs des concepts éthiques appliqués à l’IA (Ménissier, 2020 ; Adams, 2021). De même, l’influence notamment de la médecine (Beckers et al., 2021 ; Holzinger et al., 2022 ; Shaban-Nejad et al., 2021 ; Antoniadi et al., 2021) et d’autres industries comme l’audit (Munoko et al., 2020) sur les questions éthiques de l’IA pourraient avoir tendance à produire un effet grossissant, occultant d’autres problématiques encore sous-jacentes à ce jour (Mittelstadt, 2019 ; Holzmeyer, 2021).

73 Notre étude aboutit à une nouvelle problématique : pour l’IA, l’enjeu de l’innovation responsable est d’équilibrer les concepts en évitant une autonomisation excessive et une intégration trop forte. Le défi est de créer la « méta-performativité » des concepts, c’est-à-dire de trouver comment chaque concept pourrait contribuer aux boucles performatives des autres concepts. Notre étude est un premier pas vers cela, nécessitant des travaux ultérieurs. Les résultats soulignent l’importance de la théorie de la performativité pour l’innovation responsable, mais se limitent à identifier l’importance de l’étude de la méta-performativité sans répondre à la manière d’y parvenir.

Conclusion

74 Cet article propose une cartographie des concepts clés de l’IA pour l’innovation responsable, permettant de mieux comprendre leur place pour le monde académique et professionnel. En utilisant une approche analytique basée sur la performativité, nous examinons leur traduction en pratiques concrètes.

75 L’IA interroge l’influence de l’innovation responsable sur les innovations émergentes dans un contexte polycentrique, avec des acteurs aux ambitions diverses. Le défi réside dans l’articulation efficace des boucles performatives des concepts de l’IA. Dans cette perspective, la question qui émerge est : faut-il renforcer chaque concept séparément, en favorisant l’émergence de boucles performatives autonomes, ou accélérer leur intégration ? Les deux scénarios comportent des risques : morcellement éthique et ethic shopping en cas d’autonomisation ou compétition accrue entre concepts en cas d’intégration.

76 Cette étude ouvre des perspectives pour comprendre l’IA et l’innovation responsable. La littérature éthique en IA évolue, nécessitant une actualisation régulière et une vision moins « occidentale ». Enfin, l’analyse souligne la nécessité d’assurer un équilibre entre les concepts pour favoriser leur « méta-performativité ». Ce constat ouvre des perspectives d’approfondissement prometteuses pour comprendre comment différents concepts peuvent être intégrés de manière efficace et équilibrée.


Annexes

Figure 3 – Clusterisation par co-occurrences thématiques sur Vosviewer

Description de l'image par IA : Carte de clusters thématiques avec des nœuds et des liens.

Figure 3 – Clusterisation par co-occurrences thématiques sur Vosviewer

Tableau 2 – Thèmes des travaux inclus dans la revue de littérature

N° du clusterThèmes des travaux inclus dans la revue de littérature
1Travaux sur l’articulation entre éthique de l’IA et gouvernance
2Travaux portant sur la capacité à élaborer des règles permettant d’articuler toutes les parties prenantes, afin de construire une confiance réciproque entre acteurs de l’IA et avec les utilisateurs
3Travaux qui se focalisent principalement sur la question de l’accountability (rendu de compte) et la transparence
4Travaux sur le management et la gouvernance des données et les exigences en termes de consentement et de respect de la vie privée
5Travaux sur la transformation des processus de production, et leur soutenabilité
6Travaux sur les conséquences induites par l’IA sur la société et les systèmes socio-productifs et démocratiques, et les risques, mais aussi les opportunités offertes par cette technologie à condition de s’inscrire dans des démarches de type innovation responsable

Tableau 2 – Thèmes des travaux inclus dans la revue de littérature

En lien avec la figure 3, le tableau 2 présente les différents thèmes qui ressortent de la clusterisation par co-occurrences thématiques sur Vosviewer. Le premier sous-groupe correspond aux clusters 1, 2 et 3 et traite des prérequis éthiques lors du processus de conception, incluant les enjeux de régulation et de gouvernance. Le deuxième sous-groupe correspond aux concepts du cluster numéro 5 et se concentre sur les changements induits par l’IA dans les systèmes productifs, en particulier sur le plan industriel, et la question de la soutenabilité de ces transformations. Enfin, le troisième sous-groupe inclut les concepts du cluster 6 et examine les conséquences de l’IA et la capacité de l’innovation responsable à influencer son développement dans le but de servir le bien commun. Les travaux ressortant du cluster 4 sur le management et la gouvernance des données ne concernent pas directement des concepts d’IA éthique mais alimentent les réflexions autour de ces derniers.

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Mots-clés éditeurs : Innovation responsable, Intelligence artificielle, Performativité, Technologies émergentes

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Date de mise en ligne : 06/10/2023

https://doi.org/10.3917/inno.pr2.0153