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Notes sur Leonard et Virginia Woolf

Pages 179 à 196

Citer cet article


  • Roazen, P.
(2001). Notes sur Leonard et Virginia Woolf. Figures de la psychanalyse, no4(1), 179-196. https://doi.org/10.3917/fp.004.0179.

  • Roazen, Paul.
« Notes sur Leonard et Virginia Woolf ». Figures de la psychanalyse, 2001/1 no4, 2001. p.179-196. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2001-1-page-179?lang=fr.

  • ROAZEN, Paul,
2001. Notes sur Leonard et Virginia Woolf. Figures de la psychanalyse, 2001/1 no4, p.179-196. DOI : 10.3917/fp.004.0179. URL : https://shs.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2001-1-page-179?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/fp.004.0179


Notes

  • [1]
    Publié en version abrégée dans New Analysis, Spring/Summer 2000.
  • [2]
    Jeu de mots en anglais : infamous, not famous (NdT).
  • [3]
    Leonard Woolf, Downhill all the way : an autobiography of the years 1919 to 1939, New York, Harcourt Brace Jovanovich, 1969.
  • [4]
    Il y a ici une ambiguïté intraduisible en français : « We like patients sitting on chairs », We like peut vouloir dire aussi bien Nous aimons que Nous, comme (NdT).
  • [5]
    Letters of Leonard Woolf, ed. Frederic Spotts, London, Weidenfeld and Nicolson, 1989.
  • [6]
    Leonard Woolf à Paul Roazen, 18 août 1965.
  • [7]
    J. H. Willis, Leonard and Virginia Woolf as publishers : The Hogarth Press 1917-1941, University Press of Virginia, 1992.
  • [8]
    Michael Holroyd, Lytton Strachey : a biography, London, Penguin Books, 1971. Michael Holroyd, Lytton Strachey and the Bloomsbury Group : his work, their influence, London, Penguin Books, 1971.
  • [9]
    Paul Roazen, « Freud and Lytton Strachey : An uncanny parallel », Psychologist/Psychoanalyst, Summer 1991. Cf. aussi Paul Roazen, The historiography of Psychoanalysis, New Brunswick, NJ, Transaction, 2000.
  • [10]
    Paul Roazen, Oedipus in Britain : Edward Glover and the struggle over Klein, London, Karnac, 2000.
  • [11]
    Quentin Bell, Virginia Woolf : a Biography, 1882-1912, vol. I, London, The Hogarth Press, 1973, et Virginia Woolf : a Biography, 1912-1941, vol. II, London, The Hogarth Press, 1973.
  • [12]
    Hermione Lee, Virginia Woolf, N.Y., Knopf, 1998. Virginia Woolf ou l’aventure intérieure, traduction française par Laurent Bury, Paris, Autrement, 2000.
  • [13]
    Helene Deutsch, « États mélancoliques et dépressifs », dans Psychanalyse des névroses, 1930. Publié en français dans Helene Deutsch, Les Introuvables. Cas cliniques et autoanalyse, Paris, Le Seuil, 2000.
  • [14]
    Phyllis Grosskurth, « Between Eros and Thanatos », Times Literary Supplement, 31 octobre 1980.
  • [15]
    John Lehmann, Times Literary Supplement, 7 novembre 1980.
  • [16]
    Phyllis Grosskurth, Times Literary Supplement, 14 novembre 1980.
  • [17]
    Quentin Bell, Times Literary Supplement, 28 novembre 1980.
  • [18]
    Nigel Nicolson, Times Literary Supplement, 23 janvier 1981.
  • [19]
    « Madness ». Le traducteur français traduit « Démence », ce qui me semble trop fort (NdT).
  • [20]
    « Abuses ». Le traducteur français traduit « Sévices ».
  • [21]
    P. N. Furbank, E.M. Forster : a life, vol. I, New York, Harcourt Brace, 1977.

1Bien que Virginia Woolf ait été depuis longtemps considérée comme une figure centrale de l’intelligentsia britannique qui s’épanouissait, au début du vingtième siècle, sous le nom de groupe de Bloomsbury, je suis venu à son œuvre par une voie détournée. Le premier membre de ce groupe que j’aie lu fut John Maynard Keynes ; lorsqu’une édition de poche qui associait ses Essais de biographie et ses Deux études m’attira en 1959, c’était en partie parce que Keynes était une figure tout à fait centrale dans l’économie moderne. Je peux encore me rappeler combien j’ai trouvé brillantes ses « Premières croyances ». Et Keynes vous coupait le souffle, qu’il parlât de Robert Malthus, de Lloyd George, de Winston Churchill, du mystérieux Dr Melchior, des signataires du Traité de Versailles, de Trotski ou de Newton.

2Ce fut seulement à Oxford, au cours des années suivantes de mes études, que j’eus réellement le loisir de lire La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie ( 1936) ; à cette époque, je connaissais bien les talents de Keynes, tant comme écrivain que comme économiste. Ses Conséquences économiques de la paix ( 1919) furent une expérience inoubliable, autant pour ses puissants portraits des hommes d’État impliqués dans la fin de la Première Guerre mondiale que pour ses prophéties sur ce qui allait résulter pour l’Europe du traité de paix. J’avais tout d’abord commencé mes lectures pour un diplôme en sciences politiques, philosophie et économie et je suppose que c’était grâce à la vitalité inhabituelle de la philosophie à Oxford à cette époque, à la place centrale qu’elle y jouait dans la vie intellectuelle, que j’ai aussi alors beaucoup lu le Principia Ethica de G. E. Moore ( 1903). L’argumentation de Moore était bien plus fournie que ce qui était nécessaire à ma compréhension d’étudiant en philosophie politique, mais je sentais que je m’affrontais à un penseur, Keynes, considéré par Traduction : Claude Boukobza.

3Bloomsbury comme la personnalité philosophique la plus importante. J’avais déjà commencé à m’intéresser à Freud, dont aucun des livres n’était alors disponible à la bibliothèque de mon collège, Magdalen. Les années suivantes, je lus à peu près tout de E. M. Forster, un proche ami de Keynes, ainsi que de Virginia Woolf. Lorsque les volumes de l’autobiographie de Leonard Woolf commencèrent à paraître en 1960, je trouvai qu’ils relataient remarquablement la vie d’un intellectuel de Cambridge ; il était difficile pour un Américain de ne pas envier la façon dont la géographie restreinte de la Grande-Bretagne, par opposition à l’immensité du Nouveau Monde, donnait à de vieux amis la possibilité de rester si facilement en contact.

4À l’été 1965, j’avais achevé ma thèse de doctorat sur « Freud et la théorie politique », j’ai été nommé professeur à temps plein au collège d’Harvard et entrepris (tout en faisant des recherches à Londres) de m’entretenir avec tous ceux que je pouvais trouver qui eussent personnellement connu Freud.

5La Hogarth Press, fondée en 1917 par Leonard Woolf avec Virginia, fonctionnait encore à cette époque comme une maison d’édition ; comme elle était devenue en 1924 l’éditeur en anglais de Freud, il était intéressant pour moi d’essayer de m’entretenir avec Leonard. Bien que j’aie soigneusement pris des notes pendant et après l’entretien, il me semble maintenant que j’ai négligé de noter les deux aspects peut-être les plus remarquables de cette rencontre. Tout d’abord, l’ambiance de la Hogarth Press, située 40, rue William IV (W 2), était vraiment tout ce à quoi l’on pouvait s’attendre chez un éditeur britannique d’autrefois qui adorait les livres ; l’immeuble, à l’odeur de moisi, semblait merveilleusement délabré et l’on devait grimper un escalier branlant et étroit pour atteindre le petit bureau de Woolf. Il n’y avait pas le moindre signe de l’uniformité, de la modernité chromée ou de la technologie qui allaient devenir de règle dans les maisons d’édition commerciales. Mais ensuite, au milieu de notre conversation, Leonard se mit à parcourir un texte de Virginia dont il supervisait la publication posthume ; je pense que c’était l’un des volumes de ses Essais, qu’il édita, mais c’était peut-être aussi son Journal. Son visage tout entier sembla un instant transformé au moment où il se tourna légèrement vers le manuscrit et j’ai toujours pensé qu’il rayonnait à cet instant de tout ce que le génie de Virginia avait apporté dans sa vie. Leonard avait à l’époque presque 85 ans et ses mains (dont la taille me frappa) tremblaient un peu, cependant son esprit semblait encore aussi vif que toujours ; son visage ridé reflétait une immense personnalité. Je notai qu’il devait avoir été autrefois une personne très robuste. (Il vécut seulement jusqu’en 1969.)

6C’était le vieil ami de Leonard, James Strachey, le jeune frère de Lytton, qui avait au départ conçu le projet de faire de la Hogarth Press l’éditeur de Freud. Unwin avait été le premier distributeur anglais des psychanalystes, mais Leonard pensait que « de tels arrangements ne sont jamais satisfaisants ». Freud avait sa propre maison d’édition à Vienne, et l’on y avait imprimé certains de ses livres en anglais. Selon Leonard, les analystes étaient « incompétents » comme hommes d’affaires et – par une sorte de mégalomanie – pouvaient produire 10 000 exemplaires d’un livre qui se vendrait, au mieux, à 300 ou 400 exemplaires par an. (Quand Woolf devint l’éditeur de Freud, il hérita des livres qui avaient été imprimés à Vienne ; ils avaient souvent été abîmés, à cause de la façon dont ils avaient été entreposés sur le continent, et, « pendant des années », Woolf avait reçu des réclamations des libraires londoniens.) Une Commission des publications avait été mise sur pied à l’Institut britannique de psychanalyse, composée d’Ernest Jones, John Rickman et James Strachey. À l’origine, Leonard avait traité des questions de publication avec le fils aîné de Freud, Martin, à Vienne, et ensuite, à Londres, avec le plus jeune frère de Martin, Ernst.

7Leonard avait échangé quelques lettres avec Freud lui-même. Aux yeux de Leonard, Freud n’était pas « un bon homme d’affaires ». Car il avait vendu comptant, à l’Institut de Jones, pour cinquante livres chacun, les droits des Collected Papers, qui parurent en quatre volumes. Très vite, la Hogarth Press annula tout cela, puis Leonard écrivit à Freud pour lui proposer les conditions normales, des droits se montant à 10 % des recettes.

8Lorsque Freud émigra à Londres en 1938, Leonard et Virginia vinrent prendre le thé chez lui à Maresfield Gardens. La fille de Freud, Anna, leur fit visiter le bureau de consultation-bibliothèque. Leonard avait apporté une coupure de presse à propos d’un jugement à Londres, au cours duquel un homme avait été convaincu d’avoir volé, entre autres, un livre de Freud dans une grande librairie, Foyle’s, un tel vol étant un événement assez banal à l’époque. Le juge, en condamnant le voleur à trois mois de prison, avait ajouté : « J’aimerais bien pouvoir vous condamner à lire tous les livres de Freud. » Je pensai que c’était une histoire très amusante et me demandai comment Freud avait réagi ; oui, répondit Leonard, Freud avait ri.

9Leonard publia plus tard cette histoire dans le quatrième volume de son autobiographie Tout en bas de la colline ( 1967) :

10

« À peu près tous les hommes célèbres sont décevants ou barbants, ou les deux. Freud n’était ni l’un ni l’autre ; une aura émanait de lui, non pas de célébrité, mais de grandeur. Le cancer terrible de la mâchoire qui le tua à peine huit mois plus tard l’avait déjà atteint. Ce n’était pas un entretien facile. Il était extraordinairement courtois, d’une façon guindée et démodée ; par exemple, il offrit presque cérémonieusement une fleur à Virginia. Il y avait quelque chose en lui d’un volcan à demi éteint, quelque chose de maussade, réprimé, réservé. Il me donna le sentiment – que seules de très rares personnes que j’ai rencontrées m’ont donné –, un sentiment de grande douceur, mais derrière la douceur, de grande force. La pièce dans laquelle il se tenait semblait très lumineuse, reluisante, propre, avec une jolie vue à travers les fenêtres qui donnaient sur un jardin. Son bureau était presque un musée, car il y avait tout autour de lui de nombreuses antiquités égyptiennes qu’il avait collectionnées. Il parla des Nazis. Quand Virginia dit que nous nous sentions un peu coupables, que peut-être si nous n’avions pas gagné la guerre de 14, il n’y aurait pas eu de Nazis ni de Hitler, il dit que non, c’était faux ; Hitler et les Nazis seraient venus et auraient été bien pires si l’Allemagne avait gagné la guerre. »

11Leonard raconta à Freud l’histoire de Foyle et Freud « était amusé, et, bizarrement, désapprobateur aussi. Ses livres, disait-il, l’avaient rendu infâme, pas célèbre [2]. Un homme redoutable [3] ». Le récit de Virginia Woolf elle-même, dans son Journal, qui ne parut qu’en 1984, est aussi intéressant :

12

« Dr Freud me donna un narcisse. Était assis dans une vaste bibliothèque avec de petites statues, devant une grande table scrupuleusement astiquée et rangée. Nous, comme des patients, assis sur des chaises. Un très vieil homme tout plissé et ratatiné ; avec des yeux de singe, des mouvements spasmodiques, désarticulé; mais alerte. Sur Hitler. Génération d’avant que le poison ne soit éliminé. À propos de ses livres. Célèbre ? J’étais infâme plutôt que célèbre. N’a pas gagné 50 livres avec son premier livre. Parole difficile. Un entretien. Sa fille & Martin l’aidaient. Potentiel immense, je veux dire un vieux feu maintenant vacillant. Quand nous partîmes, il se tint sur sa position : Qu’est-ce que vous, vous allez faire ? Les Anglais ? – La guerre. »

13Le lendemain, elle continue à raconter l’entretien :

14

« Freud dit ç’aurait été pire si vous n’aviez pas gagné la guerre. Je dis que nous nous sentions souvent coupables – si nous avions perdu, peut-être qu’Hitler n’aurait pas existé. Non, dit-il avec beaucoup d’emphase ; il aurait été infiniment pire. Ils ont hésité à partir pendant trois mois, se sont décidés en 24 heures. Très vif quand L. a mentionné le cas du juge qui a décrété que le criminel devait lire 20 livres de Freud. Adrian [Stephen, le frère de Virginia, qui était analyste] dit que la Pss Bonaparte [la Princesse Marie Bonaparte] lui avait donné cette grande et belle maison à Hampstead. “Mais nous ne l’aimons pas autant que notre appartement de Vienne”, dit Anna. Une certaine tension : tous les réfugiés sont comme des mouettes, le bec ouvert pour grappiller des miettes. Martin & son roman ; elle sur son livre. La tension sur nous, à titre de bienfaiteurs. »

15Assez curieusement, Virginia semble avoir été un génie qui manquait de sens de l’humour (son « Suis-je snob ? » me frappa et me parut merveilleusement amusant) ou quelqu’un qui passa à côté de l’ironie de Freud lorsqu’il plaisantait. Quand Freud lui dit, après qu’elle et Leonard furent entrés, « Nous aimons les patients assis sur des chaises [4] », ils semblent avoir tous deux manqué la référence équivoque à l’usage préférentiel qu’avait Freud du divan pour voir ses analysants; se tenir droit sur une chaise n’était vraiment pas ce que la psychanalyse de Freud avait recommandé pour ses clients, et Virginia semble n’avoir pas remarqué que Freud tentait de plaisanter. (Ou bien Virginia voulait dire qu’elle et Leonard étaient assis comme des patients sur des chaises, mais elle aurait de toute façon manqué la préférence de Freud pour l’usage du divan, qui faisait partie du mobilier de la pièce.)

16Et, contrairement à Leonard dans ses souvenirs autobiographiques, elle n’avait absolument pas mentionné le rire de Freud à propos des commentaires du magistrat lorsqu’il avait condamné le voleur. (Freud avait écrit à Leonard après leur rencontre, pensant sans doute que le juge était norvégien : « Handicapé dans l’usage de votre langue, je pense que je n’ai pu donner pleine expression à mon plaisir de vous avoir rencontrés, vous et votre épouse. La condamnation prononcée par le juge norvégien, je la prends comme un malentendu ou une mauvaise plaisanterie d’un journaliste malicieux [5]. » Cette lettre m’a fait me demander si l’histoire de Foyle avait réellement amusé Freud.)

17Leonard me dit aussi quelque chose sur le compte rendu favorable qu’il avait fait très rapidement de la Psychopathologie de la vie quotidienne de Freud. L’écrivain américain Walter Lippmann avait aussi été très rapidement réceptif à l’œuvre de Freud ; Leonard et Lippmann avaient parlé ensemble, avant la Première Guerre mondiale, de la signification de l’œuvre de Freud. Je lui demandai si Lippmann connaissait bien la psychanalyse et Leonard hésita avant de répondre modestement : « À peu près autant que moi. » Leonard avait plus tard travaillé certaines des idées de Freud dans ses œuvres politiques théoriques (ce que Lippmann avait aussi fait dans ses propres écrits). Virginia, au contraire, semblait avoir plutôt moins lu Freud que Leonard. (De toute évidence, ce fut seulement quelques mois après avoir rencontré Freud qu’elle se mit enfin à le lire.) Il est à noter que Leonard n’avait jamais emmené Virginia, malgré ses troubles mentaux récurrents, chez un psychanalyste. (James Strachey me dit que Leonard n’avait peut-être jamais lu les livres de Freud qu’il avait publiés. La femme de James, Alix, pensait que Virginia craignait probablement que l’analyse n’interfère avec sa créativité.) À cette époque, me dit Leonard, très peu de gens s’intéressaient à Freud. Quand je le questionnai sur ses amis, il mentionna, comme des exceptions, les Strachey et les Stephen (Adrian, le frère de Virginia, et sa femme Karin, étaient tous deux devenus analystes). « T.S. Eliot parlait beaucoup de psychanalyse et Roger Fry y semblait exceptionnellement hostile. » (Je regrette de ne pas avoir posé la question à propos de Keynes et Forster ; j’avais déjà supposé que l’homosexualité de jeunesse, habituelle chez les hommes de lettres anglais, compliquait la réponse britannique à la psychanalyse, qui avait des conceptions plutôt sévères sur la « perversion ».)

18Leonard avait été en contact avec Martin Freud pour des questions de publication et, dans son Journal, Virginia fait allusion à son roman alors non publié. (Le livre d’Anna Freud que Virginia mentionne était peut-être son premier livre sur l’analyse d’enfants dont Jones, du fait de son allégeance à la rivale d’Anna, Melanie Klein, n’avait pas autorisé la publication.) Leonard me dit que lui et Virginia avaient eu Martin à dîner et étaient assez amis avec lui. (En 1940, Leonard, qui était socialiste, avait écrit à Clement Atlee, garde des Sceaux dans le cabinet de guerre de Churchill, pour protester contre l’internement de Martin comme étranger dangereux ; son fils avait été envoyé en bateau en Australie.) Ce dont vivait Martin à Londres semblait « tout à fait mystérieux » à Leonard. Leonard pensait que Martin était « plutôt » un intellectuel, lorsque je l’ai questionné à ce sujet. Martin avait proposé à la Hogarth Press son roman, mais Leonard ne l’avait pas trouvé très bon, jugement qui, maintenant que je l’ai lu, me semble charitable.

19La raison principale que j’avais de voir Leonard était de découvrir quelque chose sur les chiffres de vente des livres de Freud. Leonard répondit qu’une telle information n’était pas confidentielle, mais il craignait que ce ne fût perdu dans leurs multiples déménagements pendant la guerre ; la pluie était tombée à l’intérieur du bâtiment après le bombardement. Il apparut que la Hogarth Press avait gagné beaucoup d’argent avec les Collected Papers de Freud. Ce projet avait été l’une de leurs « entreprises les plus profitables » et les livres avaient été « réimprimés et réimprimés ». En Amérique, dit-il, Macmillan devait connaître leurs propres chiffres de vente, puisqu’ils étaient les distributeurs de Hogarth ; bien sûr, aux États-Unis, on avait eu aussi les traductions de Freud par A. A. Brill, qui étaient « épouvantables ». C’est peut-être Jones qui avait eu le premier l’idée de mettre ensemble les Collected Papers; en 1965, James Strachey plaidait pour qu’on les assemblât autrement, en publiant ses traductions révisées et des notes éditoriales détaillées. (Cela avait été un véritable tour de force de mettre en ordre l’enchevêtrement des droits américains avant que la Standard Edition en 24 volumes de Strachey puisse paraître ; ces œuvres complètes étaient vendues en Amérique comme une production de la Hogarth Press.)

20Leonard me taquinait, avec un grand sourire, en me demandant si j’allais écrire sur les controverses que Freud avait eues avec ses anciens élèves Alfred Adler et Carl Jung. Au point où j’en étais dans mon travail, je doute que j’aie pu répondre avec certitude, mais je sais que j’ai demandé si Adler et Jung avaient jamais été considérés au même niveau que Freud par les intellectuels anglais. La réponse de Leonard fut un « non » catégorique. Il était aussi curieux de savoir si à Vienne, en 1965, il y avait des analystes réputés. (À cette époque, la Société psychanalytique de Vienne avait la particularité d’être l’un des rares groupes qui ne se développaient pas.)

21Le lendemain du jour où je vis Leonard, il m’envoya une lettre à propos des chiffres de vente sur lesquels je m’étais renseigné. (Je n’avais ressenti aucun antiaméricanisme chez Leonard, mais ni lui ni Virginia n’allèrent jamais aux États-Unis pour leur carrière.) La Hogarth Press avait commencé par la publication des volumes 7-10 dans la collection de la bibliothèque de l’Institut de psychanalyse ; c’étaient les quatre volumes des Collected Papers de Freud, qui furent vendus chacun à environ 300 exemplaires la première année.

22« Le livre suivant de Freud fut Le Moi et le ça et nous en vendîmes 404 la première année. La façon dont la réputation de Freud s’accrut est montrée par les chiffres suivants:

Description de l'image par IA : Liste de livres avec années de publication et nombres d'exemplaires vendus.
publié en nbre d’ex. vendus la première année – L’Avenir d’une illusion 1928 899 – Malaise dans la civilisation 1930 929 – Nouvelles Conférences 1932 1 211 – Ma vie et la psychanalyse 1935 1 697

Ceci comparé aux textes suivants par d’autres auteurs :

[6].)

Description de l'image par IA : Liste de livres avec années de publication et nombres de pages.
publié en nbre d’ex. vendus la première année – Ferenczi : Contributions 1927 302 – Flugel : Psychologie des vêtements 1930 406 – Klein : Psychologie des enfants 1932 3436

[6].)

(Je ne sais pas comment Leonard se procura ces chiffres si vite, mais ils corres-pondent en gros à une liste plus complète compilée par J. H. Willis pour son étude sur la Hogarth Press en 1992 [7].) »

23Bien que ma rencontre avec Leonard soit due à mon intérêt pour l’histoire de la psychanalyse, je poursuivais mes lectures d’ordre général ; et mon intérêt pour Bloomsburry fut précipité par les livres remarquables de Michael Holroyd sur Lytton Strachey qui commencèrent à paraître en 1967 [8]. Il m’est même arrivé de publier un petit texte sur un lien curieux entre Lytton Strachey et Freud [9]. Dans plusieurs de mes livres, le cercle de Bloomsbury était apparu, mais c’est seulement au cours de la rédaction d’un de mes livres récents que j’ai eu à traiter de la place dans la Société britannique de psychanalyse d‘Adrian, le frère de Virginia Woolf [10]. Une biographie intéressante de lui était parue et, comme il avait été le petit garçon qui avait insisté pour aller à la promenade au phare, ma curiosité me conduisit à lire, pour la première fois, La promenade au phare de Virginia. (J’avais, cependant, déjà lu la biographie en deux volumes que son neveu Quentin Bell avait écrite sur elle [11].)

24Bien que je sois venu si tard aux œuvres de Virginia Woolf, j’ai trouvé que mon contact avec Leonard Woolf m’avait aidé à comprendre quelques-unes des publications récentes sur leur mariage. La nouvelle biographie d’Hermione Lee [12], Virginia Woolf, semble la meilleure, la plus complète de celles parues. Cependant, je fus frappé et étonné de ce que, dans ses premières pages sur cet écrivain si égocentrique, Lee commente : « Ce n’est pas pour rien que Freud, la seule fois qu’ils se rencontrèrent, en 1939, lui offrit un narcisse. » Est-ce que Lee pensait qu’à cet âge si avancé, et en mauvaise santé, Freud s’était préparé à la visite des Woolf en sortant dans le jardin choisir la fleur qui irait le mieux à Virginia ? Il me semble bien plus probable que quelqu’un dans la maisonnée ait cueilli les fleurs qui étaient dans son bureau, parmi lesquelles Freud fit un choix forcément limité.

25Plus généralement, cependant, il me semble que cette biographie de Lee passe à côté d’éléments clés dans la relation entre Leonard et Virginia. Leonard, qui avait été employé dans l’administration coloniale à Ceylan et venait de rentrer, avant de se marier avec Virginia en 1912, avait certainement semblé à la fois aux amis et à la famille de Virginia capable de prendre convenablement soin d’elle. (Presque immédiatement après son mariage, elle tomba malade pour trois ans.) Elle avait eu sa première dépression nerveuse après la mort de sa mère en 1895. Virginia avait alors treize ans. Selon Lee, « l’aspect le plus pénible » de la réaction de Virginia à la mort de sa mère était son incapacité à « ressentir quoi que ce soit ». Lee remarque que « cet étrange sentiment de dissociation revient souvent dans sa vie d’adulte ». Cette « inhibition gênante de la douleur » peut avoir été liée à ce que la psychanalyste Hélène Deutsch décrivit dans son célèbre article sur l’« Absence de douleur » où elle montre combien un deuil retardé peut être une source puissante d’empathie et d’intuition [13]. Pour Lee, cet incident lié à la mort de la mère de Virginia « présageait d’une gêne à exprimer ses émotions qui devait durer toute une vie », alors qu’on aurait pu au contraire penser que cela alimentait son exceptionnelle sensibilité.

26Leonard avait été à Cambridge avec les frères de Virginia, Thoby et Adrian, mais son parcours était peu ordinaire, à la fois parce qu’il était juif et qu’il avait relativement peu de moyens financiers. Jusqu’en 1930, Virginia pouvait écrire dans une lettre : « Combien j’ai détesté épouser un Juif – combien j’ai détesté leurs voix nasillardes et leur bijouterie orientale et leur nez et leurs barbiches – quelle snob j’étais. » Lee est sans aucun doute dans le vrai lorsqu’elle observe, à propos de Virginia, que « ses préjugés raciaux et de classe étaient impossibles à distinguer ». Tout le groupe de Bloomsbury partageait un anti-sémitisme élitiste très caractéristique. Personne n’aurait pu prévoir à quel point Virginia s’avérerait malade. Financièrement, Leonard ne profitait que d’une petite partie de l’argent personnel de Virginia. Mais il est aussi vraisemblable que tous aient partagé une même conviction sur l’instabilité de Virginia, qui faisait apparaître Leonard comme un bon mari potentiel. Sur le plan de la sexualité, on semble généralement admettre qu’il se passa bien peu de choses entre Leonard et Virginia. Un célèbre psychanalyste britannique fit un jour l’hypothèse que le mariage des Woolf n’avait peut-être pas été consommé ; si ce n’était pas au sens propre le cas, c’était, pour l’essentiel, une interprétation correcte d’une situation qui durait depuis longtemps.

27Lee observe que « des témoins de cette union avaient été prompts à conclure qu’elle n’était pas assortie sur le plan sexuel ». Un fils d’Harold Nicolson et de Vita Sackvill-West conclut, par exemple, que Virginia avait été « sexuellement frigide ». Dès le début de leur mariage, Leonard et Virginia faisaient chambre à part, mais il avait l’habitude de lui apporter son petit déjeuner au lit. Lee trouve que « l’image couramment donnée de Leonard Woolf comme un hétérosexuel pur-sang se sacrifiant lui-même sur l’autel du génie de sa femme » est « simpliste ». L’idée d’avoir des enfants, admet-on, aurait été hors de question pour quelqu’un dans un état aussi précaire que Virginia. Mais Lee essaie en quelque sorte de soutenir que « ce n’était pas une union asexuelle, mais plutôt une union qui s’épanouissait dans les câlins et les jeux affectueux ». J’aurais plutôt pensé que les Woolf avaient eu une relation tout à fait asexuée. Leonard devait être toujours inquiet de la santé de Virginia. Lee cite Virginia qui écrivait à un ami en 1912 : « Leonard a fait de moi une invalide comateuse », sans relever combien Virginia semblait complaisante et enfant gâtée. Lee ne se trompe sans doute pas lorsqu’elle observe qu’« il y a une marge étroite entre cette surveillance attentionnée et un désir de contrôle » et Leonard était sans doute « plus un gardien qu’un amant ». Lee affirme de Leonard qu’il était « une personne aux sentiments profonds, clairs, exubérants, contrôlée par un terrible entraînement personnel ».

28Pourtant, Lee ne se demande jamais si Virginia aurait pu devenir un grand écrivain sans Leonard. Elle n’avait pas encore, au moment de leur mariage, publié sa première œuvre romanesque. Ses grands talents d’écrivain sont évidents, même dans certaines de ses premières lettres. Cependant Lee ne porte jamais au crédit de Leonard le fait de lui avoir fourni la structure essentielle pour ses succès littéraires. Oui, il pouvait être misanthrope, autoritaire et pingre. Mais de telles critiques omettent précisément ce qu’il avait fait pour elle – aussi bien que ce qu’elle lui apportait. Dans le cas de quelqu’un d’aussi fragile que Virginia, de quelqu’un qui, malgré tous les soins de Leonard, avait eu de nombreuses dépressions graves et qui avait fini par se tuer, comme son génie aurait facilement pu échouer à trouver sa véritable expression !

29Sans Leonard, la vie de Virginia aurait pu aller dans une direction catastrophique bien plus tôt. Ce qui fait défaut à mes yeux dans la façon dont Lee rend compte de leur union est tout ce que Virginia et Leonard se donnèrent l’un à l’autre ; la communication intellectuelle et émotionnelle entre eux favorisa quelque chose qui est décisif aussi dans d’autres couples, bien qu’elle ne soit habituellement pas aussi radicalement séparée de la sexualité. Bien que je trouve difficile d’insister sur ce qui fait défaut dans la façon dont Lee rend compte de leur union, un passage d’une lettre écrite par Stella, la demi-sœur de Virginia, à propos d’un soupirant, nous donne une indication : « Il me donne des frissons rien qu’à y penser et pourtant il fait vraiment pitié – c’est affreux. » Lee commente importunément : « Qu’aurait-il pu faire ? » Mais pourquoi aurait-il dû faire quoi que ce soit ? Les sentiments de Stella avaient changé, bien qu’elle pensât encore qu’« il faisait vraiment pitié ». Tout au long de Virginia Woolf, j’ai ressenti bien peu de respect pour la victimologie féministe. Se demander : « Qu’est-ce qui se serait passé si Virginia avait été un homme et Leonard une femme ? » va peut-être dans le sens du respect que Virginia portait à l’androgynie. Si ç’avait été le cas, je pense que les biographes d’aujourd’hui n’auraient émis aucun doute sur le fait que l’épouse se sacrifiait elle-même. Et pourtant, en ce qui concerne Leonard, je sortis de ma rencontre avec lui convaincu de tout ce que Virginia lui avait apporté. Freud pensait que tous les gens vraiment civilisés sont aussi quelque peu masochistes et, dans l’idéal, la façon dont on parle d’un couple devrait englober aussi bien ce que chacun a découvert dans l’autre que les frustrations ou limitations qu’ils ont subies en contrepartie.

30Inévitablement, les récits sur Leonard et Virginia reflètent l’état d’esprit qui règne actuellement sur les relations entre les sexes. Quoi qu’il en soit, les défauts du Virginia Woolf de Lee n’égalent en rien le sensationnalisme de la recension par Phyllis Grosskurth, dans le Times Literary Supplement, du vol. VI de la Correspondance de Virginia Woolf [14]. Grosskurth essayait d’avancer l’idée infondée qu’après le suicide de Virginia « des rumeurs avaient circulé dans le village comme quoi Leonard s’était débarrassé d’elle et avait caché le corps ». Grosskurth émet l’hypothèse que, dans l’un des derniers romans de Virginia, le portrait peu sympathique d’un Juif puisse être la description par Virginia de « ses propres griefs contre la Hogarth Press ». C’était un poids pour Leonard et Virginia d’être éditeurs. Leonard pensait peut-être qu’il était particulièrement thérapeutique pour Virginia d’avoir dans sa vie quelque chose qui l’ancre dans la réalité. Rien, cependant, ne vient confirmer l’idée que Virginia ait pu être assez grossière pour critiquer Leonard à travers une scène de roman. Grosskurth suggère même l’idée qu’« après l’échec artistique » des Années (qui devint un best-seller en Amérique du Nord), « Leonard tenta délibérément de saper la confiance que Virginia avait en elle-même ». De telles spéculations me semblent réellement atroces. Grosskurth affirmait que Leonard, bien naturellement pour quelqu’un d’un peu politiquement cultivé, avait peut-être trouvé naïfs les objectifs anti-militaristes et pacifistes du beau roman Trois Guinées. Elle suggéra que Leonard pouvait avoir été « accablé par le poids des faits et des arguments » parce que Virginia devenait soi-disant « une charge financière ». Selon Grosskurth, Leonard « lui dit de ne pas se donner de la peine sur l’ennuyeuse biographie de Roger » Fry qu’elle avait entreprise. Dans le dernier roman de Virginia, Entre les actes, Grosskurth trouvait en Virginia et Leonard le modèle de « deux êtres enchaînés dans un éternel état de guerre ».

31John Lehmann, qui avait connu les Woolf et travaillé comme associé à la Hogarth Press, fit immédiatement insérer un désaveu du récit de Grosskurth sur Leonard et Virginia. « Je me sens obligé de protester avec véhémence contre les sous-entendus qui courent à propos de Leonard Woolf tout au long de la recension de Phylliss Grosskurth. » En opposition aux « insinuations » de Grosskurth, Lehmann soutenait quelques évidences : « L’une des préoccupations majeures de sa vie était le bien-être de sa femme [15]… » (Il est essentiel de noter que les nombreux volumes de l’autobiographie de Leonard s’achèvent avec le suicide de Virginia.) Grosskurth ne fut aucunement ébranlée par Lehmann et répliqua la semaine suivante : « Le propos de ma recension était de questionner la croyance largement répandue que Leonard était un mari dévoué. Bien sûr, je vais plus loin : Est-il possible, ai-je suggéré, que la façon dont Leonard Woolf avait traité Virginia ait en réalité hâté sa mort [16] ? » Deux semaines plus tard, Quentin Bell écrivit dans le Times Literary Supplement, s’opposant aussi à la thèse centrale de Grosskurth et à sa façon de traiter « le volume de correspondance dont elle prétendait faire une recension [17] ». Nigel Nicolson, par la suite, montra bien qu’il n’y avait aucune base documentaire aux ragots de village sur lesquels Grosskurth affirmait s’appuyer [18]. Lee mentionne dans l’une des notes finales de son livre volumineux que « quelques critiques de LW (Leonard Woolf) » sous-entendaient « qu’il avait peut-être été en quelque façon responsable de sa mort », citant la recension de Grosskurth et un article précédent, sans aucune référence à tout ce qui avait été publié en objection à tous les raisonnements de ce type.

32La façon dont les universitaires ont pu transformer le dévouement de Leonard en quelque chose de si différent de ce que quiconque les ait connus pouvait avoir imaginé m’a conduit à mettre en question le compte rendu de Lee (comme celui d’autres auteurs) sur la nature des troubles mentaux de Virginia. Un chapitre entier a pour titre, entre guillemets : « Folie [19] » ; les guillemets sont, sans doute, faits pour modérer le terme, ou le mettre en perspective. Mais le chapitre de Lee commence d’une façon qui me satisfait fort peu : « Virginia Woolf était une femme saine d’esprit qui avait une maladie. » Il devrait cependant être évident que les problèmes médicaux de Virginia n’étaient pas comparables à des allergies ou à de l’arthrite. Les maladies de Virginia menaçaient de mettre à mal sa raison et le faisaient fréquemment ; l’utilisation par Lee d’un terme récent comme « maladie bipolaire » ne rend pas compte de manière satisfaisante de la façon dont cette maladie pouvait nourrir aussi bien que submerger sa créativité. La décrire comme « une femme saine d’esprit qui avait une maladie » suppose que cette prétendue santé mentale pouvait toujours compter sur les soins fidèles de Leonard. Ses tentatives de suicide, les hallucinations, les maux de tête, les pertes d’appétit, etc., comptaient suffisamment pour Leonard, selon Lee, pour qu’il ait fait de « la maladie de Virginia l’une des œuvres de sa vie ».

33Virginia réagissait spécialement mal au « stress de finir un livre », cependant, pour une raison ou pour une autre, Lee ne relie pas cela à la sensibilité générale de Virginia à la perte. Pas plus qu’elle ne fait de lien entre ces crises récurrentes et la façon dont elle s’effondra après la mort de sa mère. Il est frappant de voir combien Leonard, lui aussi, est, dans son autobiographie, peu psychologue à propos des effondrements de Virginia. Mais il me semble absurde de la part de Lee d’être en quoi que ce soit d’accord avec l’idée que Leonard ait pu avoir été « impliqué dans les protocoles accablants des médecins de Virginia Woolf ». Le vrai mystère est peut-être de savoir comment la prise en main par Leonard des problèmes de sa femme, quelle que soit l’aide médicale qu’il ait pu trouver, réussit aussi bien. Bien sûr, il faut du recul pour faire de telles suppositions, mais, de toute manière, il me semble terriblement insuffisant de la décrire seulement comme «  une femme saine d’esprit qui avait une maladie ». Virginia avait tout à fait raison de se méfier, comme Leonard, de ce qu’un traitement psychanalytique aurait pu faire pour elle. Sa critique du freudisme dans la compréhension des œuvres romanesques avait des aspects pertinents, comme sa protestation contre le fait que « tous les personnages » deviennent « des cas » et que, peut-être par-dessus tout, ce nouveau système de pensée « simplifie plutôt qu’il ne complique, appauvrit plutôt qu’il n’enrichit ». Virginia et Leonard ont peut-être mieux su trouver qui pouvait l’aider que de nombreux observateurs ne l’ont supposé. On se serait méfié même d’un excellent analyste qui aurait eu recours à un traitement psychanalytique avec quelqu’un d’aussi potentiellement déséquilibré que Virginia.

34Un chapitre entier est consacré à ce que Lee appelle « Abus [20] », sauf que, là, elle n’utilise pas de guillemets pour le titre. Et il me semble que, bien que Lee ait été à mauvais escient sceptique sur la question de la « folie », elle a été trop crédule sur le sujet du prétendu abus. Ici, le problème semble avoir débuté avec Quentin Bell. Lorsqu’il écrit à propos de George, le demi-frère de Virginia, Bell rapporte : « Vanessa se mit à croire que George lui-même ne se rendait pas compte que ce qui avait commencé avec seulement de la sympathie en finit par devenir un ignoble duel érotique. Il y avait des caresses et des tripotages en public quand Virginia était à ses cours et ils prirent des proportions plus importantes – bien sûr, je ne sais pas jusqu’à quel point – lorsque, avec l’assurance facile d’un frère tendre et privilégié, George transféra ses témoignages d’affection de la salle de classe à la chambre d’enfants la nuit. »

35Mais ce raisonnement est, je pense, hautement suspect. Si on prête attention à ce qui est d’emblée évident, on trouve que Virginia a écrit à Vanessa en 1911 à propos d’une amie commune :

36

« Elle a un calme intérêt pour la copulation... et cela nous conduit à la révélation de tous les méfaits de George. À ma grande surprise, elle l’a toujours profondément détesté et avait l’habitude de dire “hé, toi, vile créature” lorsqu’il entrait et commençait à me caresser par-dessus mon Grec. Lorsque j’en arrivai aux scènes dans la chambre, elle laissa tomber sa dentelle, et suffoqua comme un goujon bienveillant. À l’heure du coucher, elle dit qu’elle se sentait vraiment malade, et alla aux W-C, qui, inutile de le dire, n’avaient pas d’eau. »

37La lettre continue, avec d’autres allusions ouvertement sexuelles, et se termine par la « séduction » probable de leur frère Adrian par leur ami Duncan Grant : « J’imagine une grande orgie sur la rivière cette nuit. » Si l’on ne comprend pas l’exagération stylistique des gens de Bloomsbury, il est impossible de suivre ce dont il s’agissait. Ils se délectaient à utiliser le terme « copulation » de façon à se choquer eux-mêmes et à choquer les autres ; il ne voulait pas forcément dire ce qu’il peut nous évoquer en termes de relations sexuelles. Quand Virginia écrivait que George était entré et l’avait « caressée » en public, cela peut ne pas signifier plus que le fait qu’il ait démontré sa tendresse et/ou son amitié. Virginia n’indiquait pas que leur ami intime Duncan avait été coupable d’abuser d’Adrian par une quelconque séduction réelle, pas plus qu’elle ne suggérait en réalité que quoi que ce soit de ressemblant à ce que nous imaginons être une « grande orgie » ait jamais eu lieu. Lee soutient que « tout le document exhibe une franche sexualité, pour obtenir l’approbation et l’amusement de Vanessa », mais je pense que tout cela doit être replacé dans le contexte du langage hyperbolique qu’ils utilisaient alors. Tous leurs mots doivent être traduits pour notre époque. Si George doit être considéré comme « un séducteur incestueux », qu’en est-il alors de Duncan Grant ? La vérité est qu’il est possible que ni l’un ni l’autre n’ait été un séducteur au sens moderne du terme. Virginia et sa sœur continuèrent toutes deux à bien aimer George (qui, avec Vanessa, était témoin de son mariage et devint le premier éditeur des romans de Vanessa) et, à sa mort en 1934, elles se montrèrent toutes deux très positives à son sujet. Dans une lettre de 1904, Vanessa avait écrit à Virginia que « George l’avait embrassée et caressée devant tout le monde, mais on ne pouvait s’attendre qu’à cela ». Le mot « caressée » doit être traité aussi prudemment que le terme « copulation » ; Vanessa ne suggérait aucune action incestueuse de George à son égard et personne dans la littérature ne semble avoir exprimé de surprise quant au fait que Vanessa n’ait pas grandi avec les troubles mentaux de Virginia. Lorsque Virginia, en 1920, présenta ses souvenirs autobiographiques « La porte de Hyde Park » devant le Memoir Club, je ne crois pas qu’aucun des présents ait pu penser qu’elle accusait George d’avoir été littéralement son « amant » et celui de Vanessa. Il me semble que Lee a été exceptionnellement maladroite dans sa façon de traiter ce matériel : « Il n’y a aucun moyen de savoir si la jeune Virginia Stephen a été baisée ou forcée à une fellation ou sodomisée. »

38D’autres ont été encore plus radicaux que Lee sur le sujet de ses demi-frères. Elle cite un passage au début des « Croquis du passé » de Virginia, en 1939, dans lequel son demi-frère Gerald s’était permis ce que Lee appelle une « agression sexuelle... dans la très tendre enfance » (Gerald avait douze ans de plus que Virginia, George quatorze ans de plus).

39

« Il y avait une tablette à l’extérieur de la porte de la salle à manger pour y poser des plats. Une fois, lorsque j’étais très petite, Gerald Duckworth me souleva et me posa dessus, et, tandis que j’étais assise là, il se mit à explorer mon corps. Je peux me souvenir de la sensation de sa main qui allait fermement et régulièrement de plus en plus bas. Je me rappelle combien j’espérais qu’il s’arrête ; combien je me raidissais et me tortillais au fur et à mesure que sa main approchait mes parties intimes. Mais cela ne s’arrêta pas. Sa main explora mes parties intimes aussi. Je me rappelle que je n’aimai pas, que je détestai ça – quel est le mot pour un sentiment à ce point mêlé et muet ? Cela a dû être fort, puisque je m’en souviens encore. Cela semble montrer qu’un sentiment concernant certaines parties du corps, comme elles ne doivent pas être touchées, comme ce n’est pas bien de permettre qu’on les touche, est sûrement instinctif. »

40Ce passage doit, je pense, être abordé avec précaution. Ce qu’elle entendait par l’« exploration » par Gerald de ses « parties intimes » doit être replacé dans une sorte de contexte linguistique, ce que Lee ne fait jamais. Elle cite cependant la réaction de John Maynard Keynes en 1921 à l’une de ses premières études. Keynes lui dit que son meilleur écrit était « votre étude sur George. Vous devriez faire comme si vous écriviez sur des personnes réelles et tout inventer ». Lee émet quelques doutes sur la façon dont l’incident avec Gerald doit être compris, lorsqu’elle nous dit qu’il « a été décrit comme un acte menaçant la vie », d’un sadisme extrême, qui avait gelé la sexualité de Virginia Stephen et inauguré sa folie, faisant de Virginia une « survivante de l’inceste ».

41Lee décrit les attouchements de Gerald sur la petite fille Virginia comme « semble-t-il, une agression sexuelle ». Cependant, Lee pense que « l’histoire des activités sexuelles de George » est « beaucoup plus préjudiciable ». Quentin Bell a été suffisamment audacieux pour soutenir que « Virginia avait le sentiment que George avait gâché sa vie avant qu’elle n’ait vraiment commencé. Par nature timide sur le plan sexuel, elle était, depuis ce moment-là, terrifiée, repliée en une posture de panique gelée et défensive ». Nigel Nicolson, cependant, n’était pas d’accord, et affirmait que « Virginia avait exagéré dans ses souvenirs ».

42Le biographe d’E. M. Forster, qui avait à peine quelques années de plus que Virginia, rapporte une véritable rencontre sexuelle entre Forster quand il était petit garçon et un homme étranger. P. N. Furbank commente prudemment : « C’est une histoire intéressante et qui a eu quelque influence, je pense, sur son développement futur [21]. » Ceci n’est pas la même chose qu’attribuer une causalité à un traumatisme précoce. On aurait pu penser qu’il était aujourd’hui admis que les adultes ressassent rétrospectivement des événements de leur petite enfance qu’ils trouvent, pour une raison ou pour une autre, signifiants. Et ce n’est pas nouveau, il me semble, de dire que nous refoulons des souvenirs qui ne répondent à aucun besoin ultérieur.

43L’énorme biographie de Lee était si intéressante que je restai à la lire des jours entiers, jusqu’à ce que j’aie fini ; une fois que j’ai commencé, je me suis senti accroché jusqu’à la fin. Et même, depuis, j’ai passé beaucoup de temps à lire les œuvres de Woolf, de même que lorsque j’avais fait une critique de la biographie de Strachey par Holroyd, j’avais entrepris de lire tout ce qui pouvait me tomber sous la main d’écrit par lui. Cependant, mon bref contact avec Leonard Woolf suscita en moi quelques doutes sur la façon dont Lee rend compte de l’union des Woolf et m’a donné l’audace de me montrer critique sur ce qui semble être devenu un lieu commun de la critique littéraire à propos de Virginia. Sa maladie et le prétendu « abus » par ses demi-frères doivent être reconsidérés plus soigneusement. Mais si une biographie pousse à lire l’œuvre d’un auteur, peut-être est-ce tout ce qu’un biographe peut espérer de mieux. Il est inévitable que notre version du passé reflète notre propre compréhension contemporaine des relations entre les sexes, mais un tel « présenticisme » peut aller trop loin. Et je suggère qu’il pourrait être bon de faire un pas en arrière et de réfléchir sur la façon dont les clichés d’aujourd’hui – sur la victimisation, et sur l’effet maléfique des frères et des maris – sont peut-être allés trop loin.

44Chaque grande vie devient un modèle contemporain pour nous. Mais l’ancestrale bataille entre les sexes a besoin qu’on salisse toujours plus les maris et les frères. Virginia Woolf souffrit à la mesure de son génie, déjà parce que sa sensibilité était à une échelle tellement supérieure à la moyenne. Je me sens plus sûr quand je défends Leonard, mais en réfléchissant à ce couple, je me suis enhardi à me pencher sur les demi-frères. La littérature d’aujourd’hui montre, je pense, trop peu de scepticisme à l’égard des partis pris des porte-parole du syndicat de la féminité, qui ont tenté de faire de Virginia une héroïne sexuellement abusée. J’avoue que ma réaction immédiate à La Promenade au phare de Virginia était qu’elle avait été trop durement injuste dans le portrait de son père, mais ensuite il y a des signes qui montrent qu’elle devait bien savoir tout ce que son propre caractère avait en commun avec celui de son père. Ce que Vanessa a dit plus d’une fois de Virginia semble terriblement crédible, à savoir qu’elle « ne donnait jamais, mais prenait toujours ». Clive Bell, le mari de Vanessa, avait réagi à un premier jet de La Traversée des apparences en disant que les personnages masculins étaient particulièrement peu sympathiques.

45

« Nos conceptions de l’homme et de la femme sont sans aucun doute tout à fait différentes et la différence ne signifie pas grand-chose ; mais dessiner des contrastes si tranchants et marqués entre les femmes subtiles, sensibles, pleines de tact, gracieuses, délicatement perceptives et perspicaces, et les hommes obtus, vulgaires, aveugles, grossiers, sans tact, emphatiques, indélicats, vains, tyranniques, stupides, est non seulement plutôt absurde, mais surtout artistiquement très mauvais, à mon avis. »

46Je suppose que Virginia avait entendu parler de la critique de Clive, ce qui peut expliquer pourquoi elle avait crédité Clive d’avoir été « la première personne qui ait pensé que j’écrirai bien ». Les limites que j’ai trouvées à l’excellente biographie de Lee et à d’autres œuvres de Woolf reflètent peut-être quelque ambivalence à l’égard des œuvres de Woolf elles-mêmes. Les plus grands artistes, comme Tolstoï dans Anna Karenine, ont été pleinement capables de dépeindre le sexe opposé avec sympathie. Dickens s’est peut-être parfois compromis dans la tendance qu’avait son siècle à idéaliser la femme, ce qui était une faiblesse, mais il triompha, malgré ses défauts, grâce à l’universalité de ce qu’il apporta dans son utilisation magique des mots. Woolf a peut-être par inadvertance donné à ses réflexions sur les hommes un ton qui dépassait ses intentions conscientes. Mais toutes mes remarques sur Leonard et Virginia Woolf sont surtout pensées comme des « notes », une simple mise en garde contre ce qui a déjà eu un tel succès éditorial.

47Les hyperboles de Virginia Woolf ont eu pour destin d’être mal comprises par la génération suivante, à tel point que cet écrivain brillant et subtil a fini par devenir le prototype du freudisme primaire qu’elle avait si longtemps décrié. L’auteur des superbes polémiques que furent Une chambre à soi et Trois Guinées fournit, qu’elle le veuille ou non, un support à des mouvements sociaux qui auraient pu mettre en péril ses réalisations artistiques ; sa naïveté politique donna pleinement prise à l’exploitation de ces modèles passionnés au nom de la cause étroite de la protestation sociale. Elle se tua par crainte d’un retour de sa folie, mais sa biographe met folie entre guillemets et, à la place, rend le prétendu abus central. Si ce n’est un mari despotique qui est le méchant, alors ce sont des demi-frères, un père ou peut-être la société. Son sort serait digne de l’un de ses essais cyniques, mais cela prendrait un tour comique, alors que pour moi son histoire représente une grande tragédie, la nôtre aussi bien que la sienne.