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Article de revue

Éloge du mensonge

Qu'est-ce que tromper pourrait dire ?

Pages 48 à 57

Citer cet article


  • Chapellon, S.
(2011). Éloge du mensonge Qu'est-ce que tromper pourrait dire ? Enfances & Psy, 53(4), 48-57. https://doi.org/10.3917/ep.053.0048.

  • Chapellon, Sébastien.
« Éloge du mensonge : Qu'est-ce que tromper pourrait dire ? ». Enfances & Psy, 2011/4 n° 53, 2011. p.48-57. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2011-4-page-48?lang=fr.

  • CHAPELLON, Sébastien,
2011. Éloge du mensonge Qu'est-ce que tromper pourrait dire ? Enfances & Psy, 2011/4 n° 53, p.48-57. DOI : 10.3917/ep.053.0048. URL : https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2011-4-page-48?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ep.053.0048


Notes

  • [1]
    Abraham voulait réserver pour un moment ultérieur l’analyse du cas de cet homme, baptisé N., mais il mourut après avoir déposé l’essai chez l’éditeur.

1« Mon enfant ment effrontément ! » Nombreux sont les parents qui viennent consulter un ou une psychologue sur ce motif. Dire qu’un « enfant ment » est cependant péjorativement coloré. Cela évoque de plus une intentionnalité qui paraît saugrenue, au regard des apports psychanalytiques concernant l’écoute du matériel inconscient fourni par la parole. L’usage de ce terme proviendrait donc d’une appréhension à la fois simpliste et moraliste, comportant l’idée d’une suspicion qui saperait de façon malsaine la confiance portée à l’enfant. La vérité sortirait-elle toujours pour autant de sa bouche ?

2Il s’agit, pour nous, non pas de discréditer sa parole, mais d’essayer d’entendre ce qu’il dit en mentant. Nous ferons l’hypothèse que cette volonté de tromper qui caractérise le mensonge, matérialise un mal-être d’abord énigmatique. Il s’agira d’y entendre un appel de détresse silencieux, à partir de ses effets, et en tant que ces derniers représentent l’écho de ce que le sujet ne peut ni dire ni penser.

Mythomanie et autres fables théoriques

3Au Moyen Âge, quiconque était suspecté de mensonge devait se soumettre à ce qu’on appelait le « jugement du feu ou de l’eau », qui consistait à tester le crédit de l’accusé au moyen de toutes sortes de supplices. Dans le jugement du feu, il fallait tenir une barre de fer chauffée à blanc ou repêcher une pierre dans une marmite d’eau bouillante ; si la blessure cicatrisait au bout de trois jours, c’était un signe de Dieu disculpant l’accusé, qui était fréquemment ( !) déclaré coupable. Dans le supplice de l’eau, il était jeté dans un étang lesté d’une pierre ; s’il était coupable il flottait, tandis que sa noyade l’acquittait. Ce « détecteur de mensonges » médiéval témoigne de la ténacité dont les hommes firent preuve afin ne pas risquer d’être trompés ! Cette crainte se retrouve dans l’histoire de la littérature médicolégale, où s’observe l’existence d’une violente suspicion à l’égard de la parole de l’enfant, et notamment avec l’invention de la « mythomanie ».

4Freud dit que la théorie n’empêche pas d’exister, pour pointer avec humour le danger de l’abstraction lorsqu’elle tourne sur elle-même et s’éloigne des réalités qu’elle est censée décrire.

5Le terme de mythomanie, forgé par le médecin légiste Ernest Dupré, semble avoir subi ce destin, qui n’en est pas pour autant funeste, puisqu’il a acquis un succès centenaire. Dans la foulée d’un Lombroso qui parlait de « criminels-nés », Dupré forge l’image d’un enfant mu par un besoin constitutionnel de nuire aux adultes. Sous couvert de scientificité, sa doctrine, nimbée d’une rare brutalité, fait de l’enfant l’ennemi intime de ses parents. Dans son ouvrage fondateur sur La mythomanie, Dupré (1905, p. 5) dit vouloir expliquer l’« aptitude élective » au mensonge et à la simulation, mais, à défaut d’expliquer quoi que ce soit, ce terme réifiant tiendra très rapidement lieu d’adjectif qualificatif, et sa violence moralisante se propagera sur les représentations de l’époque. Il constitue en effet un véritable acte d’accusation contre les enfants, naturellement enclins à nuire à leurs parents. Le caractère manichéen de cette terminologie, aujourd’hui encore très en vogue, reflète les indécisions d’une période où les témoignages enfantins semaient le trouble, en suspectant des adultes d’atrocités peu imaginables.

6Une attitude relativement favorable à l’enfance maltraitée avait été impulsée sous la férule d’Ambroise Tardieu qui avait démontré l’existence, jusqu’alors relativement déniée, des sévices subis par certains enfants. Mais, comme le note l’historien D. D. Vassigh (1999), après la mort de Tardieu en 1879, on est revenu à l’ancienne hostilité contre la parole enfantine. Le relatif crédit dont avaient commencé à bénéficier les jeunes victimes s’estompe. Alors que la société commençait à prendre en considération l’authenticité de la plainte des enfants, ils vont passer, avec l’article d’A. Fournier, « Simulation d’attentat vénérien chez les jeunes enfants » (1880), d’un statut de victimes potentielles à celui de coupables en puissance. L’accusation portée contre les supposés faux martyrs s’intensifie encore avec l’invention de la théorie de la mythomanie. Elle est venue rompre avec l’incertitude foncière que généra le problème de savoir si l’on avait affaire à des enfants violents ou à des enfants violentés : les adultes étaient innocents des sévices dont les enfants témoignaient. Tout le monde était rassuré par les certitudes qui tranchaient avec la complexité d’un problème qu’il ne sera sans doute jamais possible de résoudre : comment savoir si l’enfant dit vrai ?

7La notion de mythomanie a rassuré les tenants d’un « paternocentrisme » (Le Maléfan, 2006), en faisant de l’enfant un éternel affabulateur dont le témoignage est au mieux « extrêmement suspect » sinon « irrecevable ». Hanté par l’idée que les violences transcrites par les témoins ne pouvaient exister, Dupré (1905, p. 16) désirait protéger les adultes dont la morale risquait d’être entachée par les dénonciations calomnieuses de « petits accusateurs criminels ». Cette doctrine, destinée à distinguer le crédible du non-crédible, est envahie d’a priori. Les observations cliniques que l’on trouve dans l’ouvrage de Dupré sont loin d’être opérées au scalpel de l’empathie mais plutôt avec la truelle de préjugés moraux. Alors que la psychanalyse naissante cherchait le sens caché des fantaisies enfantines, Dupré les éradique parce qu’elles représentent une entorse à son besoin d’une Vérité mâtinée de pureté morale. Il va de surcroît « pathologiser » l’enfance en faisant du mensonge, censé définir un symptôme morbide, une période incontournable : « Si l’on devient menteur, on naît mythomane » (1905, p. 23). Dupré génère ainsi un paradoxe logique : la mythomanie ne définit que des entités morbides, mais tous les enfants sont mythomanes… Qui n’est pas sans rappeler le fameux paradoxe d’Epiménide le Crétois : « Tous les Crétois sont des menteurs, je suis crétois… », laissant indécidable cette proposition !

Perspectives métapsychologiques sur le mensonge

Un désir refoulé ou un inceste réel ?

8C’est durant les réunions des pionniers autour de Freud que les perspectives psychanalytiques les plus intéressantes sur le mensonge semblent avoir été formulées. On trouve en effet dans les Minutes nombre de débats fructueux qui n’ont jamais fait l’objet de publication officielle, hormis dans l’essai Deux mensonges d’enfants, que Freud publia en 1913. Les mensonges, selon lui, se produisent sous l’influence de motifs amoureux d’une force extrême dont la signification particulière devrait « faire réfléchir les éducateurs au lieu de les exaspérer » (Freud, 1913). L’analyste décrit les souvenirs de deux patientes adultes et évoque l’attachement « extraordinairement intense » que la seconde vouait à son père, alors que celui-ci « n’était pas un si grand homme qu’elle était prête à le croire ». Il interprète ses mensonges comme le résultat du fait qu’elle n’avait pu se résigner à « ce rabais » par rapport à l’idéal : en mentant à son instituteur, ce n’était pas simplement elle qu’elle glorifiait, mais son père. Parcourant l’ensemble de la correspondance de Freud pour retrouver la trace de cette patiente, Elfriede Hirschfeld (Falzeder, 2005), il semble qu’elle ait été victime d’un inceste paternel. Si tel est le cas, son « penchant excessif pour le père » serait à renverser littéralement, et la question de l’inceste ne serait plus à entendre comme un fantasme œdipien, mais comme une réalité pour cette patiente chez qui s’étaient passées « des choses qu’elle se reprochait vivement » et où « elle voyait la preuve de son abjection fondamentale » (Freud, 1913, p. 185).

9Son mensonge à l’endroit de l’instituteur aurait consisté non pas à cacher un désir interdit mais à faire allusion à une réalité dramatique. On voit ici comment le mensonge peut également être le témoignage d’un dysfonctionnement parental, et non l’expression d’un fantasme refoulé. Il exprimerait un problème dans le rapport aux adultes et leur serait adressé, mais d’une manière indirecte, latente : sa dimension de message serait à chercher dans les effets qu’il provoque.

Peu de cas de mensonges dans la littérature psychanalytique

10Au moment où elle rédige son article « Les imposteurs », Phyllis Greenacre (1958, p. 281) note que seule Helene Deutsch (1955) a eu le privilège d’en traiter un. C’était à vrai dire oublier que Karl Abraham (1925) relata également le cas d’un soldat [1] dont la tendance consistait à abuser la confiance d’autrui, après s’être acquis sa sympathie.

11On trouve un autre cas dans le dernier récit clinique retranscrit par Freud quand, en 1920, il explique comment le déroulement d’une cure fut perturbé par des « rêves de complaisance mensongers ». Une patiente de 18 ans produisit une série de rêves dont le contenu laissa l’analyste perplexe : « Averti par je ne sais quelle impression légère, je lui expliquai un jour que je n’avais pas confiance en ces rêves, qu’ils étaient mensongers ou hypocrites, et que son intention était de me tromper comme elle avait coutume de tromper son père » (Freud, 1920, p. 263-264). Cette jeune femme transféra sur l’analyste le « radical refus » de l’homme par lequel elle était dominée depuis que son père l’avait déçue. Cette hostilité transférentielle conduit Freud à cesser la thérapie et à l’envoyer se faire soigner ailleurs, par une femme.

12Cette réaction contre-transférentielle de rejet est typique de celles que suscite le mensonge. Les sujets concernés attaquent en effet le cadre en provoquant chez les soignants une méprise qui reflète leur propre crainte d’être « lâchés », trompés par l’autre. Ils trahissent l’autre avant que celui-ci ne les trahisse, et cette méfiance qui préexiste au lien les amène généralement à éviter les dispositifs « psys ».

Des visiteurs… rares !

13Le relatif silence théorique qui règne autour du mensonge s’explique en partie par cette raison technique, puisque les endroits où il est possible d’accueillir ces sujets atypiques s’apparentent rarement aux dispositifs conventionnels. Ces derniers, adultes, enfants ou adolescents, qui usent d’un tel fonctionnement par le déni ne s’adressent généralement pas au « psy », qui représente souvent pour eux une figure inquisitrice. Dans l’évitement de leur souffrance, et en lutte face à un problème dont ils ne veulent rien savoir, ces sujets évitent à tout prix l’idée de soin psychique. Ils s’orientent vers des lieux intermédiaires au sein desquels nulle demande de soin voyeuse ne viendrait dangereusement dévoiler leur problématique. Ce n’est donc pas un hasard si ce thème a finalement été peu abordé par les psychanalystes, puisque cette clinique les fuit. Les sujets concernés privilégient des lieux où la question du soin psychique existe sans être formalisée, des endroits où ils peuvent être étayés sans avoir à le demander, et parfois même où ils peuvent trouver une aide en proposant d’abord la leur. Ils investissent des cadres où leur mensonge reste crédible, et où peut être évité le face-à-face avec un « psy », auquel est communément prêtée la capacité de connaître ce que l’on se cache à soi-même. Ces sujets cherchent souvent à se défendre de problèmes dont ils ne veulent rien savoir, et cette angoisse qui les anime rend improbable leur demande directe à un « psy », supposé sujet savoir, de savoir ce dont ils souffrent, et qui serait susceptible de les confronter au déni qu’ils calfeutrent. Ils cherchent néanmoins à être entendus, mais formuler une demande leur est impossible, elle est en effet synonyme de l’idée qu’une souffrance ferait jour dans l’agencement pulsionnel qui est le leur, cela rend effrayante la perspective d’avoir à se « frotter » avec le type d’offre de soin du psychologue.

14À l’inverse, le psychologue est fréquemment interpellé par des acteurs du champ social ou des parents qui viennent confier le désarroi auquel les confronte le mensonge de leur enfant. Le problème qu’il pose parvient donc jusqu’au thérapeute sous la forme d’une « clinique de seconde main », quand des adultes viennent consulter pour donner sens au désarroi que ce mode de lien leur fait vivre. Le mensonge dérange, il blesse même, parce qu’il fait des adultes les dépositaires de la difficulté que l’enfant ne peut exprimer. Il serait donc dommageable de délaisser cette notion et d’omettre de se pencher sur sa fonction d’appel de détresse.

Faire un mensonge…

15Le langage courant veut que l’on fasse un mensonge plus qu’on ne le dise. Si l’on cherche à comprendre ses significations latentes, il faut effectivement prêter attention à ce qu’il fait, aux résonances qu’il produit. L’enfant qui ment fait quelque chose aux adultes, il produit un effet sur eux. Sa parole trompeuse agit concrètement sur son entourage.

16Dans un premier temps du développement de l’enfant, le mensonge sert à repousser les autres et à protéger son espace intime. V. Tausk (1919) a décrit cette fonction défensive en abordant le stade infantile au cours duquel l’enfant a l’impression que les adultes peuvent « lire dans la tête ». À une période antérieure, où le jeune enfant ne peut rien faire de lui-même, il a à tel point besoin des adultes que l’accès à sa propre image dépend d’eux. Son état de passivité totale, ou de « désaide », comme l’a baptisé Freud (1895), est inquiétant, car il a, alors, tout à attendre et tout à redouter des grands. Leur présence, si vitale pour le bébé, était devenue persécutrice pour le petit enfant qui a le sentiment de cesser d’exister sans eux. À la totale merci des grands, il pense également qu’ils savent tout mieux que lui, même ce qu’il a de plus secret. Leur omniscience est telle qu’ils peuvent même lire ses pensées ; jusqu’à ce qu’il réussisse son premier mensonge. L’enfant, ne se sentant pas propriétaire de ses pensées, va mentir pour démarquer sa pensée de celle des grands et se libérer d’eux. Tout enfant, au cours de sa croissance, utilise ainsi ce procédé comme une sorte de barrière psychique qui l’assure du fait que les grands ne sont pas si puissants qu’il le croit : « Si je dis des choses fausses et qu’ils ne s’en aperçoivent pas, c’est qu’ils ne lisent pas dans ma tête. » P. Aulagnier-Castoriadis (1976, p. 149) souligne ce rôle clé qu’a l’apprentissage du mensonge durant l’évolution de l’enfant : ce dernier découvre que l’Autre peut croire son énoncé, ce qui porte un coup décisif et vital à la croyance en la toute-puissance parentale. Cette tentative d’émancipation va cependant se heurter aux parents qui tentent de maintenir la croyance en leur omniscience, en opposant joyeusement, par exemple, le fameux « mon petit doigt m’a dit ».

17Ainsi, le mensonge a d’abord une fonction psychogénétique : il contribue à façonner l’« idée du Moi » (Racamier, 1980) en participant à la découverte de l’autonomie de pensée. Cependant, au cours de l’évolution, il va revêtir peu à peu une fonction qui peut sembler contraire : attirer l’attention. Elle pourrait se condenser dans la formule de Winnicott (1963, p. 160) : « Se cacher est un plaisir, mais n’être pas trouvé est une catastrophe. »

Se cacher pour être trouvé : le mensonge comme appel

18Ce besoin d’être trouvé paraît contradictoire avec celui qui consiste à se cacher derrière le mensonge, si l’on ne tient pas compte du fait que ce qu’il masque volontairement, c’est ce qu’il communique inconsciemment. La dimension inconsciente à trouver dans le mensonge repose assurément sur les effets qu’il produit sur l’entourage. Quand Pierre, par exemple, ment à son maître (en faisant croire que son papa le maltraite), il exprime l’angoisse ressentie à l’idée que son enseignant et ses parents ne dialoguent pas, et c’est quand le maître va demander à rencontrer ce père que Pierre aura atteint son but.

19Un travail clinique autour du mensonge ne consiste pas à débusquer un quelconque pot aux roses, mais à chercher le problème que ce procédé externalise inconsciemment : ici les éducateurs doivent se pencher sur le « cas » de Pierre. Par-delà le « dire », son acte signifie quelque chose de la difficulté qu’il rencontre pour organiser sa vie psychique avec les « grands ». Face au problème de savoir ce que le mensonge pourrait « dire », il importe d’être sensible à sa dimension agie.

20Il est acquis dans les représentations communes que le mensonge est mû par un besoin d’attirer l’attention. Cependant, de façon moins visible, il induit une agression. Il contient toujours deux dynamiques parallèles : repousser et attirer. On ne peut se saisir du problème existentiel que le mensonge « communique » qu’à partir de ce double mouvement : centrifuge et centripète, dans lequel les êtres aimés sont à la fois interpellés et rejetés. Cette dynamique paradoxale contient la valeur messagère du mensonge, sa dimension de « message agi » (Roussillon, 2004), où les effets négatifs provoqués « expriment » ce que le sujet ne peut dire. Sa difficulté à vivre, il la fait vivre. L’expérience des parents désabusés par les subterfuges qu’ourdissent leurs enfants est en ce sens éloquente. Cet acte parlé trouve sa fonction messagère à travers ce qu’il fait vivre aux autres, ne serait-ce qu’en sapant leur confiance. En cela, il est probable que le doute inextricable qu’il suscite soit l’écho de celui qui accapare le sujet.

21Un mensonge qu’on rencontre dans tous les foyers est celui de l’enfant qui fait croire à un de ses parents que l’autre lui a, par exemple, donné une permission alors que c’est un interdit. L’enfant qui ment ainsi à son père ou à sa mère, assenant « c’est l’autre qui l’a dit », ne pose pas simplement un problème, il en indique un. L’enjeu manifeste de ce genre de subterfuges consiste à obtenir une heure de veille supplémentaire, et plus inconsciemment, en excluant l’un des parents pour expérimenter leur éventuelle désunion. Leur désunion, il la ressent préconsciemment suite à certaines contradictions, manifestées par une foule d’infimes signes (souvent non verbaux) que les « grands » n’ont pas conscience d’émettre. Comme ce qui ne va pas chez les grands ne va pas chez lui, il va tenter de « résoudre » le mal-être qu’il vit confusément en le concrétisant sous la forme du mensonge. Celui-ci va externaliser la dispute larvée qui « plombe » l’économie psychique familiale censée l’aider à réguler son psychisme (Chapellon, 2011).

22L’enfant cherche également à savoir si les « grands » sont suffisamment cohérents pour faire corps autour de lui. Si tel n’est pas le cas, les mensonges se répéteront proportionnellement à son angoisse. Lorsque l’enfant prêche ainsi le faux à l’un ou l’autre de ses parents, il teste leur cohérence éducative pour mesurer la solidité de ses assises identificatoires. La confrontation à des adultes désunis est synonyme d’une désunion interne. C’est pour éviter ce résultat psychiquement préjudiciable qu’il teste leur union, pour voir s’ils se solidarisent autour de lui : « Papa et maman m’aiment-ils suffisamment pour se mettre communément d’accord ? »

23Gardons à l’esprit que l’enfant ne communique pas simplement « son » propre problème mais celui d’un accroc dans son « maillage identificatoire » (Marty, 2003). Ne pouvant gérer seul le clivage qui s’opère en lui, l’enfant l’externalise, dans l’espoir qu’il soit « cogéré » (Guillaumin, 1998) par l’environnement. On peut s’inspirer de ce que disait Winnicott (1956, p. 294), qui concevait la tendance antisociale comme « un facteur d’espoir », parce qu’elle oblige inconsciemment l’environnement à prendre l’enfant en main.

Revenir au « bon vieux mensonge » : aspects éthiques

24Parler de « mensonge » pour désigner des observations cliniques complexes peut sembler simpliste. Ce terme a néanmoins l’avantage d’éviter la condamnation morale dont l’emploi de la « mythomanie » teinte les observations depuis Dupré. En parlant d’action de mentir on ne désigne pas une personne, mais un processus et, comme l’explique R. Roussillon (2003, p. 120), « un processus n’a pas à être jugé », il doit être constaté afin de pouvoir être expliqué.

25Il faut se garder de toute fascination nosographique si l’on veut éviter d’enfermer le sujet dans son symptôme en définissant ce qu’il est par ce qu’il fait de manière réifiante. Quelqu’un n’est pas « voleur » parce qu’il a commis un vol ; on peut faire une erreur sans pour autant être une erreur humaine. En réduisant le sujet qui ment à son action, on obstrue le sens de celle-ci. La compréhension du fonctionnement mensonger nécessite de l’observer dans sa forme processuelle et dynamique : quelqu’un ment à quelqu’un d’autre. Gardons à l’esprit le précepte du romancier Jean Giraudoux qui, dans La guerre de Troie n’aura pas lieu, dit que « lorsqu’on a découvert qu’un ami est menteur, de lui tout sonne faux, alors, même ses vérités ». Quand on caractérise un enfant ou un adolescent de « menteur », de lui nous ne saurons plus rien. Le besoin de mentir qui l’étreint, de manière plus ou moins transitoire, révèle un dysfonctionnement, il n’en est pas la source. Remarquer qu’un enfant ment implique un questionnement, dire qu’il est « menteur », un jugement. Il s’agit de saisir la dynamique inconsciente qui pousse des sujets à induire les autres en erreur, le « pourquoi » de cette conduite qui consiste à vouloir tromper l’autre.

26Nous mettrons au travail l’hypothèse selon laquelle les mensonges qui mettent en porte à faux les adultes et sèment la zizanie entre eux reflètent le dysfonctionnement collectif qui empêche l’enfant de grandir.

En finir avec la vieille lune de l’incohérence

27Un problème fondamental qui se pose aux jeunes placés dans des institutions concerne la question de la confiance. Si chez les adultes, la demande de confiance est facilement verbalisée en direction des jeunes, il est plus difficile à ceux-ci de formuler une demande. Quand des jeunes sont placés suite à des problèmes familiaux qui ont mis à mal leur confiance dans la vie, ils vont expérimenter celle qu’ils peuvent avoir dans leur nouveau cadre de vie en essayent de « rouler » tout le monde. Ils vont tromper quotidiennement les professionnels sur de petites choses, pour tester la qualité des nouvelles attaches qui leurs sont proposées. À l’instar de la formule proverbiale de Shakespeare, ils vont attraper la carpe de la vérité avec l’appât d’un mensonge qui vise à savoir s’ils peuvent investir la structure en tant qu’« institution de transfert parental » (Chapellon, 2010). Mensonge/confiance, ces deux termes a priori antinomiques s’avèrent finalement former un couple d’opposés indissociables. L’enfant qui remet en question la confiance que les adultes lui portent et celle qu’ils se portent entre eux crie sa détresse, celle d’être trahi. Plutôt que de partir débusquer la supposée vérité qu’il nous cacherait, daignons écouter comment il se fait le miroir de nos propres mensonges.

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Mots-clés éditeurs : acte de discours, méprise, Surmoi, tromperie, union

Date de mise en ligne : 22/06/2012

https://doi.org/10.3917/ep.053.0048