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Article de revue

La circoncision : fonctions psychiques d'un « fossile » corporel

Pages 105 à 114

Citer cet article


  • Scialom, P.
(2006). La circoncision : fonctions psychiques d'un « fossile » corporel. Enfances & Psy, no 32(3), 105-114. https://doi.org/10.3917/ep.032.0105.

  • Scialom, Philippe.
« La circoncision : fonctions psychiques d'un “fossile” corporel ». Enfances & Psy, 2006/3 no 32, 2006. p.105-114. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2006-3-page-105?lang=fr.

  • SCIALOM, Philippe,
2006. La circoncision : fonctions psychiques d'un « fossile » corporel. Enfances & Psy, 2006/3 no 32, p.105-114. DOI : 10.3917/ep.032.0105. URL : https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2006-3-page-105?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ep.032.0105


Notes

  • [1]
    La trépanation crânienne est incontestablement plus ancienne que le néolithique ; J. Dastugue, « Trépanations » (1962), dans A. Leroi-Gourhan (sous la direction de), Dictionnaire de la préhistoire, Paris, puf, 1988.
  • [2]
    Voir p. 108-109 les interprétations de Freud et Bettelheim.
  • [3]
    Le développement du calcul et de la comptabilité, entraînant celui de l’écriture, apparut en 3300 avant J.-C. à Uruk en Sumer ou Basse-Mésopotamie. C’est aussi à Uruk et à Suse que furent organisés les premiers États. « La cité de type sumérien, microcosme gouverné par un couple divin, incarné lors des cérémonies du culte dans un couple royal, allait constituer désormais le cœur de chaque État » (Amiet, 1982, p. 18).
  • [4]
    Le bas-relief de Sakkara, 2423-2262 environ avant J.-C., représente des scènes de circoncision (Thorwald, 1966, p. 53).
  • [5]
    Le commandement de circoncire à 8 jours, comme signe d’alliance (et d’élection) entre le peuple juif et Dieu, est énoncé dès la première circoncision, mais ne sera pas suivi et devra être rappelé jusqu’à Josué. Seul Isaac, fils de Sara et Abraham, est effectivement circoncis à cet âge. (Première circoncision évoquée avec Abraham : Genèse 17 et 21,4 ; deuxième avec Moïse : Exode 4, 24-26 et Exode 12, 44-46 ; puis celle instaurée par Josué pour le peuple hébreu installé en Canaan, Josué 5.)
  • [6]
    Selon A. Green (1971, p. 226) il est possible de « considérer comme synonymique : complexe d’Œdipe, complexe paternel et complexe de castration. Le complexe de castration est la formulation en termes d’objets partiels de ce que le complexe d’Œdipe désigne en termes d’objets totaux, l’un éclairant l’autre ».
  • [7]
    Freud (1913) développe le mythe de la horde primitive, où le père originaire, détenteur d’un pouvoir absolu, châtrait en quelque sorte ses fils, du fait qu’il se préservait l’usage sexuel des femmes de la horde.
  • [8]
    Dans Totem et tabou, Freud ne parle pas de la circoncision chez les Juifs et se limite aux peuples primitifs. Vingt-six ans plus tard, dans L’homme Moïse et le monothéisme (1939), il ne parle que des origines du peuple juif, sans s’arrêter sur le changement d’âge à 8 jours concernant la circoncision (qu’il appellera cependant « fossile directeur »). Cette omission rend inévitable l’interprétation d’abstention inconsciente de la part de Freud. La circoncision néonatale comme preuve de judéité, et donc impliquant la fuite ou la mort sous le nazisme, peut en partie expliquer son évitement associatif. De plus, ses rares écrits à ce sujet sont sans interprétation psychanalytique (« Anti-semitism in England », lettre du 16.11.1938 ; lettres des 30.9.1934 et 12.11.1938, dans Correspondances, 1873-1939, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1979. « A comment on anti-semitism », Standard Edition, vol. XXIII, 1937-1939, London, V. Hogarth Press, Institute of Psycho-analysis, 1978, p. 291).
  • [9]
    Voir plus loin le sacrifice d’Abraham.
  • [10]
    Le pharaon Akhenaton, encore appelé Aménophis IV, est décédé autour de 1372-1379 avant J.-C., c’est-à-dire peu avant la « sortie d’Égypte », datée autour de 1312 avant J.-C. Il aurait introduit les prémices du premier monothéisme, en réalisant des réformes religieuses contenant l’idée d’un dieu universel, unique et accessible à tous (C. Desroches-Noble-court, « Akhenaton », Encyclopaedia Universalis, 1970, t. 1, p. 536).
  • [11]
    Le calendrier julien, fixé par Jules César en 45 avant notre ère, sera réformé par le pape Grégoire XIII. Ce calendrier grégorien sera alors progressivement adopté par la majorité des nations romaines catholiques (en 1582 par la France), pour être presque universellement adopté actuellement.
  • [12]
    René Girard (1972, p. 463) considère que la crise sacrificielle détourne la violence absolue et conclut à propos de l’« événement fondateur » : « On doit le considérer à la fois comme origine absolue, passage du non-humain à l’humain et origine relative, origine des sociétés particulières. »

1Certaines marques corporelles sont répandues dans le monde depuis les temps bibliques. Il en est ainsi de la circoncision, appelée « fossile directeur » par Freud (1939). Ses fonctions sont souvent interprétées comme initiatiques du passage à la vie adulte ou instaurant l’interdit de l’inceste.

2Nous proposons de rassembler des hypothèses sur les origines de la circoncision et les significations qu’elle véhicule. Pour tenter de les comprendre, suivons à la trace cette marque sexuelle inscrite par les hommes au cours du temps. Repérons-en les valeurs qui s’y sont accumulées à la manière des couches composant une roche sédimentaire.

Hypothèses historiques et bibliques

30 000 ans avant J.-C : la précirconcision

3Dulière (1967) a montré l’origine préhistorique des couteaux en silex employés pour la circoncision. À l’époque du paléolithique, les hommes utilisaient déjà ces outils de façons diverses. Ils pratiquaient des trépanations et des amputations thérapeutiques [1]. Nous pouvons leur attribuer des actes « médicaux » d’incision sur les plaies. Ces « opérations » étaient vitales pour l’individu et l’espèce, compte tenu de l’absence d’hygiène et de la fréquence probable des infections génitales masculines. Il est de ce fait vraisemblable qu’une pratique ancestrale d’incisions « médicales » se soit transmise et généralisée. À cette époque, la précirconcision sous la forme d’incision aurait été une question de vie ou de mort.

4L’art pictural de l’Homo sapiens des grottes de Lascaux, qui date de trente mille ans, révèle déjà sa connaissance de l’interdit et de la mort, mais aussi celle du jeu et du rire (Bataille, 1955). L’humanisation a donc pu associer ainsi l’idée d’un acte de pureté imaginaire, mettant à distance l’animalité, au sens premier de cette incision, d’abord assimilée à un acte d’hygiène réel.

10 000 ans avant J.-C. : sédentarisation et inscriptions graphiques

5Vers le xe millénaire avant J.-C., la sortie de la préhistoire est progressive en Mésopotamie : les hommes sélectionnent les graminées sauvages et parquent les chèvres et les moutons. Au viiie millénaire, ils deviennent des agriculteurs sédentaires qui commencent à cuire l’argile et créent, en Anatolie, à la fin du viie millénaire, des cachets servant à imprimer des signes (comptage des troupeaux, marques d’appartenance…) à l’origine des premières écritures (Amiet, 1982). En parallèle, l’incision, qui s’est graduellement associée à des différenciations et à des significations sacrées, devient plus accomplie et prend la forme de la circoncision. Durant cette période, la circoncision se lie progressivement au rituel initiatique de la puberté, dont le souvenir reste à la conscience du fait de l’âge tardif de l’opération [2].

3300 avant J.-C. : circoncision et identités chez les Égyptiens

6À cette époque, se fonde, autour de la notion d’identité, l’appartenance à un État [3] légiféré par des lois et des rituels religieux attribués au divin. Il faut deux siècles à l’Égypte pour s’enrichir de cette civilisation et créer son écriture, grâce à laquelle nous savons que ses pharaons sont des « rois prêtres ». Chez les anciens Égyptiens, la circoncision [4], qui certes prévient le phimosis depuis longtemps, devient surtout signe de dignité. Elle est réservée aux prêtres. Pythagore (vie siècle avant J.-C.), par exemple, dut être circoncis en Égypte pour être considéré comme appartenant à la noblesse et être initié à la sagesse ésotérique des Égyptiens (Dulière, 1967). Ainsi, avec l’apparition de l’écriture, la circoncision entre dans l’ordre symbolique et devient support de l’altérité comme identité de classe, identité religieuse et identité d’État.

1250 avant J.-C. : l’appropriation de la circoncision par les Hébreux

7Historiquement, les Hébreux sont sortis d’Égypte sous le règne de Ramsès II, vers 1250 avant J.-C., pour aller en Canaan. Au-delà de la forte association circoncision/hygiène vitale/ humanisation/identités, ils avaient plusieurs autres raisons d’adopter la circoncision. D’une part, les Égyptiens méprisaient les incirconcis, d’autre part, en Canaan, les Hébreux eurent aussi à se distinguer des Philistins incirconcis.

8De fait, la lecture de la Bible laisse penser que ce peuple fut pris dans le paradoxe de ressembler et, simultanément, de se différencier le plus possible des Égyptiens. Dans la Bible, la loi concernant la circoncision est remise en vigueur à l’arrivée en Canaan. Elle est associée à une annulation de l’« opprobre d’Égypte », c’est-à-dire à la honte de ne pas avoir été circoncis (peut-être même la circoncision leur était-elle interdite, puisque réservée aux nobles et aux prêtres égyptiens), parmi les Égyptiens qui l’étaient. À l’époque, la circoncision se pratiqua aussi chez les Hébreux à l’âge où les jeunes gens pouvaient porter les armes et contracter le mariage.

La circoncision, acte fondateur, favorise la fluidité de la parole et la fertilité

9Dans la Bible, Abraham ne parvient à avoir un enfant avec Sara qu’après sa circoncision. Outre la puissance fertilisante qui en découle, cet épisode, bien antérieur à la sortie d’Égypte dans la chronologie biblique, ferait remonter à un temps originel propre aux Juifs le moment où l’aspect sacré se serait substitué à la circoncision prophylactique. Par loi divine, la circoncision doit alors être faite à l’âge de 8 jours et devient chez les Juifs un acte fondateur. Il s’agissait peut-être d’une appropriation du rituel sacré des Égyptiens, mais le fait de ramener la circoncision à cet âge a permis d’affirmer une différenciation et une identité, puisque partout ailleurs elle se pratique en rapport avec le passage à la vie adulte.

10La question n’est pas ici de savoir où Abraham, Isaac, Jacob et même Moïse se situent entre le mythe et l’événement [5], mais de repérer comment la circoncision s’est chargée de nouvelles fonctions, en étant pratiquée sur des bébés de 8 jours. La métaphore qui suit illustre notre propos, et souligne le lien entre le rituel et l’accès à la parole humanisante : « Le Seigneur dit à Moïse : “Va ! Parle à Pharaon… Qu’il laisse partir les fils d’Israël de son pays !” Mais Moïse parla ainsi devant le Seigneur : “Voici que les fils d’Israël ne m’ont pas écouté. Comment Pharaon m’écouterait-il, moi qui suis incirconcis des lèvres ?” » (Exode 6, 10). Cette expression imagée signifie : moi qui n’ai pas la parole facile, ou la langue déliée. Elle est employée plusieurs fois dans l’Exode.

11L’arrivée en Canaan et la création d’un État ont rendu nécessaire l’instauration d’un code social et d’une loi, pour souder un peuple dont les membres avaient comme point commun leur récente liberté et l’abolition de leur esclavage. Comme pour tous les groupes humains qui se constituent, la loi les transcende et instaure ou rappelle la préexistence d’une origine et du rapport de générations. C’est bien la fonction des mythes cosmogoniques de donner une structure au chaos originel et d’apaiser l’angoisse existentielle. Les rituels viennent donc rappeler ce moment mythique initial en répétant l’acte fondateur.

Les différentes interprétations de la circoncision

12En plus des significations précédentes, les interprétations psychanalytiques et certaines originalités de l’histoire de la circoncision, que nous allons examiner à présent, méritent notre attention pour enrichir notre point de vue. Ces interprétations portent plus sur la circoncision associée à la puberté et moins sur celle effectuée à 8 jours chez les Juifs, c’est-à-dire ramenée le plus près possible de la naissance et ne laissant aucune trace mnésique consciente du fait du refoulement des souvenirs de la période préœdipienne. Toutes les variantes de ce rituel ont cependant en commun une cicatrice dessinée en anneau sur la verge, qui révèle le gland du mâle et montre le manque de ce qui a été perdu. Les métaphores sont celles des séparations entre le masculin (verge) et le féminin (prépuce), entre l’enfant et la mère.

Freud : circoncision et interdit de l’inceste

13Dans Totem et tabou, Freud (1913) traite de l’interdit de l’inceste et considère la circoncision comme une castration symbolique [6] accomplie par les adultes sur les jeunes mâles [7]. La circoncision instituerait symboliquement la prohibition de l’inceste par la représentation d’une castration-châtiment d’une part, et d’autre part l’expiation du meurtre du père originel ou l’expiation du désir de meurtre tourné vers le père possédant la mère : l’expiation est représentée par le sacrifice du prépuce. Les conclusions de Freud, pertinentes en ce qui concerne tous les circoncis, restent néanmoins insuffisantes puisqu’elles ne tiennent pas compte de l’âge d’application chez les Juifs [8], qui peut revêtir d’autres significations.

14Dans L’homme Moïse et la religion monothéiste, Freud pose l’hypothèse d’un Moïse égyptien et conclut sur une utilisation de la légende des patriarches [9] pour justifier une origine propre de la circoncision, procédant ainsi à la dénégation de son origine égyptienne. Freud (1939, p.117) s’étonne à juste titre : « Comme signe qui doit vous distinguer des autres et vous favoriser par rapport aux autres, on choisit quelque chose qu’on ne rencontre pas chez les autres, et non pas quelque chose dont des millions d’individus peuvent également être porteurs. » Or il ne rapproche pas la spécificité de l’âge de la circoncision à 8 jours des autres dispositions destinées à rendre inoffensifs les signes encombrants du lien avec l’Égypte. Il voit plutôt dans le maintien de la circoncision un compromis qui aurait eu lieu entre individus de plusieurs origines – tout comme la pluralité des noms de Dieu (Balmary, 1986, p. 110-111 et p. 261) dans la Bible indiquerait qu’il y avait à l’origine pluralité de dieux –, nécessitant des concessions entre ces individus d’origines différentes et réunis par leur destin.

L’anticirconcision et le deuxième prépuce

15Les faits suivants montrent à quel point la circoncision a été l’objet d’enjeux fondamentaux et comme elle condense sur le corps des directions et un étayage existentiels. Au début de l’ère chrétienne, période de grand flou d’identité politique et sociale, les Juifs (ceux d’où sont issus les premiers chrétiens) étaient tiraillés sur la question, au point que certains se faisaient retendre un deuxième prépuce par une chirurgie risquée, puis se faisaient parfois circoncire une deuxième fois. Ainsi pour être agréé transfuge et apostat d’un clan à l’autre, un Juif ou un Samaritain était tenu de subir une nouvelle circoncision, celle qu’il avait déjà reçue n’étant pas religieusement valable dans l’autre clan (Dulière, 1967). Ces conflits et ces surenchères des circoncisions soulignent un rapport d’identité entre avoir ou non le prépuce et être coupé d’une identité ou y être lié. Il a fallu attendre Paul pour que soit prise la décision capitale de dispenser les prosélytes chrétiens des commandements de la Loi et de la circoncision (seule la signification fut retenue en déplaçant la circoncision dans le cœur et non plus dans la chair). Du coup, la circoncision redevint un mode de différenciation dans l’autre sens. Durant de nombreux siècles, les communautés chrétiennes jacobite et éthiopienne ont pourtant continué à pratiquer la circoncision malgré l’opposition du Vatican. « Le Concile parle de “péché mortel” pour les chrétiens qui se soumettraient encore à de telles “observances erronées” » (Maertens, 1978, p. 149).

Bettelheim : refouler l’être-l’autre, circoncision et monothéisme paternaliste

16Bettelheim (1954) n’évite pas comme Freud la question de la circoncision à 8 jours, mais il affirme que la circoncision des premiers jours de la vie n’apporte vraisemblablement aucune différence sur le plan psychologique. Il oriente ses recherches vers la contradiction des théories freudiennes qui, nous l’avons vu, établissent un lien entre circoncision et angoisse de castration. Il développe l’idée que la circoncision initiatique serait plutôt un compromis avec le désir infantile d’avoir les organes génitaux et les capacités de l’autre sexe, et permettrait de refouler ce désir en lui substituant les bénéfices d’une vie adulte sexuée et intégrée socialement. Il interprète le mythe de la horde primitive comme une défense contre la mère omnipotente qui est au début de toutes nos vies. Le sacrifice initiatique est destiné à la Grande Déesse maternelle, antérieure aux dieux paternels : on note à ce propos l’existence de sculptures égyptiennes représentant des femmes âgées de type maternel qui prennent part à la circoncision des garçons. « Le fait de pratiquer la circoncision dans la première enfance pourrait avoir marqué une étape dans l’établissement d’un monothéisme paternaliste » (Bettelheim, 1954, p. 188). Mais plus important encore est le fait que dans les religions du Moyen-Orient, berceau de la civilisation occidentale, certains hommes, pour gagner la prêtrise, se castraient eux-mêmes dans une extase religieuse et offraient leurs organes génitaux sur l’autel de la Grande Mère, la déesse Astarté, connue sous d’autres noms (Nunberg, 1973).

17Il se pourrait donc que la circoncision ait remplacé la castration pratiquée lors des rituels pulsionnels et cathartiques de sacrifice aux déesses préhistoriques. La transformation de la castration en circoncision, effectuée tout d’abord par des femmes, serait l’effet d’un premier refoulement. La pratique à 8 jours de la circoncision, sous l’effet d’un deuxième refoulement, serait la première étape vers un monothéisme paternaliste [10]. Groddeck (1923, p. 179) avoue sa propre confusion à ce propos, affirmant la proximité inconsciente de ces valeurs : « Quoi qu’il en soit, pour mon inconscient […] circoncision et castration sont étroitement apparentées, voire identiques, car comme beaucoup d’autres, j’ai compris relativement tard qu’un castrat, un eunuque, était autre chose qu’un circoncis. »

Le huitième jour : fantasme de renaissance

18Le calendrier juif est lunaire et le huitième jour est le jour de la résurrection, du renouveau de la semaine. Il correspondrait à des croyances prémonothéistes de renaissance symbolique. L’anniversaire de la circoncision de Jésus, le huitième jour après sa naissance, coïncide avec le premier janvier de notre calendrier civil [11]. Ainsi le jour du Nouvel An est la renaissance de l’année. La circoncision à 8 jours répondrait donc au fantasme de naissance ou de renaissance : le prépuce séparé du pénis étant la métaphore de l’enfant sortant de la matrice.

Un sacrifice de père en fils : une soumission à la loi pour sublimer la violence et l’homosexualité

19Dans la Bible, Abraham, soumis à la loi de Dieu, accepta de sacrifier son fils Isaac. La soumission à la Loi étant la question essentielle, Isaac fut sauvé, et son sacrifice remplacé par celui d’un animal et par l’instauration de la circoncision comme signe d’alliance (anneau cicatriciel et sacrifice du prépuce), c’est-à-dire d’acceptation de la Loi (avec la signification consciente du sacrifice d’Abraham que Dieu pardonne). Rappelons aussi, comme le met en évidence R. Girard [12], que l’utilisation de l’animal sacrificiel, bouc ou bélier, entre deux individus, sert à protéger l’un de la violence de l’autre. L’homme qui fait subir à son fils la circoncision agrée également après coup le sacrifice de son prépuce que son père lui a infligé. Ainsi en pratiquant ce sacrifice sur son fils, cet homme s’assure le pardon envers son père des souhaits de mort qui ont pu surgir en lui. La circoncision évite la confrontation directe au désir inconscient de mort dirigé contre le père, mais aussi provenant de lui. Le but final est double : sauvegarder l’amour du père dans les deux sens du mouvement et sublimer par ce sacrifice symbolique l’homosexualité. Cette étape du complexe d’Œdipe permet ainsi de compter la succession des générations. Il s’agit bien d’une suite de refoulements : à l’idée de sacrifier son fils succèdent celle de sacrifier un animal et enfin celle de la circoncision qui vient à cette place.

En résumé

20Nous avons réuni, de manière non exhaustive, une succession d’interprétations de la circoncision qui se recoupent, c’est le cas de le dire, se croisent, voire s’opposent, sans toutefois s’annuler. Car tout comme les rêves utilisent la métaphore et la métonymie, les mécanismes des mythes sont proches de ceux de l’inconscient et procèdent par couches de refoulements successifs, en utilisant les mécanismes de retournement en son contraire, de condensation et de déplacement. Ainsi chaque version est interprétable à plusieurs niveaux, comme le souligne S. Breton : « En dépit de son économie absurde et sacrificielle, le rituel embrasse tout ce qui est lié à de la signification, tout ce qui excède l’horizon borné de l’action accomplie ou du mot prononcé. Il intervient chaque fois que du sens, fût-ce dans les occasions les plus séculières, doit être énoncé » (Breton, 1989).

21Il nous est donc possible d’appréhender ces interprétations comme des déclinaisons de la séparation, de l’identification, de la différenciation (avec l’animalité, avec l’autre, entre générations, entre sexes, entre le profane et le sacré, dirait Mircéa Éliade). La circoncision vise donc à identifier le sujet parmi les autres. Sa cicatrice vient rappeler ce qui manque et a été perdu. Elle symbolise la séparation et l’absence de l’autre. Sa trace corporelle a pris un statut de représentation au même titre que les mots. La circoncision peut être assimilée à un acte de langage, c’est-à-dire de communication, à mi-chemin entre l’écriture (hiéroglyphique) avec ses rébus et ses symboles.

Les marques du corps, une continuité symbolique ?

22L’étude du « fossile directeur » laissé par nos ancêtres, la circoncision, a donc montré sa portée structurante, allant du plus archaïque (réel du corps, phimosis) au sacré et au symbolique. Humanisante, la circoncision aide à la différenciation et à l’affirmation des identités générationnelles, sexuelles et de groupe, qui inscrivent et définissent l’existence d’un individu dans l’espace-temps.

23À partir de cette base, nous pouvons soulever des interrogations comparatives avec les éventuelles fonctions jouées par les marques corporelles (tatouages, piercings, scarifications…) que les jeunes s’infligent aujourd’hui. Existe-t-il un rapport de continuité symbolique entre ces différentes pratiques (ancestrales et contemporaines) ou au contraire, une rupture ?

24En comparaison, les tatouages et les piercings (et aussi les automutilations dans une certaine mesure) sont de nouveaux rituels adolescents qui n’ont pas tous les mêmes fonctions que les rituels initiatiques. L’adolescence réactualise les phénomènes archaïques qui émergent à nouveau en les intégrant comme de nouveaux rituels. Autant la circoncision apparaît comme un rituel de séparation qui affirme les identifications de l’être et sécurise les liens, autant les nouveaux rituels semblent avoir une fonction d’incorporation, pour pallier un défaut d’existence et l’insécurité des liens. S’agirait-il alors plutôt de tentatives autothérapeutiques face à des désorganisations psychiques en plein essor ?

25Ce recueil des significations de la circoncision fait aussi ressortir un contraste avec les nouveaux rituels qui reflète l’évolution récente de cette fonction paternelle devenue moins opérante : comme les premières étapes de la circoncision, le recours aux marques corporelles apporte aux jeunes une consolidation du sentiment d’exister (narcissisme primaire), mais les tatouages et les piercings demeurent en deçà de l’affirmation identitaire, symbolique et sexuée (narcissisme secondaire). Les excès de cette mode récente touchent surtout les individus qui souffrent d’un défaut d’étayage de leur attachement et de leur capacité à établir des liens d’attachement stables. Dans ces conditions, la fonction paternelle ne leur permettrait plus de franchir correctement les étapes de séparation-individuation, ni l’angoisse de perte et d’abandon. Quelle nouvelle fonction occupera-t-elle cette place devenant vacante ?

26Enfin, si la psychopathologie actuelle s’oriente nettement vers des troubles du narcissisme et de l’image du corps (anorexie, boulimie, toxicomanies…), la culture adolescente, vue sous l’angle des nouvelles marques corporelles, donne l’impression générale d’une régression. Mais peut-être s’agit-il d’un retour au corps, en tant que saine défense, appel à la symbolisation, face à un monde qui le dénie de plus en plus ?

Bibliographie

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Mots-clés éditeurs : (in)sécurité des liens d'attachement, adolescence, circoncision, défense corporelle, identité, marques corporelles

Date de mise en ligne : 01/10/2006

https://doi.org/10.3917/ep.032.0105