Variations phonétiques et phonologiques en kabyle
- Par Madjid Allaoua
Pages 63 à 76
Citer cet article
- ALLAOUA, Madjid,
- Allaoua, Madjid.
- Allaoua, M.
https://doi.org/10.3917/edb.011.0063
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- Allaoua, M.
- Allaoua, Madjid.
- ALLAOUA, Madjid,
https://doi.org/10.3917/edb.011.0063
I. Phonétique
1 Le kabyle est un dialecte extrêmement fourni sur le plan phonétique. Les variations régionales sont nombreuses et servent souvent à caractériser tel parler ou tel autre. Un l par exemple peut se réaliser, selon les parlers, comme un d (semi-occlusive [dz]), un r, un y, et même quelque peu comme un r anglais. Tel groupe de parlers est caractérisé par un usage intensif de la semi-occlusive ţţ [tts], tel autre ne la connaît pas. Toutes les variations, qu’on peut relever à l’intérieur du kabyle, d’ailleurs nombreuses tant sur le plan morphologique et lexical que sur le plan phonétique, n’influent pourtant guère sur l’intercompréhension. Le kabyle, comme tout autre dialecte berbère, reste un dialecte, voire une langue homogène.
2 Si l’on fait une classification phonétique en parlers, sans doute distinguera t-on deux grands blocs, qu’on pourrait identifier grossièrement à ceux de Grande Kabyle (GK) et à ceux de Petite Kabylie (PK) (exception faite pour les parlers du sud-ouest de Bougie au voisinage de la Soummam, comme les parlers de Sidiεic, Leqser, Aqbu etc, qui ont à peu près les mêmes caractéristiques que les parlers de GK, et les parlers du sud-est de Bougie vers Sétif, comme celui de Bouεendas, des Ayt-Mbarek et éventuellemnt d’autres qui connaissent partiellement la labiovélarisation). Cette répartition en deux grands blocs est justifiée dans la mesure, où les parlers de part et d’autre présentent les mêmes caractéristiques, comme par exemple le maintien de la labiovélarisation en GK et sa disparition en PK ; le maintien des tendues yy et ww en PK et leur passage à gg et bb ° en GK ; l’assourdissement de l’ancienne emphatique ḍ (le point sous la lettre indique l’emphase) en PK et sa spirantisation en GK ; l’apparition de la tendue γγen PK etc. A côté de ces variantes purement régionales, tous les parlerskabyles connaissent des variantes combinatoires déterminées par un environnement phonétique bien défini. Avant de dresser un tableau phonétique commun, nous allons voir quelques traits qui distinguent plus ou moins les parlers kabyles.
I.1. Sur la spirantisation et l’occlusion
3 Le kabyle est un dialecte fortement spirantisé, les occlusives qui y apparaissent sont, dans la majorité des cas, déterminées par l’entourage phonétique. En effet à l’exception de quelques rares occlusives simples qui ne semblent pas être conditionnées, toute occlusive berbère ancienne se réalise comme spirante. Les consonnes b, t, d, g et k, qui en principe sont spirantes, se maintiennent occlusives dans des contextes phonétiques suivants :
- b après m
- d après n, l et m
- t après n et l
- k après f, n et b
- g après n
5 Cet environnement phonétique peut évidemment varier d’un parler à un autre. Il faut toutefois retenir que le maintien de l’occlusion en kabyle est quasiment conditionné par l’entourage phonétique.
6 L’occlusion peut également être maintenue dans des emprunts arabes (amkan), et aussi par analogie (encore une fois cela ne vaut pas forcément pour tous les parlers) dans des racines à syllabes ou consonnes “répétées” comme dans :
- gugem < ggugem
- degdeg < ddegdeg
8 Le 2e g ainsi que le 2e d sont maintenus occlusifs analogiquement avec les tendues initiales abrégées g et d respectives de gugem et degdeg.
9 L’opposition occlusive-spirante n’est en principe qu’un fait phonétique. Il n’est cependant pas exclu que dans certains parlers des cas d’opposition de valeur existent, comme ceux entre la spirantisation de la particule prédicative et l’occlusion de la particule d’approche ainsi qu’entre l’occlusion du pronom direct et la spirantisation du pronom indirect de la 2e personne du singulier masculin et de la 2e personne commune du pluriel :
- opposition entre k occlusif et k [ḵ] spirant (le trait sous la lettre indique la spirantisation)
a-kun-ifak/a-kunt-ifak, “il vous exterminera”
a-ḵun-ifak/a- ḵunt-ifak (udrim), “l’argent vous manquera”
a- ḵ-d-yewt (abendayer), “il te jouera du bendir”
a-k-d-yewt, “il te frappera” - opposition entre d occlusif et d [ḍ] spirant
yuγal ed weqcic, “le garçon est revenu”
yuγal d weqcic, “il est retourné avec le garçon”
11 Cependant il est fort probable que c’est plus la tension qui rend compte de l’opposition mentionnée, car dans nombre de parlers d et k occlusifs sont plutôt tendus. Et c’est la raison pour laquelle ces occlusives ne se sont pas spirantisées. On peut admettre par conséquent qu’aucune phonologisation est réellement en cours. La distinction phonétique entre spirante-occlusive ne s’inscrit donc pas phonologiquement dans le cadre spirantes-occlusives mais dans celui de consonnes simples-consonnes tendues.
12 Dans certains parlers de PK, le processus de spirantisation est très poussé, comme pour g qui donne parfois l’impression d’un y, ce qui est d’ailleurs fréquent dans les parlers marocains. On notera la spirantisation, certes marginale mais notable, de phonèmes tels que bb [b̲b̲] et kk [ḵḵ], le premier apparaissant dans tab̲b̲urt (qu’on retrouve ailleurs comme tawwurt), le second à l’inaccompli comme ireḵḵet, ireḵḵem etc.
13 On peut enfin admettre comme conclusion qu’il existe en kabyle une règle qui stipule que toute consonne simple (primitivement occlusive, et exception faite pour quelques racines) ne figurant pas dans un contexte phonétique particulier et n’étant pas une tendue abrégée, se réalise comme spirante.
I.2. Sur la labiovélarisation
14 Un des traits les plus discriminants parmi les parlers kabyles est probablement celui de la labiovélarisation. Un grand nombre de parlers en font amplement usage tandis que d’autres ne la connaissent guère. Elle a disparu comme un peu partout ailleurs en berbère avec quelques menues traces. L’usage intensif de la labiovélarisation dans les parlers kabyles concernés est certainement dû à un développement interne local. Les consonnes labiovélarisées sont nombreuses et celles-ci apparaissent parfois même dans des emprunts arabes. Ainsi si la labiovélarisation de la tendue ww en gg° est un fait berbère, bien maintenu en kabyle, celle de bb° est certainement propre au kabyle, et ceci peut être soutenu par les données du parler des Ayt Ziyan (AZ) de Petite Kabylie : lorsque ww provient d’une assimilation, celui-ci se maintient dans AZ et passe à bb° dans d’autres parlers. Tandis que lorsque ww est grammatical, comme dans les inaccomplis, celui-ci passe à gg démuni alors de la co-articulation w, qui est tombée dans ce parler. D’autres parlers labiovélarisés comme ceux de Sidiɛic, Buɛendas, Ayt-Mbarek, etc. ne connaissent pas la labiovélaire bb°. En d’autres termes le passage de ww, dans ces parlers, aboutit toujours à gg° quelle que soit son origine. Considérons ce choix d’exemples dans les parlers suivants des AZ, de Sidiεic, de Buɛendas et des Ayt-Iraten :
15 AZ:
- iwwi
- iwweṭ
- wwergaz < n wergaz
- wwaman < n waman
- ireggel < irewwel
- iregget < irewwet
17 Sidiεic :
- igg°i < iwwi
- igg°eḍ< iwweḍ
- gg°ergaz < n wergaz
- gg°aman < n waman
- iregg°el < irewwel
- iregg°et < irewwet
19 Buεendas :
- igg°i < iwwi
- igg°eṭ < iwweṭ
- gg°ergaz < n wergaz
- gg°aman < n waman
- iregg°el < irewwel
- iregg°et < irewwet
21 Ayt-Iraten :
- ibb°i < iwwi
- ibb°eḍ< iwweḍ
- bb°ergaz < n wergaz
- bb°aman < n waman
- iregg°el < irewwel
- iregg°et < irewwet
23 Quel que fȗt le rendement primitif de la labiovélarisation, celui-ci reste bien minime dans la langue actuelle. Le caractère phonétique de la labiovélarisation semble l’emporter à bien des égards sur son caractère phonologique. Elle ne caractérise aujourd’hui ni le berbère, ni même le kabyle, puisque nombre de parlers ne la connaissent pas. Ceci étant, elle ne saurait s’imposer comme phonème à part dans un système phonologique commun par la seule existence, dans certains parlers, de paires minimales, d’ailleurs trop peu nombreuses.
I.3. Sur l’emphase
24 L’emphase est une caractéristique des langues chamito-sémitiques et se réalise comme une co-articulation postérieure qui se traduit par le rétrécissement des parois du pharynx. L’emphase est très contagieuse, en ce sens que tout son apparaissant à l’entourage d’une emphatique, peut être coloré par une articulation postérieure. Dans certains parlers de PK, c’est toute la racine qui se laisse emphatiser, comme ablaḍ qui se réalise comme ab̤laḍ.
25 Le berbère ne possédait primitivement que les emphatiques ẓ et ḍ, cette dernière se tendant en ṭṭ. Dans la langue actuelle ḍ s’est spirantisé dans certains parlers et assourdi dans d’autres. Les emphatiques ṣ, ṭ, ṛ actuelles sont à l’origine des cas d’emprunts ou d’assimilations. En dehors de ces emphatiques, toute autre occurence d’emphase est conditionnée. Contrairement à la labiovélarisation, qui ne concerne qu’une partie du kabyle et dont le rendement est quasi nul, l’emphase au contraire est un trait distinctif partout en berbère.
I.4. Sur la tension
26 La tension est un phénomène largement répandu en berbère. Tout son simple a un correspondant tendu. On a souvent discuté s’il faut considérer les consonnes tendues commes des phonèmes uniques ou la succession de deux phonèmes. Autrement dit, la tension est-elle un trait distinctif, comme l’emphase, la sonorité etc. ce qui fait des tendues des phonèmes à part qu’il conviendrait de distinguer graphiquement des non-tendues ? On les note à la suite de Galand pardes majuscules. Dans la langue actuelle, nombre de faits militent effectivement en faveur du caractère “unique” et distinctif de la tension. Les paires minimales sont nombreuses et les tendues peuvent apparaître dans des contextes non permis pour un groupe de deux consonnes (on dit par exemple ikkr-ed, pas inkr-ed mais inekr-ed), se comportant donc comme des phonèmes uniques.
27 La tension ne constitue pourtant pas un trait distinctif partout. En initiale et finale absolue, celle-ci se trouve être un fait purement phonétique, puisque les tendues dans cette position s’abrègent facilement. Ces tendues, particulièrement en initiale, apparaissent en principe dans des racines empruntées à l’arabe avec l’article défini assimilé à la lettre “solaire”. Ces emprunts, lorsqu’ils se berbérisent perdent nécessairement la tension.
28 L’occurence d’une radicale tendue en initiale absolue dans les emprunts à l’arabe est tellement fréquente qu’on rencontre en PK une tendance à géminer, par analogie sans doute, la radicale initiale dans des racines berbères. Des formes telles que effad, ellaz, eddekkan (cette dernière étant la réarabisation de adekkan) etc, coexistent respectivement avec fad, laz, adekkan etc.
29 Sachant que la tension n’est pas un trait distinctif partout, il serait peut-être plus adéquat de la noter par un dédoublement de la lettre en question.
I.5. Sur les semi-voyelles
30 Un autre fait phonétique par lequel les parlers kabyles se distinguent plus ou moins est le comportement des semi-voyelles y et w et de leurs correspondantes tendues. Dans certains parlers de grande kabylie, ces semi-voyelles ont tendance à se maintenir, sauf pour y qui se vocalise toujours (sauf exception) en finale absolue. En petite kabylie, elles tendent au contraire facilement à se vocaliser. Comparer ce choix d’exemples dans les les deux parlers des AZ et Ayt-Iraten (AI):
| AI | AZ |
|---|---|
| yuzzel | iwzzel < yuzzel |
| yeqqel | iqqel < yeqqel |
| Yufa | iwfa < iufa < yufa |
| yali < yaley | yali < yaley |
| Sew | su < sew |
| wergaz | urgaz < wergaz |
| ewt | ut < ewt |
31 On peut donc voir que là où y et w se maintiennent quasiment, comme dans le parler des AI, représentatif d’un grand nombre de parlers de Grande Kabylie, ceux-ci se vocalisent complètement dans le parler des AZ, représentatif aussi d’un grand nombre de parlers de Petite Kabylie. On notera au sujet de AZ que lors de la vocalisation de y comme dans yufa, la voyelle u subséquente se transforme en w pour éviter l’hiatus comme en témoigne la reconstruction ci-dessus.
32 Ces semi-voyelles, lorsqu’elles se tendent, ont des difficultés à se conserver comme telle, comme c’était d’ailleurs le cas dans le berbère ancien. Encore dans l’état actuel de la langue, cette difficulté n’est pas surmontée partout. Pour la tendue ww, celle-ci a trois réalisations selon les parlers (v. le paragraphe sur la labiovélarisation) : elle se maintient dans certains parlers, passe à gg° dans d’autres et dans d’autres enfin elle se réalise comme bb° lorsque elle provient d’une assimilation/compensation ou comme gg° lorsqu’elle constitue un fait morphologique comme dans les inaccomplis. Pour la tendue yy, elle se maintient dans certains parlers et passe à gg dans d’autres. Si nous considérons les parlers des AZ et des AI, nous aurons les réalisations de yy suivantes :
- AZ
- ikurdan yyiṭan < ikurdan n yiṭan
- ayyur
- AI
- ikurdan ggiḍan < ikurdan yyiḍan < ikurdan n yiḍan
- aggur < ayyur
I.6. Sur les voyelles
34 Le kabyle ne dispose que de trois voyelles phonologiques qui ont des réalisations diverses selon le contexte phonétique. Ces voyelles sont a, i et u et sont réalisées plus ouvertes dans un contexte emphatique, a se réalise comme [α] dans ablaḍ, i comme [e] dans abaγiḍ et u comme [o] dans abelluḍ. Elles se réalisent sans distinction réelle de quantité, sauf sporadiquement où la chute d’une radicale peut allonger la voyelle avoisinante :
- u : -d-yusa-ara < ur-d-yusa-ara
- a : r wexxam < γer wexxam
36 Pourtant bien que la quantité vocalique ne joue en principe aucun rôle distinctif en kabyle, on la rencontre parfois néanmoins avec un rôle sémantique expressif :
- yiwen wergaz, “un certain homme”
- yiwen werga:z, “quel homme !”
- aman, “de l’eau”
- ama:n, “que d’eau !”
- lebḥer ikker, “la mer est agitée !”
- lebḥer ikke:r, “la mer est très agitée”
- iruḥ, “il est parti”
- iru: ḥ, “ça fait longtemps qu’il est parti”
- ceci semble également exister en tarifit au Maroc :
- isla, “il a entendu”
- isla:, “ça fait longtemps qu’il a entendu”
38 Cette quantité vocalique, quoique significative, ne saurait pourtant constituer un trait distinctif, puisqu’elle n’est utilisée que dans des situations bien déterminées, où le sujet parlant affecte un certain air expressif. Et dans ces cas, c’est toujours la voyelle finale qui s’allonge.
39 Notons que la quantité vocalique en touareg est indépendante de toute situation et que ce dialecte dispose d’un spectre de voyelles plus large qu’en kabyle. En dehors des trois voyelles principales, et de la voyelle ə, qui est beaucoup plus stable en touareg qu’ailleurs et est même phonologique (puisqu’elle s’oppose parfois à ᾰ bref), on y rencontre également une voyelle o, une voyelle brève ᾰ, et enfin une voyelle e. Hormis la voyelle o qui serait une innovatin touarègue, les voyelles ᾰ (le signe ˇ indique la brièveté) et e semblent, selon Prasse, être berbères. Que la voyelle ᾰ est d’origine berbère, cela ne fait aucun doute. Le berbère, tout comme l’arabe, a sans doute pleinement connu la quantité vocalique. Dans la langue actuelle, celle-ci a complètement disparu sauf en touareg où la distinction entre a long et ᾰ bref semble être maintenue. Quant à l’origine berbère de la voyelle e, elle reste à discuter. Loin d’être confondue avec i, K. Prasse a même tenté de démontrer son autonomie en se basant, entre autres, sur l’existence de paires minimales distinguant e de i :
- ikf-i, “il me donne”
- ikf-e, “il le donne”
41 Pourtant sachant que cette voyelle e en tant que phonème (car elle se rencontre en tant que variante dans les contextes emphatiques) n’existe pas dans d’autres dialectes berbères ni en sémitique auquel on apparente le berbère, une origine locale de cette voyelle ne semble pas moins tentante. On dit que lorsque une langue quelconque dispose seulement de trois voyelles, celles-ci sont nécessairement a, u et i (avec éventuellement une quantité vocalique). Entre a et u, u et i, a et u existent des gamme s de voyelles susceptibles d’être développées, comme c’est le cas dans plusieurs langues. Il se peut donc que le touareg, contrairement à d’autres dialectes berbères, ait développé un e entre a et i et un o entre a et u.
I.7. Sur la voyelle auxiliaire e
42 La voyelle auxiliare e [ ə ] en kabyle est sans doute la transformation des voyelles brèves ᾰ, ŭ et ĭ protoberbères. Son existence dans la langue actuelle est conditionnée et n’a donc aucun rendement linguistique. Son apparition est liée à une loi syllabique: elle n’est là que pour séparer des groupes consonantiques trop lourds. On dit par exemple ikrez et non ikerz, mais pourtant ikerzed. Elle est donc instable. Elle ne figure jamais en syllabe ouverte et est facultative en initiale absolue. La position de cette voyelle e, contrairement aux parlers marocains, est “contextuelle” en kabyle, c.à.d. qu’on peut facilement prévoir son emplacement. Ainsi dans une unité comme ikrrz, on compte d’abord une consonne à partir de la fin et place un e (ikrrez), ensuite deux consonnes et un autre e (ikerrez).
43 Il serait peut-être utile de la maintenir, dans une notation usuelle, pour séparer des groupes de trois consonnes identiques (tendue + simple) comme dans par exemple xmmm qu’il serait pratique de noter xemmem.
I.8. Sur l’assimilation
44 L’assimilation est encore un facteur discriminant parmi les parlers kabyles. Les différentes assimilations qui se produisent en kabyle diffèrent d’un parler à un autre ou d’un groupe de parlers à un autre. On ne parlera pas ici de l’assimilation/compensation interne dans des unités lexicales comme ikker, iwweḍ etc. mais de celle qui a lieu au contact d’unités distinctes. Cette assimilation a toujours lieu, lorsque l’occasion s’y prête, dans des groupes de mots à membre principal précédé d’unités sans accent propre. Par exemple dans ad tas, “elle viendra”, tas est le membre principal, et ad est un satellite sans accent propre. Cela concerne donc la particule de l’aoriste, les particules d’orientations et la particule prédicative. L’assimilation peut également avoir lieu dans des groupes prépositionnels tantôt régressive comme avec la prép n, tantôt progressive comme avec deg, γef, am etc. Comparer ces exemples d’assimilation dans les parlers des AZ et AI :
| AZ: | AI: |
|---|---|
| ţţameṭṭut < d tameṭṭut | ttameṭṭut < d tameṭṭut |
| wwergaz < n wergaz | bb°ergaz < wwergaz < n wergaz |
| n tmeṭṭut (pas d’assimilation) | ttmeṭṭut < n tmeṭṭut |
| ggexxam < g wexxam | degg°exxam < deg wexxam |
| aţţas < ad tas | attas < ad tas |
| aţţas < ad tas | addas < ad tas |
| annekrez < ad nekrez | annekrez < ad nekrez |
45 Toutes ces variations phonétiques que nous venons de mettre en évidence sont loin de caractériser tous les parlers kabyles. Seule une étude phonétique approfondie permettra de mettre en lumière toutes les particularités du dialecte kabyle. Cependant il est parfaitement possible de dégager de la multitude de ces parlers un système unique de valeur applicable pour tout le kabyle. Cinq traits distinctifs seront retenus dans ce système, notamment l’emphase, la sonorité, la tension, la nasalisation, la semi-occlusion (exception faite pour les semi-occlusives ţ et ḑ, qui sont de simples variantes respectives de t et z, l) et le point d’articulation. La labiovélarisation n’étant pas un trait distinctif dans tous les parlers et ayant un rendement quasi nul dans les parlers concernés, elle ne sera pas retenue dans un système phonologique commun. La tendue γγ qui caractérise les parlers de PK ne sera pas retenue non plus dans un système phonologique pour son caractère purement régional et phonétique : inexistence de paires qui suggérerait une opposition entre qq et γγ. Les tendues qq et ṭṭ figureront, outre comme tendues de γ et ḍ, comme tendues de q et de ṭ pour leur occurence dans de nombreux emprunts. Un système phonologique du kabyle couvrirait (à l’exception des semi-occlusives) quasiment le S.Ph.B. Celui-ci, pour être applicable à tous les dialectes berbères, doit être étendu pour inclure les pharyngales ε et ḥ qui, bien qu’elles n’existent pas comme telles ici et là en berbère, ont néanmoins d’autres réalisations, comme dans une bonne partie du touareg où elles se réalisent respectivement comme γet x, ou dans certains parlers kabyles où particulièrement ɛ semble se réaliser aspiré. Un relevé de phonèmes en kabyle aboutirait au système phonologique suivant :
46 Système phonologique
II. Notation
47 Cette communication étant destinée à la table ronde internationale dont les thèmes principaux sont la phonétique et la notation, nous avons jugé utile d’en consacrer la dernière partie aux problèmes du choix des graphèmes à adopter et aux problèmes de segmentation.
II. 1. Sur la notation à base de caractères latins
48 Quels que soient les efforts fournis à l’ancrage du berbère dans l’écrit, la conception de ce dernier reste néanmoins celle d’une langue à tradition orale. Trois alphabets ont pourtant servi et servent encore à transcrire le berbère, et chacun a connu un usage plus ou moins répandu. L’alphabet le plus usité est sans doute celui du latin dont diverses versions ont été utilisées depuis les premiers berbérisants. Il n’existe à l’heure actuelle aucune notation officielle qui puisse servir de réréfence.
49 Doit-on aujourd’hui choisir une des versions existantes et la standardiser ou faut-il en convenir sur la base d’une étude préalable ? En d’autres termes peut-on dire que tel graphème est plus adéquat que tel autre ? En anglais par exemple on note la spirante dentale sourde par th, ce que Boulifa et d’autres ont également fait en kabyle, mais qu’on note aujourd’hui simplement par un t. Pourquoi n’a t-on pas maintenu l’usage de th ? Ou alors serait-ce tout simplement que le choix de t est plus heureux que celui de th ? En effet nous allons voir que si le choix de th est justifié pour l’anglais, il en est autrement en kabyle.
50 Le kabyle ou le berbère en général peut être dit caractérisé par des séquences de sons qui n’existent pas nécessairement dans d’autres langues. Ainsi des séquenses de sons comme th, dh, gh, sh, ch, tch etc. qui sinon réelles, du moins potentielles en berbère, sont impossibles dans des langues comme le français, l’anglais etc, d’où le recours dans ces langues à transcrire des sons complexes par des graphèmes comme th, gh, sh etc. Le choix de th en anglais pour noter la spirante t ne soulève aucune ambiguïté ; la succession sonore directe d’un t et d’un h n’existe pas dans cette langue, et la séquence graphique th ne saurait par conséquent correspondre qu’à un seul son en anglais. On peut sur la base de ces considérations déterminer si certains graphèmes sont justifiés. Ainsi un caractère souscrit d’un point pour transcrire une emphase en berbère peut être dit justifié, car une telle graphie n’évoque aucune succession de sons distincts et permet de se distinguer de sa correspondante sans point souscrit. Il peut donc être adéquat de transcrire une dentale sourde et emphatique par un t souscrit d’un point (ṭ). Cette manière de transcrire a en outre l’avantage de rappeler que ṭ entretient un rapport phonétique avec t non emphatique, en ce sens qu’ils sont tous les deux dentaux et sourds. Des graphèmes comme th, dh, gh etc. ne sauraient trouver de justification dans une écriture même phonétique, pour la simple raison qu’ils évoquent des séquences de sons réelles ou possibles en berbère. Il est donc plus approprié, dans une notation du berbère, de se servir, le cas échéant, de diacritiques ou de graphèmes qui sont univoques et qui ne mettent pas en doute l’unicité du son en question. De cette manière on parviendra adéquatement à transcrire tous les différents sons. Ceci étant, une question importante se pose : faut-il, dans une notation usuelle, refléter toutes les distinctions phonétiques possibles ? Une telle notation, purement phonétique, est bien évidemment la plus précise, mais a malheureusement l’inconvénient de comprendre un trop grand nombre de caractères, ce qui risque de la rendre peu praticable. Il y a pourtant un sens où un son réalisé de différentes manières phonétiquement reste le même. Car les sons n’apparaissent pas isolément, mais entretiennent des rapports divers et s’influent mutuellement. Un son peut donc changer de timbre selon qu’il apparaît dans tel ou tel contexte phonétique. Un son comme s par exemple se réalise de diverses manières, comme s dans (isla), comme z à l’entourage d’une sonore (inna-yaz-d < innayas-d) et comme ṣ à l’entourage d’une emphatique (iṣṣeḍ). Et cela sans parler des variantes régionales. Pour des raisons pratiques, il serait donc préférable de recourir à la phonologie dans une notation usuelle. Celle-ci a l’avantage de ramener toute une diversité de sons à une seule valeur, donc à un seul phonème représenté par un seul graphème.
II. 2. Sur la segmentation
51 La segmentation est une des préocupations de la linguistique américaine de Bloomfield dont la méthode consistait, grossièrement, à segmenter un texte donné, sans référence au sens, et en retrouver les divers constituants. On arriverait ainsi à déterminer la distribution de chaque constituant, c.à.d. à retrouver les éléments susceptibles d’apparaître ensemble. On devine les obstacles auquels peuvent se heurter de tels procédés. En effet même lorsque on recourt au sens, la segmentation n’en reste pas moins difficile. Devant deux énoncés comme :
- (1) menhutwergazenni?
/qui-le homme/, “qui est cet homme ?” - (2) iččatwergazenni
/a-mangé-le homme/, “il l’a mangé, l’homme”
53 il peut être difficile de repérer les frontières des différents constituants. Si on demandait un locuteur kabyle dans la rue, il séparerait (1) en menḣut et wergazenni, (2) en iččat et wergazenni. Un autre locuteur plus conscient de sa langue séparerait autrement : (1) en menhu, t, wergaz et enni, (2) en ičča, t, wergaz et enni. Fonctionnellement t dans (1) ne saurait pourtant être le même que celui dans (2). Le second peut toujours être remplacé par un nominal, ce qui justifie sa séparation, tandis que le premier ne saurait être ni remplacé ni supprimé, ce qui ne justifie pas à priori sa séparation. En d’autres termes t dans (1) appartient à menhut de la même manière que i appartient à ičča. En dehors de toute considération morphologique, on peut donc en premier lieu segmenter (1) et (2) comme suit :
- (1a) menhut wergaz enni ?
- (2a) ičča t wergaz enni
55 notons que la séparation de enni (on y reviendra) est justifiée, puisque sa suppression ne compromet pas l’énoncé. En d’autres termes si on supprime enni et t dans (2a), les énoncés respectifs sont toujours acceptables, tandis qu’ avec la suppression de t dans (la), l’énoncé ne sera plus acceptable.
56 Cependant en tenant compte des considérations fonctionnelles, on se demanderait s’il est nécessaire de détacher enni. Contrairement à t dans (2) qui a une fonction syntaxique et dont la suppression change par conséquent très sensiblement le sens de l’énoncé, enni n’est qu’un déictique et sa suppression ne change pas grand chose à l’énoncé. Noyau et déictique, quand ils apparaissent ensemble, sont si intimement liés qu’il ne peut rien s’insérer entre eux. Un bon exemple où l’on n’isole pas de telles unités est le danois : On ne sépare pas dans cette langue l’article défini postnominal du nom qu’il définit pour la simple raison qu’il y est tellement rattaché que rien ne peut l’en séparer ; alors qu’on sépare l’article indéfini prénominal du nom, puisqu’il peut toujours s’insérer entre eux un adjectif. On pourrait donc retranscrire (1a) et (2a) comme suit :
- (1b) menhut wergazenni ?
- (2b) ičča t wergazenni
58 Considérons mantenant un exemple comme
- (3) ičča t weγrumenni
60 t et weγrumenni renvoient au même réfèrent et assument, sur un certain plan de considération, la même fonction syntaxique. De manière plus détaillée, weγrumenni explicite t, qui seul en vérité assume la fonction syntaxique en question, weγrumenni est selon Galand, un complément explicatif dont le rôle est d’expliciter le pronom auquel il renvoie. Comparons l’exemple (3) à l’exemple (4) suivant, qu’on notera pour le moment comme suit :
- (4) anda t wergazenni ?
62 De la même manière que dans (3), t et wergazenni renvoient également au même réfèrent dans (4). Mais assument-ils la même fonction ? Pour Galand, wergazenni dans (4) est autant un complément explicatif que weγrumenni dans (3). Dans un sens wergazenni explicite t, mais en est-il ainsi en synchronie ? Serait-ce que wergazenni explicite t en tant qu’assumant une fonction ? Voilà toute la différence entre (3) et (4). Dans (3) la fonction de t peut toujours ètte assumée par un autre segment sans besoin d’explicitation:
- (5) icca aγrumenni
64 tandis que dans (4) rien ne saurait remplacer t. Il est donc raisonnable de dire que wergazenni explicite plutôt (du moins dans la langue actuelle) une fonction implicite, en rapport avec la fonction que représente andai, tout comme wergazenni dans par exemple :
- (6) ičča wergazenni
66 Si l’on nous objecte que wergazenni explicite l’indice de personne i, on ne voit pas ce qu’il expliciterait dans
- (7) meqqer wergazenni
68 Et si l’on nous répond que l’objet d’explicitation est nul dans (7), on dira que ceci est une explicatioon ad hoc qui manquerait d’adéquation. Car enfin pourquoi un segment serait-il présent dans un cas et absent dans un autre ? L’idée d’une fonction implicite (qu’il n’est pas nécessaire de développer ici) vaut pour les deux cas. En conclusion t est aussi soudé à anda que i à čča, d’où les notations respectives andai et ičča. On notera donc (4) comme suit :
- (8) andai wergazenni ?
II. 3. Sur l’usage du trait d’union
70 Certains pourraient avancer que l’usage de traits d’union peut paraître encombrant et peu esthétique, ce qui peut être vrai à bien des égards. Mais pourtant le recours à l’usage du trait d’union peut être nécessaire pour des raisons pédagogiques. En effet cela a l’avantage de mieux représenter la structure de la phrase et de mieux en délimiter les différents constituants. En séparant par exemple enni de argaz dans argazenni, on comprend vite que la frontière du noyau s’arrête à z. Mais on souhaiterait que l’usage excessif de traits d’union soit seulement confiné dans un emploi à vocation pédagogique et qu’il soit vite dépassé dans la perspective d’une notation officielle du berbère. On pourrait en fait convenir d’écrire argazis au lieu de argaz-is ou argaz is pour les mêmes raisons que wergazenni développées plus haut, mais garder pourtant ičča-t ou tout simplement icca t pour les raisons mentionnées. La différence de traitement entre is et t, rattacher le premier et isoler le second, est que dans argazis rien ne vient séparer is de aigaz, tous deux forment un tout inséparable ; tandis que dans iččat, t peut toujours être séparé de icca par un autre satellite d’où la notation ičča t ou ičča-t. En conclusion tout satellite susceptible d’être séparé de son noyau doit être isolé dans la notation de celui-ci ou relié à lui par un trait d’union.
71 Deux choix de notation peuvent être considérés : une notation avec usage du trait d’union et une notation sans trait d’union. Voici quelques exemples :
- ad-yini ou ad yini
- a-t-yewt ou at yewt
- yewt-it-idd ou yewt it idd
- a-t-edd-yewt ou a t edd yewt
- axxam-ines ou axxam ines
- axxama-ines ou axxama ines < axxam a ines
73 Dans tout autre cas où le satellite est solidement lié au noyau et dans les cas des structures figées, la séparation ne sera pas opérée dans la notation :
- dargaz < d argaz
- axxamis < axxam is
- argaza < argaz a
- fellas <fell as
- degs<deg s
75 Nous venons de discuter de quelques diversités du dialecte en mettant en évidence les différents traits qui distinguent plus ou moins les parlers kabyles, des différences qui sont d’ordre purement phonétiques et qui ne remettent donc pas en question l’homogénéité du kabyle. Sur le plan de la notation nous avons argumenté que le choix d’un caractère pour la transcription d’un son quelconque n’est pas une question de goût ou de style, mais peut être basé sur une analyse phonétique approfondie. A ce propos nous avons vu combien le choix de transcrire une dentale sourde spirante par un th en kabyle peut être ambigu pour la simple raison que le lecteur aura à déterminer s’il s’agit de deux sons comme dans ad themleḍ, “tu fonceras” ou d’un son unique comme dans ad themleḍ, “tu indiqueras”. Nous avons également souligné l’avantage d’une notation phonologique, facilement adoptable et adaptable. Pour la segmentation nous avons avancé l’idée qu’il n’est pas nécessaire de segmenter au moindre satellite en vertu du fait que beaucoup d’entre eux sont tellement liés à leurs noyaux que rien ne peut les en séparer. Nous avons par contre souligné la nécessité d’isoler, ou de séparer par un trait d’union les satellites susceptibles d’être séparés de leurs noyaux par d’autres satellites.