Un exemple de graphie usuelle du berbère
Pages 55 à 62
Citer cet article
- NAIT-ZERRAD, Kamal,
- Nait-Zerrad, Kamal.
- Nait-Zerrad, K.
https://doi.org/10.3917/edb.011.0055
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https://doi.org/10.3917/edb.011.0055
Notes
-
[1]
M. Mammeri, Tajeṛṛumt n tmaziγt (tantala taqbaylit), Maspero, Paris, 1976.
-
[2]
S. Chaker, Textes en linguistique berbère, CNRS, Paris, 1984
-
[3]
Ibid., p. 77.
-
[4]
Il serait plus exact de préciser pan-berbère nord, excluant ainsi le touareg pour lequel il faudrait ajouter deux ou trois autres signes. Mais peut-être pourrait-on avantageusement convenir de ne pas les noter.
-
[5]
Ibid.,p. 83.
-
[6]
On considère ici que la voyelle ‘e’ fait partie du thème.
1. Introduction
1 Plusieurs systèmes de transcription du berbère (alphabet et notation) ont été utilisés depuis plus d’un siècle d’études consacrées à cette langue. Actuellement, le système le plus employé, du moins en Kabylie, est à l’origine celui du Fichier de documentation Berbère. Il a été repris et popularisé par M. Mammeri [1], puis amélioré par S. Chaker qui a proposé un système de notation usuelle [2] à tendance phonologique (désormais NUP). Notre pratique de l’écriture est basée sur ce système, à l’aide duquel il s’agit d’écrire un kabyle “moyen”, c’est-à-dire débarrassé de réalisations phonétiques qui ne sont propres qu’à certains parlers kabyles.
2 Les conventions proposées par ce système de transcription ne permettent cependant pas de résoudre tous les problèmes rencontrés à l’écrit. En effet, il existe encore plusieurs points pour lesquels il n’y a pas de règle d’écriture fixée. Dans ces cas là, chacun écrit en suivant une convention personnelle ou même sans règle bien précise, ce qui conduit à une certaine dispersion de l’écriture qu’il serait souhaitable d’éviter. Nous nous devions donc, en tant que rédacteur en berbère, de compléter ce système afin d’aboutir à une véritable écriture normalisée et cohérente où tout serait régi par des règles précises, ne laissant aucune place au hasard ou à l’initiative personnelle.
3 Ce souci de rationalisation nous a amené à adopter certaines conventions, qui ne sont d’ailleurs pas entièrement définitives. C’est un ensemble qui peut encore évoluer, et se préciser davantage. Nous donnons ici quelques-unes de ces conventions, avec les évolutions en cours. Nous avons d’emblée essayé de nous placer dans une perspective pan-berbère, ce qui implique une assez grande distanciation par rapport à la prononciation effective kabyle. Le principe directeur de notre pratique a toujours été d’écarter toutes les prononciations régionales ainsi que toutes les assimilations dans la chaîne.
2. Le système de transcription
4 Il est essentiellement basé sur les travaux de S. Chaker [3]. On s’y référera donc pour plus de détails.
5 Notre système pour une transcription pan-berbère est le suivant [4]:
| voyelles | a | u | i | ||
| voyelle neutre (schwa) | e | ||||
| semi-voyelles | y | w | |||
| consonnes | |||||
| labiales | b | f | m | ||
| dentales | d | t | ḍ | ṭ | n |
| sifflantes | z | s | ẓ | ṣ | |
| chuintantes | j | c | |||
| palatales | g | k | |||
| vélaires | γ | x | |||
| uvulaires | q | ||||
| pharyngales | ε | ḥ | |||
| laryngales | h | ||||
| affriquées | ţ | č | ǧ | ||
| labio-vélarisées | gw | kw | γw | xw | qw |
| liquides | 1 | r | ṛ |
- On remarquera l’absence de l’affriquée z̦, qui est très rare. Elle apparaît toujours tendue et en général dans l’aoriste intensif de verbes trilitères ayant z pour consonne centrale. Le verbe gzem qui fait gez̦z̦em à l’aoriste intensif se notera donc gezzem.
- Pour la labio-vélarisation, qui affecte les lettres g, k, γ, x et q, il existe plusieurs notations :
- consonne suivie d’un w sur la ligne : axwnac, akwer
- consonne avec en exposant un w : akw er
- consonne avec en exposant un petit cercle : ak°er
- consonne surmontée d’un petit cercle : ak°er
7 Compte tenu des règles qui sous-tendent le système de notation choisi (en particulier : un graphème = un phonème), et également pour des raisons de cohérence avec le reste du système, la convention 4 serait la plus adéquate. On peut cependant employer la notation 1 ou 2 pour des raisons pratiques.
8 Nous avons ignoré la labio-vélarisée bw, pratiquement toujours tendue – bbw–, qui est une variante régionale de ‘ww’. Ailleurs, elle se réalise ggw. On adoptera donc la notation yewwa pour yebbwa ou yeggwa.
- Il n’y a pas de distinction spirante / occlusive. Pour une notation qui se veut la plus pan-berbère possible, elle n’a pas lieu d’être (conforme à NUP).
- L’affriquée ţ est très peu représentée en dehors de la Kabylie, (où elle n’est d’ailleurs même pas généralisée ) et pourrait donc être notée ‘tt’ – contrairement à notre usage actuel – pour se rapprocher des autres parlers berbères. Ce phonème se rencontre principalement dans l’aoriste intensif d’une grande partie des verbes kabyles.
10 Exemples :
| aoriste | notation actuelle | notation à terme |
| aγ | ţţaγ | ttaγ |
| muqel | ţmuqul | ttmuqul ou tmuqul |
3. Les principales conventions
11 1. La forme ad + aoriste :
12 La particule ad se note a dans les cas où il y a assimilation (d+t ou d+n)
13 (rappel : d+t donne t-t ou ţ-ţ suivant les parlers)
14 Exemple :
| ad aruγ | |
| a taruḍ | (< ad taruḍ) |
| ad yaru | |
| a taru | (< ad taru) |
| a naru | (< ad naru) |
| a tarum | (< ad tarum) |
| a tarumt | (< ad tarumt) |
| ad arun | |
| ad arunt |
15 2. La forme ad + satellite du verbe :
- ad + pronoms affîxes (direct et indirect) :
Il existe deux formes pour les pronoms : une normale et une réduite.
17 Pronom indirect :
18 Pronom direct :
| ad iyi-teǧǧeḍ | a yi-teǧǧeḍ |
| ad ak-yeǧǧ | a k-yeǧǧ |
| ad akem-yeǧǧ | a kem-yeǧǧ |
| ad at-yeǧǧ | a t-yeǧǧ |
| ad aţ-yeǧǧ | a ţ-yeǧǧ |
| ad aγ-yeǧǧ | a γ-yeǧǧ |
| ad akwen-yeǧǧ | a kwen-yeǧǧ |
| ad akwent-yeǧǧ | a kwent-yeǧǧ |
| ad aten-yeǧǧ | a ten-yeǧǧ |
| ad atent-yeǧǧ | a tent-yeǧǧ |
- ad + particule de rection (d et n) :
a d-tawiḍ
a n-awḍeγ
a d-awin
20 3. Indice de personne du verbe à la 3e personne du singulier :
21 Il ya deux alternatives : i ou ye
22 On le notera comme suit :
- forme verbale commençant par deux consonnes : ye + thème
ad yekrez, ad yekkes, yelḥa, yeţwali, yeţţawi, yessekcem, yella - forme verbale commençant par une consonne : i + thème
iḥemmel, ileḥḥu, iwala, ad inadi - forme verbale commençant par une voyelle : y + thème
ad yawi, yufeg, ad yečč, yufa
24 4. Forme verbale accompagnée de satellites :
25 On conservera la forme isolée à laquelle on ajoutera les affixes, indépendamment de la prononciation réelle :
| tewweḍ | => | tewweḍ-ed |
| ssekcem | => | ssekcem-iten |
| yekrez | => | yekrez-it |
26 5. Aoriste intensif à préfixe t pour les vertes à consonne initiale z, s, ṣ, ẓ, j et c
27 Il faut bien entendu conserver le radical du verbe, même si la prononciation peut prêter à confusion.
28 Exemples :
| aoriste | aoiste intensif |
| suḍ | tsuḍ |
| jelleb | tjellib |
| ẓẓall | tẓalla |
| zuṛ | tzuṛu |
| Cudd | tcuddu |
29 6. Écriture des noms à l’état d’annexion qui perdent leur voyelle initiale dans la langue parlée, en général après certaines prépositions :
30 On respectera la règle : préposition + nom à l’état l’annexion à l’écrit.
| écriture | prononciation |
| deg igenni | deg genni |
| deg ufus | deg fus |
| γef uḍar | γef ḍar |
| deg usemmiḍ | deg (w) semmiḍ |
31 7. Écriture de l’état d’annexion des noms qui changent leur voyelle initiale en ‘u’ ou ‘we’ :
32 On notera toujours, quel que soit le contexte et la prononciation réelle :
33 (c = consonne, v = voyelle)
- L’état d’annexion des noms de la forme acc- s’écrit wecc- :
| argaz | => | wergaz |
| axxam | => | wexxam |
- L’état d’annexion des noms de la forme acv- s’écrit ucv- :
| afus | => | ufus |
| ameksa | => | umeksa |
| asemmiḍ | => | usemmiḍ |
36 8. L’emphatique ṛ n’est pas notée en présence de ṣ, ḍ, ẓ, ṭ (contexte emphatique), ni de x, γ ou q, le r étant généralement emphatisé par ces phonèmes.
37 Exemples :
38 γer, aḍar, aγrum, aqerru, xrez, xser… mais : taṛakna, taṛuka,…
39 Exceptions :
40 aγerda, aγerbal,…
41 9. Liaison du nom, du verbe ou de la préposition avec les affixes :
- Les affixes (personnels ou particules de rection) du verbe seront systématiquement liés à ce dernier par un tiret :
ad as-t-fkeγ/ fkiγ-as-ten / yusa-d iḍelli / a d-yas azekka / a ten-awiγ - Seuls les affixes courts seront liés par un tiret au nom.
Affixes courts : iw, ik, im, is
Affixes longs : inu, inek, inem, ines, nneγ, nteγ, nwen, nkwen, nsen, nsent
43 Exemples :
44 tamurt-is / tamurt nneγ/ taferka nwen
- On reliera également la préposition et son affixe par un tiret.
46 Exemples :
47 deg-s / fell-i / seg-i / yid-ek / yid-wen
48 yis-wen / yis-s / yis-ek / ddaw-atsen
49 10. Écriture du relatif ay / i :
50 La séquence / ay/i + i/ye / (ay / i + 3e personne du masculin singulier du verbe ou participe) se réalise phonétiquement : [ag/ig - g(e)—], mais nous n’en tenons pas compte à l’écrit.
51 Exemples :
| argaz i iṛuḥen | (> [argaz ig-gṛuḥen]) |
| argaz i yeččan | (> [argaz ig-geččan]) |
| d adlis i yefka | (> [d adlis ig-gefka]) |
| d baba-s i icaweṛ | (> [d baba-s ig-gcaweṛ]) |
52 A comparer à :
- argaz i d-iṛuḥen
- argaz i ţ-yeččan
- d adlis i s-yefka
- d baba-s i d-icaweṛ
54 Cette réalisation se retrouve également avec le participe prétérit des verbes de qualité ou d’état, bien que ce dernier n’ait pas de préfixe i ou ye :
55 win ay/i εzizen(= win εzizen) réalisé par similitude avec la forme des verbes ordinaires [win ig-geεzizen]
56 11. Le problème du schwa :
57 Cette question a déjà été traitée par S. Chaker [5].
58 Nous nous intéresserons ici à l’écriture du verbe conjugué étant donné que la voyelle neutre y est particulièrement instable en fonction des indices de personne. Nous indiquons ici le procédé que nous avons retenu. En fait, un peu de pratique permet l’écriture quasi automatique du verbe conjugué dans la plupart des cas. Pour écrire correctement le verbe conjugué, en particulier la voyelle neutre ‘e’, on peut procéder de la manière suivante :
59 On prend le thème [6] auquel on a retiré toutes les voyelles neutres ‘e’ (Ce sera la forme nue dans la suite).
60 Exemples : (pr.n.= prétérit négatif, a.i.= aoriste intensif)
61 kcem (entrer) => kcm
62 ţţali (monter) => ţţali
63 ddukel (aller ensemble, accompagner) => ddukl
64 Si la forme nue se termine par une consonne, on écrit un ‘e’ avant l’indice de personne ou la dernière consonne (non précédée d’une voyelle) de la forme nue s’il n’y a pas d’indice suffixé. Si elle se termine par une voyelle, il n’y a évidemment pas de ‘e’ :
65 kcm e̲ γ / kcim e̲ nt / uli n / kc e̲ m
66 Puis, dès que l’on rencontre :
- deux consonnes simples consécutives,
- ou : une consonne tendue et une simple consécutives,
- ou : trois consonnes différentes précédées par deux consonnes quelconques (5 consonnes consécutives),
68 on insère un ‘e’ devant et ainsi de suite jusqu’ au début du thème verbal. S’il y a un indice préfixé (t, n ou y), il est suivi d’un ‘e’ si la forme à laquelle on a abouti à l’étape précédente commence par deux consonnes.
69 Exemples :
- Premier cas :
kcm (kcem, entrer) : kcm en —› k e cm e n —› kecmen
kcim (kcim, pr.n. entrer) : kcim e nt —› kciment
kcm (kcem, entrer) : t kc e m —› te kc e m —› tekcem
ddukl (ddukel, accompagner) : n dduk e l —› ne dduk e l —› neddukel
ţţali (ţţali, a.i. monter) : t ţţali mt —› te ţţali mt —› teţţalimt
ţţali (ţţali, ai monter) : n ţţali —› ne ţţali —› neţţali
bbureεqa (bbureεqa,
pr. reprendre vie) : t bburεqa mt —› te bbur eεq amt —› tebbureεqamt - Deuxième cas :
kkr (kker, se lever) : te kkr eḍ —› tekkreḍ
ḥtellf (ḥtellef, être bien bâti) : te ḥt e llf e m —› teḥtellfem
sḥissf (sḥissef, regretter) : te sḥissf e ḍ —› tesḥissfeḍ
uzzl (uzzel, pr. courir) : y u zz e 1
t u zzle ḍ —› yuzzel —› tuzzleḍ
bddl (beddel, changer) : t b e ddl e mt —› tbeddlemt
cukkt (cukket, douter) : cu kkt en —› cukkten - Troisième cas :
nnzgm (nnezgem, s’inquiéter) : t e nn e zgm e ḍ —› tennezgmeḍ
sskcm (ssekeem, introduire) : t e ss e kcm e m —› tessekcmem
4. Perspectives
71 Le système de transcription que nous utilisons actuellement est issu d’une pratique de l’écrit du berbère qui a débuté il y a plusieurs années. Pour l’essentiel, il est déjà fixé. Nous croyons que la démarche qui va dans le sens d’une prise en compte des différentes composantes du berbère associée à un système d’écriture où l’orthographe aurait sa place est la seule viable si l’on veut vraiment parler d’une langue berbère. Cela suppose bien entendu un cadre normatif qui malheureusement n’existe pas encore mais qui à la faveur de cette table ronde, pourra s’ébaucher. C’est du moins ce que nous espérons.
Références
- M. Mammeri, Tajeṛṛumt n tmazi γt (tantala taqbaylit), Maspero, Paris, 1976.
- S. Chaker, Textes en linguistique berbère, CNRS, Paris, 1984.
- H. Hamouma, Manuel de grammaire berbère (Kabyle), ACB, Paris, 1987.
- Tafsut, série scientifique et pédagogique, 4, Tira n tmaziγt, mai 1988, Tizi-Ouzou.
- R. Achab, Tira n tmaziγt, 1990, Tizi-Ouzou.