N’écris pas…
Marceline Desbordes-Valmore
- Par Marc Reverte
Pages 299 à 300
Citer cet article
- REVERTE, Marc,
- Reverte, Marc.
- Reverte, M.
https://doi.org/10.1684/dm.2021.471
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- Reverte, M.
- Reverte, Marc.
- REVERTE, Marc,
https://doi.org/10.1684/dm.2021.471
1 Le contraste entre certains auteurs est parfois criant.
2 Certains restent dans l’obscurité et ce n’est pas étonnant et d’autres n’en sortent pas assez et c’est à déplorer.
3 On peut illustrer ce fait par l’opposition entre les deux auteurs d’aujourd’hui.
4 Ils sont tous les deux cités dans les anthologies de la poésie française mais leur importance est sans aucune commune mesure.
5 Sans doute parce que l’un est un homme et l’autre une femme…
6 « Tout plaît en elle, tout sourit,
7 Sa douceur est extrême ;
8 Je lui parle, elle me sourit
9 Ne v’là-t-il pas que j’aime, »
10 Ces quelques vers de Gabriel-Charles de Lattaignant sont gais, gentillets, un peu naïfs, d’une qualité discutable. L’auteur est peu connu mais cité dans l’Anthologie de la poésie française de la Pléïade. On lui attribue J’ai du bon tabac. Porté sur l’alcool et Le Mot et la Chose (titre d’un de ces poèmes à lire pour tous les sous-entendus qu’il contient…), il ne termina pas son Séminaire et eut plutôt une vie dissolue…
11 Tout le contraire de Marceline Desbordes-Valmore, notre poétesse d’aujourd’hui.
12 Tout les oppose : les thèmes abordés, la vie, le personnage et la qualité d’écriture.
13 Verlaine disait qu’elle était « une femme de génie » mais Balzac la surnommait « Notre-Dame des pleurs ».
14 Elle n’a pas eu une vie très gaie et ses thèmes sont toujours plutôt tristes et mélancoliques mais très beaux et très bien écrits.
15 C’est une des plus grandes poétesses depuis Louise Labé et elle a eu une influence considérable sur les grands maîtres de la poésie française (et notamment sur Anna de Noailles).
16 Son importance est considérable mais pourtant, elle reste à découvrir…
17 Née à Douai en 1786, elle fut actrice dès son plus jeune âge. C’est une autodidacte très travailleuse qui aura une pension royale sous Louis-Philippe et plusieurs distinctions académiques.
18 La douleur qu’on retrouve constamment comme thème de sa poésie vient de sa vie marquée par la perte précoce de ses parents (sa mère est morte alors qu’elle avait seize ans), par le décès de quatre de ses cinq enfants et par une vie amoureuse compliquée.
19 Elle épouse Prosper Valmore, un petit acteur sans envergure, qu’elle n’aime pas. La passion de sa vie restera l’écrivain Henri de Latouche, qu’elle aimera tout au long de son existence mais dans la frustration et la souffrance…
20 Parlons d’un poème triste mais beau !
21 D’un poème élégiaque…
22 N’écris pas(ou Les Séparés) est une complainte, une supplication.
23 « N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
24 Les beaux étés sans toi, c’est l’amour sans flambeau.
25 J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
26 Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.
27 N’écris pas !
28 N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
29 Ne demande qu’à Dieu… qu’à toi, si je t’aimais !
30 Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
31 C’est entendre le ciel sans y monter jamais.
32 N’écris pas !
33 N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire ;
34 Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
35 Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
36 Une chère écriture est un portrait vivant.
37 N’écris pas !
38 N’écris pas ces doux mots que je n’ose plus lire :
39 Il semble que ta voix les répand sur mon cœur ;
40 Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
41 Il semble qu’un baiser les empreint sur mon cœur.
42 N’écris pas ! »
43 Tout le poème oscille entre paradis et enfer, entre amour et souffrance, entre lumière et obscurité…
44 L’anaphore du « N’écris pas » et donc la répétition de la négation est déjà, en soi l’expression d’une tristesse mais aussi un mécanisme de défense. Le point d’exclamation vient, en plus, accentuer la supplication.
45 Le paradis est évoqué par « flambeau » (= lumière), « dieu », « ciel », « monter », « eau vive » tandis que l’enfer est dans « nuit », « frapper au tombeau », « mourir », « brûler ».
46 L’amour est omniprésent soit explicitement au vers 2 (« l’amour sans flambeau ») ou au vers 7 (« je t’aimais ») et au vers 8 (« tu m’aimes ») soit par la construction parallèle des vers 17 et 19 et l’utilisation des verbes « répand » et « empreint » qui soulignent l’amour envahissant son cœur.
47 Mais la souffrance est tout aussi présente tant par l’utilisation des termes « je te crains », « je n’ose plus », « j’ai peur », « tombeau », « nuit sans flambeau », « triste », « mourir », que par la construction du vers 11 dont le rythme rappelle le rythme d’un sanglot (« N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire ; »).
48 La première strophe est vraiment superbe et les vers 2 et 4 sont magnifiques.
49 « Les beaux étés sans toi, c’est l’amour sans flambeau ». L’être aimé (« toi ») est sa lumière (« flambeau »), il est absent et c’est la nuit…
50 « Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau. » La douleur est soulignée par la répétition du verbe « frapper », et la fin de l’amour par le « cœur » qui n’est plus qu’un « tombeau ».
51 Toutefois, la sensualité résiste un peu. Les sens sont convoqués.
52 L’ouïe (« écoute », « entendre », « voix »), la vue (« flambeau », « lire », « voir ») le toucher (« atteindre », « baiser ») laissent apparaître un filet de vie.
53 Ce N’écris pas est sans doute un désir de ne plus avoir de contact avec l’ancien être aimé mais peut, aussi, peut-être, se comprendre comme un appel, une exhortation, au contraire, à avoir de ses nouvelles...
54 Ce N’écris passerait-il, finalement, aussi, un Écris-moi… ?
55 Toujours est-il que ce poème est triste mais superbe et que Marceline Desbordes-Valmore est une immense poétesse !