La peur et les soignants
La peur peut devenir une amie transférentielle (À propos de deux histoires singulières)
- Par Pierre Delion
Pages 55 à 58
Citer cet article
- DELION, Pierre,
- Delion, Pierre.
- Delion, P.
https://doi.org/10.3917/dia.184.0055
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- Delion, P.
- Delion, Pierre.
- DELION, Pierre,
https://doi.org/10.3917/dia.184.0055
1Nous sommes aujourd’hui confrontés à des difficultés que je n’imaginais pas quand j’ai entrepris de devenir pédopsychiatre. Après avoir travaillé pendant plus de dix ans avec des adultes présentant des pathologies souvent graves, voire très préoccupantes, je m’étais dit que ma rencontre avec des patients adultes schizophrènes avait eu le mérite de m’intéresser à la question de l’autisme. En effet, je constatais que parmi les quelques personnes dont j’avais la charge thérapeutique certains présentaient un éloignement progressif malgré mon acharnement à les retenir dans la communauté humaine. L’autisme vers lequel ils évoluaient faisait figure pour moi de Sibérie intérieure, à une époque où Soljenitsyne nous révélait la fonction que les goulags y tenaient.
2Plus tard, Salomon Resnik me permettra de comprendre par son magistral Temps des glaciations que la dimension du froid tient dans ces exils progressifs une fonction de distanciation nécessaire à l’équilibre paranoïde. Il m’apparut alors nécessaire de partir à la recherche des enfants autistes, pour mieux comprendre les analogies et les différences entre cet autisme décrit par Bleuler chez les personnes schizophrènes et celui, décrit par Kanner, caractéristique de ces enfants. Et j’ai eu l’occasion d’être accueilli dans un hôpital psychiatrique composé de plusieurs services de pédopsychiatrie organisés selon les canons asilaires qui prévalaient encore à l’époque. J’y étais responsable d’un service pédopsychiatrique de secteur et, rapidement, j’ai vu arriver dans le service un enfant présentant un autisme de Kanner absolument typique, et qui avait la particularité de présenter une crise d’angoisse incoercible à chaque repas, se mettant à crier comme dans le roman de Günter Grass, le Tambour, allant jusqu’à détruire en nous les vitres des fenêtres fantasmatiques qui tenaient encore. Et loin de s’en tenir à sa seule arme vocale, il se mettait dans un état de furie, un temper tantrum qui le conduisait à envoyer valser tout ce qui était placé sur les tables pour les repas des enfants. Joseph était alors une sorte de centrifugeuse envoyant vers l’infini tout ce qui le touchait de façon tangentielle. Inutile de dire que les autres enfants de l’hôpital de jour, les soignants et moi étions sous le choc de cette démonstration psychopathologique.
3Quand plus tard nous sommes arrivés à entrer un peu en contact avec cet enfant, j’ai pu mieux approcher ce moyen de défense très spectaculaire qu’il avait mis en place pour lutter contre ses angoisses archaïques de démembrementdémantèlement qu’il revivait à chaque fois que les odeurs de repas le mettaient dans la situation de vivre cette expérience nécessaire comme une insupportable intrusion. Il n’avait trouvé que la colère centrifuge pour exprimer son angoisse massive. J’apprendrai plus tard que sa mère, confrontée au même problème que nous, avait trouvé une solution peu satisfaisante, la mise à l’encan. Elle avait fait réaliser par son mari une sorte de chaise haute, avec une planche permettant d’immobiliser la tête. Paradoxalement, ce montage avait raison des colères angoissées de Joseph et les repas se déroulaient depuis cette invention sans trop de problèmes.
4Après avoir réalisé pendant des mois un packing plusieurs fois par semaine, nous avons obtenu une bonne rémission des crises clastiques de cet enfant, et c’est ainsi que nous avons pu nous rendre compte en équipe d’une chose que je n’avais pas encore bien comprise : la peur éprouvée par le soignant dans une situation de prise en charge d’enfant peut être le sentiment pris en soi par le soignant de la peur éprouvée par l’enfant à l’intérieur de la maison de son corps ; faute de moyens d’en dire l’importance autrement que par le corps, l’expression de ce sentiment fort peut passer par un autre canal que par celui de la parole. La plupart des enfants vont, à un moment ou à un autre de leur existence, exprimer cet affect qui envahit le champ de leur conscience et le rétrécit suffisamment pour que la solution ne soit pas à leur portée. Ils ont dès lors besoin d’un autre pour les aider à la trouver et l’expression va ici leur servir de possibilité pour sortir de ces instants pénibles qu’ils traversent. Mais quand l’enfant n’a pas les moyens de dire ce qui l’angoisse et quand, de surcroît, l’angoisse en question, loin d’être seulement phobogène, est désorganisante, alors toutes les conditions sont réunies pour que la peur s’exprime par des symptômes dévastateurs qui peuvent faire penser, au moins au début, que ces enfants sont vraiment capricieux et mal élevés. Mais très vite, devant ce sentiment qui s’empare des soignants eux-mêmes comme il a pu parfois se saisir des parents, il est utile de chercher ailleurs que dans un problème d’éducation laxiste de l’enfant. Et l’expérience de cette peur projetée me semble extrêmement importante à connaître pour ceux qui vont s’occuper de patients autistes et psychotiques.
5Autistes et psychotiques ? Oui, car si Joseph est authentiquement autiste, il est aussi arrivé que Humbert, enfant psychotique gravement touché, me fasse vivre des sentiments de peur très angoissante. Il s’agit d’un petit patient qui vient me voir avec ses parents parce que les trois psychothérapeutes précédents ont jeté l’éponge devant sa violence. Et pourtant il n’a que 4 ans. Je dis à Humbert et à ses parents qu’ici ils sont bien tombés, que je vais leur montrer ce qu’est une bonne psychothérapie. Après quelques séances préliminaires, je suis prêt à accueillir Humbert dans mon bureau. Je n’ai pas commencé depuis très longtemps quand voilà qu’il me regarde avec des yeux hostiles, voire méchants. Je tente de lui montrer qu’il n’a rien à craindre avec moi. Il devient agressif verbalement et saute de sa chaise, puis se jette sur moi. Je le maintiens à distance en lui disant qu’il ne doit pas avoir d’inquiétude, que je vais l’aider, que ses parents sont d’accord… et il m’envoie un coup de pied de rugbyman dans une partie du corps que je ne nommerai pas, mais qui est très sensible, je tombe par terre en me tenant le ventre et perds connaissance quelques instants. C’est Humbert qui va chercher la secrétaire en disant que je suis par terre.
6La suite de cette prise en charge psychothérapique qui durera une dizaine d’années me montrera que la peur éprouvée par Humbert est contagieuse et se transmet de façon directe de son esprit au mien, y compris par l’intermédiaire des rêves. Une nuit de cette époque, je me réveille en sueur, sortant d’un cauchemar où je le vois en train de tenter de me dévorer avec un visage très angoissé, et le sentiment de « peur au ventre » vient immédiatement me rappeler l’incident du ventre de la première séance. Nous mettrons longtemps à comprendre que cet enfant a servi de bouclier de dissuasion dans la séparation de sa mère d’avec son mari, alors qu’elle attendait Humbert d’un autre homme. La peur éprouvée par la mère vis-à-vis de son mari s’était projetée dans une partie de la raison d’exister de cet enfant ; fidèle à son mandat transgénérationnel, celui-ci devait susciter la peur chez tout être en contact avec lui. Mission amplement réussie jusqu’à ce que nous débusquions chez lui, avec lui et avec ses parents, l’équation de cette angoisse massive et désamorcions la bombe à retardement qu’il incarnait.
7Ces deux exemples d’enfants me semblent de nature à illustrer la question de la peur inspirée par les enfants que nous tentons de soigner, comme un symptôme à prendre en considération de façon « différée ». En effet, dans ces deux cas, et dans beaucoup d’autres que je ne peux rapporter ici, la peur éprouvée par les soignants est la réplique de la peur que ces enfants portent en eux alors qu’ils n’ont pas les moyens d’exprimer l’état dans lequel elle les met. Leur seule solution est de projeter cette peur à l’extérieur, dans l’appareil psychique de celui qui veut bien le mettre à disposition afin d’en proposer le moment venu une lecture pertinente, eu égard à la trajectoire et à l’histoire de ces enfants et de leur famille. La peur devient, comme d’autres signes (la violence, les passages à l’acte…), un message envoyé par le naufragé dans une bouteille à la mer, en attente de réponse adaptée. Cela nécessite de la part d’une équipe une bonne capacité à « encaisser » des événements souvent pénibles, à les mettre en attente jusqu’à ce que la compréhension (élaboration et perlaboration) soit possible, à en déchiffrer le sens et à en inférer un changement de position psychique des soignants avec les petits patients en question, sinon une interprétation en bonne et due forme, ce qui relève souvent d’une grande complexité dans ces pathologies archaïques.
8Dans mon expérience psychothérapique avec les enfants autistes et psychotiques, la peur est devenue une « amie transférentielle », car elle cache toujours un petit être qui a peur lui-même, voire de lui-même, et ne parvient pas à demander par les voies habituelles de la communication interhumaine l’aide dont il a tant besoin pour dépasser le cap que lui fixent ses angoisses archaïques. Il va de soi que cette toute petite expérience ne vaut que dans ce domaine et demanderait d’autres développements pour, notamment, les difficultés développementales d’ordre sociétal que présentent les enfants d’aujourd’hui, et dont les problématiques sont très sensiblement différentes.
Mots-clés éditeurs : Autisme, peur, psychose infantile, signe contre-transférentiel
Date de mise en ligne : 19/06/2009
https://doi.org/10.3917/dia.184.0055