Article de revue

Fontenelle et l'Histoire : du fixisme des passions aux progrès de l'esprit humain

Pages 335 à 347

Citer cet article


  • Mullet, I.
(2012). Fontenelle et l'Histoire : du fixisme des passions aux progrès de l'esprit humain. Dix-huitième siècle, 44(1), 335-347. https://doi.org/10.3917/dhs.044.0335.

  • Mullet, Isabelle.
« Fontenelle et l'Histoire : du fixisme des passions aux progrès de l'esprit humain ». Dix-huitième siècle, 2012/1 n° 44, 2012. p.335-347. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dix-huitieme-siecle-2012-1-page-335?lang=fr.

  • MULLET, Isabelle,
2012. Fontenelle et l'Histoire : du fixisme des passions aux progrès de l'esprit humain. Dix-huitième siècle, 2012/1 n° 44, p.335-347. DOI : 10.3917/dhs.044.0335. URL : https://shs.cairn.info/revue-dix-huitieme-siecle-2012-1-page-335?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dhs.044.0335


Notes

  • [1]
    Sur l’histoire paraît en 1758, soit l’année suivant la mort de l’auteur. La date de rédaction de ce texte fait l’objet d’un débat. Il a longtemps été daté des années 1676 à 1680 (en particulier par Jean-Raoul Carré, dans son ouvrage de référence La philosophie de Fontenelle ou le sourire de la raison, Paris, Alcan, 1932). Jean Dagen réfute avec des arguments convaincants cette conjecture, et situe la rédaction de l’essai dans les années 1715-1725. Voir Jean Dagen, « Pour une histoire de la pensée de Fontenelle », Revue d’histoire littéraire de la France, Paris, PUF, LXVI, 1966, p. 619-641.
  • [2]
    Histoire des oracles, incluant Du Bonheur, Essai sur l’histoire, Dialogues des morts, Paris, Union Générale d’Éditions, 1966, p. 166. Cette édition rebaptise Sur l’histoire : Essai sur l’histoire. Nous conserverons le nom sous lequel le texte a été initialement publié.
  • [3]
    Œuvres Complètes, éd. René Pomeau, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1957, « Œuvres historiques », p. 46-49.
  • [4]
    Op. cit., p. 151.
  • [5]
    Ibid., p. 162.
  • [6]
    Ibid., p. 166.
  • [7]
    De l’usage de l’histoire, Paris, Barbin, 1671, p. 4. Alain Niderst, dans Fontenelle à la recherche de lui-même, signale aussi ce rapprochement (Paris, Nizet, 1972, p. 223-224).
  • [8]
    œuvres mêlées, Paris, Charles Giraud, 1865, seconde partie, VII, p. 216. Dans son discours, Saint Évremond reprend aussi une critique de Bacon : « se laissant aller avec joie au récit des maux qu’apporte la guerre, ils [les historiens] ne touchent qu’avec dégoût les bonnes lois qui établissent le bonheur de la société civile », ibid., p. 198. Au contraire, « César, en ses Commentaires, ne perd jamais l’occasion de parler des mœurs, des coutumes et de la religion des Gaulois », ibid., p. 199. A. Niderst signale aussi Saint Évremond comme un précurseur de Fontenelle (op. cit., p. 225-226), ainsi que le père Rapin, qui reprend les thèses de Saint Réal dans ses Réflexions sur l’histoire (1677). D’autres auteurs qui argueront que l’analyse des motifs, opinions et passions des hommes sont l’essence de l’histoire par exemple Nicolas Lenglet Dufresnoy et de Limiers. Voir par exemple Lenglet Dufresnoy, Méthode pour étudier l’histoire, 1714, I, 2-3.
  • [9]
    Op. cit., p.197-198.
  • [10]
    Ibid.
  • [11]
    Entretiens sur la pluralité des mondes, éd. Christophe Martin, Paris, Flammarion, 1998, p. 77.
  • [12]
    Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, éd. René Pomeau, Paris, Garnier, t. II, chap. CXCVII, p. 803. Nous soulignons.
  • [13]
    Op. cit., p. 161.
  • [14]
    Entretiens, op. cit., p. 64.
  • [15]
    Ibid., p. 62.
  • [16]
    Op. cit., p. 160.
  • [17]
    Ibid., p. 159-160.
  • [18]
    Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, Paris, Bachelier, 1840, p. 4.
  • [19]
    Œuvres Complètes, Paris, Fayard, t. VII, p. 478-479. On ne connaît pas la date de rédaction de ce texte.
  • [20]
    Il faut noter cependant une différence : le démon de Laplace a accès à tous les événements par la médiation du calcul, alors que le Dieu de Fontenelle y a accès directement.
  • [21]
    On pourrait également évoquer Malebranche, avec l’œuvre de qui Fontenelle est en dialogue. Rappelons que Fontenelle n’accepte pas le système des causes occasionnelles qui lui semblent comme un « miracle perpétuel ». Voir « Doutes sur le système physique des causes occasionnelles », qui paraît sans nom d’auteur en 1686. Le rapport entre Fontenelle et Malebranche fait l’objet d’un débat. Certains comme Stephen Gaukroger (The collapse of Mechanism and the Rise of Sensibility: Science and the Shaping of Modernity 1680-1760, Oxford, Oxford University Press, 2010) font de Fontenelle un malbranchiste, d’autres insistent sur le caractère néo-épicurien de sa philosophie. Sur leurs deux conceptions différentes de l’historicité, voir Mitia Rioux-Beaulne, « Théorie de l’imagination en France à l’aube des Lumières : Malebranche et Fontenelle », Revue de métaphysique et de morale, n° 4, 2009.
  • [22]
    Pierre-François Moreau, Spinoza, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, p. 102.
  • [23]
    Ibid., p. 106.
  • [24]
    Op. cit., p. 197-198.
  • [25]
    Op. cit., p. 157.
  • [26]
    Ibid., p. 164.
  • [27]
    Ibid., p. 156.
  • [28]
    Œuvres Complètes, Paris, Fayard, t. II, p. 425-426, nous soulignons. Pour une analyse plus détaillée des implications de ce texte de Fontenelle, voir mon Fontenelle ou la machine perspectiviste, Paris, Champion, 2011.
  • [29]
    Même Perrault, qui prend pourtant le parti des « modernes », réutilisera cette métaphore du cycle de la vie humaine dans le Parallèle.
  • [30]
    Voir Simone Mazauric, Fontenelle et l’invention de l’histoire des sciences à l’aube des Lumières, Paris, Fayard, 2007.
  • [31]
    André Tosel, Spinoza ou le crépuscule de la servitude, Paris, Aubier, 1986, p. 17.
  • [32]
    Au sujet de l’Histoire des oracles, voir Alain Niderst, op. cit., p. 284-302, et Claudine Poulouin, « L’Histoire des oracles de Fontenelle comme “dénaturation” du traité de Van Dale », Revue Fontenelle, n° 2, 2005, p. 135-152.
  • [33]
    Op. cit., p. 152.
  • [34]
    Selon Paul Hazard, le pyrrhonisme historique inclut trois groupes au 17e siècle : les cartésiens, les jansénistes et moralistes et les libertins. Voir La crise de la conscience européenne (1680-1715), Paris, éditions Fayard, 1961, p. 26-47.
  • [35]
    Sur l’histoire, op. cit., p. 160.
  • [36]
    Entretiens sur la pluralité des mondes, op. cit., p. 167.
  • [37]
    Op. cit., p. 24.

1En conclusion de Sur l’histoire, texte publié en 1758 et dont on ne connaît pas la date exacte de rédaction [1], Fontenelle appelle de ses voeux une réforme historiographique : « [...] les mœurs des hommes, leurs coutumes, leurs différents usages », voilà « ordinairement ce que l’histoire nous montre le moins, quoique ce fût peut-être ce qu’elle aurait de plus utile et de plus agréable » ; « il vaudrait mieux que l’on me fît entrer dans les vrais caractères des Peuples, que de m’apprendre quelles Provinces ils ont usurpées les uns sur les autres [2] ». Fontenelle dessine ici le programme d’une histoire moderne, dont l’objet ne serait plus comme dans l’histoire traditionnelle les batailles et les conquêtes mais les mœurs, les coutumes et les caractères des peuples. Il annonce le projet qui sera entrepris soixante-dix ans plus tard par Voltaire dans l’Essai sur les mœurs. Dans les « Nouvelles considérations sur l’histoire », texte court publié en 1744 et qui pose les principes qui aboutiront à l’Essai, Voltaire reprend l’argumentation de Fontenelle. Il souligne l’insuffisance de l’histoire des batailles : « Je ne connais pas plus les Français et les Sarrasins par la bataille de Charles Martel, que je ne connais les Tartares et les Turcs par la victoire que Tamerlan remporta sur Bajazet [3]. » à qui veut « lire l’histoire en citoyen et en philosophe » il faut des « connaissances d’une utilité plus sensible et plus durable », par exemple « [l]es changements dans les mœurs et dans les lois » ; « on saurait ainsi l’histoire des hommes, au lieu de savoir une faible partie de l’histoire des rois et des cours ».

2Cependant, une grande différence entre Fontenelle et Voltaire est que Fontenelle, lui, n’écrira pas une histoire des mœurs à proprement parler. Nous allons faire ici un petit parcours dans Sur l’histoire et dans d’autres écrits de Fontenelle pour essayer de déterminer quelle est sa conception de l’histoire. Nous verrons que cette conception est double, Fontenelle d’un côté ouvrant une vision du progrès infini qui laisse place à l’altérité historique, et d’un autre côté présentant l’histoire comme une combinatoire fixiste des passions humaines.

3Sur l’histoire s’ouvre sur la revendication d’une utilité nouvelle de l’histoire. Ainsi on peut lire dans la première phrase : « tout le monde convient de l’utilité de l’histoire ; mais, ce qui est assez surprenant, elle n’est guère utile de la manière dont presque tout le monde entend qu’elle l’est, et elle peut l’être assez d’une certaine manière que bien peu de gens connaissent [4] ». Cette « nouvelle » utilité est d’ordre moral. Non comme pour les Anciens parce qu’elle offre des exemples de vertu, mais parce qu’elle permet de connaître les passions qui sont le principal ressort des événements et actions humaines. Toujours dans le même texte. Fontenelle écrit : « Je ne parle de l’histoire que par rapport à la morale, qui est l’usage le plus général et le plus important dont elle puisse être [5]. » Et plus loin, « nous devons chercher dans l’histoire véritable la connaissance des passions du cœur [6] ». Cette conception de l’histoire fait écho à celle d’un autre auteur, Saint-Réal, qui publie en 1671 un essai intitulé Sur l’usage de l’histoire. Comme Fontenelle, Saint-Réal critique une pratique de l’histoire fondée sur la mémorisation des dates et des grands noms plutôt que sur la compréhension des ressorts de l’action humaine. Il écrit ainsi « […] savoir, c’est connaître les choses par leurs causes ; ainsi savoir l’Histoire, c’est connaître les hommes, qui en fournissent la matière, c’est juger de ces hommes sainement ; étudier l’histoire, c’est étudier les motifs, les opinions et les passions des hommes, pour en connaître tous les ressorts, les tours et les détours, enfin toutes les illusions qu’elles savent faire aux esprits, et les surprises qu’elles font aux cœurs [7] ». Pour Saint-Réal les passions principales sont la vanité et l’ambition. On voit ici comment Saint-Réal décrit l’objet de l’histoire en proposant les entités « opinions » et « passions », qui correspondent respectivement à l’esprit et au cœur. On retrouve cette partition exacte chez Fontenelle. On trouve également chez lui, comme chez Saint-Réal, la notion de ressorts, dont Fontenelle exploitera aussi le sens spécifiquement mécanique. On retrouve cette conception dans le choix de Saint-Réal d’écrire des nouvelles historiques, tel Dom Carlos en 1672.

4On peut également évoquer un autre auteur antérieur à Fontenelle, Saint-Évremond, qui appelle de ses voeux, dans son « Discours sur les historiens français », en 1673, une histoire qui prenne en compte les gouvernements, les lois et les institutions religieuses, et fait l’éloge des historiens de l’antiquité pour leur subtilité psychologique. Il écrit ainsi : « Après un si long discours sur la connaissance des hommes, je dirai que nos historiens ne nous en donnent pas assez, faute d’application, ou de discernement pour les bien connaître. Ils ont cru qu’un récit exact des événements suffisait pour nous instruire, sans considérer que les affaires se font par des hommes que la passion emporte plus souvent que la politique ne les conduit [8]. »

5Cette connaissance des passions humaines s’inscrit chez Fontenelle dans le cadre d’une anthropologie fixiste selon laquelle la nature de l’homme est considérée comme immuable. On en trouve une expression très claire dans les Dialogues des morts, dont la première version fût publiée en 1683. Dans un dialogue entre Montaigne et Socrate, Montaigne avoue sa surprise en apprenant que les choses n’étaient pas différentes dans les temps anciens, à l’époque de Socrate. Il lui dit :

6

J’aurais cru que tout était en mouvement, que tout changeait, et que les siècles différents avaient leurs différents caractères comme les hommes. En effet ne voit-on pas des siècles de savants et d’autres qui sont ignorants ? N’en voit-on pas de naïfs, et d’autres qui sont plus raffinés ? […] Et pourquoi donc n’y aurait-il pas des siècles plus vertueux et d’autres plus méchants [9] ?

7À quoi Socrate répond :

8

Ce n’est pas une conséquence. Les habits changent ; mais ce n’est pas à dire que la figure des corps change aussi. La politesse ou la grossièreté, la science ou l’ignorance, le plus ou le moins d’une certaine naïveté, le génie badin ou sérieux, ce ne sont que les dehors de l’homme, et tout cela change ; mais le cœur ne change point, et tout l’homme est dans le cœur. On est ignorant dans un siècle, mais la mode d’être savant peut venir ; on est intéressé, mais la mode d’être désintéressé ne viendra pas. […] Tout au plus il y aurait quelque inégalité imperceptible. L’ordre général de la nature a l’air bien constant [10].

9On relève au sein de ce dialogue une phrase qui en résume la teneur, « le cœur ne change point et tout l’homme est dans le cœur ». Le cœur ici s’oppose à l’esprit en tant que lieu des passions et Fontenelle semble affirmer la supériorité de celui-là pour définir la nature de l’homme. On verra que l’esprit aura quand même un rôle à jouer même s’il est ici entièrement subordonné au cœur. Cet extrait prend la forme d’une maxime, ce qui lui donne un aspect universel. Le contenu même n’est pas sans rappeler la conception d’un moraliste comme La Rochefoucauld, pour qui les actions de l’homme sont gouvernées par l’amour-propre.

10L’image des habits, – « Les habits changent ; mais ce n’est pas à dire que la figure des corps change aussi » – désignant les mœurs changeantes par rapport à un corps immuable, sera exploitée de manière littérale dans les Entretiens sur la pluralité des mondes, lorsque le philosophe et la Marquise, suspendus dans les airs, observeront la planète tourner sous eux et les différents peuples avec leurs différents costumes passer sous leurs yeux : « Je vois passer sous mes yeux tous ces visages différents, les uns blancs, les autres noirs, les autres basanés, les autres olivâtres. D’abord ce sont des chapeaux, et puis des turbans, et puis des têtes chevelues, et puis des têtes rases […] enfin toute ces variété infinie qui est sur la surface de la terre [11]. » Cette variété, quoiqu’infinie, est donc subordonnée à l’identité primordiale du « cœur ».

11On retrouvera cette notion de cœur et de passions chez Montesquieu et Voltaire, mais dans un cadre cette fois-ci historique ; en effet, pour les deux auteurs, le processus de civilisation semble changer le cœur des hommes. Ainsi on trouvera chez Montesquieu l’idée selon laquelle les progrès de la raison ont une influence directe sur les caractères des hommes. Il écrit par exemple dans l’Esprit des Lois, XV, 3 : « Les connaissances rendent les hommes doux. » Quant à Voltaire il écrit à propos du 16e siècle : « Ce qui frappe encore dans ce siècle illustre, c’est que, malgré les guerres que l’ambition excita, et malgré les querelles de religion qui commençaient à troubler les États, ce même génie qui faisait fleurir les beaux-arts à Rome, à Naples, à Florence, à Venise, à Ferrare, et qui de là portait sa lumière dans l’Europe, adoucit alors les cœurs des hommes dans presque toutes les provinces de l’Europe chrétienne. » Plus loin, à propos de l’expulsion des arabes civilisateurs : « l’ignorance couvrit toutes ces belles parties de la terre ; les mœurs dures et sombres rendirent le genre humain farouche de Bagdad jusqu’à Rome [12] ». Les lumières de la civilisation, le savoir chez Montesquieu et l’art chez Voltaire, ont ainsi la capacité d’adoucir les comportements et les caractères des hommes. C’est également la thèse principale du Siècle de Louis XIV, paru en 1751. Le 17e siècle est pour Voltaire le sommet de la civilisation, entre autres choses en raison du développement des arts. Voltaire admire également la Chine, cette fois-ci plutôt pour un élément de savoir, la pratique des annales. Cette attitude envers l’histoire est cependant tempérée par des ouvrages tels que Candide, qui mettent en cause la notion de civilisation au sens d’amélioration morale. Quant à Montesquieu, pour lui le « moment civilisé » est une étape dans un cycle qui part de la barbarie passe par l’état « policé », puis par la « politesse » qui les affaiblit et les offrent à la conquête et à un retour de la barbarie.

12Dans Sur l’histoire, l’opposition entre les « habits » et « le cœur » laisse place à une autre image qui exprime l’anthropologie fontenellienne, celle de l’homme-pendule. Fontenelle propose une critique des historiens qui s’intéressent seulement aux détails et non pas aux principes, au moyen de l’antiphrase suivante :

13

J’aimerais autant qu’un homme apprît exactement l’histoire de toutes les pendules de Paris, en quel temps, et par quel ouvrier chacune a été faite, combien de fois et combien de temps chacune s’est déréglée, lesquelles sonnent plus clair que les autres ; mais qu’il ne se souciât nullement de savoir comment cette machine est composée, et quels ressorts la font jouer [13].

14Dans ce passage où l’homme est comparé à une machine, on retrouve l’image des ressorts, cette fois utilisée de manière mécanique. La même image était utilisée par Fontenelle dans les Entretiens sur la pluralité des mondes pour décrire le fonctionnement du système solaire, puis de la nature : ainsi le philosophe disait à la marquise dans le « premier soir », pour conclure son exposé : « On veut que l’univers ne soit en grand ce qu’une montre est en petit, et que tout s’y conduise par des mouvements réglés qui dépendent de l’arrangement des parties [14]. » Juste avant, il comparait la nature à la scène de l’opéra, c’est-à-dire à des « machines », des « roues » et des « contrepoids [15] ». Cette analogie suggère non seulement le parallélisme de fonctionnement, mais la similarité de nature du domaine physique et du domaine moral.

15Dans ce passage, Fontenelle prônait donc que l’on s’intéressât à la manière dont « cette machine est composée ». De quoi est-elle composée exactement ? On trouve une réponse dans le texte, où Fontenelle utilise le même terme de « composition » : « la nature humaine est composée d’ignorance, de crédulité, de vanité, d’ambition, de méchanceté, d’un peu de bon sens et de probité […] [16] ». On voit comment ces attributs recoupent les deux composantes que sont l’esprit et le cœur, ou les opinions et les passions.

16Cette dernière définition de l’homme se trouve insérée au cœur de ce que l’on pourrait appeler une expérience de pensée, proposée par Fontenelle. Il écrit ainsi : « Quelqu’un qui aurait bien de l’esprit, en considérant simplement la nature humaine, devinerait toute l’histoire passée et toute l’histoire à venir ». C’est ici que s’intercale la phrase précédemment citée, sur la composition de l’homme. Puis Fontenelle enchaîne « […] si cet homme voulait examiner toutes les variétés que peuvent produire ces principes généraux, et les faire jouer, pour ainsi dire, de toutes les manières possibles, il imaginerait en détails une infinité de faits, ou arrivés effectivement ou tout pareils à ceux qui sont arrivés [17] ». Ainsi, en combinant toutes les passions et opinions qui composent la nature humaine on devinerait toute l’histoire. Cette conception de l’histoire comme combinaison des possibles ouvre ce que l’on pourrait appeler un potentiel basé sur la variation, mais invalide une vision de l’histoire comme émergence de singularité et ouverture à l’inconnu.

17Pour mieux comprendre les implications de cette hypothèse on peut mettre en rapport cette expérience de pensée avec une autre, l’hypothèse déterministe connue sous le nom de « démon de Laplace » : dans l’Essai philosophique sur les probabilités (1814), le mathématicien Laplace écrit : « Nous devons donc envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle et l’avenir, comme le passé serait présent à ses yeux [18]. »

18On retrouve dans les deux textes l’idée d’une possibilité de voir le passé et le présent. Mais les deux hypothèses ne sont pas exactement similaires. À cette détermination complète, évoquée dans la première partie de la citation de Fontenelle, succède l’idée d’imaginer des événements tels qu’ils sont « arrivés effectivement, ou tout pareils à ceux qui sont arrivés ». Fontenelle s’intéresse plus à l’idée d’une variation infinie des possibles qu’à la détermination du réel. Fontenelle s’intéresse, plus qu’aux détails, à la manière dont ils découlent de principes généraux – « toutes les variétés que produisent ces principes généraux ». De même que dans un autre passage de Sur l’histoire il créait une équivalence entre vrai et vraisemblable, il crée ici une équivalence entre ce qui est arrivé et ce qui peut arriver en fonction des principes.

19Le démon de Laplace est en fait plus proche du Dieu de Fontenelle que de cet homme « qui aurait bien de l’esprit ». En effet, dans les Fragments sur la raison humaine, Fontenelle définit la connaissance divine de la façon suivante : « Je crois que Dieu n’a point d’idée universelle ; et son entendement infini embrasse distinctement tous les particuliers ensemble, et n’a point besoin d’en faire d’extrait ni d’abrégé [19]. » Ainsi Dieu n’a pas besoin de remonter aux principes généraux, car il a une connaissance immédiate des particuliers ; en revanche, le domaine imparti à la raison humaine est celui de la généralisation, ou comme dit Fontenelle de la remontée aux principes [20]. Le rapprochement avec Laplace met en lumière, cependant, l’importance dans la réflexion de Fontenelle des expériences de pensée. On retrouve ce procédé abondamment utilisé dans les Entretiens sur la pluralité des mondes – par exemple lorsque les deux protagonistes imaginent un voyage de planète en planète et décrivent le panorama depuis chacune d’elle. Ces expériences imaginaires forment un contrepoint avec la contemplation des principes et des lois.

20On pourrait également comparer la conception déterministe de Fontenelle à celle de Spinoza [21]. Pour Spinoza en effet la nature humaine obéit à des lois constantes. Un strict principe de causalité régit la nature comme le monde moral : « Non seulement l’homme est une partie de la Nature, mais en outre la nature humaine a elle-même des lois constantes. Cette constance peut être dissimulée au premier regard par la diversité des circonstances, époques, ou classes sociales, mais c’est toujours elle que découvre en fin de compte l’analyse des conduites humaines [22]. » « […] Spinoza parle de l’attribut pensée et de l’âme, en leur assignant des lois comme à l’étendue physique, en les considérant comme objet d’une science tout aussi rigoureuse [que celle qui s’applique au corps et à l’étendue] et en refusant […] d’y laisser subsister rien d’ineffable [23] ».

21Si la nature humaine est immuable pour Fontenelle, sa conception de l’histoire est en quelque sorte double. En effet, la raison, quant à elle, est historique et le savoir évolue. Ainsi, l’histoire de la science est prise dans une évolution continue vers une plus grande rationalité. Dans la citation initiale tirée du dialogue de Montaigne et Socrate, Socrate disait en effet : « On est ignorant dans un siècle, mais la mode d’être savant peut venir ; on est intéressé, mais la mode d’être désintéressé ne viendra pas [24] » ; on voit donc ici sous le trait d’esprit, l’idée que le savoir ressortit à un autre domaine que les passions. Dans Sur l’Histoire, cette idée se retrouve : ainsi l’auteur affirme par exemple que « L’ignorance diminua peu à peu, et par conséquent on vit moins de prodiges [25] ». Les fables elles-mêmes, que Fontenelle oppose à une nouvelle histoire marquée par la vraisemblance, ont connu une progression ; ainsi il écrit : « ce monstrueux amas de chimères n’est pas sorti tel qu’il est de la tête des hommes, il s’est formé par degrés [26] ». Ou encore, lorsque l’art d’écrire fut inventé « on écrivit ce qui se trouva dans la mémoire des hommes, et l’on y gagna que l’incertitude de la tradition fut un peu fixée [27] ».

22Mais c’est vraiment dans la Digression sur les Anciens et les Modernes, publiée en 1687, que l’on trouve la formulation la plus claire de cette idée de progrès. Fontenelle introduit cette nouvelle idée de progrès au moyen d’un « coup » rhétorique :

23

La comparaison que nous avons de faire des hommes de tous les siècles à un seul homme, peut s’étendre sur toute notre question des Anciens et des Modernes. Un bon esprit cultivé est, pour ainsi dire, composé de tous les esprits des siècles précédents ; ce n’est qu’un même esprit qui s’est cultivé pendant tout ce temps-là. Ainsi cet homme qui a vécu depuis le commencement du monde jusqu’à présent, a eu son enfance, où il ne s’est occupé que des besoins les plus pressants de sa vie ; sa jeunesse, où il a assez bien réussi aux choses d’imagination, telles que la Poésie et l’éloquence, et où même il a commencé à raisonner, mais avec moins de solidité que de feu. Il est maintenant dans l’âge de virilité, où il raisonne avec plus de force, et a plus de lumières que jamais […] Il est fâcheux de ne pouvoir pas pousser jusqu’au bout une comparaison qui est en si bon train : mais je suis obligé d’avouer que cet homme-là n’aura point de vieillesse ; il sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse était propre, et il le sera toujours de plus en plus de celles qui conviennent à l’âge de virilité ; c’est-à-dire, pour quitter l’allégorie, que les hommes ne dégénèreront jamais, et que les vues saines de tous les bons esprits qui se succéderont, s’ajouteront toujours les unes aux autres [28].

24On voit ici comment Fontenelle propose la vision d’une histoire continue et ouverte sur le futur, qui s’oppose à la conception traditionnelle de l’histoire cyclique pensée sur le modèle du développement d’un individu [29]. Il est intéressant de remarquer qu’il utilise l’allégorie traditionnelle pour la modifier de l’intérieur : « cet homme n’aura point de vieillesse ». Cette idée d’un progrès de la rationalité s’inscrit dans la continuité du projet baconien, et fait écho au futur travail de Fontenelle à l’Académie Royale des Sciences. De 1699 à 1741 il en rédigera les annales, et rédigera également des éloges de savants. Comme le montre Simone Mazauric, ces travaux sont fondateurs dans l’invention de l’histoire des sciences. De ce point de vue, Fontenelle fait preuve d’un optimisme historique qui se fonde sur le constat d’un progrès qui renvoie lui-même à l’idée d’une perfectibilité de l’esprit humain [30]. Cette théorie même n’est pas si éloignée de celle de Spinoza. Si l’on en croit André Tozel, contre la tradition limitante des Anciens, « Spinoza en appelle donc à un futur immanent où les hommes pourront réaliser une forme supérieure de leur nature [31] ».

25Comme chez Spinoza, pour Fontenelle la possibilité du progrès repose sur une rationalisation progressive de l’esprit humain, qui passe elle-même par la pratique d’une critique de la superstition. Ainsi, dans Sur l’histoire et De l’origine des fables, Fontenelle propose une analyse de la fabrication des mythes comme formes de proto-sciences, qui viennent d’un rapport naïf, magique, à l’environnement. Dans L’Histoire des oracles (1687), court traité présenté comme une réécriture d’un ouvrage de Van Dale qui comprend deux parties – la première qui prouve que les oracles n’étaient pas donnés par des démons surnaturels, la seconde qui montre que les oracles n’ont pas cessé à la venue de Jésus-Christ –, Fontenelle met habilement sur le même plan les oracles païens et les miracles chrétiens en suggérant l’impossibilité physique des deux [32].

26Contrairement à beaucoup de ses contemporains, Fontenelle ne fait pas vraiment preuve de pyrrhonisme historique. Même s’il fait preuve de pessimisme quant à la faculté de fixer les faits, l’objectivité n’est pas impossible. Dans Sur l’histoire, il écrit ainsi qu’il faut « une espèce d’effort pour ne dire exactement que la vérité [33] ». Mais cette remarque même suppose que cela est possible. De ce point de vue, la conception de Fontenelle n’est pas exactement la même que celle de Voltaire plus tard, qui ne cessera d’affirmer l’impossibilité de l’histoire – même si cela ne l’empêchera pas de produire des écrits historiographiques. Fontenelle se démarque aussi du courant sceptique contemporain, incarné par exemple par La Mothe le Vayer qui écrit en 1668 un traité intitulé Du peu de certitude qu’il y a dans l’histoire. Chez Bayle également, on trouve une position pyrrhoniste : on peut connaître les faits principaux mais pas les détails. C’est la possibilité, que l’on a vue, de remonter aux principes pour déduire les événements, qui fait que Fontenelle ne fait pas partie de la catégorie des pyrrhonistes [34].

27Pour lui il y a une joie dans le fait de contempler les actions humaines, c’est-à-dire les principes et la variété qu’ils produisent « […] car les principes généraux étant une fois bien saisis, on envisage d’une vue universelle tout ce qui peut en naître, et les détails ne sont plus qu’un divertissement [35] ». Il y a ici un plaisir quasi spinoziste de la contemplation de l’ordre de causalité. On peut mettre en parallèle cette contemplation avec le plaisir qui animait l’observation des planètes dans les Entretiens sur la pluralité des mondes. Ainsi, comme le philosophe et la marquise observaient la révolution perpétuelle des planètes, Fontenelle avouait : « je serais bien aise de voir […] cette révolution éternelle d’opinions et de coutumes, et je sens que les détails de tout cela plairaient à ma curiosité [36] ».

28Mais il ne s’agit pas seulement de contempler. Ainsi, Fontenelle propose, parallèlement à ce travail de remontée aux principes, non seulement une histoire des sciences, mais encore une histoire militante, une critique, dans la lignée de Spinoza et de Bayle, d’une religion et des formes de vies qui se fondent sur des principes irrationnels.

29Dans son livre sur Spinoza, André Tosel contestait l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de philosophie de l’histoire avant le 18e siècle. Pour lui, « le T. T. P. est une théorie polémique et critique de l’histoire comme succession-conflit de blocs logiques-historiques, théorico-pratiques. [Spinoza] cherche à comprendre les formes et conditions sous lesquelles le genre humain passe d’un genre de vie, d’une forme de vie à une autre ; passage à la civilisation, passage qui est accession à la rationalisation progressive des passions guidée elle-même par la raison, guidé par les bonnes abstractions conceptuelles, appropriables elles-mêmes par tous les hommes, sans considération d’appartenance à un peuple saint ou à une église élue [37] ». Fontenelle, après Spinoza et dans son sillage, met au jour la philosophie de l’histoire qui sera développée au 18e siècle.


Logo cc-by
Logo Souscrire pour ouvrir

Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.

Date de mise en ligne : 12/09/2012

https://doi.org/10.3917/dhs.044.0335