Chapitre d’ouvrage

1. La sociologie, forme particulière de conscience

Pages 13 à 42

Citer ce chapitre


  • De Singly, F.
(2004). 1. La sociologie, forme particulière de conscience. Dans
  • B. Lahire
À quoi sert la sociologie ? (p. 13-42). La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.lahir.2004.01.0013.

  • De Singly, François.
« 1. La sociologie, forme particulière de conscience ». À quoi sert la sociologie ? La Découverte, 2004. p.13-42. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/a-quoi-sert-la-sociologie--9782707144218-page-13?lang=fr.

  • DE SINGLY, François,
2004. 1. La sociologie, forme particulière de conscience. In :
  • LAHIRE, Bernard,
À quoi sert la sociologie ? Paris : La Découverte. Poche / Sciences humaines et sociales, p.13-42. DOI : 10.3917/dec.lahir.2004.01.0013. URL : https://shs.cairn.info/a-quoi-sert-la-sociologie--9782707144218-page-13?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dec.lahir.2004.01.0013


Notes

  • [1]
    Ce titre reprend celui du deuxième chapitre de Comprendre la sociologie [Berger, 1973].
  • [2]
    Qui regroupe « des chercheurs en sciences sociales et des militants des différents horizons de la gauche ».
  • [3]
    Devenue progressivement la théorie de Bourdieu. [Singly de, 1998.]
  • [4]
    En 1970, je m’inscris en thèse de troisième cycle, sous la direction de J.-C. Passeron : L’intériorisation de la normativité dans le cercle domestique.
  • [5]
    Quelle ne fût pas ma surprise de constater que, quelques décennies plus tard, il était du devoir du sociologue de les signer.
  • [6]
    À l’époque – on peut en sourire aujourd’hui – une des frontières, implicites, entre la « vraie » sociologie et d’autres sociologies, était perceptible dans les usages des termes « agent » et « acteur ». Une histoire de la sociologie française, dans la seconde moitié du xxe siècle, pourrait être dessinée à partir d’une étude systématique des apparitions de ces deux mots. Si, comme Pierre Bourdieu l’affirme, le propre du sociologue est de « décrire la logique des luttes à propos des mots » [1987, p. 71], il faudrait démontrer comment ces luttes se sont déroulées, et qui, à terme, l’a emporté… On remarquera seulement que les déclarations de principe sur l’objectivation du « sujet objectivant » n’ont pas été si souvent suivies d’effets, c’est-à-dire, d’enquêtes précises.
  • [7]
    Nom emblématique de la collection dirigée par Pierre Bourdieu aux éditions de Minuit. On observera que la nouvelle collection se nomme « Liber. Raisons d’agir ».
  • [8]
    Il faudrait également analyser systématiquement la manière dont les objections sont anticipées, pour une part dans les notes, ou comprises par la reprise dans les textes suivants. Un seul exemple, à propos des stratégies matrimoniales de reproduction. La question porte sur la surestimation de l’homogénéité du groupe domestique, de ses intérêts : « N’ignorez-vous pas les tensions et les conflits inhérents par exemple à la vie commune. » La réponse [Bourdieu, 1987, p. 86] est représentative du modèle de rectification, propre à cette théorie : « Les stratégies matrimoniales sont souvent la résultante des rapports de force au sein du groupe domestique… » Le signal est donné que le message est entendu – « la femme […] tend à renforcer sa position en cherchant à trouver un parti dans sa lignée » – mais rien n’est écrit sur la manière dont s’articule cet intérêt personnel à celui de son groupe d’origine, sur la relative, éventuelle, autonomie, de l’intérêt personnel.
  • [9]
    Voir P. Bourdieu [1987, p. 9] où l’auteur explique que son objectif est de soulever « le maximum de résistance ».
  • [10]
    Dans cet article, on s’est centré sur « le » Bourdieu de la première période qui dure jusque dans les années 1980. La seconde période pendant laquelle il franchit « les frontières entre savoir positif et pensée normative » [Colliot-Thélène, 1995, p. 632] débute surtout à partir de Raisons pratiques [1994]. À ma connaissance, même lorsque le tournant est souligné, aucun texte dans la perspective de Bourdieu ne justifie cette périodisation. En effet pourquoi le passage n’est-il pas possible auparavant ?
  • [11]
    L’intérêt de cette interprétation est de rapprocher la trajectoire sociale des lecteurs et celle – non connue à l’époque – de ses auteurs. Resterait à s’interroger sur les différences de lectorat entre Les Héritiers et L’École capitaliste en France.
  • [12]
    Voir B. Lahire [1998].
  • [13]
    Il faudrait, là encore, réaliser une étude des processus de dévalorisation des autres sociologies, reflet des luttes pour les positions dans le champ scientifique.
  • [14]
    Ainsi, en sociologie, s’étonne-t-on que des individus soient sensibles à la proximité sociale ou culturelle entre les conjoints tout en refusant d’admettre que l’homogamie rende compte totalement de l’élection. Les gens ordinaires ont l’intuition que le monde n’est pas géré uniquement par cette « variable » des capitaux.
  • [15]
    Le pluralisme ne conduit pas au relativisme, contrairement, par exemple, aux affirmations des défenseurs de la thèse Teissier sur l’astrologie.
  • [16]
    Un seul exemple de cette indifférence au contenu de la pratique : « Le tennis des petits clubs municipaux qui se pratique en jeans et en “Adidas” sur des terrains durs n’a plus grand-chose en commun avec le tennis en tenue blanche et robe plissée […] qui se perpétue dans les clubs sélects. » [Bourdieu, 1987, p. 206]. Toute la magie de l’écriture théorique se joue dans le « pas grand-chose en commun ». Pour cet auteur, la robe plissée de tennis est plus proche de la visite à l’opéra que de la tenue d’un joueur de classe moyenne. En définitive, seul compte le milieu social pour définir le « commun ».
  • [17]
    Cependant Baudelot et Establet ont fait, indirectement, leur autocritique puisque dans Le Niveau monte [1989], ils rendent hommage à Freinet dont ils se sont inspirés pour leur propre pédagogie. Ils affirment ainsi, sans l’expliciter théoriquement, qu’une pédagogie, même si elle ne parvient pas à bouleverser l’ordre social, peut contribuer à développer d’autres dimensions de la vie des élèves.
  • [18]
    J’ai, moi-même, participé à ce mouvement de critique de la pédagogie anti-autoritaire [Singly de, 1988].
  • [19]
    Pour le travail social, il y a eu une diffusion de schèmes comparables [Donzelot, 1977 ; Verdès-Leroux, 1978].
  • [20]
    Les risques de déresponsabilisation sont ainsi contenus dans cet énoncé : la critique scientifique « décharge les personnes de responsabilités qui leur incombent beaucoup moins qu’elles-mêmes ne voudraient le croire » [Bourdieu, 1987, p. 224]. Cyril Lemieux souligne bien ces risques [1999, p. 218].
  • [21]
    C’est pour cela que je ne suis pas convaincu du grand écart entre écriture sociologique et écriture romanesque tel que le décrivent Claude Grignon et Jean-Claude Passeron [1989]. Voir aussi Grenier, Grignon, Menger [2001].
  • [22]
    La Misère du monde [1993] ne modifie pas ce classement dans la mesure où l’auteur met toujours en avant « l’objectivation » à laquelle il ajoute seulement « participante ». Il s’agit donc d’une tentative – réussie ou non, ce n’est pas la question – d’annexion de l’entretien dans la posture de l’objectivation. Les « cas » illustrent des positions. Il n’y a pas, explicitement, de prise en compte de la « singularité des personnes sociales », caractéristique, selon Pierre Bourdieu, d’une « vision naïvement personnaliste » [p. 916 ; souligné par François de Singly].
  • [23]
    Pour J. Donzelot [1977] et R. Castel [1981], la modernité est surtout associée à la psychologisation.
  • [24]
    Dans ce texte, A. Giddens sous-estime, me semble-t-il, l’apport de la psychologie, alors que dans ses travaux sur l’intimité, il s’appuie au contraire sur cette discipline et ses dérivés. Son modèle de la « relation pure » est tiré explicitement d’un travail de thérapie conjugale. Voir A. Giddens [1991 ; 1992] ; et sur la critique de ce modèle, F. de Singly, K. Chaland [2001].
  • [25]
    Le travail de Laurent Mucchielli sur la délinquance peut servir d’illustration à cette fonction [2001].
  • [26]
    Cependant des sociologies du « public » – comme celle proposée par Callon, Lascoumes, Barthe [2001] – relèvent, nous semble-t-il, aussi du second registre. Pour eux, en effet, tout le long du processus de « traduction », savants et profanes s’accompagnent, mutuellement. Dans un tel dispositif, les places ne sont pas définies aussi nettement que dans la logique de la dénonciation puisque « les non-spécialistes peuvent donc participer au collectif de recherche, aux débats qui le traversent et aux choix qu’il opère » [p. 129].
  • [27]
    Cette hiérarchisation renforce une conception du monde « masculine » selon laquelle la sphère publique est l’espace le plus important. Il existe une opposition interne aux interventions propres aux spécialistes de la sphère publique, entre l’engagement et l’expertise. Le premier semble mieux considéré que l’expertise – cela est perceptible par exemple tout le long de l’ouvrage Au-delà du Pacs. L’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité [Borrillo, Fassin, Iacub, 1999]. Sans doute parce que l’expert est du côté du gouvernement, des « grands », alors que le sociologue engagé est du côté des dominés, des « petits » : cela fournit une définition, le plus souvent implicite, des bons usages de la sociologie « scientifique », à savoir une contribution savante contre la domination.
  • [28]
    Vincent de Gauléjac [1987 ; 1999] fait partie de cette minorité, mais son articulation emprunte beaucoup à la psychanalyse pour le versant de la subjectivité. François Dubet, dans Sociologie de l’expérience [1994], affirme que « le sujet est toujours partiellement “hors du monde” » [p. 128] et qu’il doit effectuer un « travail », défini principalement par « une distance à soi, une capacité critique » [p. 181]. Pour ce sociologue, l’individu éprouve une « impression d’étrangeté, de non-adhésion » [p. 185], engendrée par l’hétérogénéité des logiques qu’il met en œuvre.
  • [29]
    Jean-Claude Kaufmann, dans Ego. Pour une sociologie de l’individu [2001], fournit peu d’éléments concernant cette articulation, refusant l’idée d’un « centre de commandement ». Il donne au récit, une place limitée [p. 220-222], sa nomination est significative : « un conte biographique », terme que ne renierait pas Bourdieu [1986].
  • [30]
    Ou François de Singly [1996].
  • [31]
    C’est ce que propose P. Corcuff [2001], à la suite de R. Sennett [1979] ; C. Lasch [1981] ; A. Ehrenberg [1998] par exemple. Mais on peut se demander pourquoi le travail sur soi devrait prendre nécessairement la forme de l’émancipation vis-à-vis des tyrannies personnelles. Cette affirmation revient à poser que la sociologie critique est la seule significative, et qu’il suffit d’étendre sa sphère d’intervention au monde intime. Or il suffit de prendre au sérieux l’énoncé – cité par Corcuff – de Wittgenstein : « Sera révolutionnaire celui qui est capable de se révolutionner soi-même » pour appréhender que cette « révolution de soi-même » n’obéit pas nécessairement aux mêmes principes que l’autre révolution. Rien ne dit que seule la sociologie critique soit capable de produire la seconde révolution. D’autres formes de travail sur soi sont possibles, relevant davantage de ce que je nomme l’« accompagnement ».

La question « À quoi sert la sociologie ? » semble pouvoir recevoir une réponse – calquée sur une expression de Bernard Lahire [1996] qui, lorsqu’il prend la direction de Critiques sociales, déclare que cette revue « est scientifiquement et socialement utile » : la sociologie serait doublement utile. Or, à regarder cet énoncé de plus près, on s’aperçoit que le « et » est problématique : qu’il existe des textes scientifiquement utiles, soit ; qu’il existe des textes socialement utiles, soit. Mais à quelles conditions, par quelles procédures, ces textes peuvent-ils appartenir à la même catégorie ? Cette articulation entre les justifications scientifique et sociale ne me semble pas suffisamment analysée en sociologie. En effet, domine plutôt un schème qui tend à séparer ces deux niveaux et à critiquer ceux qui les confondent. Pierre Bourdieu, à propos du marché des biens symboliques [1971], distingue ainsi deux pôles : la production restreinte dont le mode de reconnaissance et l’accumulation du capital dépendent des pairs, la production large dans laquelle la validation provient du public, d’instances non scientifiques (ou littéraires, tout dépend de la nature du champ). Dans cette perspective, il y aurait dans les sciences sociales des recherches « scientifiques » et d’autres recherches, d’autres textes dont la valeur scientifique est moindre, même si ces derniers sont écrits par des individus ou des groupes relevant du même champ. Le pôle de production restreinte serait scientifiquement utile, le pôle de production large serait socialement utile peut-être, mais ne devrait pas recevoir l’étiquette « scientifique »…


Date de mise en ligne : 01/04/2010

https://doi.org/10.3917/dec.lahir.2004.01.0013

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