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Article de revue

Songe du Zócalo

Pages 215 à 228

Citer cet article


  • Hocquenghem, J.
(2015). Songe du Zócalo. Chimères, 86(2), 215-228. https://doi.org/10.3917/chime.086.0215.

  • Hocquenghem, Joani.
« Songe du Zócalo ». Chimères, 2015/2 N° 86, 2015. p.215-228. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-chimeres-2015-2-page-215?lang=fr.

  • HOCQUENGHEM, Joani,
2015. Songe du Zócalo. Chimères, 2015/2 N° 86, p.215-228. DOI : 10.3917/chime.086.0215. URL : https://shs.cairn.info/revue-chimeres-2015-2-page-215?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/chime.086.0215


1Un aigle perché sur un cactus dévore un serpent, un prophète l’a rêvé, un leader l’a lu dans le ciel, quelqu’un l’a imaginé dans sa transe ou son sommeil. À la poursuite de cette vision, les hommes venus du Nord marchent jusqu’à trouver le signe, le site qui colle avec le songe. C’est ici que leur dieu tutélaire Huitzilopochtli veut son temple, c’est ici qu’ils construisent leur ville, au milieu du cercle des volcans, dans la vallée de l’Anáhuac baignée par une immense nappe d’eau où émerge l’île, le « nombril de la lune », Mexico.

2Ses jours sont comptés. Sur la pierre ronde du calendrier, le temps roule. Les années tournent et se répètent, placées sous quatre signes : les années roseau, les années silex, les années maison, les années lapin. Quand l’année lapin revient pour la 13e fois, un cycle de 52 ans s’achève et le compte reprend à son point de départ, l’année 1-roseau, la première du cycle suivant.

3Ce soir-là, personne ne dort sur l’îlot devenu le centre de leur capitale. Les habitants se rassemblent sur l’esplanade du temple. On a éteint tous les feux : le noir absolu, à faire peur, celui d’avant toute présence humaine. Postés sur le sommet le plus en vue de la vallée de l’Anáhuac, les prêtres et astrologues observent le ciel, guettent le retour des constellations. Au milieu de la nuit les Pléiades approchent du zénith et poursuivent leur course, confirmant que l’univers continue. Alors, ils sacrifient un homme et sur sa poitrine, avec leurs instruments traditionnels, ils font jaillir une flamme : « le feu nouveau », que tous voient briller de loin, un brasier unique, aussitôt distribué, réparti par des coursiers, propageant la clarté nouvelle au grand temple de Mexico, aux autres sanctuaires principaux, aux palais et enfin aux foyers des maisons.

4Ils rallument la lumière. Ouf ! ce n’est pas encore pour cette fois.

5Les Mexicas, leurs prédécesseurs et leurs contemporains le savent, la vie est un équilibre instable, le monde est fragile. Il y a déjà eu quatre soleils, quatre ères suivies de quatre anéantissements, les ancêtres en témoignent, les codex et la tradition orale dont ils ont hérité l’affirment : les hommes ont été dévorés par des jaguars, une tempête magique les a transformés en singes, une pluie de feu les a exterminés, un déluge les a submergés. Le cinquième soleil, l’ère actuelle, ce monde qu’a créé le dieu Quetzalcóatl avant de s’exiler vers l’Est, va se terminer lui aussi, à son retour, par une destruction, un désastre qui secouera la terre.

6Alors qu’un nouveau cycle de 52 ans touche à sa fin, des présages troublent le ciel de Mexico et l’esprit de ses gouvernants : une comète est apparue, le temple de Huitzilopochtli a pris feu, la foudre a frappé un autre sanctuaire, une traînée de flammes a traversé le ciel, le vent a soulevé l’eau de la lagune qui s’est mise à bouillir et a inondé la moitié de la ville. La nuit on entend les lamentations d’une voix de femme : « Mes enfants, il nous faut partir ; où vous emmènerais-je, mes enfants ? »Des personnes difformes, des êtres à deux têtes apparaissent et disparaissent. Des pêcheurs apportent à Moctezuma un oiseau cendré qui s’est pris dans les filets, une grue cendrée à la tête surmontée d’un miroir où lui apparaissent des guerriers bataillant, montés sur des sortes de cerfs, qui s’effacent aussitôt.

7L’année 13-lapin est revenue, la dernière du cycle, quand lui parviennent les nouvelles de l’étranger venu de l’Est. Dans sa demeure, à côté du grand temple, Moctezuma a le cœur « comme si on l’avait trempé dans de l’eau de piment », racontent les chroniques des habitants recueillies par le moine Sahagún.

8Écartelé entre la résistance à l’invasion et l’obéissance à la prophétie, il envoie des mages et enchanteurs sonder la consistance de l’apparition, les charge de lui jeter un sort si possible. Déroutés, ils reviennent confirmer ses craintes ; l’étranger a une figure bizarre, il chevauche des bêtes jamais vues, des sortes de cerfs conformes à sa vision, aucun sortilège n’a d’effet sur lui. « C’est comme si nous n’étions rien », disent-ils à leur retour.

9Il ordonne qu’on lui apporte son portrait, la peinture des canons, des armures d’acier ; il veut voir son casque, constate épouvanté qu’il ressemble aux parures des ancêtres. À sa demande, il lui renvoie plein d’or.

10Costumier d’un scénario qu’il redoute et qu’il suit, il lui fait parvenir la parure de Quetzalcóatl. Il lui souhaite la bienvenue et l’invite à s’en retourner, le comble de présents et d’offrandes, trame son massacre par ses alliés, espère l’égarer, stopper sa marche sur Mexico, fait planter des cactus en travers de son chemin, que l’intrus culbute en riant du haut de sa monture.

11Au milieu des flots, sur la chaussée principale, le viaduc qui mène au centre cérémoniel de l’île, impuissant, résigné, le seigneur de Mexico l’accueille et offre son palais, sa demeure terrestre qu’il n’a fait que garder en son absence pour la lui remettre à son retour.

12Le monde bascule, les chiens dévorent les gens, les canons leur font perdre connaissance, les cerfs vêtus de fer les piétinent ; fondus par les Espagnols réjouis, les bijoux deviennent briques, relatent les chroniques des habitants effarés.

13Les idoles gisent par terre en mille morceaux et il ne se passe rien, nulle foudre ne vient châtier la profanation. Les prêtres deviennent des sorciers ; les dieux, des diables. Les gens deviennent des Indiens.

14Mirage ou songe en un instant dissipé, effacé, aboli, la cité à fleur d’eau, la ville aux temples, aux architectures inconnues, aux géométries extraterrestres reflétées sur le miroir des flots, disparaît à jamais.

15Un rêve chasse l’autre, le nie, le pulvérise, défait la trame de l’univers connu aussi violemment qu’une rencontre avec l’anti-matière.

16Une autre passion, une autre idée du monde mûrie par-delà l’océan : Eldorado, rêve d’aventuriers, de marchands, d’explorateurs, d’évangélisateurs, de financiers et de rois avides d’expansion.

17La vision des arrivants s’impose : la « Découverte ». Ils imaginent aborder le Japon, courent après la cité d’or de Cibola, croient reconnaître le pays des Amazones de l’Iliade ou celui des Califernes de la Chanson de Roland, qui deviendra la Californie. Ils renomment les fleuves et les montagnes, rebaptisent le paysage : les Indes occidentales, le « nouveau » monde, amplification de l’Europe, le continent qu’elle s’efforce de conformer à son image et auquel elle donne son nom : l’invention de l’Amérique, écrit l’historien mexicain O’Gorman.

18Changement de décor. Assujettis à la nouvelle hiérarchie, les survivants du champ de bataille, manœuvres de l’immense chantier de démolition-reconstruction qu’est devenue l’île, charrient les pierres de la grande pyramide démontée vers les échafaudages de la future cathédrale et du palais du vice-roi.

19Au centre de la Traza, le nouveau plan orthogonal de la ville coloniale, l’esplanade du grand temple devient le carré de la Plaza Mayor, et le lac peu à peu se comble, se remblaie, s’assèche et s’évapore.

20Le cercle du temps s’est brisé ; les siècles s’empilent. Au bout de trois cents ans de conquête, de métissage, de soumission violente, de ravages, d’épidémies, de rébellions, au terme d’une décennie de guerre ouverte des insurgés de la colonie contre les Espagnols, la ville donne son nom à un pays indépendant.

21Après d’autres guerres contre les Américains, qui annexent la moitié nord du territoire, et les Français qui prétendent s’approprier le reste, le drapeau vert-blanc-rouge estampé de l’aigle, du cactus et du serpent flotte durablement sur le palais des vice-rois converti en Palacio Nacional.

22La constitution stipule que le président de la République ne peut être réélu, mais Porfirio Díaz y règne trente années à partir de 1876 et impose la « pax porfiriana », le rêve inspiré du positivisme importé par le groupe qu’on a appelé « los científicos » : stabilité, élan commercial et industriel, essor de la technique, prospérité d’une élite inaccessible au reste du pays, exploitation rationnelle, c’est-à-dire impitoyable des richesses et de la main-d’œuvre.

23Les premières banques s’installent dans les demeures coloniales. Les nouveaux palais ministériels, les monuments aux structures d’acier, les coupoles des grands magasins surgissent dans le vieux centre de Mexico. La Plaza Mayor, déblayée du marché qui l’encombrait, rebaptisée à présent Plaza de la Constitución ou plus usuellement le Zócalo, le socle, est éclairée à l’électricité, sillonnée par les tramways et bordée sur le côté ouest par les verrières des hôtels de luxe aux ascenseurs pneumatiques, opulence qui relègue hors du centre-ville pauvres et indigènes.

24De son bureau, grâce au télégraphe, au téléphone et au développement des chemins de fer, Díaz envoie la troupe étouffer les soulèvements, réprimer les mouvements paysans et les grèves ouvrières, déporter dans les plantations tropicales les Yaquis en révolte contre le vol de leurs terres, exterminer les rebelles mayas du Yucatán en guerre contre la servitude continue qu’a été leur vie depuis la conquête.

25Sur le Zócalo illuminé, Díaz termine son septième mandat par les fastes du centenaire de l’appel à l’Indépendance, quand ce rêve de progrès sans partage est déchiré par la révolution, la première du xxe siècle.

26Sur le Zócalo se joue la contre-révolution de Huerta en 1913, et c’est là que Villa et Zapata convergent deux ans plus tard à la tête de leurs cavaliers, chassent l’usurpateur, envahissent le palais, et Villa s’assoit un instant, le temps de la photo, sur le trône présidentiel.

27Les exclus, laissés pour compte, la marge majoritaire ignorée du centre oligarchique privilégié, gens de la campagne et de la rue, se jettent dans la lutte armée, déferlent sur les haciendas et les villes, combattent pour la répartition des terres usurpées, la reconnaissance des droits des travailleurs et de la propriété collective de la terre, les « ejidos », et dictent la constitution la plus avancée de son époque, quelques mois avant la révolution russe.

28Indiens et prolétaires confondus contre capitalistes et conquistadores montent à l’assaut du pouvoir sur les murs du Palacio Nacional, glorifiés à jamais par les fresques de Diego Rivera, « el pueblo », qui est le peuple et le village, romancé par les récits de Mariano Azuela et de Martín Luis Guzman, chanté par les balades héroïques de la radio, incarné par les acteurs de l’âge d’or du cinéma.

29Et officiellement représenté par le Parti, au terme des batailles entre factions et de l’élimination des leaders radicaux, le parti des vainqueurs, né au pouvoir en 1929, l’année de la fin négociée de la rébellion des « cristeros » et de l’écrasement de la guerre des Yaquis du Sonora, héritée du régime antérieur. Dans le brouhaha des automobiles et des premiers avions arrivent par centaines à la gare de la capitale les prisonniers yaquis hommes, femmes, enfants, encore épouvantés des bombardements aériens qui ont poussé un grand nombre des leurs à se jeter dans un gouffre.

30Sous la férule implacable du parti unique, social pour ceux qui sont avec lui, brutal avec les autres, ouvriers, employés et paysans, encadrés, syndiqués et transportés d’office aux meetings remplissent à dates fixes la place centrale où se célèbre la réforme agraire, les campagnes d’alphabétisation, la solidarité avec la République espagnole, l’expropriation des compagnies pétrolières par le président Cárdenas, la relance de l’économie pendant la Seconde Guerre mondiale, la substitution des importations, la création de la sécurité sociale, le « développement stabilisateur » de l’après-guerre, le « miracle mexicain » des années soixante et, pour la première fois, les visites des présidents des grandes puissances, Kennedy et son Alliance pour le Progrès, puis deux ans plus tard De Gaulle, qui lance dans les haut-parleurs sur le Zócalo bondé son fameux : « ¡Marchemos la mano en la mano ! » Et, la même année 1964, l’annonce officielle que le Mexique sera le premier pays du tiers-monde à accueillir les Jeux Olympiques, en 1968.

31D’autres foules déferlent dans les rues du centre, l’été des J.O., des centaines de milliers de manifestants que personne ne rameute, ne convoie ni n’encadre comblent le Zócalo, amènent le drapeau tricolore et hissent sur le mât central le drapeau rouge et noir.

32Convoqués à une manifestation en réparation de cet « outrage à la nation » dès le lendemain, des contingents de fonctionnaires de tous les services se laissent convoyer et parquer sur la place centrale, tout en poussant de plaintifs bêlements de protestation : « Nous sommes des moutons, bééé bééé ».

33Le 2 octobre, douze jours avant l’ouverture des jeux, l’armée et la police encerclent et massacrent au pistolet, à la mitrailleuse, à la baïonnette, les étudiants réunis en meeting dans la cité HLM de Tlatelolco.

34Deux ans après, le ministre de l’Intérieur qui a donné l’ordre du carnage est élu président sans problème et, entre deux tueries d’étudiants, soutient Cuba et le Chili d’Allende, accueille les réfugiés des dictatures sud-américaines, participe à la Tricontinentale, aspire au rôle de leader des pays non-alignés, rêve de présider l’ONU et laisse les finances dans un état critique. La dette extérieure est passée en six ans de 6 à 20 milliards de dollars. Du jour au lendemain, le peso se dévalue de 100 %, le coût de la vie augmente en conséquence. « Quand il est arrivé au pouvoir, disait-on de lui, le pays était au bord du gouffre ; depuis nous avons fait un grand bond en avant ».

35À peine s’est-on accoutumé au portrait du président suivant, un nouveau rêve, le rêve pétrolier, prend son envol. Les journaux annoncent jour après jour la découverte de nouveaux gisements et le baril de brut grimpe jusqu’au prix inimaginable de 40 dollars. L’or noir donne raison au tiers-monde. L’appareil du pouvoir vit l’ivresse des pétrodollars et le chef de l’État se targue « d’administrer l’abondance ».

36En 1978, le providentiel coup de pioche d’un ouvrier électricien réveille la ville ancestrale qui dort sous le goudron de la mégapole : au coin de la grand-place, entre la cathédrale et le palais présidentiel, le Templo Mayor refait surface. Depuis les fouilles, jour après jour, les danseurs néo-aztèques viennent virevolter au son des conques et brûler l’encens devant les anciens autels réapparus.

37Au centre du plan de la cité, le Zócalo est maintenant un métro repérable à son pictogramme, le cactus, l’aigle et son serpent moulés en plastique à l’entrée de la station. Imprimés sur les drapeaux de plus en plus grands devant le Palacio Nacional, coulés en béton au fronton du nouveau Palais Législatif et en bronze sur le Monument à la Fondation qui orne la grand-place, modernisés et multipliés sur la marquise des stations-service de la compagnie Pemex, les symboles de la puissance aztèque se confondent avec les emblèmes du pouvoir et l’avion présidentiel s’appelle Quetzalcóatl.

38C’est le début euphorique de ce qu’on a appelé après coup « la décennie perdue ». Le dollar vaut 12 pesos, puis 24, puis, à partir de la subite baisse pétrolière de 1982, 48 pesos, cent, deux cents, quatre cents pesos. L’inflation galope de conserve avec la dévaluation, la dette s’accumule en milliards à rembourser en barils dévalorisés et en 1985 un séisme ravage le centre de la capitale.

39Ministères, hôpitaux, fabriques, écoles tombent comme château de cartes, mettant à nu l’impéritie et la corruption des gouvernants. Dans les rues fissurées bordées de squelettes de buildings, parsemées de verre brisé et de plâtras, l’état a disparu ; seules circulent les ambulances des brigades volontaires. Les habitants prennent en main les secours et la lutte pour le relogement des sinistrés. Sur les ruines, dans la poussière et les décombres, dans les assemblées de quartiers, les campements et les baraquements provisoires, naît un rêve de solidarité.

40À l’approche des élections, le tremblement de terre finit par atteindre le parti et fissure le monolithe. Cuauhtémoc Cárdenas, fils du président Lázaro Cárdenas, rallie à la magie de son nom la gauche émiettée et ose se présenter contre le « candidat officiel », Carlos Salinas, avec toutes les chances de gagner.

41La nuit du dépouillement, un bug providentiel des ordinateurs donne la victoire au PRI. Le rêve de démocratie, qui semblait à portée de main, s’éloigne sur l’horizon des illusions au fil d’un été perdu en manifs de protestation contre la fraude presque quotidiennes sur le Zócalo, en bataille légale et recours juridiques, tout ça pour rien, pour qu’en dernier recours, une poignée de sénateurs vendent leur vote au moment crucial, entérinant le résultat truqué du scrutin.

42« Solidaridad », chantent les postes de télé au lendemain de la bataille. La Solidarité, le mot-clef du tremblement de terre, chargé de contestation, devient le slogan du gouvernement, le sigle du programme d’assistance aux démunis, le jingle du nouveau ministère du Développement Social. Salué comme l’artisan de la « perestroïka à la mexicaine », un changement de régime sans avoir à changer de parti, Salinas, un petit chauve annoncé comme « la fourmi atomique », a le sens de l’image.

43La télé remplace le Zócalo, et la télé est optimiste. La télévision fête l’avènement de la transparence inspirée de la glasnost soviétique, l’éviction des caciques syndicaux les plus notablement pourris, la création par en haut de la Commission nationale des Droits de l’Homme, le prix Nobel d’Octavio Paz et les vertus du « libéralisme social ».

44Tout va mieux à nouveau. Les dénationalisations, la revente des chemins de fer, des chaînes de télévision et des banques, relancent les finances. La réforme du statut de la terre visant à convertir les « ejidos » en propriétés privées ouvre les campagnes aux investissements. La malédiction des dévaluations est brisée ; l’inflation est domptée. Avec trois zéros en moins le peso devient le « nouveau peso » et passe de 3 000 à 3 par dollar.

45Le Mexique a trente siècles soudain : les médias s’extasient sur la fastueuse exposition des trésors précolombiens « Esplendor de Treinta Siglos » au Metropolitan Museum de New York où il affiche son ancienneté continentale, et c’est avec des pays de loin ses cadets, les USA et le Canada, qu’il signe la création du marché commun nord-américain, promesse de sortir du sous-développement qui doit s’accomplir à minuit tapant le dernier jour de l’année 1993.

46À 0 h, le premier janvier 1994, surprise, tout au bout de la carte, à l’extrémité sud du pays, des rebelles par milliers s’emparent de quatre chefs-lieux dans l’intention d’entreprendre une révolution, semant l’effarement. Des quoi ? Des zapatistes. Rêve ou réveil, cru rappel à la réalité au lendemain du réveillon.

47Les Indiens, leurs visages, leurs déclarations et leur situation, des suppléments anthropologiques, sautent à la une des pages politiques, et y restent. Après une guerre de 12 jours, le cessez-le-feu est le point de départ d’une série de pourparlers, de rencontres et d’initiatives renouvelées d’année en année. La première est la Convention Démocratique qui réunit à l’été la société civile de tout le pays, invitée à crapahuter jusqu’au vaste forum de troncs de bois que les rebelles ont construit dans la selva.

48À la fin de l’année 1994, une nouvelle crise financière, « l’effet tequila », fait baisser le nouveau peso de 3 à 7,80 par dollar. Pour éviter le crack, l’État renfloue les banques à grands frais. L’image de Salinas s’écroule. Soupçonné d’escroquerie et d’assassinats, le président sortant prend le chemin de l’exil couvert d’opprobre. Tous, hier, briguaient sa faveur ; du jour au lendemain la police recherche ceux qui ont eu rapport avec lui. La fourmi atomique ? Un vampire, oui ! Dans les rues de la capitale les vendeurs ambulants colportent des poupées de lui en forçat, en rat, en chauve-souris ; les marmots grimés en Dracula l’imitent aux carrefours pour soutirer trois sous aux passants.

49Dans le palais du Zócalo, les chefs d’État se succèdent, grands, petits, chauves souvent, moustachus parfois, sans espoir de s’incruster, chacun n’ayant droit qu’à un mandat. Après d’intenses affrontements dans les coulisses, tous les six ans le système, apparemment aussi immuable que le retour des constellations, pond un nouveau candidat, « le suivant » comme on l’appelle communément, qu’on élit sans y croire, qu’on subit sans broncher et qu’on voue aux gémonies dès qu’il perd le pouvoir.

50Plus personne ne se souvient d’un avant-PRI depuis belle lurette, quand, en 2000, après sept décennies qui semblent des millénaires, le doyen, et de loin, des partis au pouvoir de la planète, finit par décoller du trône présidentiel au profit du PAN, le parti de droite, et cède la place à un ex-directeur de Coca-Cola nommé Fox, le candidat de la démocratie, ou du moins de l’alternance.

51Le Mexique a bien changé depuis la seconde présidence du PAN, en 2006, quand le gouvernement a déclaré la guerre aux cartels de la drogue, une guerre incertaine, attisée par la contrebande d’armes plus perfectionnées que celles de la police à travers la frontière des USA, où elles sont en vente libre. Alimentée entre autres par l’introduction, lors de l’opération « Fast and Furious » (sic) des services secrets américains, de plus de deux mille armes automatiques dernier cri (selon les explications des fonctionnaires dans l’espoir de pouvoir suivre leur trace jusqu’aux chefs des mafias).

522012, ce devait être la fin du monde selon les Mayas ; ce fut le retour du PRI. Sélectionné dans les serres de la haute politique, Peña Nieto est fait président. Pas de moustache ni de crâne chauve cette fois-ci, pour le 15e chef d’État que le Parti aura fourni au pays : visage juvénile, nez droit, regard franc, élocution impeccable, « el copete », la houppe, le surnomme-t-on, à cause de sa quasi banane à la Reagan, mais en beaucoup plus frais, net, lisse, pas un poil ne dépasse. À son bras, grandie dans les pépinières d’artistes du tout-puissant consortium médiatique Televisa, « la Fabrique de rêves », l’épouse idéale que tout le monde appelle « la Gaviota » (la Mouette), l’héroïne de la telenovela « Destilando amor ».

53Depuis que la capitale, anciennement gouvernée par un régent, a élu un maire pour la première fois en 1997, le PRD, le parti de gauche, tient l’hôtel de ville, face à la cathédrale, sur le côté sud du quadrilatère, de l’échiquier du Zócalo.

54Les vendeurs de rallonges électriques et de prises multiples ont disparu devant le palais national. Comme autrefois les vice-rois et Porfirio Díaz, les nouveaux gouvernants de la ville veulent faire place nette, en finir avec les commerces ambulants qui déparent le « Centro Histórico ».

55Huit mille caméras ont été postées un peu partout sur la voie publique et la municipalité fait installer dans les parcs les bassins démontables de « Mexico-plages » où les habitants barbotent les jours d’été. Les « ecobici », les vélib’ locaux, circulent à foison dans les quartiers centraux, les vélos-taxis s’alignent au bord de la grand-place et, sur l’esplanade du Templo Mayor, les danseurs aztèques ont été remplacés par des bacs à fleurs.

56Le Zócalo qui a connu tant de révolutions, rébellions, protestations, campements de grévistes instituteurs, ouvriers, paysans, étudiants, se métamorphose selon les saisons en énorme télé les jours de Mundial, en podium où jeunes et vieux viennent en masse voir le show de Paul Mc Cartney, en patinoire où les familles s’essayent à la glisse pour la première fois, en piste de ski où la foule citadine s’entraîne aux sports d’hiver.

57Au fond de la cuvette où les strates de pollution stagnent et s’empilent comme autant de songes oubliés, dans un interstice des bâtiments anciens proches de la place, tandis que rissolent les beignets de viande et de fromage sur le brasero du stand de tacos, ajoutant leur graillon à la fumée des autos, le petit poste de télé allumé sur le comptoir vante les mérites des programmes d’assistance aux sigles de plus en plus encourageants : Procampo, destiné aux paysans, devient Proagro ; Progresa, créé en 1997, rebaptisé Oportunidad sous le PAN, s’appelle dorénavant Prospera. La « Croisade contre la faim », lancée par le président en association avec Nestlé et Pepsi, viendra en aide aux 12 millions de gens « extrêmement pauvres », selon les critères de la Banque Mondiale, « qui n’ont pas de quoi s’alimenter sainement ».

58Ce printemps 2015, les Yaquis luttent encore une fois pour leur territoire ; malgré les traités de 1940 et le récent verdict de la Cour Suprême en leur faveur, l’aqueduc Independencia, mis en service il y a deux ans, détourne l’eau du rio Yaqui dont dépend la survie de leurs communautés vers la ville d’Hermosillo et les champs irrigués de l’agro-industrie.

59« Mover a México », faire bouger le Mexique, répète à chaque instant un mini-film du gouvernement fédéral illustré d’une flèche aux couleurs nationales vert blanc rouge, qui sont aussi les couleurs du PRI, et les autoroutes bondissent par-dessus les gouffres et les vallées, les ordinateurs s’alignent sur les pupitres des écoliers, les éoliennes plantées par milliers sur les terres des communautés indiennes tournent allègrement, les avions évoluent au-dessus de la canopée du nouvel aéroport, une référence en termes de développement durable, a dit le ministre comme s’il existait déjà.

60On ne voit plus la ligne 12 du métro, la ligne du Centenario, la dorée, l’orgueil de la capitale, qui devait marquer le centenaire de la Révolution de 1910, finalement inaugurée fin 2012 et, après quelques mois d’usage et de spéculation immobilière dans les quartiers desservis, en panne sur la moitié de son parcours pour cause d’usure intempestive des rails, d’erreur sur les matériaux, le modèle des wagons, l’écartement des voies et l’inquiétante courbe en S de son tracé.

61Les images virtuelles du TGV Mexico-Querétaro, qui filait à travers la sierra et passait même dans d’impressionnants tunnels, ont disparu aussi, le projet ayant été sacrifié aux récentes mesures d’austérité. Après la crise de 2008, le baril de pétrole est monté en flèche à 140 dollars, redescendu à 40, remonté à 125 début 2011, et il vient de rechuter à cinquante dollars. La croissance est revue à la baisse et le budget, calculé sur un prix de 70 dollars par baril, subit des coupes sombres. À chaque choc, hausse ou chute, le « nouveau » peso perd de sa valeur, atteint les 10 par dollar, puis 15 par dollar (soit 15 000 anciens pesos). Un cycle s’achève : manger dans la rue coûte presque le même prix qu’en 1975 (c’est-à-dire 1 000 fois plus).

62Tout va bien, affirment les responsables de l’économie avec une insistance alarmante. La réforme énergétique en cours, l’introduction de capitaux privés et étrangers dans l’industrie pétrolière va redresser la situation et portera ses fruits à terme. L’économie est forte, blindée contre la tempête qui menace. Preuve de la confiance des investisseurs, Ford construit une usine, Toyota une autre.

63Blindés eux aussi, trempés aux désillusions, accoutumés, endurcis, caparaçonnés contre les promesses, cadres, vendeurs, livreurs, employés et fonctionnaires mâchent les nouvelles et les tortillas, avalent au bord du trottoir les tacos à bas prix du commerce à la sauvette qui permettent de tenir le coup, de tenir leur rôle, en dépit de la maigreur des salaires, derrière les caisses des magasins, les guichets des banques et les ordinateurs, l’économie officielle n’arrivant à tourner qu’avec le coup de pouce du travail au noir.

64Dans la dernière décennie la guerre aux cartels de la drogue a fait 100 000 morts et 22 000 disparus dont le sort n’a pas été élucidé. Une course à la violence et à la corruption s’étend de région en région, où l’État est supposé gagner de vitesse la pénétration du crime organisé dans ses propres instances, et où les balles perdues, les dommages collatéraux, les crimes individuels, les enlèvements, les assassinats de lutteurs sociaux, les exécutions sommaires par les forces de l’ordre et l’usage de la torture passent presque inaperçus.

65Depuis le 26 septembre 2014, chacun se sait à la merci d’une mauvaise conjonction des forces de l’ordre et de la mafia. Tous savent qu’il existe la possibilité d’Ayotzinapa, l’école rurale d’instituteurs de l’État de Guerrero, bête noire du gouvernement qui la considère comme un foyer d’agitation sociale, dont 43 élèves de familles paysannes, raptés par la police d’une ville de 150 000 habitants sur ordre du maire, ont disparu sans laisser de trace, sans que l’armée basée sur place ait rien vu ou entendu des rafales de coups de feu qui ont tué six personnes et en ont blessé 38.

66À six mois d’une enquête sans explication cohérente, leurs familles, les élèves de l’école et la multitude qui les soutient dans leur lutte pour éviter le classement de l’affaire manifestent sur l’avenue Reforma. Le cortège a été détourné vers le monument à la Révolution au lieu du Zócalo, une nouvelle fois réservé à un autre usage. L’accès à la place centrale est fermé, le maire de la capitale l’ayant mis à la disposition du tournage du film Spectre, gratuitement, a-t-il expliqué, car c’est l’occasion de diffuser et de faire valoir dans le monde entier l’image du centre historique.

67Un grondement fait lever les têtes des touristes frustrés de leur promenade, bloqués par les barrières de la police derrière lesquelles les badauds s’agglutinent. Les fonctionnaires aux fenêtres de l’hôtel de ville, les sentinelles de la présidence, les fidèles au sortir de la cathédrale, à l’affût de nouveaux présages, scrutent l’horizon brumeux de l’Anáhuac. À l’entrée du métro, les Aztèques statufiés du monument à la fondation de Mexico, plantés devant leur cactus en bronze, lèvent les bras, émerveillés ou exaspérés, vers le ciel où un hélicoptère soulève la poussière du vieux palais présidentiel et, accroché à la carlingue, James Bond se bagarre à grands coups de poing avec le méchant du film. Malgré les consignes du metteur en scène, la foule s’émeut et applaudit ce simulacre de violence si réussi, si réaliste et inoffensif.


Date de mise en ligne : 06/02/2015

https://doi.org/10.3917/chime.086.0215