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Article de revue

Michael Jackson : fantasmes à vif

Pages 1005 à 1030

Citer cet article


  • Givre, P.
(2013). Michael Jackson : fantasmes à vif. Adolescence, T. 31 n°4(4), 1005-1030. https://doi.org/10.3917/ado.086.1005.

  • Givre, Philippe.
« Michael Jackson : fantasmes à vif ». Adolescence, 2013/4 T. 31 n°4, 2013. p.1005-1030. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-adolescence-2013-4-page-1005?lang=fr.

  • GIVRE, Philippe,
2013. Michael Jackson : fantasmes à vif. Adolescence, 2013/4 T. 31 n°4, p.1005-1030. DOI : 10.3917/ado.086.1005. URL : https://shs.cairn.info/revue-adolescence-2013-4-page-1005?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ado.086.1005


Notes

  • [1]
    In : Taraborrelli J. R. (2010). Michael Jackson. Paris : Flammarion, p. 127.
  • [2]
    Laurent S. (2009). La couleur raturée, entretien avec F. Dordor. Les Inrockuptibles. Hors série Michael Jackson, p. 21.
  • [3]
    Jackson M. (2009). Moonwalk. Neuilly : Michel Lafon, p. 156.
  • [4]
    Tonet A. (2009). Motown, la star academy. Les Inrockuptibles. Hors série Michael Jackson, p. 69.
  • [5]
    « Sur scène, je m’ouvre et je n’ai aucun problème … Ce qui m’arrive dans la vie ne compte plus. Je suis sur scène, je me laisse aller et je me dis : “Voilà. C’est ma maison. C’est exactement là que je dois être, là que Dieu a voulu que je sois.” Sur scène, je n’ai plus de limites. Je suis le numéro un. Mais en dehors… je ne suis pas vraiment heureux. » In : Taraborrelli J. R. (2010). Michael Jackson. Op. cit., p. 154.
  • [6]
    Cachin O. (2008). Michael Jackson. Pop Life. Paris : Alphée, p. 38.
  • [7]
    Jackson M. (2009). Moonwalk. Op. cit., p. 95.
  • [8]
    Cachin O. (2008). Michael Jackson. Op. cit., p. 212.
  • [9]
    Jackson M. (2009). Moonwalk. Op. cit., p. 96.
  • [10]
    Taraborrelli J. R. (2010). Michael Jackson. Op. cit., p. 368.
  • [11]
    Ibid., p. 150.
  • [12]
    Ibid., p. 31.
  • [13]
    Lisa Marie avait neuf ans lorsqu’elle retrouva son père inanimé sur le sol de la salle de bains, assistant aux efforts vains pour le réanimer.
  • [14]
    Jackson M. (2009). Moonwalk, Op. cit., p. 91.
  • [15]
    Ibid.
  • [16]
    Taraborrelli J. R. (2010). Michael Jackson. Op. cit., p. 134.
  • [17]
    Ibid., p. 396.
  • [18]
    Ibid., p. 28.
  • [19]
    Jackson M. (2009). Moonwalk, Op. cit., p. 12.
  • [20]
    Taraborrelli J. R. (2010). Michael Jackson. Op. cit., p. 61.
  • [21]
    Ibid., p. 60.
  • [22]
    Ibid., p. 85.
  • [23]
    Ibid., p. 150.
  • [24]
    Jackson M. (2009). Moonwalk. Op. cit., pp. 210-211.
  • [25]
    In : Cachin O. (2008). Michael Jackson. Op. cit., p. 287.
  • [26]
    Donnet, Green, 1973, p. 185.
  • [27]
    Taraborrelli J. R. (2010). Michael Jackson. Op. cit., pp. 369-370.
  • [28]
    Ladame, 1981, p. 48.
  • [29]
    Ibid., p. 45.
« Je passe beaucoup de temps à être triste. Je me sens comme dans un puits, où personne ne peut m’atteindre. »
Michael Jackson [1].

« King of pop »

1Si la scène musicale, qu’elle soit rock, rap ou encore pop compte nombre d’artistes performers, rares sont ceux qui ont connu le succès planétaire de Michael Jackson. Le nombre record de disques vendus (environ 118 millions d’exemplaires) à l’occasion de la sortie de l’album mythique Thriller en est le témoignage patent. Aucun endroit de la planète n’aura pu échapper à l’influence musicale de celui qui s’autoproclamait « King of Pop ». En outre, lequel d’entre-nous n’aura pas été séduit, voire fasciné par ce « lutin à paillettes » [2], doué d’un charisme extraordinaire qui allait déverser dans les années 80 un flot d’images, de rythmes et de mélodies entêtantes sur les ondes et sur les écrans de tous les continents ?

2Certes, on peut considérer que la bubble-gum soul des Jackson Five (première formation musicale du chanteur) a passablement vieilli. Il n’en demeure pas moins que la voix d’ange, pure et cristalline, du très jeune Michael reste unique. Au demeurant, une voix presque trop intense et trop assurée pour un enfant. Assuré, il faudra que le tout jeune Michael le soit pour revendiquer auprès de ses producteurs une liberté totale de création. Cet état de fait mettra d’ailleurs un certain temps à se concrétiser puisqu’à ses débuts, c’est à peine si lui et ses frères étaient consultés sur le choix des chansons qu’ils avaient à interpréter. Déterminé à sortir de cette impasse, ce n’est pas son père ni ses frères qui s’enhardiront mais Michael qui de lui-même prendra l’initiative de la rupture avec Berry Gordy et son label Motown. Une fois le changement de label réalisé, et toujours animé par la volonté et l’ambition de créer sa propre musique et même d’imposer un nouveau son, il faudra encore attendre la rencontre avec un producer (directeur de la réalisation artistique) particulièrement talentueux pour s’approcher de cet objectif. Élève d’Olivier Messian et de Nadia Boulanger, côtoyant des musiciens de jazz comme Miles Davis, Kenny Clarke, Duke Ellington ou Count Basie, compositeur de musiques de films, Quincy Jones allait devenir un « guide inespéré » [3] pour la pop music de Michael Jackson. Les trois albums majeurs de Michael Jackson – Off the Wall, Thriller, Bad – résulteront de leur coopération étroite, Quincy Jones ayant su ajouter sa touche singulière, entre jazz, rhythm’n’blues, pop et funk. Celui-ci disait de Michael Jackson qu’il était une véritable éponge, et il est vrai que l’auteur de « Billie Jean » aura su recycler différents styles musicaux, au point que certains lui reprochent d’avoir participé à un véritable processus de décoloration de la « vraie musique noire ». Fidèle au leitmotiv de Berry Gordy – « Ne pas faire de la musique noire, mais la musique du peuple ! » – les frères Jackson puis Michael Jackson dans sa carrière solo vont transcender « les barrières ethniques, stylistiques et générationnelles, mêlant sucreries bubble-pop, soul vintage, psyché, voire progressive, hymnes pré-ados et funk salace, ferveur gospel et moiteur reggae » [4]. L’ultra-perfectionnisme de Michael Jackson le poussera à travailler sans relâche pour son art, n’hésitant pas pour chaque album, à écrire cinquante chansons et n’en conserver qu’une.

3Toutefois, si l’apport musical du King of Pop n’est pas à négliger – son influence décelable sur de nombreux genres musicaux comme le rhythm’n’blues et une partie du hip-hop en est le témoin – c’est surtout en tant que performer scénique que ses créations resteront les plus marquantes, inaugurant par là même une collusion des différents modes d’expressions artistiques renvoyant à une forme d’art total. Délaissant toute idée d’improvisation, ses shows réglés au millimètre faisaient étalage de toute la palette de ses dance steps et de son art de la mise en scène. Sur un plan strictement musical, après les parutions de ses albums Bad (1987) et Dangerous (1991), Michael Jackson ne publiera plus rien de remarquable. Il est vrai qu’à partir du milieu des années 90, vont s’enchaîner les coups durs (financiers, judiciaires, sanitaires), synonymes d’une descente aux enfers. Sa célébrité hypertrophiée et ses errements pathétiques auront fini par creuser sa tombe en éteignant son génie artistique.

Enfance de star

4Enfant prodige, Michael va se trouver propulsé sur scène et sous les feux de la rampe dès l’âge de cinq ans comme leader du groupe des Jackson Five. Très tôt rompu à la fréquentation des clubs, des salles de concert, mais aussi des tripots et des boîtes de strip-tease, c’est même en débutant dans un centre commercial de Gary que les Jackson se font un nom. La scène va ainsi devenir la vraie « maison » [5] du chanteur, le lieu où il n’éprouve plus aucun problème, où il est le « numéro un », où il incarne un personnage confiant, extraverti, sexy et jouissant d’une maîtrise totale de lui-même et de son public. Pourtant, dès l’âge de douze ans, il ne peut plus se déplacer sans limousine ni garde du corps pour le protéger de son succès. À treize ans, il fait déjà la couverture du magazine Rolling Stone qui titre : « Pourquoi cet enfant de onze ans reste-t-il éveillé à l’heure où il devrait être couché ? Michael Jackson et ses six disques d’or » [6]. Il doit très vite s’accommoder de son statut d’enfant artiste et ne fréquente l’école publique que jusqu’à la sixième, qui plus est par intermittence, à cause de son emploi du temps et de ses engagements professionnels. Dès la cinquième, il n’est plus possible, au regard du succès des Jackson Five, de conserver un quelconque anonymat, les autres élèves se massant dans le couloir pour apercevoir les deux frères dans leur classe. La loi de Californie exigeant que les enfants reçoivent un minimum de trois heures d’enseignement par jour, les frères alternent ensuite des cours en école privée et des leçons individuelles, une tutrice étant nommée pour organiser a minima leur éducation scolaire qui restera en définitive assez lacunaire.

5Le syndrome de Peter Pan ouvertement revendiqué, devient toutefois un peu spécieux. La privation d’une enfance plus insouciante et plus ludique suffira-t-elle à justifier ce côté éternellement infantile de Michael, celui-ci affichant régulièrement une passion sans frein pour les activités et les jeux enfantins ? Dès lors, nous sont donnés à voir des reportages tournés dans sa résidence de Neverland, où il s’exhibe volontiers dans des activités ridicules, s’adonnant aux batailles d’eau, de polochons, aux bagarres à coup de crème à raser, aux matches de catch, ou encore aux lâchers de ballons remplis d’eau par les balcons. Certains documentaires ont ainsi un caractère édifiant, à la limite du malaise, tant les comportements (pseudo) immatures de cet adulte d’une bonne trentaine d’années, entouré de grappes d’enfants, tout à son excitation et à son euphorie, apparaissent inadéquats, déplacés, voire sujets à caution. Éternelles taquineries qui, si elles apparaissent légitimes à l’adolescence au cours des tournées avec ses frères – au cours desquelles ils s’empressaient de chahuter dès la tombée de rideau – deviennent grotesques, voire suspectes. Les tabloïds le perçoivent désormais comme un « prédateur détraqué ».

6Certes, ces comportements peuvent être compris comme une façon de mettre en scène l’enfance enchantée dont il aura été privé et dont sa propre mère aura elle-même été privée, notamment en raison de sa maladie. On peut aussi l’envisager sous l’angle d’un deuil impossible de la position phallique. De fait, l’adolescence correspond ordinairement à une phase où est censé s’opérer le deuil du phallus, le deuil de l’enfant imaginaire non castré. Dès lors, comment parvenir à ce renoncement si la position sociale qu’on occupe, notamment via toute la sphère médiatico-culturelle, vous assimile ou vous identifie à un emblème phallique ? Comment y parvenir, lorsque tout dans la réalité externe (si l’on prend au pied de la lettre cette vision caricaturale où toutes les filles sont prêtes à s’offrir à lui, où l’entourage est à ses pieds, où il jouit d’un accès illimité aux biens matériels, aux drogues, aux produits illicites, etc.) favorise l’excroissance d’un Moi idéal tout-puissant, omnipotent. L’avènement de l’idéal du Moi suppose une certaine forme de renoncement pacifié. Mais comment accéder à cette dimension du renoncement si, au niveau de la réalité externe, tout participe au sentiment de toute-puissance ? À défaut d’atteindre ce niveau de structuration, le sujet fonctionnera sur la base d’une identification narcissique à l’idéal, grâce à laquelle il prétend se confondre en un Moi idéal. Or, cette vision idéalisée de soi ne manque jamais d’avoir son avers et son revers.

Enfer adolescent

7

« Chez le narcissique moral, l’enfer ce n’est pas les autres – le narcissisme s’en est débarrassé – mais le corps. Le corps, c’est l’Autre qui resurgit, malgré la tentative d’effacement de sa trace. »
Green, 1983, p. 191

8C’est donc à une adolescence de star que fut convié Michael Jackson au faîte de sa gloire. Aussi, pouvait-on imaginer que cette période portée par la réussite artistique et la découverte de la Californie correspondrait à un « enchantement permanent », comme lui-même le laisse entendre dans son autobiographie. Si ce versant enchanteur a pu exister, il ne représentait qu’une facette tronquée de l’existence réelle du sujet Michael Jackson. En effet, d’autres facettes beaucoup moins séduisantes vont largement accaparer son existence : « Pour moi, le show-business et ma carrière représentaient toute ma vie au cours de ces années d’adolescence, et mon plus gros problème n’était pas ce qui se passait dans les studios ou sur une scène, c’était mon image dans le miroir. Mon identité en tant que personne était liée à mon identité en tant que vedette. Mon physique a commencé à changer vers l’âge de quatorze ans. J’ai commencé à grandir. Les gens qui ne me connaissaient pas avant, avant de me rencontrer, s’attendaient à trouver un mignon petit Michael Jackson quand ils entraient dans une pièce et ils passaient à côté sans me voir. Je disais : “C’est moi, Michael”. Ils me regardaient d’un drôle d’air. Michael était un petit garçon adorable. Moi j’étais devenu une grande asperge dégingandée. Je n’étais pas ce qu’ils attendaient ou ce qu’ils voulaient voir » [7]. Il est rare que les affres liés à la puberté s’expriment d’une manière claire et abrupte. En effet, le recours à la dimension projective s’avère très présent dans cette façon d’attribuer aux autres et à leur jugement le fait qu’ils allaient être forcément déçus par son image de « grande asperge dégingandée ». Pourtant cette modalité défensive ne paraît même pas suffire à atténuer la portée déprimante de ses angoisses pubertaires. Ces dernières sont responsables d’un véritable trouble identitaire avec le sentiment étrangement inquiétant de ne plus se reconnaître, comme s’il était lui-même habité par la certitude que l’autre ne pouvait le reconnaître une fois pubère. Ce trouble n’aura jamais été résolu puisque toute sa vie d’adulte, Michael Jackson passera de longues heures à s’assurer de son existence devant son miroir. L’impossible renoncement à l’enfance trouve bien à s’illustrer dans ses propos où il invoque le côté inacceptable de grandir et d’en assumer les transformations corporelles et psychologiques.

9Le vécu de Michael Jackson illustre presque de façon caricaturale comment l’émergence pubertaire confronte l’adolescent à un corps double : d’une part le corps de la petite enfance, angélique, familier, omnipotent ; d’autre part le corps pubère, nouveau, sexuel, non familier, non représentable parce que lieu d’éprouvés inconnus. On comprend alors aisément que l’issue favorable de l’adolescence dépende de la capacité à unifier ces deux corps de nature différente. Parfois, dans les cas comme celui qui nous préoccupe, la perte du corps d’enfant au profit d’un corps d’adulte s’avère insurmontable ou trop risquée pour être tentée. Dès lors, tout ce qui touche au corps – au corps identitaire, au corps érogène – devient synonyme de présence ennemie et motive des attaques renouvelées à son encontre, par exemple avec la chirurgie esthétique. L’inquiétante étrangeté de la puberté, qu’aucune expérience antérieure ne peut rendre familière, renforce alors l’aspect diabolique du corps. Et ce d’autant plus que ces transformations corporelles s’imposent à une psyché qui les subit passivement. Le corps devient par excellence cet objet tantôt persécuteur, tantôt auto-séducteur, qui n’a de cesse d’accaparer l’adolescent devant son miroir. Le miroir, tellement investi, devient ainsi le témoin privilégié des angoisses dysmorphophobiques, hypocondriaques, identitaires, voire dépersonnalisantes. L’intégration de la puberté est effectivement une surprise, dans la mesure où le sujet se retrouve brusquement étranger à ce qu’il était auparavant, le corps jouant un rôle majeur puisqu’il est bien ce par quoi le changement advient : ainsi devient-il inéluctablement le lieu électif de la souffrance adolescente.

10Toutefois, en ce domaine, l’attitude de Michael sera paradoxale. De fait, ne sommes-nous pas face à un phénomène de véritable addiction pour ces transformations corporelles, notamment dans le registre de l’apparence physique, grâce aux complicités intéressées du monde médical et de la chirurgie esthétique ? D’ailleurs, n’y aurait-il pas une propension à répéter le trauma pubertaire et à développer une modalité de jouissance au travers de la répétition de ces actes ? Alors qu’on lui demandait quel était son héros préféré, il dira qu’il aimait beaucoup Batman, mais que s’il devait choisir un seul héros ce serait Morph des X-Men : « Il se transforme lui-même tout le temps, il n’est pas aussi populaire que les autres mais il est excitant. Comme lui, mon rêve est d’aller où je veux et de me transformer pour que personne ne sache qui je suis » [8]. De la même manière, un de ses clips les plus célèbres, « Black or White » (1991), réalisé par John Landis, utilise pour la première fois un nouvel effet spécial : le morphing. Ce clip, construit sur un très long plan-séquence qui fixe le visage de Michael Jackson, donne l’illusion d’un visage objet d’incessantes métamorphoses, épousant les traits d’hommes et de femmes de toutes origines ethniques. On peut effectivement penser que ces transformations perpétuelles, comme l’attrait de Michael pour les déguisements, tentent de dissimuler qui il est, c’est-à-dire de masquer son vrai self trop tôt percé à jour. La phase adolescente doit en effet permettre une mise à l’abri du « singulier » subjectal, sans pour autant clôturer ou cadenasser le fond de mémoire de l’enfance. La mise en place du champ des possibles relationnels dépendra de ce statut de protection du self, tout comme l’éventail des choix relationnels et des limites que tout un chacun y rencontrera.

11Tantôt excitants, tantôt horrifiants, les changements physiques liés à la puberté vont parfois représenter un vécu insupportable de honte que les poussées d’acné vont encore accentuer : « J’avais tellement honte de mon visage que j’avais beaucoup de mal à faire des rencontres. J’avais l’impression que plus je me regardais dans la glace, plus j’avais des boutons. J’en étais profondément déprimé et je sais à quel point ce problème peut miner une personne. J’étais très perturbé par mon aspect physique. Je n’arrivais pas à regarder les gens en face quand ils me parlaient. Je fuyais leurs yeux. J’avais l’impression que je ne pouvais être fier de rien et je ne pouvais même plus sortir. Je ne faisais plus rien » [9]. Pour Michael comme pour bon nombre d’adolescents « mal dans leur peau », l’état de la peau, à la jonction du psychique et du somatique, s’avère un reflet assez fidèle de l’état psychique : l’irritation de l’épiderme peut être la traduction d’une forme d’irritation mentale. Les phénomènes d’angoisse et de honte liés à la présence de l’acné, renforcés par les composantes dysmorphophobiques, vont également être attisés par la présence du regard de l’autre. Par conséquent, celui-ci suscite une crainte – la crainte du jugement –, est redouté dans la mesure où il ne peut que se focaliser sur le visage du sujet. Dans un même temps s’opère une sorte d’appel au regard de l’autre, comme si l’acné était une façon d’être vu – le plus redoutable étant de ne pas être vu, ni reconnu. Sur un mode dénégatif, les propos de Michael Jackson traduisent la manière avec laquelle les angoisses et la honte liées à l’acné, à son physique ou à sa couleur de peau, font partie des symptômes ostensiblement paradoxaux. Toutefois, l’appel au regard de l’autre reste synonyme d’appel aux capacités réparatrices du regard de l’autre, avec une propension du sujet à éclipser sa subjectivité derrière ce regard qui se pose sur sa peau.

12Les biographes racontent que c’est en exécutant sur scène un pas de danse compliqué, que Michael aurait trébuché et se serait cassé le nez en tombant, cette blessure justifiant alors un premier recours à la rhinoplastie. Depuis l’âge de treize ans environ, il faisait une fixation sur la taille de son nez, avec la volonté incessante d’affiner son nez qu’il trouvait trop épaté. Il est vrai que ses frères et sœurs n’étaient pas totalement étrangers à ce complexe, puisqu’ils se plaisaient à le tourmenter en l’affublant du surnom « Fat Nose » (« gros nez »), et en comparant ses lèvres à des tranches de foie. Ce « gros nez » était dans le même temps assimilé familialement à un insigne de lignée paternelle, héritage dont il fallait absolument se défaire pour devenir étranger à cette « nez-gritude ». À ce titre, l’attitude de Michael ne pouvait qu’exaspérer son père, Joseph, qui ne comprenait pas et ne supportait pas les velléités de son fils d’en changer, lui promettant une bonne trempe si jamais il passait à l’acte… Comme si le père sentait implicitement ce que ces démarches traduisaient, soit une forme de rejet à son égard. L’ambivalence de Michael à l’égard du père s’exprimait cette fois sur un versant négatif, au travers de ce qui s’apparente à un refus identificatoire.

13Cette obsession de son apparence physique aura pour conséquence la démultiplication des demandes pressantes auprès des chirurgiens esthétiques. Le nombre effrayant d’interventions aboutira à l’obligation pour lui de porter une prothèse, la structure de son nez s’étant effondrée. Aussi était-il contraint de porter un masque chirurgical à chaque fois qu’il n’avait pas envie de porter ce petit postiche en latex. Le magazine Vanity Fair écrira que « sans sa prothèse, Michael ressemblait à une momie avec deux narines » [10]. D’autres décriront un visage tellement déstructuré qu’il ressemble « à un cornet de glace en train de fondre » ! Comme si, à défaut de pouvoir s’appuyer sur une identification au parent du même sexe, identification indispensable à la résolution œdipienne, le sujet n’avait d’autre choix qu’incarner sur un mode fantomatique – la momie ou son apparence de plus en plus spectrale – la présence de l’objet maternel qui, à défaut d’être introjecté, s’appréhende par le sentiment de vide ou grâce à l’incorporation fantomatique.

Un père intraitable et tenace

14De Joseph Jackson, le père de Michael, on a souvent évoqué le caractère intraitable et la sévérité démesurée, voire les comportements maltraitants à l’égard de ses enfants. Il est connu en effet que Joseph n’hésitait pas à user de son ceinturon dès lors qu’ils rechignaient à se plier aux longues séances de répétitions musicales au retour de l’école, avec l’interdiction de jouer avec les enfants du quartier. Ce qui est moins fréquemment souligné, c’est à quel point Michael avait épousé l’idéal paternel, le fils affirmant que son plus grand défi personnel et professionnel était d’« être à la hauteur des exigences de Joseph » [11]. Pourtant, Michael répétera encore et toujours que son père aura été un mystère pour lui. Ce père était capable d’enfermer l’un de ses enfants pendant des heures dans un placard. Il était également capable de s’affubler d’un masque de monstre avant d’escalader les murs extérieurs de la maison pour, une fois arrivé à la hauteur de la fenêtre des enfants, se mettre à hurler et réussir à les terroriser. Il n’était pas rare également, qu’il mette Michael en porte à faux vis-à-vis de ses frères : « Je ne voulais pas être montré en exemple, mis à l’écart. Mes frères m’en voulaient parce qu’ils n’arrivaient pas à m’imiter. C’était horrible de la part de Joseph de me faire ça. Mais il était très fort, aussi. Il m’a appris à dompter la scène, le micro, à reproduire les bons gestes, et tout. Je ne savais pas quoi penser de lui : d’un côté, c’était un homme horrible, et, de l’autre, un manager impressionnant » [12]. La détermination inflexible de cet homme, ancien boxeur, puis simple conducteur de grue dans une usine de métallurgie, prêt à tout pour propulser ses enfants au firmament de la gloire, est assez stupéfiante. Son entêtement à acheter des instruments musicaux plutôt que de la nourriture suscitera de nombreuses altercations et conflits avec sa femme, au regard des faibles moyens financiers dont disposait la famille. Il n’aura jamais cédé sur son ambition de gloire personnelle et familiale. Lui-même musicien, il avait créé avec son frère Luther un groupe de rhythm’n’blues qui s’appelait les Falcons. Michael raconte que les Falcons répétaient dans la salle à manger de leur maison et qu’il a été bercé dès son plus jeune âge par les grands succès du blues et du rock’n’roll que son père et son oncle réinterprétaient. Le succès et l’aura des Falcons resteront très relatifs et lorsque Joseph comprit que le potentiel artistique de ses enfants était bien plus prometteur, il délaissa son groupe pour se consacrer aux Jackson Five. Ainsi, le père allait se dédoubler en agent inspiré, pour assurer la réussite de ses fils et enfin mettre un pied dans le monde fermé du show-business. Après la victoire des Jackson Five à un concours au mythique Apollo Theater, dans le quartier noir de New York, Joseph décidera de ne plus travailler qu’à mi-temps. Il restera le manager des Jackson Five, puis de Michael pour sa carrière solo, jusqu’en 1979, date à laquelle Michael décidera de se défaire de son emprise. Malgré les jugements très durs qu’il pourra avoir à l’égard de son père, Michael lui reconnaîtra toujours son formidable talent de manager et la justesse de ses jugements concernant le fonctionnement du show-business.

15Ne serait-ce pas, là encore, pour accomplir l’idéal paternel, que Michael épousera Lisa Marie, la fille du King, Elvis Presley, comme s’il était impérieux d’affirmer et de conforter la filiation et l’héritage envers la plus grande figure du rock ? Le coût de tout cela sera élevé, puisque pour être en tout point fidèle aux exigences de l’idéal paternel, il lui faudra suivre les pas du King, jusque dans les modalités de sa mort, Elvis étant comme lui totalement dépendant des médicaments. Il confiera à Lisa Marie [13], quatorze ans avant sa mort, qu’il craignait de finir sa vie comme lui, et que rien ne pourrait le détourner de ce fatum.

16Nombreux sont ceux qui exprimeront leur incrédulité à propos de cette union, qui s’apparentait un peu trop à une union de circonstance. En effet, la relation qu’il entretenait avec les femmes ne manque pas d’intringuer. Dans Moonwalk, par exemple, Michael fait régulièrement allusion à la terreur que lui inspiraient les hordes de filles hystériques : « Des milliers de mains qui essaient de vous attraper, certaines vous arrachent votre montre, vous tirent les cheveux, c’est extrêmement douloureux… J’ai encore des cicatrices, et je peux dire dans quelles villes je les ai eues. J’ai donc dû apprendre à courir à travers des meutes de filles, à la sortie des hôtels, des théâtres, des aéroports. Il faut toujours se protéger les yeux parce que les filles oublient qu’elles ont des ongles au cours de ces confrontations émotionnelles » [14]. S’il convient bien sûr de ne pas sous-estimer le pouvoir réellement effrayant de ces fans en furie, l’invocation répétée des notions de hordes, de meutes, donnent immédiatement une idée des représentations qu’il s’était forgées de la gente féminine. La dénonciation des attitudes agressives de ces filles hystérisées, toujours prêtes à se livrer à des attaques menaçant son intégrité physique (ses yeux, ses cheveux, sa peau en lui laissant des cicatrices) montre comment l’idée de dangerosité est immédiatement associée aux femmes. Certes, il ne conteste pas le « sérieux » ni les bonnes intentions de ces filles, mais il en vient à considérer que même avec les meilleures intentions et « par amour, elles peuvent faire très mal » [15]. L’existence de ces craintes se trouve confortée par l’absence de véritables relations affectives jusqu’à un âge avancé. Dans la reconstruction qu’il aura pu proposer lui-même de ses supposés amours adolescents, il est question d’une jeune fille dénommée Tatum avec laquelle il vécut une relation strictement platonique. Lui-même parlait d’ailleurs de cette fille en des termes qui n’autorisent guère le contact charnel, puisqu’il en parlait comme d’une « poupée sacrée » [16]. Il est bien difficile de toucher ou d’être entreprenant face à un être sacré. Dans son autobiographie, la plupart des femmes un temps présentes à ses côtés ou qui ont compté pour lui, apparaissent davantage comme des « marraines » bienveillantes que comme de véritables partenaires ou conjointes.

17Si l’union avec la fille du King générait une certaine suspicion, c’est qu’elle tombait à pic et faisait taire les insinuations sur les fréquentations et les mœurs de Michael avec de jeunes adolescents. En effet, ce mariage interviendra peu de temps après l’émergence sur la place publique de premiers soupçons sur sa relation avec Jordie Chandler, un jeune adolescent de treize ans. Une affaire de mœurs dans laquelle Michael Jackson sera incriminé pour avoir « profité » du garçon lors d’un séjour dans son ranch de Neverland. Si le mystère subsiste quant à ses véritables inclinations personnelles, et s’il s’avère aventureux de spéculer sur ce qu’il en fut de sa sexualité, tous les biographes s’accordent pour mentionner l’absence de relations amoureuses jusqu’à un âge très avancé (environ la trentaine). Certains évoqueront des transports sensuels et sentimentaux conséquents avec la fille du King, alors que d’autres se montreront très réservés sur l’authenticité de la relation. En revanche, tout comme son père n’aura jamais cédé sur son ambition de faire de sa progéniture des êtres auréolés d’un statut de stars, Michael Jackson ne cédera jamais sur sa détermination à vivre et à s’afficher en public avec de jeunes adolescents. Certains chroniqueurs rapportent que sur la fin de sa carrière, il n’acceptait plus de partir en tournée sans qu’un jeune adolescent ne l’accompagne. Or, c’est à peine s’il pouvait reconnaître l’aspect singulier et déplacé de ses relations avec de jeunes enfants. Ainsi donnera-t-il à voir le spectacle de scènes pour le moins étranges comme celle où il apparaîtra « recroquevillé dans un lit pliant dans une chambre où dormaient deux enfants » [17]. Toujours est-il que le renoncement intrinsèque à la constitution de l’idéal du Moi n’était pas de mise dans la famille Jackson, excepté dans la sphère musicale et artistique où les protagonistes acceptaient sans coup férir les exigences et frustrations indispensables à l’exercice de leur art.

Passion idéalisante pour sa mère

18L’adoration que Michael vouait à sa mère le poussera à déclarer qu’elle était une sainte. Il ne cessera de vanter la tendresse, la gentillesse, la chaleur et l’amour de cette mère, à laquelle il ne pouvait rien refuser. « Malgré ses neuf enfants, elle nous traitait comme si nous étions des enfants uniques » [18]. On peut toutefois s’interroger sur l’existence d’un registre très défensif en lien avec cette idéalisation primitive de l’image maternelle. Est-ce que l’imago maternelle n’aurait pas été perçue en tant qu’objet menaçant mettant en péril sa propre identité ? De fait, la personnalité de cette femme à la santé fragile, traversant assez régulièrement des phases dépressives, devait être sensiblement plus complexe pour qu’elle s’accommode aussi aisément des modalités d’existence et des divers traitements que son mari lui infligeait ainsi qu’à ses enfants. De la même façon, on peut légitimement s’interroger sur sa propension à s’enfermer dans des croyances religieuses, et sur les motifs d’une fréquentation aussi assidue des mouvements sectaires. D’abord dans une certaine proximité avec les Baptistes puis avec les Luthériens, Katherine deviendra membre des Témoins de Jéhovah lorsque Michael aura cinq ans. Elle l’entraînera régulièrement, jusqu’à quatre fois par semaine, dans les réunions de son cercle à Kingdom Hall et, en dépit de sa notoriété et de sa fortune, Michael portant fausse moustache, chapeau et lunettes se livrera jusqu’en 1984 à des séances de porte à porte pour les Témoins de Jéhovah. C’est seulement à l’âge de vingt-neuf ans qu’il cessera de les fréquenter. Son adhésion à ce mouvement risquera même de compromettre la sortie de son plus célèbre clip, « Thriller ». Les anciens de la secte étaient en effet très mécontents, au point de le menacer d’exclusion si le clip était diffusé au public, prétextant que Michael se faisait complice du satanisme et des thèses occultes. Voyant apparaître le diable dans un de ses rêves, il recevra cela comme un message de son inconscient. Il sera alors pris de remords et intimera à son avocat l’ordre de faire détruire toutes les bobines du clip, avant de se résoudre à un simple démenti précisant que ses convictions personnelles n’étaient en rien favorables à une apologie de l’occultisme. Quelques années plus tard, il parviendra tout de même à s’opposer à la volonté de sa mère, qui tentait de le convaincre de participer à un show en Corée financé par la secte Moon – les agents de la secte ne reculant devant aucuns moyens, notamment financiers, pour enrôler la star.

19Musicienne, Katherine jouait de la clarinette et du piano. Dans sa jeunesse, la mère de Michael n’était point dépourvue d’ambition puisqu’elle aurait rêvé d’être une star de la country, ce qui à son époque était impossible au vu de la couleur de sa peau. Mais cela l’était encore moins en raison de son handicap. En effet, frappée par la polio à l’âge d’un an et demi, la mère de Michael en a conservé les stigmates, notamment une claudication permanente qui l’obligera enfant à porter des béquilles et des prothèses. « Ma mère ne considérait pas la polio comme une malédiction, dans son cas, mais comme une épreuve que Dieu lui avait envoyée pour qu’elle s’élève au-dessus de sa souffrance » [19]. C’est pourtant sa maladie qui l’aurait rendue plus timide et plus introvertie, victime qu’elle était de moqueries de la part de ses camarades. Elle était contrainte d’effectuer de fréquents séjours à l’hôpital qui l’empêcheront de terminer sa scolarité et compromettront la possibilité pour elle de passer son bac, qu’elle obtiendra beaucoup plus tard. En lien avec cette atteinte somatique et avec la rancœur accumulée, Katherine semble surtout avoir fait circuler et planer chez ses enfants la crainte terrifiante d’une contamination par cette même maladie. Au point de clamer leur chance à tous d’avoir été épargnés par ce malheur.

20La légende familiale, laisse entendre que c’est bien Katherine qui sera la première à découvrir le talent de ses enfants, notamment le potentiel de Michael, en lien avec son propre grand-père maternel au sujet duquel les gens racontent que quand les fenêtres de l’église étaient ouvertes, on entendait sa voix résonner dans toute la vallée. On peut néanmoins s’interroger sur l’attitude de cette mère, qui, tout en exprimant ses réticences et inquiétudes, aura pu tolérer que ses enfants – y compris les plus jeunes – endurent un mode de vie qui les amènera à vivre une vie de noctambule, fréquentant parfois des lieux malfamés et malsains.

21Elle sera pourtant la première à souffrir de l’absence de ses enfants, au moment où ils signeront leur premier contrat chez Motown (un label qui distribuait des artistes aussi prestigieux que Diana Ross, Marvin Gaye ou Stevie Wonder), une partie seulement de la famille s’exilant à Los Angeles. Âgé de onze ans, Michael supportera mal cette séparation. Il trouvera alors partiellement refuge chez Diana Ross qui prendra une place de seconde mère. « Katie s’inquiétait réellement du mode de vie de Diana Ross, de l’influence qu’elle pouvait exercer sur son fils. Elle refusait que son fils soit corrompu par cette femme et ses fréquentations mondaines. Et puis elle ne savait rien de Diana. Elle savait que c’était une star à la réputation d’égoïste et d’égocentrique. Pendant que Michael vivait là-bas, Katie s’imaginait le pire. Son imagination s’enflammait. Elle se faisait beaucoup de souci, elle se demandait quel genre de valeurs Diana Ross pouvait bien transmettre à son fils » [20]. Fasciné par le personnage jusqu’à l’obsession, Michael parlera de Diana comme d’une véritable « œuvre d’art en mouvement » [21]. Captivé, il ne cessera de l’étudier, de la scruter dans sa façon de bouger, de chanter, et plus simplement dans sa façon d’être. La prééminence de la dimension scopique, dans un registre voyeuriste, est encore une fois au service d’une aptitude à s’approprier sur un mode mimétique certains traits identificatoires qui ne peuvent être que mouvants : toujours la recherche du mouvement au service de la performance. En effet, on ne compte plus les situations où l’on décrit le petit Michael caché dans les coulisses, occupé à observer les performances des artistes dont les Jackson Five assuraient la première partie.

22Katherine était consciente des difficultés relationnelles de son fils et des perturbations qui étaient apparues dès l’âge de quatorze ans en lien avec les pressions de la célébrité et son entrée dans l’adolescence. « Il est devenu solitaire, se souvient Katherine Jackson. Je m’inquiétais pour lui, mais j’espérais que ça passerait en grandissant, que ce n’était qu’une phase. Il ne s’entendait pas avec les gens de son âge. Il préférait les adultes » [22]. Elle mettra fréquemment cela sur le compte d’une plus grande sensibilité de Michael. Mais qu’est-ce que pouvait recouvrir la sensibilité particulière du jeune Michael ? Au premier chef, cela concerne sans doute une sensibilité extrême aux changements d’humeurs et aux différents états psychiques de sa mère. Cela renvoie aussi aux propres fluctuations de l’humeur de Michael, lequel sera très tôt aussi en proie aux crises d’angoisse et aux mouvements dépressifs.

23Étonnement, Katherine exprimera de façon répétée sa nostalgie de la période où toute la famille vivait à Gary, Indiana, dans une maison exiguë où les neuf enfants s’entassaient dans une chambre et le canapé convertible du salon. « Je donnerais tout ce qu’on possède aujourd’hui pour revivre une de ces journées à Gary, quand tout était plus simple. Quand nous sommes arrivés en Californie, je ne sais combien de fois j’ai répété : “Si seulement les choses pouvaient être comme avant à Gary”. Mais rien n’a plus été pareil, a-t-elle ajouté en gardant la photo dans sa main. Tout a changé maintenant » [23]. Il est vrai que son mari avait mis à profit le succès de ses enfants pour faire de nombreuses conquêtes. Joseph aura d’ailleurs un autre enfant avec une de ses nombreuses maîtresses. Face à ces humiliations répétées, et après les avoir endurées longtemps en silence, Katherine demandera le divorce et ne sera retenue dans la mise en acte de ce divorce qu’au motif des répercussions néfastes qu’une telle décision aurait pu avoir sur la carrière artistique de ses fils.

Le Moonwalk : signifiant ou phrase gestuelle

24

« À ce moment-là, le moonwalk était déjà dans la rue, mais je lui ai donné du prestige en le dansant… C’était un pas de break-dance très sautillant, que les enfants noirs avaient inventé sur les trottoirs des ghettos. Ils créent beaucoup de danses de cette manière, pure et simple. Alors, je me suis dit : “Je vais l’essayer.” Et ça a marché… En tout cas, j’étais sûr que dans le pont instrumental de “Billie Jean” j’allais marcher à la fois en avant et à reculons, comme si je marchais sur la lune. »
Michael Jackson [24]

25Il n’est guère anecdotique que Moonwalk, titre de l’autobiographie officielle de Michael Jackson, soit un livre dédié à Fred Astaire. Michael se targuait d’ailleurs d’avoir reçu les félicitations de ce dernier et de Gene Kelly pour ses prouesses de danseur. Ainsi, sa précision, sa rapidité, son agilité, sa sensualité tout comme sa fougue vont ainsi être vantées par les plus grands de ces prédécesseurs. De nombreux témoins oculaires s’accordent à dire que Michael Jackson pouvait mémoriser de façon quasi instantanée les demandes d’un chorégraphe et s’exécuter avec précision. Ses frères et sœurs furent les premiers à souffrir et à jalouser cette facilité d’apprentissage liée à un pouvoir mimétique saisissant. On rapporte même un épisode où, sur le tournage d’un film, Diana Ross excédée, l’avait incriminé de chercher à la ridiculiser tant le contraste était saisissant entre ses difficultés à elle et son aisance à lui. Dès son plus jeune âge, il était devenu un super imitateur apte à reproduire ce qu’il voyait par exemple à la télévision. Sa mère raconte même que dès l’âge d’un an et demi, il se dandinait au rythme du lave-linge en tenant son biberon. Pour elle, Michael aura toujours été spécial, puisque même bébé, il n’aura jamais gigoté sans coordonner ses mouvements.

26Ce qui est devenu la signature définitive de Michael Jackson, en l’occurrence le moonwalk, n’est pas une création ex nihilo, mais un pas de danse visionné à la télévision et effectué par un jeune garçon de seize ans. Michael Jackson décidera alors de rentrer en contact avec lui, pour qu’il lui apprenne ce pas fascinant de par sa faculté à donner l’impression que le danseur avance et recule simultanément. Michael Jackson, intrigué, pensera même qu’il y avait un truc, comme des roulettes sous les chaussures, pour générer cette illusion. Or il n’en était rien, il s’agissait simplement d’un pas de danse exécuté avec une adresse désarçonnante, qu’il mit d’ailleurs quelque temps à assimiler parfaitement.

27Ne peut-on alors assimiler le moonwalk à une claudication transfigurée en un pas de danse glissé et saccadé, cette création réalisant la prouesse de muer le handicap maternel en une gestuelle esthétique réparatrice ? Le fantasme et la volonté de réparer, d’effacer cette blessure maternelle, auraient été ici les moteurs du mouvement sublimatoire. Si toute création cherche à induire à un « transfert d’existence », ce pas de danse particulièrement envoûtant visait en premier lieu à transférer chez Katherine une autre modalité d’existence. À savoir une modalité d’existence plus légère, plus vivante, la délestant des composantes dépressives et mortifères qui l’assaillaient ; ces composantes mélancoliques participant à figer, à fétichiser le corps maternel. En d’autres termes, il s’agissait bien, de façon impérieuse, de réussir à répondre au désir maternel, d’être à cette place phallique donnant l’illusion d’accomplir le désir de l’Autre maternel. Sans doute était-il impérieux pour le sujet de parvenir à cette sublimation afin d’échapper à certaines rétorsions imaginaires. À ce propos, Michael Jackson relate comment sa mère n’avait de cesse de répéter à quel point ils étaient chanceux de n’avoir jamais eu la polio. Il expliquait également à quel point c’était là un fantasme terrifiant pour un danseur, que de s’imaginer victime d’une telle maladie. Très tôt d’ailleurs, il semble avoir été englobé dans le fantasme et le désir maternel, Katherine n’hésitant pas, quand son fils était à peine âgé de sept ans, à le réveiller à toute heure du jour ou de la nuit pour qu’il observe scrupuleusement à la télévision les chorégraphies et la gestuelle de James Brown. « En le voyant bouger, j’étais captivé. Je n’ai jamais vu aucun autre artiste danser comme James Brown. Et depuis lors, j’ai toujours su que je voulais faire ça pour le restant de mes jours » [25]. Bouger, encore bouger, le groove toujours, comme s’il s’agissait pour lui de contre-investir l’angoisse de se retrouver figé, paralysé, momifié… de façon à faire oublier à sa mère, ne serait-ce qu’un instant, sa condition de femme empêchée et complexée.

28Faisons fi de l’incongruité d’un tel postulat et posons cette suggestion osée : le moonwalk serait l’équivalent dans l’œuvre de Michael Jackson de ce que représente le sourire de la Joconde ou le fantasme au vautour dans l’œuvre de Léonard de Vinci ! Si Freud, en 1910, dans son étude consacrée à Léonard de Vinci, avait su à partir d’un souvenir d’enfance, mettre à jour comment l’artiste donne forme à ses fantasmes pour les intégrer dans la trame picturale de certaines de ses œuvres, pour créer simultanément des réalités d’une nouvelle sorte, ayant cours auprès de ses congénères, il serait sans doute bien délicat de prétendre renouveler un tel tour de force à propos de Michael Jackson. En fait, c’est moins au niveau des témoignages directs de l’artiste à propos de ses souvenirs d’enfance ou fantasmes que nous pourrions trouver un équivalent du scénario fantasmatique repérable chez Léonard, qu’au niveau d’une expression agie et performée, en l’occurrence le moonwalk. En effet, que ce soit lorsqu’il parle de son attrait pour le morphing, ou de Diana Ross comme d’une « œuvre d’art en mouvement », que ce soit la fascination pour la gestuelle et le groove de James Brown, ou que ce soit l’image que nous livre sa mère d’un bébé dont la coordination motrice était rythmée par le lave-linge, à chaque fois il est question de scènes identifiantes ayant trait à la nécessité de se mouvoir pour mieux lutter contre l’angoisse d’être à jamais figé. Comme si le flou de la limite entre les espaces internes et les espaces externes participait de ce phénomène d’externalisation du fantasme, ce dernier s’inscrivant davantage en tant que phrase gestuelle au niveau du corps qu’au niveau de la réalité interne. Dès lors doit-on induire que ce long one man show auquel peut être assimilée son existence – one man show démarré à tout juste cinq ans pour se terminer le 25 juin 2009 à l’âge de cinquante ans – aura eu notamment pour vecteur la volonté inconsciente d’adoucir les séquelles du traumatisme maternel ? Comme si quelque chose du traumatisme et de la castration maternelle se transmettait pour générer le traumatisme du fils lui-même, toute sa création véhiculant à la fois la répétition de ce traumatisme et son remède.

« Wacko-Jacko »

29Lequel d’entre nous n’aura pas été sidéré par les métamorphoses corporelles plus ou moins dissimulées du sujet Michael Jackson, notamment au niveau du faciès et de la couleur de peau ? Qui n’aura pas été intrigué par la dimension androgyne, voire franchement féminine de son personnage ? Michael était très souvent maquillé avec du khôl sur les yeux et du rouge à lèvres ; il n’utilisait que des parfums pour femmes. Qui ne sera pas resté interrogatif quant aux histoires de mœurs supposées dans son ranch de Neverland ? Comme le titrait le New York Post au moment de la divulgation de l’accusation d’abus sexuel sur mineur : « Peter Pan ou pervers » ? Qui n’aura pas été interloqué par la rumeur qui laissait entendre que Michael Jackson, « être mutant », ne se nourrissait que de pilules de cosmonautes, et qu’il ne pouvait dormir que dans une chambre hyperbare ? Certains prétendront même qu’il s’était fait cryogéniser pendant cinquante ans dans l’espoir de devenir immortel. Que ce soit la rumeur selon laquelle il aurait absorbé des hormones féminines pour éviter la mue de sa voix, l’histoire des nuits passées dans la chambre à oxygène, l’obsession pour son chimpanzé Bubbles avec lequel on prétendait qu’il communiquait en langue des singes, l’ensemble des supputations, certes avérées, autour de la chirurgie esthétique, les traitements pour se faire blanchir la peau (il usait de produits cosmétiques et d’agents blanchissants pour s’éclaircir la peau) – tout contribuait à renforcer cette publicité négative et son image de « Jacko le maboul ». Les velléités de faire l’acquisition des ossements de John Merrick pour disposer à demeure du squelette d’Elephant Man qui le fascinait, achèveront de convaincre le monde entier de sa « dinguerie ». Son apparence de plus en plus spectrale, sa pâleur, sa maigreur, tout juste atténuées par un sourire médiatique de circonstance, ajouteront au trouble pour se confondre désormais avec les zombies de son clip « Thriller ». Comme si au fil du temps, les fonctions d’écran et de filtre du fantasme avaient été de moins en moins opérantes pour préserver une sphère d’intimité subjective et toujours plus au service d’une forme « d’extimité », entendue ici comme mise au dehors de son intimité fantasmatique. Déjà amoindrie par les phénomènes d’externalisation et d’excorporation amenant le corps à devenir non seulement le support, mais aussi la matière malléable à partir de laquelle travaille l’activité fantasmatique, ce qui subsiste d’une fonction de filtrage et de masquage de la Chose elle-même, ordinairement assumée par la structuration de la réalité interne, s’en trouve dès lors escamoté. C’est désormais l’envers de la toile imaginaire qui est donné à voir. De façon de plus en plus crue, il vient incarner l’abjection et la terreur du traumatisme maternel, comme s’il se devait d’exorciser sans cesse l’effroi vécu par sa mère infans, l’effroi d’un corps qui se fige, paralysé, à jamais mortifié par l’atteinte de la maladie. Ainsi, lui revenait-il d’incarner à la fois, par le biais de ce groove perpétuel, un corps qui retrouve l’aisance et la spontanéité gestuelle, et en même temps, l’horreur d’un corps cadavérisé.

30Si l’une des facettes de son personnage le cantonne à un rôle d’enfant naïf totalement ignorant des enjeux du monde adulte, une autre facette témoigne d’une maturité ahurissante et d’une autorité avérée pour voguer dans le monde du show-business. Cette dernière facette le révèle non seulement ultra-perfectionniste vis-à-vis de lui-même, mais aussi détenteur d’un réel talent de « chef d’orchestre » pour diriger ses musiciens autant que ses danseurs : aucune faille ne pouvait lui échapper ni être tolérée. Comme « installé à cheval » [26] sur son clivage, Michael Jackson aura pu incarner presque simultanément deux identifications, tout en les tenant disjointes, l’une ayant trait à cette personnalité tout à la fois candide, infantile, puérile, se doublant d’un artiste talentueux et génial ; l’autre se rapportant à un côté beaucoup plus machiavélique, emprunt d’une certaine monstruosité, et reflétant la présence massive des mauvais objets internes.

31Il n’en demeure pas moins que si l’enfance et l’adolescence auront pu correspondre à des cycles créatifs, la période faisant suite à la sortie des albums Bad et Dangerous sera synonyme d’un tarissement progressif de l’élan créatif. Les turpitudes liées aux procès, à la chirurgie esthétique, aux crises d’angoisse, etc., prennent le pas sur tout ce qui a trait à la sphère artistique, ou presque. Au fil du temps, les soucis somatiques ou psychosomatiques s’accumulent, comme si l’étiolement de la scène fantasmatique intimait davantage le corps à être le réceptacle et la victime des mauvais objets internes que le sujet ne parvient plus à inscrire au niveau d’une trame fantasmatique. Le régime strictement végétarien de la star est mis en cause pour rendre compte d’une anémie et d’un déficit d’enzymes. « Dans les années 1980 on a diagnostiqué chez lui une maladie de peau appelée vitiligo (certains médecins ont émis l’hypothèse que le vitiligo ne serait pas héréditaire mais résulterait d’une utilisation excessive de produits blanchissants au fil des années. Le vitiligo rend le malade particulièrement sensible au soleil). À la fin des années 1980, le dermatologue de Michael, le Dr. Arnold Klein, a détecté sur le crâne de son patient un lupus discoïde, une maladie auto-immune qui provoque un assombrissement ou un éclaircissement de la peau […]. Pour traiter cette maladie, le médecin a prescrit à Michael des crèmes blanchissantes : Solaquin, Retin A et Benoquin. Michael avait l’interdiction absolue de s’exposer au soleil, raison pour laquelle il se protégeait souvent des rayons sous un parapluie […]. En 2003, son lupus est entré en rémission » [27]. Mais dès la période d’adolescence, il est sujet à de fréquentes syncopes, on note également la récurrence de fortes crises d’angoisse motivant des hospitalisations, puisque ces crises avaient du mal à être identifiées comme telles et laissaient craindre d’autres soucis, comme des problèmes cardiaques en lien avec des douleurs à la poitrine.

32À défaut d’internaliser une source de sécurité qui dans l’enfance était externalisée et incarnée par l’entourage familial, l’adolescent ne parvient pas à dénouer son indéfectible attachement aux mauvais objets internes, ni à moduler l’attirance irrésistible qui émane de ces objets refoulés. Il ne pourra donc limiter « cette sorte de possession comme par des esprits diaboliques » [28], ce sentiment de possession étant lié à la hantise du retour de ces mauvais objets internalisés et refoulés. Évidemment, l’impact des mauvais objets internes sera fonction de « la massivité et du degré de mauvaiseté qui les caractérise et dépendra également de la façon avec laquelle le Moi s’est identifié avec ces objets mauvais internalisés » [29]. En lien avec cette identification massive du Moi aux objets internes, on comprend que la crainte et la hantise d’être possédé par les mauvais objets vont se traduire électivement par des angoisses émanant du Moi-corps et des attaques dirigées à l’encontre de ce même Moi-corps. En d’autres termes, la mauvaiseté du Moi qui fait suite à l’identification massive de cette même instance aux mauvais objets internes ne peut qu’induire une déflexion de ce sentiment de mauvaiseté sur le corps, lequel corps devient alors le support ou le réceptacle privilégié pour ces mouvements projectifs. On constate que cette voie était préparée depuis la survenue de la puberté par les modifications survenues à la fois sur un plan physiologique et sur un plan libidinal. En effet, la combinaison des changements corporels et du changement de régime pulsionnel ne peut que favoriser l’émergence d’une dimension « étrangement inquiétante » et faire de ce corps un objet curieusement auto-séducteur et auto-menaçant. De plus, en l’absence de la protection et du filtrage assurés par la trame fantasmatique, le Moi-corps subira un écartèlement tel que la tentation du clivage ou de la dissociation soma/psyché, représentera la seule alternative possible, tout en accentuant un mouvement de rejet du corps sexué.

33Sur un même plan, les conditions désarçonnantes de la mort de la star, même si elles ne sont pas entièrement et clairement élucidées, sont venues redonner de l’épaisseur au rôle que les angoisses de pétrification ou d’anesthésie corporelles pouvaient occuper dans sa sphère subjective. De fait, les possibilités de dormir étaient conditionnées par l’obtention journalière de toute une pharmacopée, à base d’analgésiques et de tranquillisants. Certaines sources proches de la star laissent entendre que dès les années 90, Michael Jackson ne pouvait voyager sans son anesthésiste qui « l’endormait » le soir et « le réveillait » au matin. Certains témoins laissent même entendre qu’il allait jusqu’à s’automutiler pour obtenir les anti-douleurs. A-t-on véritablement pris la mesure des implications subjectives d’un tel symptôme ? Du degré de destructivité des mauvais objets internes sous-jacent à ce symptôme, les attaques de ces mauvais objets internes entamant alors si radicalement le fonctionnement de l’aire transitionnelle que le sujet en est contraint de recourir à un puissant et dangereux anesthésiant pour s’endormir ? Peut-on aussi facilement banaliser le fait de se trouver dans l’obligation d’être plongé dans le coma à défaut de pouvoir trouver le sommeil ? En l’occurrence, le Diprivan Propofol (médicament qui a été retrouvé à proximité de la star suite à son overdose médicamenteuse) détient le pouvoir d’engendrer le coma et non le sommeil ; aux dires des explications données par les médecins réanimateurs, qui précisent que ce puissant anesthésiant ne doit être utilisé que dans un cadre hospitalier puisqu’il ralentit de façon très dangereuse le rythme cardiaque, la respiration et toutes les fonctions vitales de l’organisme.

34La complexité de la relation de Michael Jackson au sommeil n’était certes pas nouvelle. Dès son plus jeune âge, ses parents n’hésitaient pas à les réveiller, lui et ses frères, pour qu’ils fassent la démonstration de leur talent musical aux invités présents. D’ailleurs, il n’était pas rare que Joseph le père, lui-même insomniaque, les sorte du lit pour improviser une répétition à toute heure de la nuit. Cependant, ces épisodes anamnestiques et somnambuliques ne semblent pas suffire à rendre compte d’un tel degré d’insomnie. Les aspects toxicomaniaques peuvent bien sûr prendre une part conséquente dans l’émergence du symptôme. Mais le délitement conjoint de la structuration de la réalité interne et des processus transitionnels, associé à des éléments anxio-dépressifs majeurs, eux-mêmes en lien avec la présence de plus en plus effractante des mauvais objets, nous apparaissent davantage aptes à produire ces manifestations morbides, contraignant par là le sujet à recourir à toute sorte d’expédients pour parvenir enfin à enrayer son malaise psychopathologique.

Excorporation du fantasme

35Notre ère postmoderne semble avant tout marquée par l’importance des vicissitudes narcissico-objectales rencontrées par les sujets de nos sociétés contemporaines. En conséquence de quoi, les modalités d’édification subjective et les constructions identitaires s’avèrent de plus en plus souvent indécises, incertaines, hybrides ou même susceptibles de laisser la place à des métamorphoses troublantes, voire inquiétantes. D’où la modernité intrinsèque du personnage Michael Jackson, tant les facettes de sa personnalité s’avèrent syntones avec les caractéristiques extrêmes des nouvelles configurations subjectives. Conjointement à cette problématique touchant à la construction du narcissisme, les nouveaux modes de subjectivation semblent induire un effacement de la sphère intime au profit d’une forme d’externalisation de la réalité psychique. Ainsi, le phénomène récurrent « d’extimisation » de la réalité interne nous amène à envisager que certaines séquences ou certains événements de l’existence d’individus « élus » ont une valeur d’élément supplétif de la vie fantasmatique. Le phénomène de « transvaluations des valeurs psychiques » décrit par F. Nietzsche pour penser les nouvelles formes de création et de sublimation serait ainsi étroitement lié à l’influence nouvelle de ce processus d’externalisation de la réalité psychique, au point de parasiter grandement les relations intersubjectives basées, non plus sur des critères éthiques ou moraux, mais sur ce cœfficient d’indexation à une scène fantasmatique. Les individus concernés tout à la fois par la volonté d’effacer l’existence de la réalité psychique et par la souffrance de ne pouvoir disposer de cette même réalité interne, seraient ainsi en attente de ces apports supplétifs externes.

36Face à ce déficit d’intériorité que connaîtraient un nombre croissant de sujets de notre modernité, le collectif, les médias et les artistes sont appelés à véhiculer ces éléments supplétifs, équivalents à de véritables prothèses fantasmatiques. De nos jours, la médiatisation des personnes serait ainsi étroitement associée, liée à cette possibilité d’incarner des figures à forte potentialité fantasmatique, comme si ce critère prévalait désormais sur tout autre. À ce titre, un personnage de la vie publique n’aurait aujourd’hui d’existence et de relief médiatiques que dans la mesure où il possède une épaisseur imagoïque ou fantasmatique, au-delà d’autres qualités requises ou attendues dans la sphère culturelle qu’il occupe.

37Si les implications subjectives d’un tel phénomène sont particulièrement significatives pour les sujets anonymes en attente de figures à forte potentialité imagoïque, les conséquences psychiques sont loin d’être anodines pour ceux qui incarnent eux-mêmes ces personnages imagoïques. Comme si ces derniers, à défaut de pouvoir s’appuyer sur une discrimination assurée entre réalité interne et réalité externe, encouraient le risque d’être absorbés par leur propre personnage fictif, au point d’en être eux-mêmes les premières victimes. À ce titre, la vie et l’œuvre de Michael Jackson apparaissent exemplaires de ce phénomène d’actualisation trop « réelle » du fantasme. Fantasmes à vif qui l’auront condamnés à contre-investir toujours plus et sans répit – autre que celui offert par sa création – ce « trop à voir » entêtant. À défaut de se sauvegarder lui-même, sa position sacrificielle aura au moins autorisé et autorise encore aujourd’hui la circulation intersubjective de ces signes esthétiques – signes aptes à nourrir et restaurer la réalité interne de nos psychismes toujours plus addicts de ces éléments supplétifs à forte teneur imagoïque et fantasmatique.

Bibliographie

  • Donnet J.-L., Green A. (1973). L’enfant de ça. Paris : Les Éditions de Minuit.
  • Freud S. (1910). Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. Paris : Gallimard, 1987.
  • Green A. (1983). Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Paris : Les Éditions de Minuit.
  • Ladame F. (1981). Les tentatives de suicide des adolescents. Fribourg : Masson.

Mots-clés éditeurs : castration maternelle, extimité, fantasme, musique, pubertaire, sublimation

Date de mise en ligne : 06/01/2014

https://doi.org/10.3917/ado.086.1005