VI. La Cruauté : jouissance ou indifférence ?
- Par Paul Zawadzki
Pages 125 à 143
Citer ce chapitre
- ZAWADZKI, Paul,
- BAFOIL, François
- et ZAWADZKI, Paul,
- Zawadzki, Paul.
- Zawadzki, P.
- F. Bafoil
- et P. Zawadzki
https://doi.org/10.3917/herm.bafoi.2026.01.0125
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- F. Bafoil
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- Zawadzki, Paul.
- ZAWADZKI, Paul,
- BAFOIL, François
- et ZAWADZKI, Paul,
https://doi.org/10.3917/herm.bafoi.2026.01.0125
Notes
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[1]
Véronique Nahum Grappe, « L’usage politique de la cruauté », in Françoise Héritier dir., De la Violence, Paris, Odile Jacob, « Opus », 1996, p. 275-323.
-
[2]
Ce que relève l’historien moderniste Janusz Tazbir, auteur d’Une histoire de la cruauté dans l’Europe moderne [Okrucieństwo w nowożytnej Europie], Varsovie, « BGW », 1993, p. 18.
-
[3]
Voltaire, « Tyrannie », Dictionnaire philosophique [1re éd. 1764], éd. A. Pons, Paris, Gallimard, « Folio », 1994, p. 504. Voltaire ramasse ici les réflexions de Locke et Montesquieu : « Un seul, sans loi et sans règle, entraine tout par sa volonté et par ses caprices », L’Esprit des lois (1748), Livre ii, chap. 1.
-
[4]
Le Prince, chap. viii.
-
[5]
Au chapitre xv du Léviathan, Hobbes définit la cruauté en lien avec la vengeance, comme une souffrance infligée à l’autre « sans raison », sans souci politique pour les conséquences dans l’avenir.
-
[6]
Ce que souligne notamment Véronique Nahum-Grappe, « Anthropologie de la violence extrême : le crime de profanation », Revue Internationale des Sciences Sociales, n° 174/2002.
-
[7]
Par exemple, Dominique Cupa, Tendresse et cruauté, Paris, Dunod, 2007 ; Guillemine Chaudoye et Dominique Cupa dir., Figures de la cruauté, Paris, EDK, 2012 ; René Major, « Penser la cruauté » in Ghyslain LÉvy dir., L’Esprit d’insoumission – Réflexions autour de la pensée de Nathalie Zaltzman, Paris, Campagne Première, 2011, p. 223-237.
-
[8]
Françoise Neau, « Introduction. Figures freudiennes de la cruauté », in Cruautés, Paris, PUF, 2e éd., 2015, p. 15.
-
[9]
Montaigne, « Sur la cruauté », chapitre xi, Livre ii, Les Essais, Paris, « Quarto », Gallimard, 2009, p. 525. Il retrouve ici la comparaison de l’essai « Sur les cannibales », chapitre xxxi, Livre 1, Les Essais, op. cit., p. 260 : « Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant, qu’à le manger mort, à déchirer par des tortures et des supplices un corps ayant encore toute sa sensibilité, à le faire rôtir petit à petit, à le faire mordre et tuer par les chiens et les pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraiche date, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et des concitoyens, et qui pis est, sous prétexte de piété et de religion) que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé. ».
-
[10]
Crudus signifie « brut, sanglant, non cuit », d’où dérive l’adjectif crudelis, désignant, avec une connotation morale, celui qui provoque, tolère et même se complait dans le sang versé.
-
[11]
Mary Douglas, De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou (1967), trad. A. Guérin, préf. Luc de Heusch, Paris, La Découverte, 2001.
-
[12]
Georges Bastide, Traité de l’action morale, t. 2 : Dynamique de l’action morale, Paris, PUF, 1961, p. 553.
-
[13]
Essais, op. cit., p. 527 : « Je vis en un temps où foisonnent des exemples incroyables du vice [dont je parle], du fait de la licence [qui règne] dans nos guerres civiles : on ne voit rien dans les ouvrages historiques anciens qui soit pire que ce dont nous faisons l’expérience tous les jours […]. Je pouvais avec peine me persuader, avant de l’avoir vu, qu’il eut existé des âmes si monstrueuses que, pour le seul plaisir du meurtre, elles voulussent le commettre, en tranchant à la hache les membres d’autrui, en aiguisant leur esprit pour inventer des tortures inusitées et des mises à mort nouvelles, sans inimitié, sans profit et à seule fin de jouir de l’amusant spectacle des gestes et des mouvements pitoyables, des gémissements et des paroles lamentables d’un homme mourant dans la douleur. Car c’est là, l’extrême point que la cruauté puisse atteindre… ».
-
[14]
Klaus Theweleit, Le Rire des bourreaux. Essai sur le plaisir de tuer, trad. Ch. Lucchese, Paris, Seuil, 2019, et, plus largement, notre contribution « Le rire du pouvoir et ses ambivalences. Réflexions sur le rire cruel » in Frédéric Gugelot, Paul Zawadzki dir. Rire sans foi ni loi ? Rire des dieux, rire avec les dieux, Paris, Hermann, 2021.
-
[15]
L’expression freudienne de « pulsion scopique-et de cruauté », disparait de la réédition de 1915 des Trois essais sur la théorie sexuelle, cf. Françoise Neau, « Introduction. Figures freudiennes de la cruauté », op. cit. p. 17, note 1.
-
[16]
Aurore. Pensées sur les préjugés moraux (1881), trad. H. Albert révisée par Jean Lacoste, § 18, in Nietzsche, Œuvres, t. 1, Paris, Robert Laffont, 1993, p. 981.
-
[17]
La généalogie de la morale (1887), trad. H. Albert révisée par Jacques Le Rider, in Nietzsche, Œuvres, t. 2, op. cit., p. 811.
-
[18]
Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905, Au-delà du principe de plaisir, 1920. Dominique Cupa remet partiellement en cause l’association au sadisme dans « La pulsion de cruauté », Revue française de Psychanalyse, n° 4/2002.
-
[19]
Lettre à Albert Einstein, Vienne, septembre 1932, in Pourquoi la guerre (1933), trad. B. Briod, Paris, Payot Rivages, 2005, p. 56.
-
[20]
C’est d’ailleurs sous l’entrée « Pulsion d’emprise » que Laplanche et Pontalis abordent la cruauté.
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[21]
La passion de détruire. Anatomie de la destructivité humaine (1973), trad. Th. Carlier, Paris, R. Laffont, 1975, p. 302-303.
-
[22]
Sous réserve d’inventaire systématique, le mot est un néologisme du xviiie siècle. « Commisération » est plus ancien. Au Moyen Âge, il était lié à la charité chrétienne ou à la miséricorde, désignant un « mouvement de pitié qu’on ressent pour ceux qui se sont rendus coupables de fautes contre la morale, contre la religion », Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition. Progressivement, il se sécularise et s’universalise pour devenir une notion pivot, synonyme de pitié, dans les débats sur la morale naturelle au xviiie.
-
[23]
Adam Smith, Théorie des sentiments moraux (1759), trad., introduit et annoté par M. Biziou, C. Gautier et J.–F. Pradeau, Paris, PUF, « Quadrige », 2007, p. 23-24.
-
[24]
Alexis Philonenko, Jean Jacques Rousseau et la pensée du malheur, t. 3 : Apothéose du désespoir, Paris, Vrin, 1984, § 80, p. 182 et suivantes.
-
[25]
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1754), éd. J. Starobinski, Paris Gallimard, « Folio », 1999, p. 56 et 86. Il y parle de la « répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables ».
-
[26]
Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éduction (1762), 4e livre, éd. M. Launay, Paris, Garnier-Flammarion, 1990, p. 287-289 : « En effet, comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié, si ce n’est en nous transportant hors de nous et nous identifiant avec l’animal souffrant, en quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien ? […] Ainsi, nul ne devient sensible que quand son imagination s’anime et commence à le transporter hors de lui ».
-
[27]
Essai sur l’origine des langues (1781), Paris, Flammarion GF, 1993, p. 83-84. L’Essai sur l’origine des langues est une œuvre posthume, 1781, esquissée en 1755.
-
[28]
Laurence Kaufmann et Jacques Guilhaumou éds., L’invention de la société Nominalisme politique et science politique au xviiie siècle, Paris, EHESS, 2003 ; Laurence Kaufmann, « Aux sources de la sociologie. Science et politique de la “ société ” au xviiie siècle », L’Année sociologique, 2017, 67, n° 2, p. 333-366. Par conscience historique, nous n’entendons pas le rapport social au temps (universel), mais l’entrée dans le monde de l’histoire, tel que l’explorent par exemple Krzysztof Pomian, L’ordre du temps, Paris, Gallimard, 1984, p. 281 et suivantes, ou, plus récemment, Marcel Gauchet.
-
[29]
Par exemple, Patrick Pharo, « La cruauté et l’éclipse des convictions morales », in Raymond Boudon et al. dir., Cognition et sciences sociales, Paris, PUF, 1997, p. 175-190.
-
[30]
L’Éthique de la psychanalyse, Paris, le Seuil, 1986, p. 217, cité par René Major, « Y a-t-il un au-delà de la cruauté pour la psychanalyse ? Ou la raison de la raison à venir », repris dans La Démocratie en Cruauté, Paris, Galilée, 2003, p. 114.
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[31]
« Notion à géométrie variable », selon Françoise Neau, elle se présente chez Freud sous un jour paradoxal, « aux frontières de la sexualité, mais aussi du narcissisme et de la pulsion de mort, entre emprise et sadisme, entre l’individu et l’espèce », cf. « Introduction », op. cit., p. 23.
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[32]
« La pulsion de cruauté », op. cit., p. 1087.
-
[33]
Dominique Cupa, « Tendresse et cruauté. L’univers des pulsions selon la psychanalyse », entretien avec Cl. Tapia, Le Journal des psychologues, n° 252, novembre 2007, p. 52.
-
[34]
Cf. la thèse complémentaire en latin de Durkheim, Montesquieu et Rousseau : précurseurs de la sociologie (1892), Paris, Librairie Marcel Rivière et Cie, 1953 ; Claude Levi-Strauss, « Jean-Jacques Rousseau, fondateur des sciences de l’homme » in Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973.
-
[35]
De la démocratie en Amérique, t. 2, 3e partie, chap. 1, Paris, Gallimard, « Folio », 2009, id., p. 233.
-
[36]
Id., p. 230.
-
[37]
De la démocratie, t. 2, 2e partie, chap. 2, p. 144-145.
-
[38]
Sur tous ces points, Robert Legros, L’avènement de la démocratie, Paris, Grasset, 1999, p. 378 et L’idée d’humanité. Introduction à la phénoménologie, Paris, Grasset, 1990.
-
[39]
Rousseau, Discours sur l’origine, op. cit., p. 86.
-
[40]
Lettre de Sigmund Freud à Albert Einstein, op. cit., p. 56.
-
[41]
Dans sa préface à la troisième partie des Origines du totalitarisme, trad. J.-L. Bourget, R. Davreu, P. LÉvy, rév. H. Frappat, elle évoque le « mépris totalitaire pour les faits et la réalité », Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, éd. P. Bouretz, Paris, Gallimard, 2002, p. 207. Au dernier chapitre des Origines, elle précise : « Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus », p. 832).
-
[42]
« L’absence d’émotion n’est pas à l’origine de la rationalité, et ne peut la renforcer. […] Pour réagir, de façon raisonnable, il faut en premier lieu avoir été “ touché par l’émotion ” ; et ce qui s’oppose à “ l’émotionnel ”, ce n’est en aucune façon le “ rationnel ”, quel que soit le sens du terme, mais bien l’insensibilité », Sur la violence (1969), trad. G. Durand, repris dans Hannah Arendt, L’humaine condition, Philippe Raynaud éd., Paris, Gallimard, 2012, p. 956.
-
[43]
Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963), trad. A. Guérin, revue par M.-I. Brudny de Launay, puis M. Leibovici in Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, op. cit., p. 1065.
-
[44]
Juger. Sur la philosophie politique de Kant, (1982), trad. M. Revault d’Allonnes, Paris, Le Seuil, 1991, p. 120. L’imagination permet la liaison entre l’intuition (la sensibilité) et les concepts (l’entendement).
-
[45]
Hannah Arendt, Joachim Fest, « Eichmann était d’une bêtise révoltante ». Entretiens et lettres, (2011), trad. S. Courtine-Denamy, Paris, Fayard, 2013, p. 52.
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[46]
David Cesarini, Adolf Eichmann (2004), trad. O. Ruchet, Paris, Tallandier, 2010 ; Bettina Stangneth, Eichmann avant Jérusalem. La vie tranquille d’un génocidaire (2011), trad. O. Mannoni, Paris, CalmannLévy, 2016.
-
[47]
« Lettre sur la vertu », Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, xli (1997), p. 25, cité par Tzvetan Todorov, La peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Paris, Robert Laffont, 2008, p. 39.
-
[48]
« Y a-t-il un au-delà de la cruauté pour la psychanalyse ? », op. cit., p. 114.
-
[49]
Marcel Mauss in « Lettre du 6 novembre 1936 », citée par Raymond Aron, Mémoires, Paris, Julliard, 1983, p. 71, note 1.
-
[50]
Repris dans Les Allemands. Luttes de pouvoir et développement de l’habitus aux xixe et xxe siècles [1989], éd. par M. Schröter, trad. allemande M. de Launay et trad. anglaise M. Joly, Paris, Seuil, 2017.
-
[51]
Cf. L’intraduisible concept de Schwärmerei, au § 29 de la Critique de la faculté de juger (1790), signifie à la fois « enthousiasme, fanatisme et délire d’une raison qui marche sur la tête ». Cf. l’introduction d’Alexis Philonenko à Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée (1786), Paris, Vrin, 1993, p. 38.
-
[52]
« L’Ère des tyrannies » (1936), repris dans Élie Halévy, Œuvres complètes, éd. Vincent Duclert et Marie Scot, t. 2, Paris, Les Belles Lettres, 2016, p. 280.
-
[53]
Voltaire parlait des « fanatiques de sang-froid », pour désigner « Les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux », cf. « Fanatisme », Dictionnaire philosophique, op. cit., p. 264.
-
[54]
« Éduquer après Auschwitz » (1966) repris dans Modèles critiques, trad. M. Jimenez et E. Kaufholz, Paris, Payot, 2003, p. 248.
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[55]
« Il n’y avait pas de captifs du devoir » rappellent François Bloch-Lainé, Claude Gruson, Hauts fonctionnaires sous l’occupation, Paris, Odile Jacob, 1996, p. 132.
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[56]
C’est la question qui hante Pierre Birnbaum, La leçon de Vichy. Une histoire personnelle, Paris, Seuil, 2019.
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[57]
Denis Crouzet, Les guerriers de Dieu, la violence au temps des troubles de religion vers 1525-vers 1610, préf. Pierre Chaunu, avant-propos Denis Richet, Livre second, Seyssel, Champs Vallon, 1990, p. 156. Hobbes exprime une perception comparable des guerres civiles anglaise du xviie, en ouvrant son Behemoth comme suit : « Si, dans le temps comme dans l’espace, il y avait des degrés de haut et de bas, je crois véritablement que le point le plus élevé dans le temps serait la période écoulée entre 1640 et 1660. Car celui qui, de cet endroit comme de la montagne du Diable, aurait considéré le monde et observé les actions des hommes, particulièrement en Angleterre, aurait pu contempler le spectacle de toutes les sortes d’injustice et de toutes les formes de folie que le monde put fournir. »
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[58]
Dans De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie (1874), trad. H. Albert, révisée par Jacques Le Rider, Nietzsche a largement exploré ce « pouvoir d’oublier » comme condition de la vie bonne : « il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l’être vivant et finit par l’anéantir, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation », in Nietzsche, Œuvres t. 1, op. cit., p. 220-221.
Bien que le mot relève du langage courant, la cruauté résiste à l’analyse. Les sciences humaines et sociales en rencontrent fréquemment la réalité, mais s’attardent rarement sur la notion. Même la science politique contemporaine, pourtant centrée sur le pouvoir, la violence et la domination, n’en fait guère un concept alors qu’il existe bel et bien des politiques de la cruauté, comme il est des politiques de l’humiliation. Pour l’appréhender, on gagne finalement à remonter à la pensée politique classique qui l’associait à l’exercice du pouvoir par le tyran – ce « souverain qui ne connaît de lois que son caprice ».
Il est vrai que l’héritage positiviste des sciences sociales les rend méfiantes à l’égard des concepts qui ne respectent pas la neutralité axiologique. Or, le mot cruauté incorpore la valeur ; la chose est pensée à partir de sa condamnation, exprimant pour ainsi dire toujours le point de vue de la victime. Il y eut bien des tentatives pour arracher le mot à sa condamnation morale. Machiavel s’était même employé à en distinguer les bons et les mauvais usages. Mais les langues y ont résisté, si bien que la violence peut-être juste et rationnelle, la domination légale et légitime, tandis que la cruauté, elle, ne semble jamais pouvoir l’être. Quelque effort que l’on fasse, la « cruauté » ne peut être construite en concept neutre en valeurs. Elle est condamnée à rester un « concept épais » (Bernard Williams) indissociablement descriptif et normatif.
Il n’y a pourtant pas lieu de s’en formaliser…
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