1. Les égarés
- Par Nicolas Grimaldi
Pages 21 à 70
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- GRIMALDI, Nicolas,
- Grimaldi, Nicolas.
- Grimaldi, N.
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Notes
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[1]
« Quel chemin ma vie doit-elle suivre ? » Ce vers est tiré de la 15e Idylle d’Ausone. Elle figurait dans un recueil de poésies latines que Descartes avait lu lors de ses études à La Flèche. Dans son fameux rêve de novembre 1619, c’est ce vers qu’il lui sembla reconnaître sur la page ouverte devant lui.
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[2]
Primo Lévi, Si c’est un homme, Paris, Julliard, 1987, p. 76.
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[3]
Cf. Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg, fragments 94, 97 et 116. « Que de natures en l’homme ! », remarque Pascal. Mais l’homme serait-il capable d’autant de natures différentes s’il y en avait une qu’il dût nécessairement accomplir sans pouvoir s’en dévoyer ? Si les traditions d’un pays, d’une famille, déterminent l’éducation, la profession, la religion, les sentiments d’un enfant, ne faut-il pas reconnaître sa nature comme un simple effet des habitudes de sa région ? Notre nature a donc la même contingence que nos habitudes. Comme elles aurait pu être toutes différentes, toutes différentes aussi auraient donc pu être notre nature et notre vie. Selon qu’un homme sera né basque, auvergnat ou champenois, il deviendra pêcheur, maçon, ou berger. Formé à son métier, il en sera tout autant déformé. Autant aura-t-il acquis d’aptitudes qu’elles lui en auront fait perdre. Tous ses gestes seront dessinés par ceux de son métier. Non seulement son métier déterminera ses rencontres et ses relations, mais il déterminera aussi jusqu’à leur tonalité et leur retentissement. Mais cette nature qu’il aura suffi de la coutume pour produire n’était pas inhérente à son existence. Si originairement contingente est donc la nature humaine que chacun n’est ce qu’il est qu’en ayant été écarté par accident de ce qu’il aurait pu être.
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[4]
Cf. Saint Augustin, La Trinité, livre XIII, section I, § 7-8 ; voir aussi Pascal, Pensées, fr. 425.
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[5]
Il n’y a pas d’observation plus constante dans la pensée de G. Leopardi. Voir p. ex. dans son Zibaldone, § 165-170 : « L’âme humaine désire toujours essentiellement… Ce désir et cette inclination n’ont pas de limites car ils sont innés et inhérents à l’existence. Tout plaisir déterminé étant aussi fini, il n’y en a donc aucun qui puisse combler ce désir infini. Aussi ne finit-on de désirer qu’en ayant fini de vivre… Ce désir est si infini que l’âme ne peut pas se représenter ce qu’elle désire… Il n’y a que l’imagination qui puisse concevoir ce qui n’existe pas sur un mode excluant le réel. Elle seule peut se représenter des plaisirs qui n’existent pas et se les représenter infinis… Le plaisir infini qu’on ne peut trouver dans la réalité apparaît ainsi dans l’imagination, d’où s’ensuivent l’espoir, les illusions, etc. Aussi n’est-il pas surprenant que tout plaisir soit inférieur à ce qu’on en espérait, et qu’il n’y ait donc de bonheur possible que dans l’imagination et les illusions… L’imagination est la source principale du bonheur humain ; mais l’imagination ne peut régner sans l’ignorance… La nature n’a pas voulu que l’imagination fût reconnue par l’homme pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une puissance trompeuse, mais qu’il la tînt pour une forme de connaissance, de sorte qu’il pût prendre les rêves de son imagination pour des réalités, et eût autant d’inclination pour l’imaginaire que s’il était vrai. » Cf. aussi § 179-180.
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[6]
François Furet tenait cette ambivalence pour symptomatique de la condition bourgeoise, indéfiniment écartelée entre l’idéologie égalitaire et universaliste qui la fonde et l’individualiste cupidité qui inspire toutes ses passions. Cf. Le passé d’une illusion (1995), in Penser le xxe siècle, Paris, Laffont, coll. « Bouquins », 2007, p. 527-529 : « Le bourgeois est condamné à vivre dans ce système ouvert, qui met en mouvement des passions contradictoires. Il est pris entre l’égoïsme calculateur, par quoi il s’enrichit, et la compassion qui l’identifie au genre humain. Entre le désir d’être égal, donc semblable à tous, et l’obsession de la différence, qui le jette à la poursuite de la distinction. »
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[7]
P. Teilhard de Chardin, L’avenir de l’homme, Note sur le progrès, Paris, Le Seuil, 1959, p. 32. C’est nous qui soulignons les expressions manifestant l’irrationalité d’une croyance d’autant plus déterminée que son objet l’est moins.
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[8]
Aussi F. Furet caractérise-t-il, par exemple, l’idée d’égalité comme « l’horizon imaginaire de la société bourgeoise, jamais atteint par définition » (ibid., p. 520). Ou encore, p. 528 : « La liberté, l’égalité : promesses illimitées dont la Révolution a montré le caractère problématique, une fois qu’on veut les faire tenir dans l’état social. Car ces promesses abstraites créent un espace infranchissable entre les attentes des peuples et ce que la société peut leur offrir. » Cf. aussi p. 545 : « La liberté et l’égalité constituent des promesses absolues porteuses d’attentes illimitées, donc impossibles à satisfaire. »
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[9]
Freud avait en effet remarqué qu’il n’est si parfait ou si violent plaisir dont on ne se lasse à force de l’éprouver. Aussi ne peut-on continuer d’en jouir qu’à condition de le varier. « Seul le contraste est capable de nous dispenser une jouissance intense. » Cf. Malaise dans la civilisation (1929), Paris, puf, 1971, p. 20-21. Sur ce thème, voir aussi les très neuves analyses d’Anne-Claire Désesquelles, in Au rythme de la vie, chap. II, « L’alternance », Nice, éd. F. Ovadia, « Chemins de pensée », 2008.
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[10]
Kant me semble n’avoir guère décrit autre chose lorsqu’il montrait qu’en n’ayant jamais imité personne, tout génie est aussitôt imité par ses épigones. Ce qui avait été produit sans règle devient presque aussitôt la règle de tout ce qu’on apprend à produire. De la sorte, ce qui était aussi indéterminable qu’imprévisible devient un modèle qu’il suffit de reproduire pour en déterminer les procédés et en prévoir le résultat.
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[11]
En voici un exemple que j’emprunte à l’analyse que fait F. Furet de la première guerre mondiale. Il est clair au bout de quelques mois pour tous les belligérants que l’enjeu de cet affrontement n’en vaut pas la chandelle. De toutes parts, le prix en est trop élevé. Mais quoiqu’il n’y ait pas d’esprit un peu lucide qui n’en convienne, aucun gouvernement ne peut prendre l’initiative d’arrêter les combats. « Précisément parce qu’elle est si affreuse, si meurtrière, si aveugle, si entière, la guerre est très difficile à terminer… Les souffrances ont été si dures, les morts si nombreuses que personne n’ose agir comme si elles n’avaient pas été nécessaires. Plus la guerre dure, plus elle va durer » (op. cit., p. 563). Il y aura donc encore des millions de morts injustes pour ne pas laisser soupçonner que les précédentes aussi étaient injustifiables.
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[12]
Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg, fr. 425.
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[13]
Cf. F. Furet, op. cit., p. 541 : « La classe ouvrière est représentée par le Parti bolchevique, lui-même dirigé par un petit cercle de militants, où l’avis du premier d’entre eux est toujours prépondérant. Cette vision et ce dispositif sont mis en place par Lénine dès avant la Première Guerre mondiale, dans ses multiples combats à l’intérieur du Parti, et s’affirment comme de plus en plus intangibles après Octobre : le renvoi de l’Assemblée constituante, l’interdiction des autres partis, puis l’interdiction des fractions à l’intérieur du parti bolchevique substituent à celui des lois le pouvoir absolu du Politburo et du secrétaire général. »
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[14]
Denis Crouzet a particulièrement caractérisé le rôle de l’imaginaire dans les guerres de religion. Il est très remarquable, montre-t-il, que le calvinisme du xvie siècle n’ait pu interpréter l’ensemble du dogme et du rituel catholique autrement que par « une folie ». Aussi n’y a-t-il pas, dans son récit, d’occurrence plus fréquente que celle de la folie. Cf. Dieu en ses royaumes, Seyssel, éd. Champ Vallon, 2008, p. 175, 177, 180, 182, 183, 191, 204, 205, 206, 207, 208, 209, 217, 221. Par exemple p. 177 : « Il s’agit toujours de faire surgir la conscience de ce que le culte papiste est une folie, parce qu’il est fou de croire en une efficacité du culte des saints » ; p. 180 : « Folie de croire que des idoles de pierre peuvent être à l’écoute des hommes » ; p. 182 : « C’est dans un monde d’inversion que l’Église romaine fait vivre ceux qu’elle aveugle, et il est plus urgent que jamais de proclamer qu’il y a folie » : p. 205 : « La thématique de la folie vient conforter et structurer la critique calvinienne. Fou, aux yeux de Calvin, est celui qui n’a pas la crainte de Dieu enracinée en lui. La folie est dévoiement et perversion, un abandon de l’être à sa chair quand (des hommes) prétendent enclore ce qui est infini et incompréhensible en une si petite mesure comme est leur entendement » ; p. 217 : « Le motif de la folie intervient aussi dans la gestuelle des violents, lorsque les tombes-reliquaires des saints vénérés sont ouvertes… Il y a, pour l’imaginaire huguenot qui se déploie dans ces rituels de violence, folie dans l’adoration de ce qui n’est même pas un corps d’homme, de ce qui n’est même pas ce que l’on croit adorer. »
Égarés, nous le sommes tous. Peut-être est-ce même la marque de notre humanité. Car dans toute la nature, il n’y a que l’homme pour s’interroger sur le sens de son existence et sa destination.
Cette vie que j’ai reçue, et qui est désormais la mienne, à quoi vais-je la destiner ? Quel but dois-je poursuivre qui puisse la justifier ? Car c’est une seule et même chose pour tout homme d’exister et de se poser la question du sens de son existence. On ne s’en interroge toutefois qu’à trois conditions. La première consiste dans le sentiment de quelque originaire indigence ou de quelque originaire incomplétude. Comme s’il ne suffisait pas d’avoir vécu pour avoir rempli sa vie, chacun sent en effet avec Rimbaud que « la vraie vie est absente ».
Aussi y a-t-il à cette plainte une deuxième condition. De même, en effet, que nous ne pourrions sentir notre imperfection si nous n’avions l’idée de quelque perfection, ou de même que nous ne pourrions faire l’expérience de notre finitude sans avoir le sens de l’infini, de même le pressentiment d’un sens, de quelque destination ou de quelque accomplissement doit précéder l’expérience si unanime que nous faisons de notre probable échec ou de notre égarement. Puisque la vie est à elle-même son propre manque, il faut bien qu’il y ait hors d’elle quelque chose à quoi elle tend secrètement, et qu’il lui suffirait de rencontrer pour en être comblée. Quelque chose, mais quoi ?
On ne peut en effet s’éprouver égaré sans avoir déterminé le but auquel on voulait parvenir…
Date de mise en ligne : 01/10/2014
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