Chapitre 10. « La 43e tribu » : héritage de l’esclavage au Kenya (Frere Town - Mombasa)
Pages 317 à 338
Citer ce chapitre
- KIRIAMA, Herman
- et BALLARIN, Marie-Pierre,
- MÉDARD, Henri,
- DERAT, Marie-Laure,
- VERNET, Thomas
- et BALLARIN, Marie-Pierre,
- Kiriama, Herman.
- et al.
- Kiriama, H.
- et Ballarin, M.-P.
- H. Médard,
- M. Derat,
- T. Vernet
- et M. Ballarin
https://doi.org/10.3917/kart.medar.2013.01.0317
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- Kiriama, H.
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Notes
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[1]
Cooper, 1980 ; Morton, 1990 ; Willis 1993.
-
[2]
Sur les débuts de la mission de Frere Town, cf. Morton, 1990, p. 52-76.
-
[3]
Morton, 1990, p. 26-27 et p. 111-118. J. Willis et F. Morton ont bien montré que les esclaves pris en en charge par les missionnaires n’ont pas formé une communauté unifiée, mais composée de deux types de populations d’origine serviles : les runaway (les esclaves marrons) ou watoro qui auront fui les plantations des grandes familles omanaises Busaidi et Mazrui à Gasi, Mombasa, Takaungu, Malindi, Lamu ; et ceux qui auront été libérés sur les bateaux britanniques, les mateka. Les missionnaires s’emploieront à les abriter dans des endroits différents en fonction de leur statut de watoro ou de mateka : soit à Rabai, à Fuladoyo, à Ribe, à Mazeras, ou à Frere Town… Rabai sera négligé lorsque Frere Town prendra de l’ampleur car plus saine et encadrant mieux les populations libérées.
-
[4]
Les Giriama sont l’un des neuf groupes composant les Mijikenda établis le long de la zone côtière. Selon leurs traditions orales, les Mijikenda qui incluent les Agiriama, Akambe, Aribe, Aravai, Achonyi, Adigo, Aduruma, Adzihana et Akauma, seraient venus d’un territoire mythique, Singwaya (Sud Somalie) et se seraient établis dans la région au cours du XVIe siècle afin de faire face à la menace d’un groupe de pasteurs venu du Nord. Le mythe Singwaya révèle les enjeux autour de l’ethnicité et les rapports que ces groupes ont entretenu avec les Swahili, leurs voisins ; ainsi que la distinction forte entre une zone urbaine active et un arrière-pays considéré comme arriéré. Originellement, les Mijikenda se sont installés dans six emplacements fortifiés sur collines boisées ou kayas dans le dessein de contrer ce danger en provenance du Nord. Trois autres kayas ont été ajoutées après. Cet ancrage autour neuf kayas a défini chacun des neuf groupes qui ont créé les Mijikenda. À Rabai un métissage important, contrairement à Frere Town qui a eu une politique plus exclusive, a permis dans l’ensemble leur intégration, mais de nombreux conflits d’usage ont surgi, révélant des crispations identitaires dans les rapports entre descendants d’esclaves et groupes aravai originels, menaçant la préservation des kayas aujourd’hui. Les Wamisheni, « ceux de la mission », sont toujours considérés comme étant « les autres » ou « those who came from abroad » : ceux venus d’ailleurs…
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[5]
Morton, 1990, p. 326-329. Archives de la Church Missionary Society, CMS, Birmingham CA 5/P de 1900 à 1934. P7. 1907-1918. 1907.
-
[6]
Elders Frere Town, novembre 2007 ; Mwambila, avril 2008.
-
[7]
Mbotela, 1956.
-
[8]
Walter Mbotela, septembre 2006 et février 2008.
-
[9]
Archibald et Edgar Manasseh, février 2008.
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[10]
Rabai, à 30 km de Mombasa est une des premières implantations de la mission anglicane CMS (Church Missionnary Society) dans ce qui est l’actuel Kenya et a, de fait, représenté un centre important de diffusion du christianisme en Afrique de l’Est. Elle a été créée en 1845 par le Dr Krapf, missionnaire luthérien, sur l’un des sites originels d’installation des populations côtières mijikenda, de langue bantou, dont l’ancrage identitaire est concrétisé par les formations forestières kayas considérées comme sacrées. En même temps que son action de propagation du christianisme, la CMS a recueilli des esclaves venus du lac Malawi et de Tanzanie qui faisaient l’objet de commerce dans l’océan Indien contrôlé par l’élite de Mombasa et de Zanzibar. Les implantations de la mission ont ainsi servi de refuge aux populations serviles qui travaillaient dans les plantations des grandes familles omanaises du sud au nord de la côte. Cf. également les travaux de F. Morton dans les années 1970-1980 (2008).
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[11]
Mitchelle Mponda, janvier 2008 ; Alex Farrar, février 2008 ; Price et Fredrick Uledi, février 2008.
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[12]
Ballarin, « Rabai, à la croisée des chemins… », 2009, p. 183-197 et « Rituels et espaces de sociabilité féminine … », 2008, p. 461-481.
-
[13]
« The slave masters were compensated with a total of £3500 of which £1300 was paid by the IBEAC, £800 contributed by the British Treasury, while the Church Missionary Society through Mr. Fowell Buxton paid ?1200 and the United Methodist Free Churches gave £200 ». Cf. Morton, 1990, p. 116.
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[14]
Sur ce point voir Morton, 1990 ; Cooper, 1980.
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[15]
W. Jones, 9 mai 1899. G3 A5/13. Archives de la CMS, Birmingham.
-
[16]
Jones Bengo, qui demeure aujourd’hui à Junda, à l’ouest de Frere Town, dans la maison originelle. Interview, janvier 2008.
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[17]
Les travaux de M. Strobel dans les années 1970 autour des associations de danses féminines et des rites de puberté à Mombasa sont ici d’un apport considérable (Strobel, 1979). Plus récemment, dans ses travaux sur les pratiques culturelles des descendants d’esclaves et des migrants de Stone Town à Zanzibar à l’époque coloniale, Laura Fair montre que le rituel unyago y était également connu et très spécifique de ces communautés. Fair, “Identity, Difference, and Dance…,” 1996, p. 146-172 et Fair, 2001.
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[18]
Rosaline Farah, mars 2008.
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[19]
Autour de la prévention de la grossesse, la naissance, les soins aux enfants.
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[20]
Fair, “Identity, Difference, and Dance…,” 1996, p. 152. Voici ce que A.H.J. Prins décrit pour le rite unyago pratiqué par les populations mrima de la côte swahili entre le sud du Kenya actuel et la région du Rufiji en Tanzanie : « The age of entry for girls is about thirteen or fourteen, when they are no longer kigori (little girl) but, with first menstruation, become mwari (maiden). Before being admitted into the unyago (or here also, kumbi), the six or seven girls who will live there together must already have spent some time (varying from one to six months) in the house of their kungwi. In any case, they share not only one lodge, but also the instruction of one the same ‘wise woman.’ The sole purpose of the girls’ initiation is instruction in sexual matter, usually in the form of songs, dances and bodily movements. The period of instruction lasts from seven to ten days. In leaving, the nubile girl is received by rejoicing young women, who (in Zanzibar) carry sunshades and honour her with the kunguwia dance. The relation between the kungwi and the girl, form initiation until marriage, is a very special one of the strictest subordination (except among the freer Bajun). The older woman is in almost every respect a sterner substitute for the parents, as is reflected in her term of address, somo (‘patron”) ». Prins, 1967, p. 108. Cette pratique qui existe toujours en Tanzanie continentale et autour du lac Malawi s’est « urbanisée » avec l’arrivée des esclaves dans les cités de la côte swahili, dont Stone Town à Zanzibar et Mombasa sur la côte kenyane. Le rituel de circoncision masculine est appelé Jando.
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[21]
Fair, “Identity, Difference, and Dance…,” 1996 et 2001.
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[22]
Fair, 2001, p. 103-105. Elle fait ici également référence explicitement aux travaux de M. Strobel qui sont fondamentaux pour les années 1970. C’est ce que j’ai aussi pressenti au cours d’enquêtes récentes réalisées à Rabai et Frere Town (avril-mai 2006).
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[23]
Sylvia est la fille d’Agnès, initiatrice unyago. Elles sont membres de la famille des Manasseh. Agnès et Sylvia, Frere Town, mai 2006.
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[24]
Agnès, initiatrice unyago, Frere Town, mai 2006 et décembre 2007 ; M. Chopeta, retraité de l’administration tanzanienne, descendant de Thomas Mapenzie, l’un des premiers christianisés, venus du Malawi au XIXe siècle, Rabai, avril 2006 ; W. Be Garero, elder aravai, Rabai, mars 2006.
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[25]
C’est l’expression employée, en quelque sorte « l’ancêtre ».
-
[26]
Jimmy Kitau, février 2008.
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[27]
« Anglican is their identity » : David Dzimba, mars 2008.
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[28]
Edgar Manasseh, février 2008. Le terme harambee renvoie à l’entraide communautaire. Le president Jomo Kenyatta utilisa le concept à des fins politiques dans le but de rassembler les communautés et de « construire la nation ».
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[29]
Archibald Manasse, février 2008.
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[30]
Comme cela a été évoqué plus tôt, la plupart des habitants de Frere Town ont adopté des patronymes plus “africains” tels que Bengo, Uledi, Mokwena… à l’Indépendance.
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[31]
Famille Levi, mars 2008. L’école de la divinité a été transférée à Limuru en 1929. « St. Paul’s has a long-standing reputation, which is known and respected for providing high quality training of theologians and pastors for service in the Christian Churches. Approximately 50 students graduate each year, many taking up positions of leadership within a relatively short time. In various parts of Africa many Churches leaders, such as Bishops, Moderators, General Secretaries and even Archbishops have been trained at St. Paul’s. The origin of the College goes back to the early years of missionary work in East Africa. In 1875 the Church Missionary Society (CMS) founded a settlement for freed slaves at Frere Town, near Mombasa. In 1888, the Rev. E.A. Fitch began a Divinity class designed to offer some practical skills and Christian leadership training to these freed slaves. The Divinity class offered training to six teacher-evangelists who were ordained deacons. Thus began the training of Africans for the ordained ministry of the Christian Church », BBC News, 26 mars 2007.
-
[32]
Edgar Manasseh, février 2008.
-
[33]
Jimmy Kitau, février 2008.
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[34]
Jimmy Kitau, février 2008 ; Éric Levi évoque la rumba, le calypso… Ce petit quartier de Frere Town, Nandi Square, se situe derrière le marché de Kongowea ; c’est là où se produisaient tous ces divertissements.
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[35]
David Mwambila, avril 2008.
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[36]
Il semble que Price ait accueilli d’abord des Makoa à Frere Town, estimant qu’ils disposaient de meilleures capacités d’apprentissage : les Makoa, selon Price, « … are said to be more susceptible of training than many other tribes » (Morton, 1990, p. 61).
-
[37]
La seconde interview date de 2008.
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[38]
Jane Taylor, mars 2008.
-
[39]
Selon The Sunday Standard, du 27 septembre 2007, pour l’administration de l’église, les “Binn’s School” et “Frere Primary School”, près de l’école publique de Kisimani dans l’ancien territoire de la mission, ont été construites avec l’argent de l’église et celui de la communauté des chrétiens. De fait, ces bâtiments n’appartiennent pas à un groupe en particulier.
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[40]
Ishmaël Mwochira fut l’un des Bombay Africains, charpentier de renom, qui participa à la construction de Saint Emmanuel mais aussi de Saint Stephen de Nairobi.
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[41]
Jimmy Kitau, février 2008 ; David Mwambila, avril 2008. « …Kengeleni Primary School. The school was there before the church was built. The school is also where Rev. Mwambila went to school. It was destroyed to make way for the Nyali Bridge during its construction ».
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[42]
Marie Kapeku, mars 2008.
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[43]
Famille Levi, février 2008.
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[44]
David Mwambila, avril 2008. Cette idée de « monde perdu », de gloire passée est récurrente dans le discours des personnes interviewées.
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[45]
Médard, 1999, p. 239-243. Je remercie Henri Médard pour ses remarques très enrichissantes à ce sujet.
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[46]
Cooper, 1980.
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[47]
Herlehy & Morton, “A Coastal Ex-Slave Community…,” 1988.
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[48]
Médard, 1999 ; Connan, 2005 ; Lafargue & Katumanga, 2008.
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[49]
La Capra, 1998, p. 44.
La mémoire de l’esclavage et de ses conséquences sur le présent est un enjeu très important dans le monde contemporain. L’analyse des recompositions identitaires qui lui sont liées sur la longue durée, en privilégiant les aménagements présents, n’a pas été encore réalisée pour la côte kenyane, malgré les travaux importants, la plupart historiques des années 1980-90. La mission de Frere Town a été créée à la fin du XIXe siècle par la Church Missionary Society et a accueilli les esclaves, venus du lac Malawi et de Tanzanie, objets d’un commerce dans l’océan Indien contrôlé par l’élite de Mombasa et de Zanzibar et, par la suite, libérés par les Européens. Le but de cet article est d’interroger sur la façon dont leurs héritiers se sont intégrés à la société kenyane tout au long du XXe siècle et sur la volonté perçue aujourd’hui de revendiquer cette identité bien spécifique révélant des crispations tenaces, car ils sont souvent encore considérés comme étant des étrangers. Aujourd’hui en quoi consiste ce statut « d’ancien esclave » et comment est-il négocié ? Quelles stratégies perçoit-on, que ce soit dans une volonté d’occultation ou au contraire d’affichage, voire de revendication ? Quels sont les discours formels et informels qui sont transmis dans les villages et quartiers connus comme ayant été des implantations de populations serviles ?
Avec l’exemple des « Freretownians », l’idée est de réfléchir aux conséquences sociales de la lutte anti-esclavage au XIXe et d’appréhender la question d’une identité « d’ex-esclave » qui persiste aujourd’hui, souvent de manière conjoncturelle…
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