Manières enfantines de parler de soi. De la différenciation sociale des pratiques langagières durant l’enfance
- Par Laure Sève
Pages 137 à 160
Citer cet article
- SÈVE, Laure,
- Sève, Laure.
- Sève, L.
https://doi.org/10.3917/gen.138.0137
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- Sève, L.
- Sève, Laure.
- SÈVE, Laure,
https://doi.org/10.3917/gen.138.0137
Notes
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[1]
Si bien que l’on a pu parler de « therapeutic turn » au Royaume-Uni (Füredi 2004) et d’« ère postpsychanalytique » en France (Castel et Le Cerf 1980).
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[2]
Pour un panorama de l’évolution en sociologie de l’enfance du concept de « voix » des enfants, voir l’article de Diane Farmer, « Voix des enfants : placer l’enfance au cœur de l’analyse dans la sociologie » (Farmer 2022).
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[3]
Pour l’organisation des journées d’étude « À la croisée des socialisations » (ENS Jourdan, février 2023) lors desquelles ce texte a initialement été présenté, je remercie Julie Blanc et Noé Fouilland, dont les relectures, ainsi que celles de Martine Court, Christine Mennesson et Jean-Yves Rochex, ont nourri la présente version de cet article.
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[4]
Parmi les quelques travaux existants, on peut citer les analyses qu’y consacre Muriel Darmon dans son étude des carrières anorexiques (Darmon 2008) ou encore celles de Gérard Mauger et Marie-Pierre Pouly dans le bilan qu’il et elle dressent des échanges symboliques entre les enquêté·es de classes populaires et les enquêteurs·rices plus dotées socialement (Mauger et Pouly 2019).
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[5]
Par exemple à l’occasion d’une recherche portant sur les institutions traversées par les enfants (Solini et Mennesson 2022) ou encore dans le cadre d’une réflexion méthodologique autour de l’intérêt des entretiens avec ces derniers (Court 2019).
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[6]
À noter qu’il existe des variations intraindividuelles, un même enfant pouvant se montrer plus ou moins à l’aise pour parler de lui en fonction des contextes et de ses interlocuteur·rices. Faute de place, cet article ne fera qu’esquisser cette dimension des socialisations.
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[7]
Toutes ces données ont été saisies grâce au logiciel de retranscription Sonal.
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[8]
La majorité des entretiens avec les enfants ont eu lieu en tête à tête, dans leur chambre, sauf pour quatre d’entre eux (dont trois en milieux populaires) pour lesquels la mère était présente et est intervenue dans les échanges. Dans ces cas-là, le pourcentage du temps de parole des enfants a été rééquilibré pour ne pas prendre en compte celui de la mère. Des précautions méthodologiques ont été prises pour atténuer l’asymétrie de la relation : installation à « hauteur d’enfant » (proscription de toute position de surplomb), dissimulation de la grille d’entretien, adaptation du langage aux usages enfantins.
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[9]
Du fait de la faiblesse des effectifs sur lesquels portent ces analyses statistiques, il est difficile d’effectuer les tests de significativité classiques. Les résultats présentés (Tableaux 1 à 4) sont des statistiques descriptives, destinées à objectiver et à guider l’analyse qualitative.
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[10]
La littérature sociologique sur l’importance dans l’entretien des propriétés et de la posture de l’enquêteur·rice par rapport aux enquêté∙es est vaste, à commencer par le chapitre conclusif de La misère du monde (Bourdieu 2007 : 1389-1447).
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[11]
Les classifications utilisées sont celles de la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles de 2020 et sa catégorisation complémentaire du point de vue des ménages (Insee, PCS Ménage 2020, URL : https://www.insee.fr/fr/information/6051701).
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[12]
La pratique du journal personnel s’établit comme pratique éducative à destination des jeunes filles dans le courant du xixe siècle. Elle a pour objectif de contribuer à leur éducation morale (par l’examen de conscience quotidien) et de leur apprendre à rédiger. Elle contribue également à donner à l’enfant « l’habitude de ces gestes d’écriture et de relecture qui lui feront éprouver (même si ce n’est absolument pas le but de la pratique) certaines dimensions de sa personnalité : son développement dans le temps, l’expression de sa singularité, ses émotions, le plaisir d’avoir un équivalent de soi par écrit… » (Lejeune 1993 : 21).
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[13]
Plus perceptible dans les attitudes et les silences que dans les mots, la timidité se traduisait chez elles, entre autres, par des sourires et des rires gênés, des voix au volume sonore variable en fonction de la sensibilité des contenus abordés, une pudeur et un embarras lors de l’entrée dans la chambre et de l’installation pour l’entretien.
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[14]
La timidité est par ailleurs un trait plus souvent mentionné pour les filles que pour les garçons (Lahire 2019).
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[15]
Cité par Jean-Yves Rochex (2024).
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[16]
Comme le rappelle Bernstein, les formes langagières ne correspondent pas à des différences de « compétences », mais bien à des « performances », c’est-à-dire « à la manière dont les configurations de relations sociales au sein desquelles les personnes sont enserrées orientent de manière sélective les choix faits au sein de ressources linguistiques communes [je traduis] » (Bernstein 2003 [1990] : 82).
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[17]
Sans être placées sous le signe de l’appétence à parler de soi, les formes de langage que l’on a identifiées caractérisent également les discours, minimaux, des enfants qui n’étaient pas disposés à parler d’eux.
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[18]
Au sein du « parler de soi » tel que défini précédemment, il est possible de distinguer la sous-catégorie du « discours sur soi », correspondant à l’élaboration discursive d’une symbolisation réflexive de soi.
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[19]
Les enfants de milieux populaires ont pu au contraire se dévaloriser en se décrivant comme « colérique », ayant « la manie de se vexer pour tout » ou encore « chiante », témoignant de leur éloignement des normes dominantes et des stratégies de présentation positive de soi.
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[20]
Ce processus a partie liée avec le « recyclage symbolique » identifié par Wilfried Lignier et Julie Pagis (2017).
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[21]
De la même manière que dans les familles étudiées par Holly Hargis, la question du contenu du repas pris à l’école constitue bien souvent une forme de « sujet ritualisé » des discussions familiales des classes populaires (Hargis 2021).
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[22]
On peut par exemple compter cela au nombre des soft skills, dont parle notamment Olivia Chambard dans son étude de la socialisation à l’entrepreneuriat (Chambard 2021).
La transformation au tournant des années 1970 du paradigme dominant de la psychologie et la nouvelle conception de la prime enfance qui en a découlé (Chamboredon et Prévot 1973) ont suscité pour cet âge de la vie un intérêt public inédit. En lien avec ces évolutions historiques, bon nombre des tenant·es des childhood studies ont, ces trente dernières années, fait émerger jusque dans le champ scientifique les « voix » des enfants. En plaçant « l’enfant » au cœur de l’analyse avec le souci d’en faire apparaître le point de vue, ces enquêtes peuvent cependant tendre à mettre en avant une figure universalisante et essentialisante de ce dernier ( James 2007), empreinte de l’ordre néolibéral dans lequel elle a émergé (Garnier 2015), et perdre de vue l’incontestable différenciation sociale des enfances (Lignier, Lomba et Renahy 2012 ; Lahire 2019). Si l’intérêt de porter attention à leurs « voix » ne porte pas à débat, il est toutefois difficile de faire l’économie d’une question cruciale : tous les enfants sont-ils également disposés à parler, et donc à se faire entendre ? Cet article se propose ainsi de prendre pour objet la différenciation sociale de la parole sur soi des enfants afin de mettre au jour certains des enjeux sous-jacents à l’émergence de « l’expression enfantine ».
On appréhendera ici la disposition à parler de soi comme la propension à aborder à l’oral des contenus catégorisés comme « personnels », à médiatiser par le langage ce qui est couramment perçu comme la « subjectivité » de l’individu (ses goûts, ses opinions, ses caractéristiques individuelles, ses expériences vécues, ses réactions émotionnelles, etc…