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Compte rendu

Psychanalyse, droit et politique. Sophie de Mijolla-Mellor, Lefebvre Dalloz, 2025, 263 pages

Pages 131 à 133

Citer cet article


  • Paccoud, O.
(2026). Psychanalyse, droit et politique. Sophie de Mijolla-Mellor, Lefebvre Dalloz, 2025, 263 pages. Le Coq-héron, 264(1), 131-133. https://doi.org/10.3917/cohe.264.0131.

  • Paccoud, Olivier.
« Psychanalyse, droit et politique. Sophie de Mijolla-Mellor, Lefebvre Dalloz, 2025, 263 pages ». Le Coq-héron, 2026/1 n° 264, 2026. p.131-133. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-coq-heron-2026-1-page-131?lang=fr.

  • PACCOUD, Olivier,
2026. Psychanalyse, droit et politique. Sophie de Mijolla-Mellor, Lefebvre Dalloz, 2025, 263 pages. Le Coq-héron, 2026/1 n° 264, p.131-133. DOI : 10.3917/cohe.264.0131. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-coq-heron-2026-1-page-131?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cohe.264.0131


Notes

  • [1]
    Notamment : S. de Mijolla, La mort donnée : essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, Paris, Puf, 2011 ; ou encore : S. de Mijolla, Un divan pour Agatha Christie, Paris, L’esprit du temps, 2020.
  • [2]
    É. Balibar, « Freud et Kelsen, 1922 : L’invention du surmoi », Incidence, 3, 2007, p. 21-72.
  • [3]
    S. Freud, Psychologue des masses et analyse du moi (1921), dans ocf, vol. xvi, Paris, Puf, 1991, p. 1. S. Freud, Le Moi et le ça (1923), dans ocf, vol. xvi, Paris, Puf, 1991, p. 255.
  • [4]
    « […] nous nous faisons transférer l’autorité de son surmoi […] ». S. Freud, L’abrégé de psychanalyse, dans ocf, vol. xx, Paris, Puf, 1991, p. 223.
L’accès au texte intégral de cet article vous est offert par Olivier Paccoud jusqu’au 24 juin 2026 . En savoir plus

1 Comme Sophie de Mijolla-Mellor le précise dès l’introduction, cet ouvrage s’inscrit dans le prolongement de ses recherches sur les « interactions de la psychanalyse », thématique au cœur de l’association (A2IP) qu’elle a fondée en 2011. L’auteur propose ici de faire dialoguer la psychanalyse avec le droit et le politique, en convoquant également la philosophie et l’histoire. La légitimité d’une telle investigation ne fait aucun doute : un tiers de l’œuvre du fondateur de la psychanalyse, nous rappelle l’auteur, concerne des questions sociétales et des interrogations de nature juridique et politique. La psychanalyse ne saurait être rabattue sur une simple méthode psychothérapeutique : elle est indissociable de ce que S. Freud et N. Zaltzman, à sa suite, appellent le « travail de la culture » (Kulturarbeit).

2 L’originalité de l’ouvrage réside notamment dans le concept d’interaction, qui dépasse la notion classique de « psychanalyse appliquée ». Il permet de mettre singulièrement l’accent sur les « mouvements transférentiels » entre disciplines, et sur les effets de rencontre de leurs objets respectifs. Il souligne, en outre, la dimension agissante – pulsionnelle – de ces transferts : qu’est-ce que la psychanalyse fait au droit, au politique ? En retour, comment ces disciplines agissent sur le savoir et la pratique analytique ?

3 Loin, donc, d’une sage application de la psychanalyse au droit, au politique et réciproquement, le livre de Sophie de Mijolla-Mellor viserait plutôt à localiser et à nous transporter sur des zones de turbulences, à l’endroit où ces disciplines se recouvrent, s’interpénètrent, s’enrichissent ou s’altèrent.

4 La lecture du livre fait très concrètement vivre et éprouver ces effets de rencontre : on y est souvent secoué, parfois perdu, fréquemment stimulé. En tant que psychanalyste, ce livre nous invite à ressaisir certaines questions essentielles – sur le rôle et le statut de l’instance du surmoi, par exemple – de la métapsychologie freudienne ; il oblige également à penser la psychanalyse du côté de ses extensions, de ses marges – voire de ses limites. Il ouvre enfin une fenêtre salutaire pour aider à penser l’actualité politique avec les outils de la psychanalyse. Publiée chez Dalloz, cette recherche a en outre, assurément, vocation à intéresser juristes et politologues à la dimension de l’inconscient, de la vie pulsionnelle et fantasmatique, etc., et à la façon dont ces « objets » inquiètent potentiellement les assises conceptuelles de leur discipline.

5 Il est impossible de résumer cet ouvrage extrêmement riche, qui aborde une multiplicité de thèmes au croisement du droit, du politique et de la psychanalyse. Je me contenterai donc de quelques « focales » sur des points qui m’ont particulièrement intéressé.

6 Après un chapitre qui soulève la question de la rencontre possible entre logique juridique et logique psychanalytique (l’auteur y analyse élégamment la problématique de l’aveu et le hiatus entre la preuve factuelle et la vérité subjective), Sophie de Mijolla-Mellor va successivement interroger les rapports entre droit civil et psychanalyse, puis entre droit pénal et psychanalyse. Au chapitre du droit civil, j’ai été particulièrement sensible aux notations cliniques de l’auteur sur le fonctionnement du couple. Dans sa forme conflictuelle, il ne procède plus parfois que de l’impossibilité de dissoudre une entité fusionnelle illusoire qui étaye l’identité d’un de ses membres, voire des deux. À l’aune de telles configurations psychopathologiques, on mesure le hiatus entre le fonctionnement psychique et les logiques juridiques ; on perçoit bien également comment le droit, en prescrivant, par exemple, le recours à la médiation familiale, peut entériner la perpétuation d’un lien fondé sur la destructivité et la haine. Le chapitre que Sophie de Mijolla-Mellor consacre ensuite aux rapports de la psychanalyse avec le droit pénal bénéficie indiscutablement de ses nombreux travaux sur ce thème [1] : il est particulièrement riche. L’auteur y procède à un examen psychanalytique des grandes thématiques du droit criminel, en soulignant l’écart entre la logique juridique (basée sur l’établissement des faits et l’intention consciente) et la logique psychanalytique (centrée sur l’inconscient, les pulsions et le fantasme). Partant, en abordant les questions de la délinquance sexuelle, du meurtre, du passage à l’acte, de la victimologie, l’auteur nous donne un accès très concret aux interactions du droit et de la psychanalyse.

7 Le quatrième chapitre, intitulé « Philosophie du droit et psychanalyse », constitue pour moi un moment clé du livre. Sophie de Mijolla-Mellor y fait l’hypothèse d’une philosophie du droit implicite de la psychanalyse qui,

8 « […] parce que son objet est la souffrance psychique de l’individu, ne pouvait que rencontrer la question du juste, celle de l’interdit, de la contrainte et, plus radicalement, celle de l’organisation sociale et du pouvoir » (p. 135).

9 Elle y resserre notamment sa problématique autour de la question de l’interdit, et plus précisément de l’instance freudienne du surmoi. Peut-on dire du surmoi qu’il serait, comme le soutient de son côté Étienne Balibar [2],

10 « […] le représentant du politique au sein de la théorie de l’inconscient, comme il est ou peut être le représentant du psychisme inconscient au sein de la théorie politique » ?

11 Le surmoi, avance Sophie de Mijolla-Mellor, ne procède pas de la norme, du rationnel, mais du pulsionnel, dont il a conservé toute la cruauté. Dans la métapsychologie freudienne, il prend d’abord la forme d’un contre-investissement de la pulsion par la pulsion. Le surmoi post-œdipien, ensuite, hérite autant de l’autorité parentale que de l’agressivité de l’enfant à l’égard de cette autorité : il n’est donc pas possible de l’assimiler avec le politique ou la loi. À cet endroit, Sophie de Mijolla-Mellor semble partager certaines objections adressées à Freud par le juriste Hans Kelsen, pour qui les unités politiques de type étatique, fondées sur la contrainte normative du droit et le monopole de la violence légitime, demeurent irréductibles à une constitution affective, libidinale, des liens sociaux.

12 Pour Balibar en revanche, son dialogue avec Kelsen pousse Freud à aller au-delà de sa « Massenpsychologie » pour élaborer la conception du Surmoi qu’on trouve dans « Le Moi et le Ça [3] ». Ainsi, Balibar estime que :

13 « la combinaison du sentiment de culpabilité et du besoin de punition […] inverse le rapport du sujet au groupe, ou du “moi” au “nous” : elle ne produit pas tant un effet d’identification qu’un effet de dés-identification, de dés-assimilation, ou d’individualisation, en rendant chaque sujet “responsable” d’une faute qui serait la sienne propre. […] il n’est pas difficile de voir que se trouve ainsi constituée l’une des conditions au moins, de la constitution d’un sujet de droit, dont l’obéissance à la loi, même si elle correspond à une règle générale, fait l’objet d’un jugement ou d’une menace de sanction qui le concerne exclusivement, en le mettant face à lui-même ou, comme on dit, à sa responsabilité à laquelle, quoi qu’il fasse, il “n’échappera pas” » (p. 47).

14 Je trouve dommage, à cet endroit, que Sophie de Mijolla-Mellor n’ait pas davantage mis en exergue le dialogue entre Kelsen et Freud, non plus que sa remarquable reprise par É. Balibar. Car il ne fait guère de doute, à mon avis, que ce surmoi freudien archi-individualisant, que cet aiguillon hautement paradoxal ne soit en vérité l’autre versant de la contrainte sociale à l’autonomie pesant sur l’individu libéral du début du xxe siècle.

15 Un autre regret, par conséquent : l’absence de référence, dans l’ouvrage, à l’œuvre de Norbert Elias. On sait à quel point Elias a documenté la solidarité fondamentale entre la sociogenèse (la construction de l’État et le monopole de la violence) et la psychogenèse (l’émergence du surmoi). En montrant comment la contrainte sociale se transmue historiquement en « autocontrainte » (Selbstzwang), le grand sociologue allemand offre une clé de lecture essentielle pour comprendre comment la structure politique transforme l’économie pulsionnelle. Sans cette perspective socio-historique, le surmoi risque d’apparaître comme une instance naturalisée, anhistorique, alors qu’il est, par excellence, le lieu où le processus de civilisation s’inscrit dans la chair psychique.

16 Enfin, comment penser la question, soulevée par Freud en 1938, de l’identification au surmoi de l’analyste dans la cure [4] ? Cette identification ne plaiderait-elle pas en faveur d’une conception socialisante de la cure psychanalytique, qui, loin de normaliser les sujets, leur offrirait au contraire une possibilité inédite de se refaire une place dans le « contrat narcissique » (P. Aulagnier) de leur société ?

17 L’ouvrage de Sophie de Mijolla-Mellor frappe par son foisonnement et la multiplicité des pistes qu’il déploie pour penser les interactions de la psychanalyse. Témoignant d’une érudition aussi vaste que rare, sa progression n’est pas sans évoquer la figure du Wanderer nietzschéen – mentionnée au dernier chapitre – qui découvre ses propres buts au fil de la marche. On aurait cependant parfois aimé que l’auteur nous guide davantage en traçant, en amont de ses investigations, une cartographie plus explicite de ses choix conceptuels et épistémologiques – par exemple, pourquoi avoir privilégié Carl Schmitt plutôt qu’Hannah Arendt ?

18 L’originalité de cet essai en fait une œuvre stimulante et utile pour quiconque s’intéresse aux extensions de la psychanalyse contemporaine.


Date de mise en ligne : 25/05/2026

https://doi.org/10.3917/cohe.264.0131