Introduction / Pourquoi une sociologie des troubles mentaux ?
- Par Lise Demailly
Pages 3 à 6
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- DEMAILLY, Lise,
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- Demailly, L.
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Notes
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[1]
Dans la suite de cet ouvrage, nous considérerons ces deux mots comme équivalents et interchangeables. Ils renvoient tous les deux à l’idée d’un désordre de l’esprit, à partir d’une racine grecque ou d’une racine latine. De fait, l’expression « troubles mentaux » est plus fréquente dans la littérature médicale actuelle, l’expression « trouble psychique » tendant à s’imposer dans les textes administratifs et politiques. En revanche, il y a un cas où le sens des adjectifs se différencie : le « handicap mental » renvoie à une atteinte grave des fonctions cognitives, à l’arriération mentale, au retard mental, tandis que le « handicap psychique » renvoie à l’invalidation sociale qui est la conséquence d’une psychose, de troubles obsessionnels compulsifs, etc. L’UNAFAM (Union nationale des amis et familles de malades psychiques) emploie aussi volontiers le terme « malades psychiques ».
1L’augmentation de la fréquence des troubles mentaux dans notre société (on dit aussi « troubles psychiques [1] »)et l’amélioration souhaitable de leur prise en charge sont au cœur d’une série d’interrogations citoyennes et médiatiques : quelles sont les causes de l’apparent développement des souffrances mentales ? Comment lutter contre elles ou les prendre en charge au mieux ? Comment impliquer la famille et les proches dans les soins ? Comment accueillir la maladie mentale et le handicap psychique dans la cité et respecter les droits des malades ? Comment protéger la société de certaines personnalités ressenties comme dangereuses ? Quels sont ou devraient être les objectifs prioritaires des politiques de santé mentale en France ? Telles sont quelques-unes des multiples questions que pose le domaine de la santé mentale.
2La sociologie permet d’éclairer ces questions en apportant des éléments d’observation sur le fonctionnement du trouble psychique envisagé comme phénomène social, ainsi que sur les processus de prise en charge saisis dans leurs dimensions relationnelle, organisationnelle, professionnelle et politique. Elle propose des analyses de leurs enjeux. L’approche sociologique ne doit pas être pensée comme exclusive d’autres disciplines : elle ne signifie en effet pas que le trouble mental ne puisse avoir des causes biologiques (neurologiques, infectieuses, biochimiques, génétiques…) ou psychologiques (psycho dynamiques, c’est-à-dire liées au passé de la personne et à sa structure psychique, ou événementielles, conjoncturelles, tels les séparations, les deuils, les harcèlements, les traumatismes…). L’approche sociologique affirme simplement que, comme tout phénomène humain, le trouble mental peut en même temps être saisi sous ses dimensions socioculturelle, socioéconomique et sociopolitique, concernant sa genèse ou le traitement que lui réserve la société. Elle considère que ce point de vue spécifique est utile à la compréhension des phénomènes et à l’action collective les concernant.
3Le terme «santé mentale »,d’une émergence récente et portée mondialement par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), renvoie àla prise de conscience collective de l’explosion sociale de plusieurs formes de mal-être et de souffrance, de gravité variable, prises ou non en charge, diversement catégorisées. Ce terme a deux usages. Il renvoie d’une part à une dimension particulière de la santé des individus ou d’une population (être en bonne santé psychique), d’autre part, aux activités de traitement de ces troubles (prévention, soin, réadaptation des personnes atteintes), et il peut se trouver employé quasiment à la place du mot «psychiatrie »,qu’il englobe. Sous ces deux faces, la question pratique de la santé mentale s’impose dans l’espace public.
4Le choix du terme «santé mentale »dans les textes gouvernementaux, en lieu et place de «psychiatrie », entérine le changement de dénomination qui s’est opéré dans les rapports des experts, que ce soit en France ou dans le reste du monde occidental et à l’OMS : l’expression « les politiques de santé mentale » révèle l’entrée de la psychiatrie moderne dans des préoccupations de santé publique, donc de prévention des troubles mentaux. Elle révèle aussi une globalisation du problème pratique que représentent les troubles par rapport à un état de bien-être mental jugé souhaitable avec l’OMS qui définit la santé comme «un état de complet bien-être physique, mental et social, et [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité».
5 Nous partirons donc d’une définition large des troubles mentaux comme souffrances invalidantes. Tous ceux qui sont
Les « troubles mentaux et du comportement » de la CIM-10 (CH 5)
Les « troubles mentaux et du comportement » de la CIM-10 (CH 5)
6Listés dans le DSM-IV, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux publié par l’American Psychiatric Association [1994] : schizophrénie, névrose, dépression, anxiété généralisée, psychose, démence, troubles alimentaires, autisme, addictions, troubles sexuels, par exemple. Et ceux qui font partie de la Classification internationale des maladies CIM-10, dont l’encadré ci-dessus donne un aperçu (on a ajouté entre parenthèses des indications sur le contenu des sous-chapitres).
7En d’autres mots donc, les troubles mentaux recouvrent la maladie mentale, le handicap mental et la souffrance psychique.
8Quel point de vue spécifique les sociologues peuvent-ils développer sur ces troubles ?
- Ils peuvent, avec l’aide du travail des médecins épidémiologistes, travailler sur les taux sociaux de telle ou telle affection, telle maladie, tel acte révélateur d’une souffrance, comme Durkheim en a ouvert la voie avec son ouvrage pionnier sur le suicide. Il s’agira alors de voir à quelles régularités sociales obéissent les taux de «morbidité» (maladie) ou de «prévalence » (présence statistiquement observée), quelles inégalités sociales de santé elles révèlent, ce qu’elles nous apprennent sur le fonctionnement de la société ;
- ils peuvent éclairer la fabrication sociale des subjectivités souffrantes. Qu’est-ce qui fait malheur, misère, drame dans notre société, et pourquoi ? Ils peuvent prendre du recul par rapport à la désignation sociale de l’anormal, en en montrant la dimension historique et culturelle ;
- enfin, ils peuvent décrire les différentes façons de catégoriser et de prendre en charge ces souffrances, dans le cadre des politiques publiques sanitaires et sociales, les pratiques de soins et d’accompagnement, avec ou sans la famille, dans les murs de l’hôpital psychiatrique, dans les établissements médicosociaux ou dans la cité, au sein de dispositifs et d’orientations soignants divers. Ils peuvent décrire l’intrication du psychiatrique et du politique. Ils peuvent rendre compte de la manière dont les malades peuvent lutter pour développer une certaine autonomie individuelle et collective et pour améliorer le système de soins.
10 Le premier chapitre de cet ouvrage présente l’état de santé mentale des Français et dégage quelques interrogations tant méthodologiques que sociologiques sur cet état. Le chapitre II explore les théorisations du rapport entre trouble psychique et société. Le chapitre III décrit les dispositifs de prise en charge que rencontrent les usagers du système de soins en santé mentale et analyse leur fonctionnement. Le chapitre IV rend compte, au plus près des vécus, des parcours des sujets « troublés » et de leurs familles. Le chapitre V résume les questions dont débattent aujourd’hui les acteurs du champ de la santé mentale : professionnels et experts, patients et familles, politiques et gestionnaires, les nouveaux développements en cours et les interrogations des sociologues à leur sujet.
Date de mise en ligne : 10/05/2011