Chapitre d’ouvrage

« Je ne suis quand même pas un anarchiste amoral. »

Pages 337 à 348

Citer ce chapitre


  • Levy, D.
(2009). « Je ne suis quand même pas un anarchiste amoral. » Dans
  • A. Lauterwein
  • et C. Strauss-Hiva
Rire, Mémoire, Shoah (p. 337-348). Éditions de l'Éclat. https://doi.org/10.3917/ecla.laute.2009.01.0337.

  • Levy, Dani.
« “Je ne suis quand même pas un anarchiste amoral.” ». Rire, Mémoire, Shoah, Éditions de l'Éclat, 2009. p.337-348. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/rire-memoire-shoah--9782841621828-page-337?lang=fr.

  • LEVY, Dani,
2009. « Je ne suis quand même pas un anarchiste amoral. » In :
  • LAUTERWEIN, Andréa
  • et STRAUSS-HIVA, Colette,
Rire, Mémoire, Shoah. Paris : Éditions de l'Éclat. Bibliothèque des fondations, p.337-348. DOI : 10.3917/ecla.laute.2009.01.0337. URL : https://shs.cairn.info/rire-memoire-shoah--9782841621828-page-337?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ecla.laute.2009.01.0337


Notes

  • [1]
    Juif converti au protestantisme, antimilitariste sans être communiste, Kurt Tucholsky (1890-1935) fut parmi les humoristes les plus populaires durant la République de Weimar et les plus détestés par les nazis, bien avant leur accession au pouvoir. Il est à l’origine d’un certain nombre de sketches prémonitoires de la mégalomanie nazie, notamment Wandriner sous la dictature, centré autour d’un homme d’affaire juif qui prévoit le port obligatoire de l’étoile jaune, ou Entre les guerres de 1925, où il imagine l’annexion de l’Autriche, l’invasion de la Pologne et bien d’autres dominantes de la politique étrangère. Ses livres furent brûlés parmi les premiers. Tucholsky estimait que les nazis étaient trop vulgaires et trop irrationnels pour être analysés sérieusement, et que le seul recours était de les ridiculiser.
  • [2]
    La devise de Dani Levy est tirée du poème satirique Rosen auf den Weg gestreut de mars 1931. Les visées du poème sont indubitables ; l’expression « Rosen auf den Weg streuen » correspond à peu près à l’expression française « dérouler le tapis rouge ». Replacée dans le contexte de ce texte daté de mars 1931, la devise « embrassez les fascistes, là où vous les rencontrez » ne peut être comprise autrement que comme une injonction sarcastique à l’égard des (futurs) « munichois » de tout poil. Détachée de tout contexte, elle est, évidemment, ouverte à toutes les interprétations.
  • [3]
    La Chute [Der Untergang], film d’Oliver Hirschbiegel de 2005 représentant de façon réaliste les derniers jours du nazisme en avril 1945, avec Bruno Ganz dans le rôle d’Hitler.
  • [4]
    La thèse psychopédagogique d’Alice Miller présente Hitler comme une victime de son éducation autoritariste et de la « pédagogie noire », le sadisme exercé par le père sur l’enfant expliquant sa « vengeance » à l’âge adulte (Alice Miller, C’est pour ton bien, Paris, Aubier, 1985). Si l’on suit Dani Levy, l’ensemble du peuple allemand qui se place dans la filiation symbolique d’Hitler apparaît comme un grand malade qu’il s’agit de guérir de son mal au moyen d’une pédagogie antiautoritaire plaçant l’humour au centre de son action. Ce que confirme le discours de la fin du film, où le professeur Grünbein, lui-même dans une situation inextricable, crée un jeu de mots en prélevant le sens positif du verbe heilen (guérir) dans le salut nazi « heil Hitler » (vive Hitler) pour le retourner et le rendre à la foule « heilt euch selbst ! » (guérissez-vous vous-mêmes).
  • [5]
    Né à Heidelberg en 1947, Götz Aly est journaliste et écrivain. Il fait partie des « nouveaux historiens allemands » (Dominique Vidal). Dernier ouvrage paru en français : Comment Hitler a acheté les Allemands : Le IIIe Reich, une dictature au service du peuple, traduit par Marie Gravey, Flammarion, Paris, 2005.
  • [6]
    Dani Levy se réfère notamment à Sophie Scholl – Die letzten Tage (2005) de Marc Rothemund, La Chute (2004) d’Oliver Hirschbiegel, Napola –Eine Elite für den Führer (2004) de Dennis Gansel, Stauffenberg (2004), téléfilm de Jo Baier, Das Boot (1985) de Wolfgang Petersen, Die weiße Rose (1982) de Michael Verhoeven…
  • [7]
    Mischa Spoliansky (1898-1985) était pianiste de cabaret et compositeur de films. Il émigra à Londres en 1933.
  • [8]
    Alles auf Zucker (2004), avec Henri Hübchen et Hannelore Elsner, est une comédie sur une famille juive séparée par le Mur, dont les deux branches se retrouvent après la réunification allemande, à la mort de leur mère. L’une des branches de la famille, restée à Berlin-Est, est détachée de toute tradition, tandis que l’autre, émigrée à Francfort, a trouvé le chemin d’une orthodoxie qui s’accommode avec les impératifs du présent. La réception enthousiaste de cette comédie, pourtant émaillée de clichés sur les Juifs, en dit long sur le soulagement qu’elle a procuré outre-Rhin, décrispant la relation névrosée entre Juifs et non-Juifs. Paul Spiegel, alors président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, déclara (en parodiant Desproges) : « Pour une fois, on ne rit pas de nous, mais avec nous ! » Dans le cinéma français, les exemples d’humour par et sur les Juifs abondent, des Aventures de Rabbi Jacob (1973) au Tango des Rashevski (2003) en passant par La Vérité si je mens (1997), mais en Allemagne, où rire des Juifs était devenu l’égal de la diffamation, en particulier depuis les films de propagande nazie (voir ici, p. 9, 105), l’exploitation des clichés juifs demeurait extrêmement problématique. Après 1945, au cinéma comme dans la littérature, les personnages juifs étaient essentiellement représentés comme des êtres souffrants provoquant la compassion, saints et martyrs.
  • [9]
    Originaire d’Allemagne de l’Est, Ulrich Mühe (1953-2007) a interprété de nombreux rôles au cinéma et à la télévision, en RDA puis en RFA, après la réunification. Il s’est illustré également au théâtre (par exemple à Vienne, dans les Trois versions de la vie de Yasmina Reza). Il a interprété le personnage du Dr Mengele dans le film Amen, de Costa Gavras (2001) et a reçu en 2006 le prix du meilleur acteur principal du film allemand et le prix du meilleur acteur du film européen pour son interprétation de Gerd Wiesler, agent de la Stasi, dans La Vie des Autres (de Florian Henckel von Donnersmarck), Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2007. Ce dernier rôle lui a apporté une consécration mondiale.
  • [10]
    Dani Levy ne mentionne pas l’allusion évidente à Fritz Grünbaum (1880-1941), grand comique juif autrichien mort à Dachau (voir ici, p. 85-86).
  • [11]
    Allusion au personnage joué par Woody Allen dans son film éponyme de 1983. Zelig est surnommé l’« homme caméléon », il se transforme au contact des personnes qu’il rencontre.
  • [12]
    Gustaf Gründgens (1899-1963) : homme de théâtre et de cinéma, célèbre pour son rôle de Méphistophélès dans le Faust de Goethe (1960), a fréquenté l’avant-garde littéraire avant de se rallier au nazisme par opportunisme, ce qui fut interprété comme une sorte de pacte faustien. Il a inspiré à Klaus Mann le personnage d’Hendrik Höfgen dans son roman Mephisto (1936), traduit par Louise Servicen, Paris, Grasset, 2006.
  • [13]
    Le nom de Kurt Gerheim évoque l’acteur et réalisateur juif Kurt Gerron (1897-1944) qui fut forcé par les nazis de tourner un film de propagande sur Teresienstadt (voir ici, p. 103) et peut-être Kurt Gerstein (1905-1945), personne ambiguë, membre actif de l’Église confessante et antinazi enrôlé dans la SS qui témoigna tôt de ce qu’il avait vu à Belzec.
  • [14]
    Tourné en 1984, Requiem pour un massacre d’Elem Klimhov (1933-2006) raconte l’odyssée cauchemardesque d’un enfant de 12 ans qui décide de s’engager dans l’armée russe, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Votre comédie cinématographique Mon Führer est sortie sur les écrans français début 2008. Vous avez fait précéder votre film d’une devise de Kurt Tucholsky : « Embrassez les fascistes où/si vous les rencontrez » [Küsst die Faschisten, wo ihr sie trefft]. Comment interprétez-vous cette devise ? Faut-il vraiment embrasser Hitler ?
C’est d’abord une provocation. Tucholsky lui-même considérait la parole comme une arme et l’idée même de rencontrer son ennemi sur un même plan – l’ennemi politique, certes, mais aussi l’ennemi assassin – en tant que Juif de gauche, en sabordant l’inimitié, pour l’embrasser et finalement le confronter à un nouvel ordre des choses, tient de la provocation, c’est clair. Mais dans un deuxième temps, en ce qui me concerne, cette devise révèle aussi le besoin de savoir. Voilà pourquoi j’ai tenu à placer cette phrase en exergue. Quand on consolide par le manichéisme les anciens modes de fonctionnement et l’inimitié, on n’apprend rien. Il faut en quelque sorte changer de perspective. C’est la même chose pour l’analyse, la recherche émotionnelle : il faut casser les structures existantes, les décentrer pour en apprendre quelque chose. Ça revient aussi à dire : laissons les anciens films être des films et tentons la rencontre, certes difficile, avec Adolf Hitler. Voilà pourquoi j’ai proposé cette phrase géniale, concise et pertinente. Je pense que Tucholsky y a vu une sorte de programme. Autrement, s’il l’entendait dans un sens ironique, je vois mal où il aurait voulu en venir…


Date de mise en ligne : 01/04/2012

https://doi.org/10.3917/ecla.laute.2009.01.0337

Ce chapitre est en accès conditionnel

Acheter ce chapitre

4,00 €

12 pages format électronique (HTML, PDF et feuilletage)
Membre d'une institution cliente ?