Compte rendu

Le rationalisme a-t-il vécu ?

Sur les traces d’une idée et de ses militants

Pages 427 à 441

Citer cet article


  • Radtka, C.
(2020). Le rationalisme a-t-il vécu ? Sur les traces d’une idée et de ses militants. Zilsel, 7(2), 427-441. https://doi.org/10.3917/zil.007.0427.

  • Radtka, Catherine.
« Le rationalisme a-t-il vécu ? : Sur les traces d’une idée et de ses militants ». Zilsel, 2020/2 N° 7, 2020. p.427-441. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-zilsel-2020-2-page-427?lang=fr.

  • RADTKA, Catherine,
2020. Le rationalisme a-t-il vécu ? Sur les traces d’une idée et de ses militants. Zilsel, 2020/2 N° 7, p.427-441. DOI : 10.3917/zil.007.0427. URL : https://shs.cairn.info/revue-zilsel-2020-2-page-427?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/zil.007.0427


Notes

  • [1]
    Cf. Sylvain Laurens, Les courtiers du capitalisme. Milieux d’affaires et bureaucrates à Bruxelles, Marseille, Agone, 2015.
  • [2]
    En se limitant au demeurant à l’Union rationaliste de l’entre-deux-guerres : Dominique Pestre, Physique e t physiciens en France 1918-1940, Paris, Éd. des Archives Contemporaines, 1992 [2e éd.], p.182-185 ; Michel Trebitsch, « Les réseaux scientifiques : Henri Laugier en politique avant la Seconde Guerre mondiale », in Jean-Louis Crémieux-Brilhac, et Jean-François Picard (dir.), Henri Laugier en son siècle, Paris, CNRS Éd., 1995, p.23-45 ; Michel Trebitsch, « Une entreprise républicaine », Cahiers Jaurès, №163-164, 2002, p.65-78.
  • [3]
    Sur ce point, on comparera avec profit les distinctions apportées par Sylvain Laurens (p.34-36) avec le positivisme « englobant » (la raison positive) qui caractérise, selon Dominique Pestre, le milieu physicien de l’entre-deux-guerres dans son ensemble, au-delà des clivages politiques (Dominique Pestre, Physique et physiciens en France 1918-1940, op.cit., chapitre 6).
  • [4]
    Frédérique Matonti, « La colombe et les mouches. Frédéric Joliot-Curie et le pacifisme des savants », Politix, №58, 2002, p.109-140.
  • [5]
    On appréciera en particulier l’encadré dédié au cercle Ernest Renan, p.115-117.
  • [6]
    Jean Guilbert, présenté comme « ingénieur à l’EPCI » p.106. Sur ce point, une clarification serait utile : parle-t-on ici de la formation « filière d’arrivée au métier de scientifique dans la recherche publique » ou de lieu d’exercice ? Dans les deux cas, la précision est nécessaire car l’École de Physique et Chimie de la Ville de Paris joue un rôle central dans les formations et carrières de militants de la première UR, ce qui est à rapprocher des modalités d’accès aux professions scientifiques dans les années 1930 qui sont loin d’être absolument normées. Les origines sociales et parcours de formation, à distance de l’enseignement secondaire des lycées et aussi parfois de l’ENS Ulm, peuvent être rapprochés des engagements politiques des savants concernés, comme cela est visible dans les rappels biographiques qui émaillent le premier chapitre de l’ouvrage recensé ici, mais davantage explicité dans l’ouvrage d’Isabelle Gouarné, L’introduction du marxisme en France, Philosoviétisme et sciences humaines 1920-1939, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, p.54-60.
  • [7]
    Olivier Las Vergnas, « L’institutionnalisation de la « culture scientifique et technique », un fait social français (1970 – 2010) », Savoirs, vol.27, №3, 2011, p.9-60. La participation de Rouzé à ce mouvement est perceptible à travers la mention de sa contribution à la Mission interministérielle de l’information scientifique et technique en 1983 (p.144).
  • [8]
    Une étude comparative de l’UR et de l’AFAS dans les années 1930 n’était évidemment pas au programme de Sylvain Laurens, mais son ouvrage rappelle tout l’intérêt qu’il y aurait à poursuivre le travail sur cette autre organisation, encore trop méconnue. Sur la première partie d’existence de celle-ci, cf. Hélène Gispert (dir.), « Par la science, pour la patrie ». L’Association française pour l’avancement des sciences (1872-1914) : un projet politique pour une société savante, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002.
  • [9]
    Veronica della Dora, « Making Mobile Knowledges : The Educational Cruises of the Revue Générale des Sciences Pures et Appliquées, 1897-1914 », Isis, vol.101, №3, 2010, p.467-500 ; Caroline Ehrhardt et Hélène Gispert, « La création de la Revue du mois : fabrique d’un projet éditorial à la Belle Époque », Philosophia Scientiæ, vol.22, №1, 2018, p.99-118.
  • [10]
    Jean-François Picard, La République des savants. La recherche française et le CNRS, Paris, Flammarion, 1990.
  • [11]
    Jean-Louis Crémieux-Brilhac, « Le mouvement pour l’expansion de la recherche scientifique, 1954-1968 », Cahiers pour l’histoire de la recherche, CNRS Éditions, 1995 [en ligne] : histcnrs.fr/pdf/laugier-crh/mers.pdf. ; et une communication récente : Christelle Dormoy-Rajramanan, « L’entreprise réformatrice de l’Association d’Étude pour l’Expansion de la Recherche Scientifique (AEERS) de 1956 à 1968 », communication à l’occasion de « Le colloque d’Amiens, mars 1968 », 8 et 9 mars 2018, Université de Picardie Jules Verne, Amiens.
  • [12]
    Michel Trebitsch, « Les réseaux scientifiques », in Jean-Louis Crémieux-Brilhac, et Jean-François Picard (dir.), Henri Laugier en son siècle, op. cit.
  • [13]
    S’il est en effet proche de l’organisation (certains de ses textes paraissent dans les Cahiers rationalistes et il semble appartenir à un comité d’honneur de l’UR), en est-il membre à part entière ? S’il ne l’est pas, pourquoi ? De fait, on est étonné que Sylvain Laurens ne mentionne pas Paul Rivet, l’animateur de la revue Race et Racismes, lorsqu’il évoque la création de cette dernière et souligne à son propos qu’« au moins quatre des membres de l’UR (Rabaud, Lapicque, Laugier, Lévy-Bruhl) sont également membres du comité de rédaction de la revue Race et racismes » (p.47), vu le parcours de Rivet et son inscription dans les réseaux savants et militants comme l’AFAS, le CVIA, etc. Cf. Christine Laurière, Paul Rivet, le savant et le politique, Paris, Publications scientifiques du MNHN, 2008 ; et Michel Trebitsch, ibid., p.42.
  • [14]
    L’historiographie tend désormais à inclure une diversité de structures dans l’étude du « militantisme enseignant » qui n’est, ainsi, plus réduit au syndicalisme enseignant, voir Clémence Cardon-Quint et Renaud d’Enfert, « Militantisme et identité professionnelle enseignante : les associations de spécialistes en perspective », Histoire de l’éducation, №142, 2014, p.11-52 ; Laurent Frajerman, « L’engagement des enseignants (1918-1968) », Histoire de l’éducation, №117, 2008, p.57-96.
  • [15]
    Le consensus autour de l’éducation du grand public qui soutient l’action de l’AFIS et de la zététique universitaire est de fait présent au sein de l’UR dès à sa création à travers l’objectif « de défendre et de répandre dans le grand public l’esprit et les méthodes de la Science pour lutter contre l’irrationalisme, et plus encore, l’ignorance » (« Notre programme », Cahiers rationalistes, №1, janvier 1931).
  • [16]
    Sur les engagements pédagogiques de Langevin, cf. notamment Laurent Gutierriez et Catherine Kounelis (dir.), Paul Langevin et la réforme de l’enseignement, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2010.
  • [17]
    En particulier, le qualificatif de « militant socialiste » employé p.100 nous semble surprenant dans la mesure où tant qu’il occupe des charges administratives (i. e. jusqu’en 1954), Albert Châtelet se tient à distance du militantisme politique et qu’il porte ensuite une candidature de témoignage au nom de l’Union des forces démocratiques à l’élection présidentielle de 1958, en rupture avec la ligne de la SFIO et contre le candidat communiste, alors même qu’il rejoint l’association France-URSS. Il est aussi le premier président du comité Maurice-Audin. À tous ces égards, une étude plus poussée de son cas et de ses relations avec les autres membres de l’UR (dont il devient président en 1955) serait très intéressante. Quelques éléments à ce sujet sont donnés dans Jean-François Condette, Albert Châtelet. La République par l’école, 1883-1960, Arras, Artois Presses université, 2009, p.425-442. Pour ses engagements pédagogiques dans les années 1930, on pourra se reporter à Jean-François Condette et Antoine Savoye, « Le congrès du Havre (31 mai-4 juin 1936) : Albert Châtelet et la réforme de l’enseignement du second degré », Carrefours de l’éducation, №31, 2011 p.61-88, et à mon article « Aspects d’une trajectoire mathématique dans la France d’entre-deux-guerres : l’édition et le tournant pédagogique d’Albert Châtelet », Philosophia Scientiæ, vol.22, №1, 2018, p.143-161.
  • [18]
    Michel Pinault, « L’intellectuel scientifique : du savant à l’expert », in Michel Leymarie et Jean-François Sirinelli (dir.), L’histoire des intellectuels aujourd’hui, Paris, Presses universitaires de France, 2003, p.227-254.
  • [19]
    Par exemple Albert Jacquard, Axel Kahn, Jacques Testart, mentionnés par Michel Pinault, in ibid., p.253-255.
  • [20]
    Voir le bilan récent proposé par Christophe Charle et Laurent Jeanpierre (dir.), La vie intellectuelle en France. Tome 2, de 1914 à nos jours, Paris, Seuil, 2016. On notera que Raison présente et Les Cahiers rationalistes n’y sont pas mentionnés. Leur inclusion dans cette histoire est désormais possible grâce au travail de Sylvain Laurens.
  • [21]
    Sarah Carvallo, « L’éthique de la recherche entre réglementation et réflexivité », Revue d’anthropologie des connaissances, vol.13, 2, №2, 2019, p.299-326.

À propos de Sylvain Laurens, Militer pour la science. Les mouvements rationalistes en France (1920-2005), Paris, Éditions de l’EHESS, 2019, 244 pages

Description de l'image par IA : Couverture de livre en noir et blanc. Titre : "Militer pour la science". Image de trois hommes levant des drapeaux.

1Militer pour la science. Les mouvements rationalistes en France (1920-2005) est un livre savoureux, né de la rencontre entre un sociologue spécialiste des lobbys adoptant volontiers une approche socio-historique [1] et un fonds d’archives inédit – celui de Michel Rouzé, fondateur de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS). C’est aussi l’exemplification d’une manière de faire de la recherche qui semble tomber en désuétude : comme l’auteur l’indique dans une précision finale, il n’a « bénéficié pour la réalisation de cette nouvelle enquête d’aucun financement privé ou public particulier, hormis [son] salaire d’enseignant-chercheur. » Surtout, il s’agit d’une contribution majeure à l’historiographie qui n’avait jusqu’à présent abordé que marginalement les organisations se réclamant du rationalisme [2]. Focalisé sur trois d’entre elles, le travail considérable conduit par Sylvain Laurens propose une traversée du 20e siècle qui valide, si besoin est encore, que les scientifiques y jouent un rôle politique et culturel en interaction permanente avec les membres de ce qu’il est convenu d’appeler « la société ». En optant pour une organisation chronologique du propos, l’auteur situe l’émergence et l’activité des principales organisations rationalistes françaises à la fois dans leur contexte historique et dans leurs filiations respectives.

Incarnations successives du rationalisme et débats internes

2Le premier chapitre est consacré à la genèse de l’Union rationaliste (UR), premier de ces organismes car, à la différence de mouvements ou de mobilisations qui, l’ayant précédé, ont impliqué des savants ou des références à la science ou à la raison, la fondation de l’UR constitue une affirmation positive : non pas contre l’obscurantisme, l’injustice, l’Église, etc., mais bien pour la science et la raison. Ainsi, dans le contexte très particulier des années 1930, les proximités qu’entretiennent les fondateurs de cet organisme avec les mobilisations datant du début du siècle (l’affaire Dreyfus) ou des années contemporaines (la lutte antifasciste) permettent de situer l’UR dans une généalogie d’engagements savants tout en l’en distinguant. Les précisions, très utiles, données sur les trajectoires biographiques des membres actifs du mouvement éclairent quant à elles l’ancrage politico-philosophique du mouvement et la largeur relative de son spectre, s’étendant de la franc-maçonnerie au philo-soviétisme en passant par la Libre-pensée. Elles montrent aussi la prégnance de certaines disciplines scientifiques dans l’organisme de ces premières années. Ainsi, alors que le rationalisme met en exergue l’idée d’une science unifiée (« la Science » dans des discours rationalistes qui renouvellent le positivisme [3]), l’étude de la constitution de ce mouvement montre bien la diversité des trajectoires et carrières scientifiques de l’époque et la prévalence de certaines disciplines au sein du mouvement, à l’exclusion voire en opposition frontale avec d’autres. Sylvain Laurens souligne tout à la fois les alliances entre sciences exactes et sciences humaines qui soutiennent le mouvement à ses débuts et les oppositions internes dont il se nourrit, au sein des premières (en physique contre les tenants des thèses indéterministes, en biologie contre le néodarwinisme) comme des secondes (sans le droit et contre les démographes traitant des problèmes de population et d’hygiénisme). Les combats menés parallèlement par nombre des membres de l’UR pour l’institutionnalisation de la recherche scientifique constituent le pendant administratif et organisationnel d’une affirmation déployée par l’UR dans des termes davantage culturels. Sur ce point, le chapitre justifie parfaitement le résultat rappelé en conclusion d’un « rationalisme [qui] a fonctionné comme une ressource politique opposable à des agents intervenant depuis d’autres champs pour préserver l’autonomie de l’espace savant » (p. 230).

3Ce premier chapitre montre que l’UR des débuts se rapproche d’une nébuleuse de savants relevant d’un double ancrage, un pôle humaniste institutionnalisé et un milieu social croyant à la généralisation de la science et de l’éducation, dont le positionnement et le mode d’intervention dans l’espace public relèvent de ce que l’auteur qualifie d’« épistémologie engagée » en référence aux travaux de Frédérique Matonti [4]. Dans ce chapitre, Sylvain Laurens souligne le caractère transpartisan de l’UR sur le plan politique, au croisement des réseaux radicaux, socialistes et communisants. Il termine sur les tensions et difficultés qui fragilisent les alliances internes à la fin des années 1930. Les années de guerre sont rapidement évoquées avant que les deux chapitres suivants ne s’intéressent au renouveau d’une UR laissée exsangue, mais que les savants ayant survécu, Paul Langevin en tête, cherchent à relancer.

4Cette fois encore, l’UR est mise en parallèle des trajectoires d’autres groupements de scientifiques et universitaires dans la Guerre froide [5]. Les évolutions, tant scientifiques que politiques, qui marquent les années d’après-guerre travaillent en effet profondément les organisations savantes et militantes, aussi bien que les laboratoires. Un lieu tel que l’UR, dont le caractère transpartisan et neutre doit beaucoup à un regroupement implicite autour d’engagements marqués par les luttes du premier tiers du 20e siècle, se trouve ainsi en prise avec des enjeux renouvelés. L’étude de la manière dont les individus qui se réclament du rationalisme jouent avec les héritages et les filiations pour se positionner dans des champs scientifique et politique transformés nourrit dès lors la réflexion sur la rupture qu’apporte la Seconde Guerre mondiale dans l’histoire des sciences du 20e siècle. Parce que, tout en reconduisant l’idée d’une nouvelle séquence débutant après la Seconde Guerre mondiale, le chapitre permet de saisir comment les positions des uns et des autres se recomposent, il s’agit d’un complément très utile aux travaux récents sur les pratiques et carrières scientifiques dans le second 20e siècle en France et plus généralement sur la signification dans l’espace public de ce que recouvrent alors les idées de science, de raison et de progrès technique.

5Le regard porté sur ce qui se joue à l’intérieur de l’UR et, plus particulièrement, entre les membres du bureau de l’organisation conduit l’auteur à dégager deux temps articulés directement à l’histoire politique et aux soubresauts du Parti communiste français. Le deuxième chapitre se concentre ainsi sur la première moitié de la Guerre froide, jusqu’en 1956. Il met en évidence un certain changement générationnel au sein de l’UR et montre comment la continuité avec les années 1930 est assurée, à travers des liens familiaux ou personnels, que les nouveaux venus entretiennent avec le noyau des fondateurs, et une assise dans le milieu du syndicalisme du supérieur. Comme leurs aînés Langevin, Perrin, Joliot-Curie, les nouveaux animateurs de l’UR, tels Ernest Kahane ou Evry Schatzmann, sont des militants de syndicats qui contribuent à structurer la profession de chercheur. Le combat pour le maintien de l’autonomie de l’espace savant se retrouve donc de part et d’autre de la guerre. Il prend cependant une direction différente du fait de l’engagement communiste de nombre de ces savants. C’est ainsi sur le jeu qui se joue entre les savants, communistes ou sympathisants pour la plupart, de l’UR et le Parti que Sylvain Laurens concentre son propos. Il montre les tensions, les compromis et les oppositions qui sous-tendent dans ces années la construction d’une UR permettant de vivre un rapport critique au stalinisme et d’établir des ponts avec des scientifiques non communistes. Le rationalisme sert ici de refuge et est, de nouveau, constitué en lieu neutre – même si cette neutralité apparaît toute relative de l’extérieur.

6Le contexte renouvelé des années post-1956 justifie d’ouvrir un nouveau chapitre pour explorer comment la ressource que présente le rationalisme est alors exploitée par les savants communistes en rupture avec la ligne du Parti. Au sein de l’UR, un travail de redéfinition du rationalisme est engagé, notamment à l’occasion du lancement en 1966 de la revue Raison présente dirigée par Victor Leduc. La nouvelle publication, « plus proche du pôle littéraire et “science humaine” des militants de l’UR » et aussi « plus critique » que les Cahiers rationalistes dont la publication se poursuit, est interprétée par Sylvain Laurens comme « une tentative de renouer avec le caractère public de l’appel initial de l’UR » (p. 98-99). Elle constitue surtout une tentative pour formuler, grâce à un rationalisme réintégrant des références aux philosophies classiques, une théorie politique émancipatrice, construite à partir d’un cheminement personnel, allant de l’alignement à l’éloignement critique du Parti, dont le parcours de Leduc (p. 90-91) est exemplaire.

7L’orientation de la réflexion portée par Leduc conduit toutefois à politiser les débats internes au camp rationaliste, menaçant ainsi la neutralité de ce lieu et, partant, sa cohésion au moment où un changement de génération a cours. Parallèlement, des transformations du champ scientifique contribuent aussi à renouveler les questionnements et les profils des membres du bureau. Dans le traitement proposé par l’auteur, le résultat de ces transformations n’apparaît que dans la seconde partie du troisième chapitre, au début des années 1970, lorsqu’un ingénieur devient membre du bureau de l’UR [6]. Les divergences sont notables entre ces nouveaux venus, que l’auteur associe aux défenseurs d’une « épistémologie expérimentale », et les héritiers de la ligne « épistémologie engagée » et les représentants des sciences sociales qui redéfinissent politiquement le rationalisme. Le maintien d’une unité se fait au prix d’un nouveau consensus et d’une mission renouvelée, centrés non plus sur les responsabilités du savant à l’égard de ses découvertes ou de ses travaux (années 1950) ou sur la tentative de redéfinition du rationalisme (années 1960), mais plutôt vis-à-vis d’un extérieur au monde savant : le grand public à éduquer.

8Le quatrième chapitre s’attache à suivre les promoteurs les plus actifs de cette ligne. Mêlant l’approche biographique et l’histoire collective, il s’intéresse à la figure de Michel Rouzé. Ce faisant, le propos s’éloigne de l’UR pour se concentrer sur l’Agence (puis Association à partir de 1978) française pour l’information scientifique (AFIS). La fondation de cette dernière par Michel Rouzé en 1968 est placée dans la continuité d’un parcours militant, engagé dès les années 1930 dans des organisations à l’intersection de l’anarchisme et du socialisme SFIO tendance révolutionnaire, et d’un parcours professionnel en dents de scie dans le journalisme de vulgarisation scientifique. Bien qu’ayant fréquenté de longue date les réseaux dont sont membres des figures de l’UR, Rouzé s’engage dans l’organisation rationaliste dans la seconde moitié des années 1960 quand il participe aux côtés de Victor Leduc à la fondation de la revue Raison présente. Le positionnement de l’AFIS dans le milieu rationaliste tient alors autant au parcours personnel de Rouzé qu’aux buts qu’il assigne à l’association et à ses Cahiers. Relayant dans l’espace public le consensus développé dans les mêmes années au sein de l’UR, l’AFIS est porteuse d’un combat s’attachant à la démystification des « fausses sciences » et du paranormal. Tout en bénéficiant de signatures savantes associées à l’UR, l’histoire de l’AFIS révèle des problématiques propres au journalisme et à l’animation d’une revue qui doit trouver son public. Ainsi, l’articulation avec l’actualité médiatique se lie à l’AFIS à la volonté de rendre compte des résultats scientifiques récents dans la définition d’une ligne éditoriale très personnelle.

9Les courriers conservés dans les archives personnelles de Rouzé révèlent ce que l’élaboration d’une telle position, marquée par les hésitations d’un acteur se présentant comme autodidacte mais très exposé médiatiquement, suscite en termes d’encouragements et d’attaques. Ils mettent aussi en évidence le réseau de lecteurs sur lequel s’appuie Rouzé pour faire vivre sa revue. À mesure que le lectorat de la revue se diversifie, son comité de rédaction s’étoffe peu à peu, tout en continuant de fonctionner selon des modalités artisanales (p. 149). L’ouverture permet d’intégrer l’apport de lecteurs citoyens « ordinaires » au côté de la contribution de savants issus d’une partie du monde académique, dans laquelle les disciplines de l’astrophysique et de l’astronomie sont bien représentées, mais qui agrège des personnalités aux positions politiques diversifiées. Comme l’indique l’auteur, « la particularité des Cahiers de l’AFIS (devenus Science et pseudo-sciences) est aussi d’avoir patiemment associé autour de la personnalité de Michel Rouzé des contributeurs très différents, se réclamant du rationalisme depuis des positions politiques qui a priori semblent opposées. » (p. 150) Le dépassement des clivages, tant scolaires et universitaires que politiques, relève de la construction du rationalisme comme lieu neutre. Il permet le rapprochement avec d’autres organismes rationalistes, inscrits dans des contextes nationaux divers et avec lesquels l’UR n’entretenaient pas de relations comme les mouvements issus de la tradition sceptique américaine. Au-delà de l’étude de l’AFIS, ce chapitre constitue aussi une contribution importante à la réflexion sur les « amateurs de sciences » (le qualificatif qui revient alors sous la plume de Sylvain Laurens n’est pas anodin) à un moment où non seulement le journaliste scientifique se constitue en profession, mais où aussi la « Culture scientifique et technique » (CST) s’institutionnalise [7].

10Alors que l’AFIS réussit à établir une alliance entre grand public et public savant, elle n’échappe pas aux débats que suscitent les liens du monde scientifique avec les milieux industriels qu’annonce un encadré centré sur l’apparition de ces questions dans la première moitié des années 1970 au sein de l’UR (p. 140-142). Le chapitre 5 illustre les difficultés à réemployer la rhétorique de la responsabilité du savant développée dans les années 1950 vis-à-vis des usages militaires de la science dans un contexte institutionnel et politique profondément modifié. Ce changement est exemplifié par le portrait de Maurice Tubiana, lequel affirme dans l’espace public la neutralité de la technique et de l’approche expérimentale, par-delà des positions politiques considérées comme des croyances, et oppose l’innovation technologique à des critiques réduites à des peurs irrationnelles. Appuyé sur la lecture des publications de Tubiana et l’analyse de sa position dans le champ scientifique, ce chapitre lie la singularité du parcours du médecin cancérologue à la transformation du champ scientifique et des controverses internes au monde académique et à l’interface science-société. La focalisation sur Tubiana se justifie par le succès public de ses thèses, son rapprochement avec les organisations rationalistes, et la manière dont les thèmes qu’il développe travaillent l’UR et l’AFIS.

11L’association du rationalisme à la glorification des découvertes industrielles est également relayée par un nouveau courant auquel Sylvain Laurens s’attache dès lors, la zététique. L’émergence de ce mouvement est éclairée à la fois par les parcours personnels de ceux qui l’incarnent, notamment Henri Broch (p. 182-187), et par les transformations académiques qui se poursuivent dans les années 1980. Ces dernières ne tiennent pas seulement à la manière de pratiquer et de gouverner la recherche, mais aussi à la massification de l’enseignement supérieur. L’investissement d’un rationalisme réduit à une méthode critique ne faisant plus référence à l’engagement du savant et s’accompagnant de prises de position réactionnaires offre un marqueur des écarts qui distinguent des nouveaux militants rationalistes de leurs aînés. Le développement de la zététique est aussi révélateur d’une évolution de l’ensemble de la galaxie rationaliste qui, dans la mission d’éducation du grand public qu’elle s’est construite, poursuit une lutte contre un ésotérisme devenu, après la croyance dans des phénomènes paranormaux, la crainte du développement industriel et technologique.

12Le dernier chapitre s’intéresse à la quinzaine d’années qui, de 1990 à 2005, voit s’accentuer les dissensions internes au camp rationaliste. Le devenir de l’AFIS, où la succession de Michel Rouzé pose un problème d’autant plus important que l’association était jusque-là indissociable de son créateur, et le déclin continu de l’UR sont placés dans un contexte plus général marqué par le passage de l’innovation technologique du giron de l’État vers des firmes privées et par l’affaiblissement – voire l’effondrement – des structures politiques et syndicales qui fournissaient les militants traditionnels des mouvements rationalistes. Au sein de l’AFIS, la revue Science et pseudo-sciences relaie la nouvelle ligne qui s’est affirmée pleinement après le décès de Rouzé en 2003 autour de la défense du développement technologique et industriel, au prix d’ailleurs de certaines ruptures. Au sein de l’UR, les débats semblent en revanche sans fin et la crise durable. Outre les tensions entretenues autour des applications technologiques de la science, c’est surtout la disparition des réseaux militants et la scission entre, d’une part, le noyau intellectuel parisien qui fait vivre les publications du mouvement et, d’autre part, une base militante plus large et le mouvement social qui éclairent l’essoufflement de l’organisation et ses difficultés à se renouveler pour proposer un nouveau consensus rationaliste répondant aux enjeux, notamment environnementaux et sociaux, du début du 21e siècle. Au terme de son parcours, l’auteur revient ainsi sur la conjonction sociale, scientifique, intellectuelle et politique qui a été au fondement de l’émergence de la première des organisations rationalistes. S’il plaide ensuite en conclusion pour l’apport des sciences sociales à une défense renouvelée de « la science » par la compréhension fine des modalités de l’activité scientifique qu’elles apportent, c’est à partir de ce retour aux conditions d’émergence d’un « militantisme scientifique » que nous aimerions poursuivre une discussion sur les spécificités éventuelles de ce type d’engagement.

D’un engagement tous azimuts à une quasi-désintégration ? Le rationalisme mangé par le militantisme scientifique

13Si l’on suit Sylvain Laurens, le militantisme scientifique se définit d’abord par la défense de la science comprise comme une lutte pour l’autonomie du champ scientifique – autrement dit le versant pour de l’engagement « pour et au nom de la science ». Par rapport notamment aux engagements des scientifiques dans l’affaire Dreyfus et dans le combat laïc contre l’Église, cette distinction posée au début de l’ouvrage semble claire et justifie de faire coïncider l’histoire de cette forme de militantisme avec l’histoire des mouvements rationalistes et l’émergence de l’UR. À l’usage toutefois, cette adéquation nécessite d’être interrogée et précisée.

14D’abord sur un plan chronologique. Le travail de démarcation visant non seulement la définition des bonnes pratiques scientifiques, mais aussi la sécurisation des ressources des scientifiques, par rapport au politique notamment, ne débute pas après la Première Guerre mondiale. Si l’histoire des sciences a montré à quel point les discours sur la neutralité de La Science (avec des majuscules) s’éloignaient parfois fortement des pratiques des savants, il n’en demeure pas moins que ces prises de position, qu’elles soient le fait de savants ou d’amateurs de sciences, mériteraient d’être intégrées dans la discussion d’un militantisme en faveur de la science. Surtout, outre les positions personnelles, ce sont les organisations associatives antérieures à l’UR qui nécessiteraient d’être envisagées pour mieux saisir les spécificités des programmes des unes et des autres, et préciser davantage l’originalité de l’UR. Dans cette perspective, la prise en compte de l’Association française pour l’avancement des sciences (AFAS), fondée en 1872, nous semble notamment à poursuivre. En particulier, il serait intéressant de voir si et comment le jeu du consensus et l’apolitisme affiché dans le dernier tiers du 19e siècle au sein de cette association trouvent des prolongements dans le contexte renouvelé de l’après-guerre, afin de les mettre en parallèle avec les pratiques qui se développent au sein de l’UR [8]. De même, les réseaux structurés autour de certains projets éditoriaux se réclamant d’une approche scientifique pour aborder des questions d’intérêt général ou promouvoir l’esprit scientifique dans le grand public pourraient être intégrés dans cette exploration de collectifs savants militants pour la science [9].

15Pour la période postérieure à 1945, à côté des filiations rationalistes que suit Sylvain Laurens, on aurait envie d’appliquer l’idée d’un militantisme scientifique au « nouveau lobby scientifique » [10] qui se forme autour du colloque de Caen de 1956 et de la fondation de l’Association d’Étude pour l’Expansion de la Recherche Scientifique (AEERS), car c’est bien autour de cette structure que se renouvelle la lutte pour l’autonomie du champ scientifique, non plus comme au sein de l’UR face à un parti politique envahissant, mais sur la scène nationale, avec et dans l’État, à la faveur de la définition d’une politique de la recherche [11].

16Que l’on se situe donc avant l’émergence de l’UR ou après, des études comparatives des membres de l’UR et d’organismes comme l’AFAS puis l’AEERS enrichiraient non seulement la sociologie de l’UR tracée par Sylvain Laurens, mais encore la compréhension des « réseaux scientifiques » [12] à différentes périodes. Sur ce plan, l’analyse des trois premières décennies d’existence de l’UR est très riche et, partant, source de nouvelles interrogations ou souhaits de précisions. Prenons par exemple la photographie qui illustre la couverture de l’ouvrage. Elle est prise lors de la manifestation du Front populaire du 14 juillet 1935, pendant laquelle Paul Langevin, Paul Rivet et Pierre Cot passent en revue les manifestants. Évidemment si le choix d’une photographie prise lors d’une manifestation politique pour illustrer un ouvrage sur le militantisme scientifique peut être discuté, il nous semble plus intéressant de le prendre pour acquis et de se servir des questions qu’il soulève et qui nous semblent dépasser le commentaire du travail de l’éditeur (commercial) de l’ouvrage. Le rapprochement politique entre radicaux-socialistes et communistes narré par Sylvain Laurens trouve ici une illustration visuelle exemplifiée par le trio Cot, Rivet, Langevin, uni par la lutte antifasciste qui, comme le souligne l’auteur, constitue un préalable à l’engagement dans l’UR (p. 39). Pour autant, ce qui détermine in fine l’implication dans l’organisation rationaliste mériterait d’être précisé davantage. Cela permettrait, au passage, de clarifier l’appartenance de Paul Rivet à l’UR [13]. À travers ce cas, il s’agirait ainsi de poursuivre la réflexion sur l’intrication des réseaux et le poly-engagement des militants scientifiques dans les années 1930.

17Dans cette optique, une piste de travail qui mériterait à notre sens d’être abordée de front est celle des croisements entre le militantisme scientifique et les associations de la galaxie éducative : associations de spécialistes, associations pédagogiques (plus ou moins liées à l’Éducation nouvelle), associations prônant la réforme du système éducatif ou d’éducation populaire, mouvements de jeunesse, etc., ce sont l’ensemble de ces structures [14] qui seraient à prendre en compte dans une étude croisée du « militantisme enseignant » et du militantisme scientifique. À l’appui de cette proposition, signalons deux points qui renforcent la proximité qui se crée lorsque l’engagement scientifique est compris comme une mission éducative [15]. D’abord la double implication de figures majeures de ces structures parmi lesquelles, pour n’en citer que deux, on peut penser à Paul Langevin [16] encore, mais aussi à Albert Châtelet au sujet duquel la mention rapide (p. 100) donne surtout envie d’en savoir plus [17]. Ensuite, parce que la base militante et le public des périodiques rationalistes se recrutent notamment dans le milieu enseignant (en complément de celui fourni par les structures du militantisme communiste sur lequel Sylvain Laurens donne davantage d’éléments). Les transformations de ce milieu et la manière dont les liens sont entretenus ou, au contraire, perdus au fil du temps avec les animateurs des organisations rationalistes par l’intermédiaire des associations éducatives participe donc aussi des motifs à prendre en compte pour comprendre notamment les difficultés durables de l’UR à partir des années 1970.

18Parallèlement, ce chantier ramène aussi à celui de l’analyse des vulgarisateurs, popularisateurs et autres « amateurs » de sciences et aux relations qu’ils entretiennent avec le monde savant, et à l’éclairage qu’une telle analyse peut apporter sur la question du militantisme scientifique. Avec la généalogie des organisations rationalistes offerte par Sylvain Laurens, on passe en effet de la mise en scène de « savants » (séquences traitant de l’UR des années 1930 aux années 1960) à celles d’« experts » (voir les séquences sur les « patrons des nouvelles bureaucraties savantes ») pour reprendre les catégories proposées par Michel Pinault pour décrire différentes postures des « intellectuels scientifiques » [18], tout en s’ouvrant à une figure de médiateur (Rouzé). De fait, la figure de Rouzé offre une combinaison nouvelle : celle d’un rationalisme « hors champ », en marge du militantisme scientifique incarné par les scientifiques et chercheurs professionnels, mais bien dans la continuité du militantisme rationaliste à la fois par les filiations intellectuelles de Rouzé et par son exercice de funambulisme qui vise à garantir la neutralité d’un espace de discussion et le maintien d’une posture critique, aussi bien à l’égard des superstitions que des aveuglements scientistes et technophiles.

19Dès lors, l’émergence du « rationalisme sans la responsabilité du savant » (p. 182) interroge. Il nous semble que l’on peut se demander, pour pousser à l’extrême le travail d’historisation entrepris dans l’ouvrage, si le militantisme rationaliste ne disparaît pas dans cette version du militantisme scientifique. Si l’on suit cette piste, cela reviendrait à comprendre le militantisme rationaliste en substituant l’articulation « pour et sur la science » à « pour et au nom de la science » et en opérant une distinction entre militantisme rationaliste et militantisme scientifique qui ne se recouperaient que partiellement. Au rationalisme de l’UR et de l’AFIS de Rouzé, il faudrait alors ajouter, davantage que les mouvements de zététique, les groupes relevant de la critique du scientisme (évoqués p. 175-177) ou des personnalités portant dans l’espace public des interrogations éthiques [19].

20Que l’on suive cette voie ou pas, l’ouvrage de Sylvain Laurens constitue un apport essentiel dans l’histoire des intellectuels au 20e siècle qui, pour inclure désormais les « intellectuels scientifiques » sous leur forme aussi bien de savants que d’experts ou plus largement de « porteurs de savoirs », n’en demeure pas moins à poursuivre activement [20]. On ne peut qu’espérer que les pistes suggérées par l’auteur comme les études locales de l’UR, mais aussi les analyses inter et transnationales, ainsi que le travail sur le développement et les usages de l’éthique [21] seront suivies par les chercheurs en sciences humaines et sociales et donneront lieu à d’autres travaux qui, outre leur valeur scientifique, ont aussi valeur d’engagement.


Date de mise en ligne : 25/08/2020

https://doi.org/10.3917/zil.007.0427