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Autodéfense populaire dans la crise sanitaire

Pour un déconfinement des solidarités et des colères

Pages 186 à 187

Citer cet article


  • Texte : Bourdais, J.
  • et Brier, M.
(2021). Autodéfense populaire dans la crise sanitaire Pour un déconfinement des solidarités et des colères. Z : Revue itinérante d’enquête et de critique sociale, 14(1), 186-187. https://doi.org/10.3917/rz.014.0186.

  • Texte : Bourdais, Julien.
  • et al.
« Autodéfense populaire dans la crise sanitaire : Pour un déconfinement des solidarités et des colères ». Z : Revue itinérante d’enquête et de critique sociale, 2021/1 N° 14, 2021. p.186-187. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-z-2021-1-page-186?lang=fr.

  • Texte : BOURDAIS, Julien
  • et BRIER, Mathieu,
2021. Autodéfense populaire dans la crise sanitaire Pour un déconfinement des solidarités et des colères. Z : Revue itinérante d’enquête et de critique sociale, 2021/1 N° 14, p.186-187. DOI : 10.3917/rz.014.0186. URL : https://shs.cairn.info/revue-z-2021-1-page-186?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rz.014.0186


Notes

  • [1]
    Lire « “On travaille à la main”. Myriem, du travail social au centre social autogéré de la Parole errante », Z no 12, 2018.
  • [2]
    En 1983, un squat est ouvert au 102 rue d’Alembert, dans les locaux d’une ancienne cartonnerie. Ce lieu aujourd’hui conventionné et toujours en activité a mis une salle de travail à la disposition de Z pendant notre itinérance. Autant dire qu’on leur voue désormais une gratitude éternelle !

Depuis le début de la crise sanitaire, des centaines de personnes repoussent la sidération en s’emparant de pratiques élémentaires de solidarité. À Grenoble comme un peu partout en France, elles prennent le relais des grandes associations et tentent de donner une couleur révolutionnaire aux traditionnelles distributions alimentaires.

La vie politique suspendue à un virus

1Que faire lorsque tout devient prohibé et qu’on ne sait même pas quoi en penser ? En mars 2020, le gouvernement interdit en quelques jours de se déplacer et de se réunir, sauf pour quelques raisons spécifiques. Personne ne se révolte, et chez les révolté·es de tous les jours, la circonspection est totale. Pour les habitué·es des manifs, pour les fanas des réunions politiques, anti-autoritaires, libertaires ou de gauche radicale, aucun diagnostic partagé ne se dessine : faut-il refuser le confinement ? réclamer des mesures plus strictes ? Nul ne connaît l’ampleur du danger inconnu représenté par un virus qui se place brusquement au premier rang des préoccupations du monde entier.

Aider l’aide alimentaire

2Ce qui saute alors aux yeux dans ce brouillard, c’est que les inégalités sociales vont s’aggraver, entre celles et ceux qui ont les moyens de se confiner dans un confort relatif et les autres. L’aide alimentaire, plus nécessaire que jamais, n’a rien d’évident : beaucoup de bénévoles des grandes associations de ce secteur sont âgé·es et donc particulièrement exposé·es aux potentielles conséquences graves du virus. Que va-t-il se passer par exemple pour les actions du Secours populaire et des Restos du cœur ? Les initiatives se multiplient dès lors afin d’aider ces structures ou pour prendre le relais : collectifs nés sur Facebook, associations de quartier, réseaux de solidarité informels. Dans ce foisonnement, les mouvements squat et antifascistes prennent leur part.

Quelques contacts

> BRIGADES.INFO / Brigades de solidarité populaire, un peu partout.
> LAQUONVIVE.NET / Là qu’on vive !, à Commercy.
> TANNERIES.ORG / Les Tanneries, à Dijon.
> 38RUEDALEMBERT@RISEUP.NET / Le Tchoukar, à Grenoble.
> LECHAUDBOUILLON@TUTA.IO / La cantine Le Chaud Bouillon et le Grand Réseau de ravitaillement d’Ivry-Vitry et environs (Grraive), dans le Val-de-Marne.
> SQPM13@GMAIL.COM / Le Syndicat des quartiers populaires de Marseille, qui a participé à la réquisition d’un McDo pour organiser la solidarité alimentaire.
> COLLECTIF HABITANTS DE LA MAISON BLANCHE (sur Facebook) / Lancé par des personnes de la cité Maison-Blanche, à Marseille.
> NOURRIRLAGREVE@RISEUP.NET / Le Réseau de ravitaillement des luttes en pays rennais, qui participe aux distributions solidaires « On veut du rab ! ».
> SOLIDARITES-CUSSET.ORG / Le Collectif Solidarités Cusset, occupant l’Île Égalité, à Villeurbanne.

Des liens inédits

3Des personnes – dont certaines animaient déjà depuis des années des cantines à prix libre ou des distributions plus ou moins sauvages d’invendus alimentaires – organisent au pied levé la distribution ici de colis alimentaires, là de repas préparés. Des anarchistes se retrouvent à s’organiser pour un temps avec des élu·es, des membres d’une Église ou une grosse association humanitaire. À Ivry-sur-Seine, la mairie paye l’essence du camion des squatteurs·ses pour aller chercher à manger au marché de gros de Rungis. À Dijon, le collectif La Bancale se monte et organise carrément l’écoulement des stocks de la « vraie » banque alimentaire depuis l’Espace autogéré des Tanneries. À Villeurbanne, c’est dans un centre social que le Collectif Solidarités Cusset organise des distributions hebdomadaires, avant d’ouvrir un espace autogéré squatté quelques mois plus tard, l’Île Égalité, où les distributions continuent à côté d’autres activités.

Centre social autogéré

4À Grenoble, c’est depuis le Centre social Tchoukar que s’organisent les distrib’, à partir cette fois du mois d’octobre. Cette ancienne école squattée s’inscrit dans la dynamique des centres sociaux autogérés, ces lieux qui tentent de réinventer l’action sociale en essayant de défaire l’asymétrie profonde et récurrente entre « aidé·es » et « aidant·es » [1]. À l’été, pendant l’entre-deux-confinements, la zone de gratuité, avec son stock de vêtements, a rouvert, tout comme la bibliothèque et la laverie solidaire. Les cours de danse et de sport de combat ont repris, quelques cantines ont de nouveau été organisées sur la place Saint-Bruno, mais le tout fonctionne au ralenti. Les mesures à prendre face à l’épidémie divisent les habitué·es du squat, de sorte que la fréquentation minimale semble s’être imposée comme le moins pire des compromis.

250 repas trois fois par semaine

5Vendredi 29 octobre 2020, il est 18 heures et une trentaine de personnes sont rassemblées dans le hall central du Tchoukar. Des habitué·es de l’endroit, d’autres d’un lieu voisin de soutien aux personnes sans domicile (le Lîeu), des bénévoles de Droit au logement, des membres du collectif féministe NousToustes38, des habitant·es d’un autre squat grenoblois, des voisin·es du 102 [2]… L’enjeu : faire des choses ensemble malgré le second confinement qui démarre. Lorsqu’une des personnes présentes propose de maintenir l’activité de cantine et de commencer des distributions alimentaires, l’atmosphère jusque-là plutôt morose change du tout au tout pour laisser place à l’enthousiasme. Plusieurs personnes proposent leurs plans de récup’. Une habituée de l’atelier vélo suggère quant à elle de mettre en place une équipe de distribution à vélo et de s’appuyer sur les réseaux de personnes en difficulté qu’elle a rencontrées au Réseau éducation sans frontières (RESF), mais aussi sur les familles des jeunes à qui elle donne des cours de français langue étrangère (FLE) dans un collège proche, enfin sur des maraudes. Le mardi suivant, un peu moins d’une centaine de repas ont été préparés, certain·es ont aussi pu récupérer des yaourts, du lait, du jambon de dinde et du pain. Trois semaines plus tard, ce sont environ 250 repas qui sont distribués deux ou trois fois par semaine dans trois campements grenoblois, au domicile d’environ 80 personnes et auprès d’une cinquantaine d’individus rencontrés en maraude.

Avoir de nouveau prise sur la situation

6Sans attendre la fin de la crise sanitaire, qui ne vient pas, ces actions permettent modestement de reprendre l’initiative au moment où la société est plus gouvernée que jamais, dans une vie rythmée par les interdictions pour tout le monde et par les aides financières exceptionnelles pour celles et ceux qui peuvent en bénéficier. Les collectifs de solidarité ne se privent pas d’accompagner leurs paniers de légumes d’un discours critique à l’égard du capitalisme et de la gestion autoritaire de la crise. Lorsque la distribution se mélange plus concrètement à l’idée de manifester, comme le 1er mai 2020 à Montreuil, la police s’en mêle et distribue les amendes.

Brigades de solidarité populaire

7Suivant l’idée de politiser l’action sociale, les Grenoblois·es écrivent en novembre un manifeste qu’iels traduisent en albanais, anglais, arabe, roumain, serbe et turc. Et décident de rejoindre le réseau des Brigades de solidarité populaire (BSP), venant ainsi seconder la petite brigade qui s’était déjà créée sur le quartier de la Villeneuve pendant le premier confinement. Né en Italie, ce réseau a déjà une trentaine d’antennes en France, quelques-unes en Suisse et en Belgique et une à Quito, en Équateur. Il se matérialise principalement par un logo et une esthétique commune (du rouge, du blanc, des masques et des étoiles), ainsi qu’un site Internet recensant les brigades existantes. Comme toute tentative d’unification d’une action dispersée, les BSP ont leurs partisan·es et leurs détracteurs·rices. Faut-il vraiment se parer d’une charte commune si on fait les choses chacun·e de son côté ? À l’inverse, peut-on se priver de la visibilité qu’apporte une mise en réseau internationale ? Autant de débats qui font du bien, tant ils changent des questions sur le dernier variant du Covid…


Date de mise en ligne : 17/05/2021

https://doi.org/10.3917/rz.014.0186