Histoire
« Pour dissimuler cette difformité hideuse… »
La philanthropie à Paris au XIXe siècle
- Texte : Guillaume Normand,
- Photos : Centre d’action sociale de la Ville de Paris
Pages 76 à 79
Citer cet article
- Texte : NORMAND, Guillaume,
- Photos : CENTRE D’ACTION SOCIALE DE LA VILLE DE PARIS, ,
- Texte : Normand, Guillaume.,
- et al.
- Texte : Normand, G.,
- Photos : Centre d’action sociale de la Ville de Paris,
https://doi.org/10.3917/rz.011.0076
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- Texte : Normand, G.,
- Photos : Centre d’action sociale de la Ville de Paris,
- Texte : Normand, Guillaume.,
- et al.
- Texte : NORMAND, Guillaume,
- Photos : CENTRE D’ACTION SOCIALE DE LA VILLE DE PARIS, ,
https://doi.org/10.3917/rz.011.0076
Notes
-
[1]
Ainsi à Lyon, l’hospice Debrousse légué à l’AP-HP (Assistance publique – Hôpitaux de Paris), a été réaménagé en 2014 en logements sociaux et privés.
Au xixe siècle, la pratique du legs aux pauvres, vieillards et malades se généralise. En confiant de plus en plus à l’État le soin d’administrer ses bienfaits, la philanthropie privée joue un rôle décisif dans la constitution de l’administration publique de l’aide sociale.
1Les sommes colossales versées par les notables du xixe siècle dans le but de soulager « l’humanité souffrante » constituent une ressource de premier ordre pour les institutions qui se succèdent dans la lutte contre la pauvreté à Paris. Elles témoignent du rapport complexe qu’entretiennent les élites avec la pauvreté, mais aussi avec l’au-delà, puisque le bienfaiteur recherche avant tout une aura et un prestige qui ne rayonneront que bien après sa mort. Le généreux bourgeois va chercher à travers le legs à devenir le protecteur perpétuel d’une catégorie de population indigente extrêmement précise, choisie selon sa sensibilité personnelle. Cet engouement mondain pour la bienfaisance va se révéler être l’enjeu d’une lutte d’influence entre institutions religieuses, organisations philanthropiques et sphère publique. Alors que l’aide sociale est jusqu’au milieu du xixe siècle largement confinée au domaine privé, ces actes notariés vont constituer le cheval de Troie de l’État pour la mise en place des premières politiques publiques modernes d’assistance.
2Si, à la fin du xixe siècle, les profils des bienfaiteurs (ou « testateurs » s’ils ont fait hériter l’administration d’une partie de leur patrimoine par voie testamentaire) étaient relativement variés, au début des années 1800, les anciens hauts fonctionnaires et plus largement ceux qui avaient fait fortune sous le Premier Empire étaient plus représentés. Le tapissier de Napoléon, Boulard, en est le meilleur exemple : en 1825, il lègue un terrain et des fonds pour l’édification d’un hospice pour douze vieillards provenant de chacun des arrondissements de Paris. Sis avenue Courteline dans le 12e arrondissement, le bâtiment est aujourd’hui le siège du Samu social ; dans la crypte, le cœur du testateur repose sous une dalle. Par la suite, la diversité croissante des bienfaiteurs témoigne de l’élan généré par cette pratique : Parisiens de classe moyenne sans descendance, commerçants aisés, riches industriels (l’éditeur Galignani, le baron et la baronne Debrousse), hommes politiques (Ledru-Rollin, les préfets Poubelle et Haussmann, l’impératrice Eugénie), quelques artistes (dont un chanteur lyrique) et intellectuels (Montyon, Zola). La valeur des biens légués est très variable ; elle reflète aussi une démocratisation progressive du geste. Certains legs se voient même refusés par l’administration à cause des coûts en écriture comptable qu’ils occasionnent ! À l’inverse, certains riches bienfaiteurs lèguent près des trois quarts de leur fortune. Des litiges éclatent parfois : le legs à l’État est aussi un moyen de déshériter sa descendance, qui multiplie en vain les recours.
3La forme que prend la richesse transmise est assez diverse. Il peut s’agir d’argent en numéraire, du produit de la vente de mobilier, de rentes publiques ou privées, ou encore – ce qui est le plus prisé par l’administration – de domaines et immeubles. Car l’immobilier est un enjeu majeur. Paris commence à croître de façon exponentielle à partir des années 1820 (la population comptabilisée passe de 547 800 personnes en 1801 à 1 053 400 en 1846 et 2 700 000 en 1906). Thiers ordonne en 1841 la construction d’une enceinte qui réunit la capitale et sa banlieue limitrophe ; le rattachement administratif de ces communes est imminent. La municipalité entend encadrer l’accroissement démographique et territorial, tout en se prémunissant contre les désordres qui peuvent l’accompagner (épidémies, incendies, criminalité). Grâce aux donations, la mise en place de nouveaux établissements médico-sociaux peut donc se faire à moindres frais. Aujourd’hui encore, les structures hospitalières parisiennes sont situées en grande partie sur des terrains issus de legs (Hôtel-Dieu, Lariboisière, Cochin, Saint-Antoine, Debrousse…). Lorsque les vœux du testateur imposent la distribution de secours à des indigents, les sommes sont placées en rentes sur l’État.
4L’idée est de prélever le produit généré pour la libéralité et on espère ainsi, pendant de longues années, la bonne distribution des secours. Sauf stipulations olographes (écrites de la main du bienfaiteur), la nature exacte du secours à accorder est souvent laissée à l’appréciation de l’administration. Elle varie selon les temps et le cadre : nourriture, lots de charbon ou de fioul en hiver, argent en numéraire. Dans les archives de la fondation Montyon, qui finance des secours pour les pauvres en convalescence dans les hôpitaux, il est rapporté en 1827 que « pour dissimuler cette difformité d’une nature hideuse, résultante d’une hâtive amputation, le maître coutelier s’engage à fournir un nez artificiel en argent à l’infortuné patient ».
5Le bienfaiteur cherche à maximiser dans le temps l’utilité de son acte. Et l’État apparaît comme le meilleur garant du respect des stipulations testamentaires. Cette confiance dans la permanence du comportement de l’administration est surprenante de la part de cette population, qui a connu près de trois ou quatre systèmes politiques différents. Bien souvent, les testateurs, qui ont pourtant reçu une éducation catholique, confient aussi l’entretien de leurs sépultures aux pouvoirs publics. Cette aura acquise par l’État au détriment des institutions religieuses témoigne de la laïcisation avancée des élites parisiennes, qui restent cependant attachées à la tradition chrétienne.
6La Bienfaisance supplante progressivement l’aumône charitable, et participe à l’élaboration de l’Assistance, perçue comme le devoir du citoyen conscient des inégalités de la naissance. L’État paraît capable d’offrir désormais plus de garanties de reconnaissance post-mortem, en proposant d’assurer sur de longues durées la distribution de ces secours, parés du nom de leur bienfaiteur, l’attribution du nom d’une rue dans Paris, ou une plaque en dédicace sur un bâtiment officiel…
7Les populations choisies par les bienfaiteurs se divisent en trois grandes catégories : pauvres méritants valides, pauvres dépendants (dont vieillards, malades, enfants abandonnés, handicapés) et corporations d’ouvriers. Les catégories peuvent bien évidemment s’entremêler : « Orphelin le plus méritant fils d’ouvriers mégissiers en laine et peaux de mouton du quartier des Gobelins » (legs Henry, 1890). Les femmes bénéficient d’une place à part ; c’est presque le seul cas d’indigent valide (avec les indigents regroupés en corps de métier) à percevoir des aides, et il s’agit souvent du financement de la dot de mariage ou de secours liés à la naissance d’un enfant. Cette définition stricte du profil des bénéficiaires respecte le clivage entre bons et mauvais pauvres : le chômeur et le vagabond sont facteurs de désordre, une assistance les conforterait dans leur fainéantise. Dans les premiers temps du xixe siècle, mis à part les dons en faveur des hôpitaux (qui prennent en charge des « indigents légitimes » tels les enfants abandonnés, les malades et les vieillards), la justice sociale qu’entend promouvoir l’acte philanthropique est souvent une justice rendue contre la nature qui frappe et déforme cruellement les corps. La décriminalisation de l’indigent valide est tardive, la littérature (Victor Hugo, Dickens, Hector Malot, Émile Zola) et les arts figuratifs (Gustave Courbet, Honoré Daumier, Maximilien Luce, Fernand Pelez) y contribuant pour beaucoup. La perception favorable de la femme pauvre naît de ces deux regards : la nature et les usages sociaux la relèguent à une place inférieure et une position de victime ; c’est une innocente que la société menace (jeunes filles, mères célibataires, veuves). Ce qui n’empêche pas les testateurs d’exiger la présentation aux offices publics de certificats de bonnes mœurs et de garanties concernant « l’intacte honorabilité de la jeune fille ».
8Reste à savoir ce qu’il advient des volontés des testateurs. Les rentes placées se sont progressivement épuisées : après dix années consécutives de distribution, les secours ne s’attribuent déjà plus que tous les cinq ans. L’évolution de la société a fait le reste : De nos jours on ne trouve plus d’ouvriers corroyeurs de Ménilmontant âgés de 8 à 17 ans dont la mère est aveugle ; impossible de trouver des jeunes filles pauvres orphelines ou demi-orphelines des Batignolles remarquées par leur travail et leur bonne conduite… Une partie des sépultures sont aussi tombées à l’abandon ; et l’administration n’hésite plus aujourd’hui à vendre des terrains pourtant destinés au soulagement de la misère humaine [1].
9On peut également se questionner sur le rapport qu’entretient le testateur à la pauvreté. Car s’il va plus loin que l’État en cherchant à secourir aussi bien des populations valides que handicapées, son geste est empreint d’un paternalisme condescendant : le pauvre est infantilisé, il reçoit une récompense pour ne pas basculer dans le « vice » de la misère. Les termes crus et péjoratifs qui sont employés pour le désigner (« ces êtres les plus disgraciés (…) habitant la capitale ») reflètent une forme de méconnaissance et de mépris. Le tissu urbain parisien est très nettement partagé entre quartiers bourgeois et populaires ; contrairement aux villes méditerranéennes, la « mixité sociale » est faible, riches et pauvres se côtoient peu.
10Le legs, détourné de sa vocation religieuse, se pose en auxiliaire des politiques publiques médico-sociales alors embryonnaires : dans les registres d’indigents établis par les bureaux de bienfaisance au milieu du xixe siècle, seule une poignée d’habitants de la capitale peuvent prétendre à une aide sociale. L’État monarchique et conservateur du xixe siècle rechigne à investir pleinement dans des dispositifs sociaux plus larges pouvant rappeler l’idéal de « charité nationale » de la Révolution. Mais l’opportunité de détourner des financements ordinairement destinés à l’Église ou à des sociétés philanthropiques privées le pousse à s’attribuer de nouvelles compétences : les testateurs vont donc contribuer à préfigurer l’interventionnisme civil et laïque dans les affaires sociales. La doctrine de l’Assistance publique naît véritablement dans les années 1880 ; elle forme avec l’éducation un des piliers de l’ambition sociale de la iiie République. L’aide sociale va alors devenir un monopole, et, consécutivement aux lois de séparation de l’Église et de l’État de 1905, l’accomplissement d’actes non cultuels sera strictement retiré aux « ministres de culte » par le législateur tandis que les établissements publics imposeront un droit de contrôle sur l’emploi des libéralités dévolues aux religieux.
11De nos jours, la pratique du legs est largement tombée en désuétude, et seules quelques associations sont encore bénéficiaires de libéralités transmises par voie testamentaire. Ces dernières œuvrent souvent pour des bénéficiaires particulièrement éloignés des testateurs : populations défavorisées du tiers-monde, animaux en voie d’extinction… Le legs au pauvre s’est éteint à mesure que l’aide sociale d’État a progressé.