Article de revue

Témoignage

« Hier je ne parlais pas un mot de français, Aujourd’hui je traduis dans cette langue »

Adam, « migrant-aidant » traducteur

Pages 28 à 30

Citer cet article


  • Propos recueillis par : Blézat, M.,
  • Desquesnes, N.,
  • Izoard, C.,
  • Lochard, A.,
  • Dessins : Genz, L.
(2017). « Hier je ne parlais pas un mot de français, Aujourd’hui je traduis dans cette langue » Adam, « migrant-aidant » traducteur. Z : Revue itinérante d’enquête et de critique sociale, 11(1), 28-30. https://doi.org/10.3917/rz.011.0028.

  • Propos recueillis par : Blézat, Mathilde.,
  • et al.
« “Hier je ne parlais pas un mot de français, Aujourd’hui je traduis dans cette langue” : Adam, “migrant-aidant” traducteur ». Z : Revue itinérante d’enquête et de critique sociale, 2017/1 N° 11, 2017. p.28-30. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-z-2017-1-page-28?lang=fr.

  • Propos recueillis par : BLÉZAT, Mathilde,
  • DESQUESNES, Naïké,
  • IZOARD, Celia,
  • LOCHARD, Anna,
  • Dessins : GENZ, Laura,
2017. « Hier je ne parlais pas un mot de français, Aujourd’hui je traduis dans cette langue » Adam, « migrant-aidant » traducteur. Z : Revue itinérante d’enquête et de critique sociale, 2017/1 N° 11, p.28-30. DOI : 10.3917/rz.011.0028. URL : https://shs.cairn.info/revue-z-2017-1-page-28?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rz.011.0028


Notes

  • [1]
    Le prénom a été modifié.
  • [2]
    En plus de l’arabe, la langue officielle, le Soudan compte environ 125 langues.
  • [3]
    La carte « solidarité transport » permettait à des personnes sans papiers ou demandant l’asile d’utiliser les transports en commun. Ce dispositif a été supprimé en janvier 2016 par le conseil régional d’Île-de-France, après l’arrivée à sa tête de Valérie Pécresse.
  • [4]
    Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrant•es, association créée en novembre 2015, constituée de différents pôles : enseignement du français, soutien juridique, permanence LGBT, accompagnement social, accès au logement et à l’emploi, loisirs.
  • [5]
    Voir p. 20.
  • [6]
    Les autorités françaises ont logé des centaines de personnes dans d’anciens hôtels qui n’étaient plus utilisés.
  • [7]
    Le Réseau études supérieures et orientation des migrant•es et exilé•es, voir p. 26.
  • [8]
    Voir encadré p. 15.

Arrivé en France en octobre 2016, Adam [1] est interprète bénévole dans une permanence d’aide juridique. Il nous rappelle le rôle crucial joué par les exilé•es eux‑mêmes dans l’accueil et le soutien des nouvelles personnes qui arrivent.

« L’aide juridique ». Camps de La Chapelle, 14 juin 2015

Description de l'image par IA : Dessins de personnes en discussion et travaillant autour de tables.

« L’aide juridique ». Camps de La Chapelle, 14 juin 2015

1Dans les luttes de solidarité avec les exilé•es règne l’imaginaire d’une stricte division entre « aidant•es », « soutiens » d’un côté, et « aidé•es », « migrant•es » de l’autre. Cet imaginaire s’appuie sur la façon qu’ont les un•es et les autres de se nommer. Beaucoup de migrant•es assurent bénévolement un véritable travail de traduction, que ce soit dans les assemblées de lutte, lors de l’arrivée d’un•e nouvel•le exilé•e, auprès des administrations, etc. Ils et elles s’occupent, comme les « soutiens », d’accompagner des gens à l’hôpital et dans les administrations, d’en accueillir d’autres à la gare ou au campement, d’héberger ou d’orienter vers des hébergements militants, d’ouvrir des squats, de cuisiner pour les soirées de soutien… sans parler du partage de stratégies, de bons plans pour s’en sortir dans une Europe qui les enferme, les expulse. Et, pourtant, les personnes qui effectuent toutes ces tâches continuent d’être nommées « migrant•es », une catégorie imperméable à celle d’« aidant•e ». Un peu comme s’il fallait être blanc•he pour être en mesure d’aider les autres.

2En rendant invisible la solidarité, le « travail social » militant effectué par les personnes migrantes elles-mêmes, les mots utilisés n’aident pas à mettre en pratique l’égalité. Z a ainsi choisi de donner la parole à Adam, « migrant-aidant », et donc de modestement subvertir ces catégories.

3J’ai connu la permanence juridique de l’Association des travailleurs maghrébins de France [ATMF, voir encadré p. 30] à l’automne 2016, lorsque je dormais dans la rue, sur un campement de Stalingrad. Une bénévole de la permanence était venue nous parler du système d’asile à l’occasion d’un point d’information juridique. Quelque temps après l’évacuation de notre camp, le 4 novembre, je suis allé chez eux : la police m’avait arrêté et remis un document que je ne comprenais pas. Les bénévoles m’ont aidé à le lire. Autour de moi, à la permanence, il y avait des personnes qui ne comprenaient ni le français, ni l’anglais, ni même l’arabe : au Darfour, nous avons nos propres langues [2]. Moi, j’avais appris l’arabe et l’anglais à l’école dans un camp de réfugiés au Darfour, puis à l’université, à Khartoum, la capitale du Soudan. Alors, j’ai voulu aider.

4Quand le campement de Stalingrad a été évacué, j’ai été relogé dans un centre d’hébergement d’urgence [CHU] en banlieue sud. Dès que j’ai obtenu la carte de “solidarité transport” et que j’ai pu venir à Paris [3], j’ai commencé la traduction à la permanence juridique. Les lundis et mercredis après-midi, toujours bénévolement. Au début, je ne traduisais qu’avec l’anglais mais maintenant j’essaie avec le français. Je le fais aussi en dehors, pour des amis, des amis d’amis… Si une personne a un problème, elle m’appelle et je pars l’aider. Hier, je ne parlais pas un mot de français, aujourd’hui, je traduis dans cette langue ! J’explique des papiers administratifs, j’accompagne des réfugiés à l’hôpital, dans des administrations… Je traduis aussi pour l’assistant social de mon centre qui n’a pas d’interprète, et qui ne sait pas toujours aider lorsque les situations sont trop compliquées.

5Traduire le vocabulaire juridique, médical, administratif, c’est un travail difficile mais j’adore. Lorsqu’on est réfugié, on reçoit beaucoup d’aide et parfois on pense qu’on ne peut pas aider. Et là, je vois que je sers à quelque chose, c’est bon pour mon moral, avant même que ce soit bien pour la personne que j’aide ! Ça donne du sens à ma vie de sentir que je suis engagé, que je suis utile à d’autres. En plus, ça m’aide à apprendre le français, à comprendre le système administratif et juridique pour ensuite l’expliquer à d’autres, et à me faire des amis – que ce soient des réfugiés ou des Français.

« Ensemble ! » Camps de La Chapelle, 16 juillet 2015

Description de l'image par IA : Dessins et texte en noir et blanc montrant des personnes avec des pancartes, "Papiers, Logis, Documents, Ho".

« Ensemble ! » Camps de La Chapelle, 16 juillet 2015

6J’ai vécu la guerre et le génocide au Darfour, notre village a été brûlé, beaucoup de gens ont été tués. Ensuite, j’ai vécu dans un immense camp de réfugiés dans lequel se trouve encore ma famille aujourd’hui. Je sais ce que c’est la solidarité et l’entraide ! Lorsque j’étais étudiant à Khartoum, je me suis engagé dans un mouvement de lutte. Il y avait un génocide en cours chez nous, les gens étaient massacrés par le gouvernement. On ne pouvait pas se taire. J’ai été mis plusieurs fois en prison, et après avoir été diplômé, on m’a jeté en cellule à nouveau. Alors, en 2016, je me suis enfui. Je suis passé par l’Égypte, la Méditerranée, puis l’Italie.

7Pour venir en France, je suis passé par Vintimille. J’ai d’abord échoué à deux reprises, la police était partout, elle nous a renvoyés. La troisième fois, j’ai tenté ma chance par le train qui va à Marseille : un groupe de personnes s’est mis à discuter avec moi pour me protéger lorsque les policiers sont montés pour contrôler. Ceux-ci ont cru que je faisais partie de ce groupe d’amis, alors j’ai réussi à passer. Quand je suis arrivé à Paris, deux femmes m’ont aidé lorsque j’étais seul sur un banc à Stalingrad, en pleine nuit. Elles sont arrivées, elles m’ont donné à manger et puis elles m’ont amené à la tente d’un ami à elles, sur le campement. J’ai dormi là. Je n’avais pas le moral, il faisait froid, on n’avait rien. Mais j’ai commencé à m’adapter à la situation et tous les jours des personnes venaient nous apporter des couvertures, des tentes, de la nourriture. Elles parlaient aussi avec nous. Cette solidarité m’a beaucoup touché. Le plus dur, ça a été l’expulsion du camp : les policiers nous ont encerclés, nous étions effrayés. C’était très brutal. Ils ont aussi tout détruit, mais ça, avant l’évacuation, c’était déjà courant : ils venaient tôt le matin pour détruire les tentes et embarquer des gens au commissariat. Ça m’est arrivé, c’est arrivé à beaucoup d’entre nous.

8Ce qui comptait beaucoup pour moi, c’était d’apprendre le français. Je voulais vivre ici et donc avoir la possibilité de tisser des liens avec les gens, de travailler, d’étudier. J’ai commencé dans la rue, avec des personnes du Baam [4] : ils et elles venaient donner des cours sur les marches de la Rotonde, à Jaurès [5]. Il y avait un monde fou, c’était super, j’ai appris l’alphabet. Les institutions ne donnent pas cette opportunité aussi rapidement : parfois, ils nous disent même d’attendre notre statut de réfugié avant de pouvoir assister à des cours de français. Mais ça peut prendre deux ou trois ans ! Et qu’est-ce que tu fais pendant ce temps-là ? Tu restes seul dans ta chambre d’hôtel [6], tu ne parles à personne, tu ne fais plus rien. C’est terrible. Apprendre la langue permet de sortir de cet isolement. Le français, c’est une langue difficile, mais j’ai appris et maintenant, huit mois plus tard, je peux parler ! Quand on m’a envoyé au CHU, j’ai continué à apprendre par Internet et des amis m’ont donné des livres. J’ai une binôme du Baam – une personne avec qui tu t’entraînes à la conversation – et je vais à un de leurs cours de français, tous les lundis, dans une bibliothèque municipale du 19e [arrondissement]. Je suis aussi un cours intensif de quatre mois à l’université, organisé par le Resome [7]. Là, j’ai envoyé ma candidature pour être étudiant dans une université parisienne, j’attends la réponse.

9Depuis cinq mois, je suis sous le régime de Dublin [8], et j’attends. J’ai peur car je ne pourrai pas supporter d’être expulsé en Italie et de tout recommencer à zéro. Je n’avais rien, je n’étais rien quand je suis arrivé en France il y a sept mois. Et maintenant je me sens déjà chez moi, comme si j’étais là depuis longtemps. Je suis engagé dans la société, j’étudie, j’ai des amis que j’aime et qui m’aiment.

10Le règlement Dublin, c’est un système absurde. Tous les jours, des centaines de personnes arrivent en Italie et y laissent leurs empreintes, sous la contrainte. C’est évident que l’Italie ne peut pas tous les accepter. En plus, on subit beaucoup d’attaques racistes en Italie, alors on part ailleurs, en France par exemple, et là on se retrouve “dubliné” avec la peur quotidienne d’être renvoyé en Italie. Et une fois renvoyé en Italie, tu reçois un papier qui t’ordonne de quitter l’Italie… Pour aller où ? Alors tu reviens en France et tu te retrouves de nouveau à la rue. C’est un cercle vicieux.

« The french class ». Camps d’Austerlitz, 5 juillet 2015

Description de l'image par IA : Classe de français en plein air avec plusieurs élèves assis et debout, un tableau noir à l'arrière-plan.

« The french class ». Camps d’Austerlitz, 5 juillet 2015

11Ici, des gens manifestent contre Dublin et contre la chasse faite aux exilés. Je n’y participe pas vraiment parce que j’ai peur. Tant que tu es dubliné, c’est risqué : de l’Italie, tu peux même être renvoyé au Soudan, c’est déjà arrivé ! Et là, c’est une tragédie, ça peut signifier la fin de ta vie. Mais parfois tu atteins un niveau où tu n’as plus peur de rien, et là tu manifestes.

La permanence juridique « asile » de l’ATMF

Pendant les mobilisations de l’été 2015, quelques militantes montent des points d’information juridique autour du droit d’asile sur les campements de rue, puis une permanence régulière au lycée occupé Jean-Quarré. Quand celui-ci est évacué, l’Association des travailleurs maghrébins de France (ATMF), située dans le 18e arrondissement de Paris, propose de les accueillir. Depuis lors, des bénévoles d’associations comme le Gisti, la Cimade ou Dom’Asile, mais aussi des militant•es indépendant•es et des exilé•es, participent activement à cette permanence deux après-midi par semaine.
L’ATMF propose une des rares permanences assurant des traductions dans autant de langues différentes (arabe, pachtou, dari…). La plupart des interprètes sont des exilé•es qui étaient d’abord venu•es pour demander de l’aide juridique et qui se sont ensuite rapidement engagé•es, du fait de leur connaissance de l’anglais ou du français. Il n’est malheureusement pas rare d’entendre, dans des associations ou dans des centres d’hébergement, que traduire dans la langue maternelle n’est pas indispensable et que des bribes d’anglais, de français ou d’arabe suffisent. L’affluence lors des permanences de l’ATMF prouve le contraire. « On est submergés, et souvent les gens viennent par le bouche-à-oreille, explique une militante. Par exemple, on n’a pas de traducteurs pour l’amharique[*] ou le tigrigna[**], alors peu d’Érythréens viennent à notre permanence. »

12Les gouvernements européens connaissent parfaitement la situation au Darfour. Le génocide, la guerre, la dictature, la ségrégation : que des choses contraires aux lois européennes. Ils savent qu’on a fui tout cela, mais quand on vient demander l’asile, ils nous “dublinent”. Les problèmes de nourriture, de logement, ce n’est pas si terrible car des solidarités existent. Mais le système Dublin, c’est la pire des choses qui arrive aux réfugiés en Europe.

13Quelques semaines après l’entretien, Adam a finalement été dé-dubliné et a pu déposer une demande d’asile en France, auprès de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides). En octobre 2017, il attend l’examen de celle-ci et a également été accepté à l’université.


Date de mise en ligne : 03/03/2021

https://doi.org/10.3917/rz.011.0028