Article de revue

Situation révolutionnaire au Turkestan (février 1917-février 1918)

Les dynamiques locales des révolutions russes

Pages 87 à 101

Citer cet article


  • Drieu, C.
(2017). Situation révolutionnaire au Turkestan (février 1917-février 1918) Les dynamiques locales des révolutions russes. Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 135(3), 87-101. https://doi.org/10.3917/ving.135.0087.

  • Drieu, Cloé.
« Situation révolutionnaire au Turkestan (février 1917-février 1918) : Les dynamiques locales des révolutions russes ». Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2017/3 N° 135, 2017. p.87-101. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2017-3-page-87?lang=fr.

  • DRIEU, Cloé,
2017. Situation révolutionnaire au Turkestan (février 1917-février 1918) Les dynamiques locales des révolutions russes. Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2017/3 N° 135, p.87-101. DOI : 10.3917/ving.135.0087. URL : https://shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2017-3-page-87?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ving.135.0087


Notes

  • [1]
    Gosudarstvennyi Arkhiv Rossiiskoi Federatsii (GARF, Archives d’État de la Fédération de Russie, indiquées dans l’ordre fonds/inventaire/dossier), 102/246/365, p. 219-220.
  • [2]
    M. Chokaev, « Revoliutsiia v Turkestane. Fevral’skaia epokha », Voprosy Istorii, 2, 2001, p. 3-19.
  • [3]
    La province comprend cinq régions administratives (oblast) : Transcaspie, Samarcande, Syr Darya, Ferghana et Sémiriéchié. Sont donc exclues de l’analyse l’émirat de Boukhara et le Khanat de Khiva (protectorats russes) et les régions kazakhes. Voir les travaux de Tomohiko Uyama et de Xavier Hallez, notamment Xavier Hallez, « Le ralliement des Kazakhs au pouvoir soviétique (1917-1920) : convictions politiques, système tribal et contexte russe », Cahiers du monde russe, 56 (4), 2015, p. 705-752.
  • [4]
    Stéphane Dudoignon, « “Et l’Iran saigne encore…” Les révolutions iranienne de 1906 et turque de 1908 vues par la presse des musulmans de l’Empire russe », in François Georgeon (dir.), « L’Ivresse de la liberté » : la révolution de 1908 dans l’Empire ottoman, Peeters, Louvain, 2012, p. 511-551.
  • [5]
    Adeeb Khalid, The Politics of Muslim Cultural Reform : Jadidism in Central Asia, Berkeley, University of California Press, 1998.
  • [6]
    Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay, La Presse et le mouvement national chez les musulmans de Russie avant 1920, Paris, Mouton, 1964 ; A. Khalid, The Politics of Muslim Cultural Reform…, op. cit.
  • [7]
    Terme inspiré de l’article de Philippe Ardant, « Le néo-colonialisme : thème, mythe et réalité », Revue française de science politique, 15 (5), 1965, p. 837-855.
  • [8]
    Peter Holquist, Making War, Forging Revolution : Russia’s Continuum of Crisis, 1914-1921, Cambridge, Harvard University Press, 2002.
  • [9]
    Voir le chapitre « La dualité de pouvoirs », Leon Trotsky, Histoire de la révolution russe : Février, Paris, Éd. du Seuil, 1995, p. 251-260.
  • [10]
    « A revolutionary situation begins when a government previously under the control of a single, sovereign polity becomes the object of effective, competing, mutually exclusive claims on the part of two or more distincts polities. It ends when a single sovereign polity regains control over the government. » (Charles Tilly, From Mobilization to Revolution, New York, Random House, 1978, p. 191 ; voir aussi Mounia Bennani-Chraïbi et Olivier Fillieule, « Pour une sociologie des situations révolutionnaires », Revue française de science politique, 62 (5), 2012, p. 767-796).
  • [11]
    Notamment M. Bennani-Chraïbi et O. Fillieule Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, ainsi que les récents numéros de Politix, 112, 2016 et des Actes de la recherche en sciences sociales, 211-212, 2016.
  • [12]
    Les dates données sont en calendrier julien (et grégorien).
  • [13]
    Plusieurs travaux de qualité existent sur cette période, ceux d’Adeeb Khalid et de Marco Buttino en particulier, ainsi que plusieurs témoignages, notamment celui de Mustafa Chokaev (1890-1941), acteur politique essentiel de cette période, qui représente le Turkestan au sein de la fraction musulmane de la Douma après des études de droit à Petrograd. Fin août, il est nommé membre du Comité du Turkestan (gouvernement provisoire), puis sera membre du gouvernement de l’Autonomie de Kokand. Voir l’introduction de Salavat Iskhakov à la réédition du texte de M. Chokaev, « Revoliutsiia v Turkestane… », op. cit. Est également riche le témoignage de Joseph Castagné, chargé par les Alliés, entre 1915 et 1917, d’une mission consulaire d’assistance aux prisonniers de guerre des armées allemande et autrichienne détenus au Turkestan, J. Castagné, « Le Turkestan depuis la révolution russe (1917-1921) », Revue du monde musulman, 6, 1922, p. 28-73.
  • [14]
    C. Tilly, From Mobilization…, p. 193-194.
  • [15]
    Joshua Sanborn, Imperial Apocalypse : The Great War and the Destruction of the Russian Empire, Oxford, Oxford University Press, 2014, p. 3.
  • [16]
    La révolution est également désignée par l’expression « révolution par télégraphe » depuis sa première utilisation par Marco Buttino.
  • [17]
    « Musulman » renvoie à une identité communautaire plus que religieuse jusqu’à la délimitation ethno-territoriale des années 1920. La majuscule initiale se justifie donc.
  • [18]
    J. Castagné, « Le Turkestan… », art. cité, p. 28.
  • [19]
    Turkestanskii Kur’er, 3 mars 1917.
  • [20]
    A. Kouropatkine (1848-1925) a participé à la conquête coloniale militaire du Turkestan, à la guerre de Crimée, à la guerre russo-japonaise et à la Première Guerre mondiale. Il a été ministre de la Guerre en 1898 et 1904 (David Schimmelpenninck van der Oye, Toward the Rising Sun : Russian Ideologies of Empire and the Path to War with Japan, DeKalb, Northern Illinois University Press, 2001, p. 86-91).
  • [21]
    Décision d’Aleksandr Guchkov, ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, Turkestanskii Kur’er, 15 mars 1917.
  • [22]
    Turkestanskii Kur’er, 2 avril 1917.
  • [23]
    Semiriecheskie Oblastnie Vedemosti, 2 avril 1917 ; Turkestanskii Kur’er, 2 avril 1917.
  • [24]
    Ces révoltes sont déclenchées par le décret de réquisition, pour les bataillons de travail, des populations musulmanes du Turkestan en juillet 1916 ; elles sont particulièrement meurtrières dans la région, aujourd’hui kirghize, du Sémiriéchié et lourdes de conséquences. Voir Edward D. Sokol, The Revolt of 1916 in Russian Central Asia, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1954, 2016 ; Cloé Drieu, « La rupture des espaces coloniaux en 1916 : le cas des révoltes contre la conscription à Jizzakh, dans les zones sédentaires du Turkestan », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 161, 2017 (à paraître) ; sur l’historiographie, voir Cloé Drieu, « L’impact de la Première Guerre mondiale en Asie centrale : des révoltes de 1916 aux enjeux politiques et scientifiques de leur historiographie », Histoire@politique, 22, 2014.
  • [25]
    Sur les 18 465 fusils confisqués en 1914 pour la guerre, seuls 8 700 ont été rendus à leur propriétaire (un fusil pour 80 colons) (GARF, 124/69/795, p. 9-23, dossier sur l’arrestation d’A. Kouropatkine par le soviet de Tachkent, mai 1917). Kouropatkine est envoyé à Petrograd puis libéré et retourne dans sa région natale, où il assassiné en janvier 1925.
  • [26]
    D. A. Alimova (dir.), Turkestan v nachale XX veka…, op. cit., p. 41 ; D. Arapov, « Vladimir Petrovich Nalivkin (biograficheskaia spravka) », als., Polveka v Turkestane, V. P. Nalivkin : biografia, dokumenty, trudy, Moscou, 2015, p. 11-15.
  • [27]
    Olga Pichon-Bobrinskoy, « Action publique, action humanitaire pendant le premier conflit mondial », Cahiers du monde russe, 46 (4), 1er décembre 2005, p. 673-698.
  • [28]
    Turkestanskii Kur’er, 15 mars 1917.
  • [29]
    GARF, 124/69/795, rapport du chef de Samarcande au gouvernement miliaire, mars 1917 (avril 1917), p. 40.
  • [30]
    M. Buttino, « Turkestan 1917 », art. cité, p. 17.
  • [31]
    Situation relativement similaire à celle de Saratov, voir Donald J. Raleigh, Experiencing Russia’s Civil War : Politics, Society, and Revolutionary Culture in Saratov (1917-1922), Princeton, Princeton University Press, 2002.
  • [32]
    Des recherches approfondies sur le paysage politique russe à Tachkent restent à faire.
  • [33]
    À noter, hors du Turkestan, la différence de situation dans la région (oblast’) kazakhe de Turgai, dirigée après février 1917 par un Kazakh, comme la majorité des départements (uezd). Voir X. Hallez, « Le ralliement des Kazakhs… », art. cité, p. 712.
  • [34]
    M. Chokaev, « Revoliutsiia v Turkestane… », art. cité, p. 11.
  • [35]
    Georgii Safarov, Kolonial’naia revoliutsia (opyt Turkestana), Oxford [Leningrad], sans éditeur, 1985, p. 97.
  • [36]
    M. Chokaev, « Revoliutsiia v Turkestane… », art. cité, p. 11. Par ailleurs, les colons slaves arrivés avant leur quinzième année sont exemptés de la conscription militaire.
  • [37]
    A. Khalid, « Turkestan v 1917-1922 godakh… », op. cit., p. 189-226 ; M. Chokaev, « Revoliutsiia v Turkestane… », art. cité, p. 12.
  • [38]
    Lykoshin travaille Asie centrale dès 1889 (Alexander Morrison, « Sufism, Pan-Islamism and Information Panic : Nil Sergeevich Lykoshin and the Aftermath of the Andijan Uprising », Past & Present, 214 (1), 2 janvier 2012, p. 262-264).
  • [39]
    N. Lykoshin, « Grazhdane tuzemtsy ! », Turkestanskii Kur’er, 19 mars 1917.
  • [40]
    M. Chokaev, « Revoliutsiia v Turkestane… », art. cité, p. 13.
  • [41]
    J. Castagné, « Le Turkestan… », art. cité, p. 31.
  • [42]
    Stephen Blank, « The Contested Terrain : Muslim Political Participation in Soviet Turkestan, 1917-1919 », Central Asian Survey, 6 (4), 1987, pagination complète p. 47-73, p. 48.
  • [43]
    A. Khalid, The Politics of Muslim Cultural Reform…, op. cit., p. 231 ; A. Piaskovskii, Revoliutsiia 1905-1907 godov v Turkestane, Moscou, Akademiia Nauka SSSR, 1958, p. 525-526 ; Salavat Iskhakov, « Muslim Political Activity in Russian Turkestan (1905-1916) », in Tomohiko Uyama (dir.), Asiatic Russia : Imperial Power in Regional and International Contexts, Abingdon, Routledge, 2012, p. 237-248.
  • [44]
    A. Khalid, The Politics of Muslim Cultural Reform…, op. cit., p. 115-116 ; id., « Printing, Publishing, and Reform in Tsarist Central Asia », International Journal of Middle East Studies, 26, 1994, p. 187-200 ; Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay, La Presse et le mouvement national chez les musulmans de Russie avant 1920, Paris, Mouton, 1964.
  • [45]
    A. Khalid, « Tashkent 1917 », art. cité, p. 271-272.
  • [46]
    Le clivage entre traditionnalistes (« qadimistes ») et réformistes (« jadids ») relève en partie de l’idéologie nationaliste postsoviétique en Ouzbékistan qui vise à légitimer l’antériorité des luttes de libération nationale. Voir Stéphane Dudoignon, « Djadidisme, mirasisme, islamisme », Cahiers du monde russe, 37 (1-2), 1996, p. 29-36 ; id., « Qu’est-ce que la “Qadimiya” ? Éléments de sociologie du traditionalisme musulman en Islam de Russie et en Transoxiane (de la fin du xviiie siècle au début du xxe siècle) », dans L’Islam de Russie : conscience communautaire et autonomie politique chez les Tatars de la Volga et de l’Oural depuis le xviiie siècle, Paris, Maisonneuve et Larose, 1997, p. 207-225.
  • [47]
    Mustafa Aksakal, « “Holy War Made in Germany” ? Ottoman Origins of the 1914 Jihad », War in History, 18 (2), 4 janvier 2011, p. 184-199 et sa version revue dans Erik-Jan Zürcher (dir.), Islam and Jihad in World War I : Studies on the Ottoman Jihad on the Centenary of Snouck Hurgronje’s “Holy War Made in Germany”, Leyde, Leiden University Press, 2016, p. 53-69.
  • [48]
    A. Khalid, The Politics of Muslim Cultural Reform…, op. cit., p. 238-239. Le monde musulman de l’Empire russe commence à se désolidariser de l’Empire ottoman à partir de l’institutionnalisation du clergé avec la création de l’Assemblée spirituelle d’Orenbourg en 1788 (S. Dudoignon, « Djadidisme, mirasisme, islamisme », art. cité, p. 16). Le mufti d’Orenbourg comme certains mollahs tatars réagissent à la déclaration au jihad par des contre-déclarations (Salavat Iskhakov, « Turkic Muslims in the Russian Army : From the Beginning of the First World War to the Revolutions of 1917 », in Xavier Bougarel, Raphaëlle Branche et Cloé Drieu (dir.), Combattants of Muslim Origin in the European Armies, Far From Jihad, Londres, Bloomsbury, 2017, p. 98-101).
  • [49]
    J. Sahadeo, Russian Colonial Society…, op. cit., p. 181 ; A. Khalid, The Politics of Muslim Cultural Reform, op. cit., p. 241.
  • [50]
    Archives nationales ouzbèques (UzRMDA) 1/31/1018 p. 1 et UzRMDA 461/1/337 p. 20 (rapports de l’Okhrana, déc. 1914 et fév. 1916).
  • [51]
    Salavat Iskhakov, « The Consciousness of Muslim Peasants in Russia : The Dynamics of Change, 1905-1920 », The Soviet and Post-Soviet Review, 27 (2), 2000, p. 201-203 ; Saidakbar Agzamkhojaev, Istoriia Turkestanskoi Avtonomii (Turkiston Mukhtoriiati), Tachkent, Toshkent Islom Universiteti, 2006, p. 133.
  • [52]
    GARF, 102/246/20-84 p. 165 ; GARF, 102/246/74-84 (B), p. 23, 35, 61, 77, 120 et 165, rapports de l’Okhrana, janvier-mars 1916.
  • [53]
    GARF, 124/69/795, p. 40, rapport du gouverneur de la région de Samarcande, 21 mars 1917.
  • [54]
    A. Khalid, The Politics of Muslim Cultural Reform…, op. cit., p. 246.
  • [55]
    S. Agzamkhojaev, Istoriia Turkestanskoi Avtonomii…, op. cit., p. 133.
  • [56]
    A. Khalid, The Politics of Muslim Cultural Reform…, op. cit., p. 254-255.
  • [57]
    Turkestanskii kraevyi musul’manskii soviet contracté en Kraimussovet ou Markazii shuro en ouzbek. On parle parfois de « Centre national » (en russe natsional’nyi tsentr et Milii markaz en ouzbek).
  • [58]
    D. Alimova (dir.), Turkestan v nachale XX veka…, op. cit., p. 30-33.
  • [59]
    A. Khalid, « Nationalizing the Revolution… », art. cité, p. 149.
  • [60]
    J. Sahadeo, Russian Colonial Society, op. cit., p. 196 ; D. Alimova (dir.), Turkestan v nachale XX veka, op. cit., p. 44.
  • [61]
    A. Khalid, « Tashkent 1917 », art. cité, p. 288-289.
  • [62]
    Ibid.
  • [63]
    M. Buttino, « Study of the Economic Crisis… », op. cit., p. 59.
  • [64]
    Voir les travaux de Marco Buttino, notamment « Study of the Economic Crisis… », art. cité, et « Economic Relations Between Russia and Turkestan, 1914-18, or How to Start a Famine », in Judith Pallot (dir.), Transforming Peasants Society, State and the Peasantry, 1861-1930, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 1998, p. 194-209.
  • [65]
    M. Buttino, « Turkestan 1917 », art. cité, p. 65.
  • [66]
    D. Alimova (dir.), Turkestan v nachale XX veka…, op. cit., p. 48.
  • [67]
    J. Sahadeo, Russian Colonial Society…, op. cit., p. 168-176.
  • [68]
    Voir, par exemple : Barbara Alpern Engel, « Not by Bread Alone : Subsistence Riots in Russia during World War I », The Journal of Modern History, 69 (4), 1997, p. 696-721.
  • [69]
    J. Sahadeo, Russian Colonial Society…, op. cit., p. 176.
  • [70]
    M. Buttino, « Economic Relations… », art. cité, p. 202 et 205 ; J. Castagné, « Le Turkestan… », art. cité, p. 36.
  • [71]
    Expression de M. Chokaev, confronté à ce problème et condamné à mort par le soviet de Perovsk alors qu’il est dépêché, fin mai, par le Comité à l’approvisionnement et le Conseil musulman du Turkestan pour améliorer la situation alimentaire des populations musulmanes. (M. Chokaev, « Revoliutsiia v Turkestane… », art. cité, p. 14.)
  • [72]
    Paroles de Kolesov, président du Sovnarkom du Turkestan. Cette description, non datée avec précision, correspond à la situation fin 1917-début 1918 (J. Castagné, « Le Turkestan… », art. cité, p. 55).
  • [73]
    Ibid., p. 60.
  • [74]
    UzRMDA, 17/1/34, p. 41, cité par A. Khalid, « Turkestan v 1917-1922 godakh… », art. cité, p. 224, n. 28.
  • [75]
    A. Khalid, « Turkestan v 1917-1922 godakh… », art. cité, p. 199.
  • [76]
    D. Alimova (dir.), Turkestan v nachale XX veka…, op. cit., p. 51-52.
  • [77]
    Notamment par le Comité du Turkestan, le soviet régional du Turkestan, le soviet du Ferghana et les soviets municipaux de Namangan, Kokand, Samarcande, Pishpek, Osh, ibid., p. 55.
  • [78]
    J. Castagné, « Le Turkestan… », art. cité, p. 40.
  • [79]
    Ibid., p. 42.
  • [80]
    M. Chokaev, « Revoliutsiia v Turkestane… », art. cité, p. 17.
  • [81]
    J. Castagné, « Le Turkestan… », art. cité, p. 43-45 ; D. Alimova (dir.), Turkestan v nachale XX veka…, op. cit., p. 80.
  • [82]
    A. Khalid, « Tashkent 1917 », art. cité, p. 292.
  • [83]
    Aleksandr Woeikoff, Le Turkestan russe, Paris, Armand Colin, 1914, p. 148.
  • [84]
    Toutes les régions du Turkestan sont représentées à l’exception du Sémiriéchié, ainsi que les différents groupes ethniques et courants politiques. Au leader de la Société des ulémas est proposé un poste qu’il refuse, J. Castagné, « Le Turkestan… », art. cité, p. 47 ; D. Alimova (dir.), Turkestan v nachale XX veka…, op. cit., p. 82.
  • [85]
    Ulugh Turkistan, 16 décembre 1917, cité par S. Agzamkhojaev, Istoriia Turkestanskoi Avtonomii…, op. cit., p. 207 ; J. Castagné, « Le Turkestan… », art. cité, p. 49-50.
  • [86]
    A. Khalid, « Tashkent 1917… », art. cité, p. 294.
  • [87]
    S. Agzamkhojaev, Istoriia Turkestanskoi Avtonomii…, op. cit., p. 223 ; A. Khalid, Making Uzbekistan : Nation, Empire, and Revolution in the Early USSR, Ithaca, Cornell University Press, 2015, p. 76-77.
  • [88]
    Le Turkestan compte en 1917 environ 180 000 prisonniers de guerre, utilisés comme main-d’œuvre depuis janvier 1915 (J. Sanborn, Imperial Apocalypse…, op. cit., p. 135). Près de 90 000 prisonniers meurent du typhus et de famine (Stewart Blacker, On Secret Patrol in High Asia, Londres, J. Murray, 1922, p. 22). Ils sont libérés après Brest-Litovsk et, faute de pouvoir rentrer chez eux, sont « recrutés » par les gardes rouges. Les leaders du soviet de Tachkent sont accusés de les laisser mourir de faim pour les obliger à les rejoindre (J. Sanborn, Imperial Apocalypse…, op. cit., p. 202).
  • [89]
    S. Agzamkhojaev, Istoriia Turkestanskoi Avtonomii…, op. cit., p. 230, n. 15.
  • [90]
    J. Sanborn, « The Genesis of Russian Warlordism : Violence and Governance during the First World War and the Civil War », Contemporary European History, 19 (3), 2010, p. 195-213. La chute de l’Autonomie de Kokand est perçue comme le point de départ du mouvement basmatchi.
  • [91]
    D. J. Raleigh, Experiencing Russia’s Civil War…, op. cit., p. 25.
  • [92]
    M. Chokaev, « Revoliutsiia v Turkestane… », art. cité, p. 15.
  • [93]
    G. Safarov, Kolonial’naia revoliutsia.., op. cit.
  • [94]
    Je remercie chaleureusement Adeeb Khalid pour ses remarques et critiques ainsi que les relecteurs et relectrices anonymes pour leurs commentaires.
« C’est le chaos à l’arrière, c’est le chaos au front et le désespoir est partout. [...] Tous ces événements vont logiquement se terminer par une anarchie politique et économique. »
(Lettre de Vassili, soldat russe bientôt mobilisé, à son ami Ivan Upmal, à Tachkent, le 22 octobre 1916 [1])
« On a accueilli la révolution [de Février] avec joie, on l’a abandonnée sans tristesse. »
(Mustafa Chokaev, 1922 [2])

1Comment la révolution de Février 1917 a-t-elle reconfiguré la région musulmane qu’est le Turkestan ? C’est à cette question que s’attache ici l’auteure. Elle montre que ces événements, qui mettent fin au régime colonial dans cette partie de l’Empire russe, ouvrent une période de recompositions sociales et politiques ainsi que de lutte pour la souveraineté. Les anciennes populations colonisatrices (colons, ouvriers, soldats) s’efforcent de conserver leur domination sur les populations musulmanes. La mise en place des soviets leur réserve ainsi la plupart des postes clés. Mais la situation révolutionnaire fournit aussi aux populations musulmanes l’occasion d’entrer en politique. Avivant la polarisation entre réformistes et traditionalistes, elle conduit au premier gouvernement autonome de Kokand. La révolution n’apparaît ainsi pas seulement comme le moment d’une décolonisation, mais comme la possibilité de mettre en œuvre des dynamiques politiques locales qui lui préexistent.

2En comparaison avec les autres régions musulmanes de l’Empire russe, le Turkestan, colonie militaire depuis 1867 [3], a été assez peu influencé par des mouvements politiques et sociaux révolutionnaires qui ont lieu en Russie dès 1905 dans le sillage de la guerre russo-japonaise, mais aussi en Iran avec la révolution constitutionnaliste de 1906-1911 ou encore la révolution jeune-turque de 1908-1911 [4]. Ces événements ont néanmoins permis à une partie des élites intellectuelles musulmanes d’émerger et de développer de nouvelles sociabilités, le monde colonial russe constituant un espace de circulation des idées, sous l’influence des milieux tatars notamment [5]. Ces événements leur ont donné l’opportunité de faire une première entrée en politique, dans la mesure de l’arène restreinte qui leur était offerte, perceptible grâce à l’épanouissement de la presse et du réformisme libéral. Cependant, cette transformation s’est cantonnée au champ intellectuel, au domaine culturel en particulier, et aux milieux urbains [6]. La révolution de Février et l’arrestation du gouverneur du Turkestan qui s’ensuit marquent la fin du régime colonial au Turkestan et suscitent de grands espoirs. Pourtant, l’esprit démocratique de Février est rapidement miné par trois phénomènes. Outre les tensions entre les divers courants politiques émergents au sein même de la société musulmane et l’impact majeur de la crise économique et alimentaire qui traverse la région, il convient de souligner à quel point l’idéologie révolutionnaire des populations slaves en situation d’exercer le pouvoir est imprégnée de ce que l’on pourrait qualifier de « néocolonialisme [7] ». Bien qu’employé plus tardivement pour décrire les nouveaux processus de domination à la suite des décolonisations des années 1960, ce terme « néocolonial » est pertinent ici car il permet d’insister sur les nouvelles logiques d’action des anciennes populations colonisatrices alors que la révolution de Février met définitivement fin au système colonial. Il correspond aux expressions « chauvinisme grand-russe » et « chauvinisme révolutionnaire » dans les discours politiques de l’époque.

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Le gouvernorat du Turkestan en 1900 et jusqu’en 1917

Description de l'image par IA : Carte du gouvernorat du Turkestan avec les régions et frontières en 1900-1917.

Le gouvernorat du Turkestan en 1900 et jusqu’en 1917

3Plutôt que de prendre une période d’analyse englobant révolution et guerre civile ou un continuum de violence de longue durée [8], l’objet de cet article est de resserrer l’analyse sur une séquence plus réduite de stricte situation révolutionnaire, qui se définit comme un état politique où coexistent des souverainetés multiples ; l’origine de la notion revient à Trotsky [9] et a ensuite été développée par la science politique et la sociologie [10]. D’un point de vue méthodologique, plusieurs numéros de revues et ouvrages [11] ont inspiré ce travail, qui relève d’une même démarche d’« expansionnisme méthodologique », sur les plans géographique et historique, visant à transposer les travaux sur les mouvements collectifs aux sociétés non occidentales et non démocratiques. Cependant, cette transposition atteint rapidement ses limites du fait de la différence de sources, de la prise en compte d’échelles d’analyse géographique et chronologique plus larges et du fait que la région, sous domination coloniale, ne soit pas encore constituée en États-nations ; de même, les identités nationales que l’on connaît aujourd’hui n’ont à l’époque pas encore émergé. Pourtant, tenter cette transposition a permis de délimiter plus précisément une séquence de temps et d’identifier les moments saillants de l’histoire de la région. La situation révolutionnaire au Turkestan se déploie ainsi sur une période d’un an : elle commence avec la révolution de février 1917 (mars 1917) [12] pour s’achever avec la chute du premier gouvernement autonome appelé « Autonomie de Kokand » en février 1918 (mars 1918), et englobe la révolution d’octobre 1917 (novembre 1917) [13]. Cette situation révolutionnaire se distingue de l’issue révolutionnaire (revolutionary outcomes) [14], situation de guerre civile dans le cas centrasiatique et de guérilla antisoviétique. Il s’agit ici de comprendre la situation révolutionnaire turkestanaise, dans son déroulé chronologique et ses dynamiques internes.

Février 1917 au Turkestan

4Si la Grande Guerre est un moment crucial de la décolonisation des provinces occidentales de l’Empire russe [15], au Turkestan c’est la révolution de Février plus que la guerre qui marque la fin du système colonial, avec la disparition de l’ancien appareil administratif et l’abolition par le gouvernement provisoire d’une législation discriminatoire entre les différents sujets impériaux ; le statut d’allogène (inorodtsy) assigné aux populations indigènes les privait en effet de droits comme d’obligations, et d’un vrai rôle dans la vie politique. En février 1917 (mars 1917), les anciennes populations coloniales tirent profit d’une « révolution par procuration [16] » dont elles héritent sans s’être directement mobilisées. « Révolution sans mobilisation » localement, février 1917 n’en débouche pas moins sur une situation révolutionnaire, alors qu’émergent de nouveaux espaces de souveraineté politique. Ce paysage politique révolutionnaire reste cependant marqué par la persistance de la mentalité colonialiste des populations slaves (anciens colons de peuplement, ouvriers et soldats) qui veulent maîtriser territoire et populations pour reléguer les Musulmans [17], perçus comme ayant une faible expérience politique, à un rôle passif d’observateurs, alors que ces derniers représentent près de 98 % de la population totale.

La fin du système colonial russe au Turkestan

5Les violences de Février à Petrograd sont suivies avec attention au Turkestan par les populations européennes [18]. La nouvelle de l’abdication du tsar le 2 mars 1917 (15 mars 1917), est officiellement publiée dès le lendemain dans le Turkestanskii Kur’er ; elle est accompagnée d’un appel à maintenir le calme et l’ordre, assurant qu’aucun problème de ravitaillement ne touchera ni l’armée, ni les civils [19]. L’euphorie atteint son apothéose le 10 mars (23 mars), tant parmi les populations slaves qu’indigènes, et se concrétise par l’arrestation le 31 mars (13 avril) du général Alekseï Kouropatkine [20], nommé gouverneur militaire du Turkestan le 22 juillet 1916 (4 août 1916), et maintenu dans ses fonctions après Février, ayant prêté allégeance au gouvernement provisoire [21]. Véritable « révolution de Tachkent [22] », cette arrestation est décidée conjointement par les organisations politiques nouvellement créées à Tachkent, le général étant considéré comme une menace à l’ordre et au calme de la province [23]. Accusé de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour éviter les massacres dans le Sémiriéchié durant les révoltes de l’été 1916 [24], d’avoir distribué des armes et exacerbé les tensions ethniques, Kouropatkine insiste pourtant dans sa défense sur le fait que ses moyens en hommes et en armes étaient limités [25].

6À la suite de l’abdication du tsar et de la disparition du système colonial, la reconfiguration du paysage politique va se faire de façon relativement autonome de l’ancien centre métropolitain, malgré la création du Comité du Turkestan près le gouvernement provisoire (Turkestanskii komitet vremennogo pravitel’stva) le 7 avril 1917 (20 avril 1917). De tendance modérée, il est composé de neuf membres, cinq Russes et quatre Musulmans, mais ne remporte pas l’adhésion des élites musulmanes malgré une présidence, entre juillet et septembre 1917, assurée par le singulier Vladimir Nalivkin (1852-1918) ; le Comité du Turkestan jusqu’à sa disparition reste relativement inactif par rapport aux forces politiques plus radicales et aux forces politiques musulmanes émergentes [26].

7La reconfiguration du paysage politique qui se joue après Février est également peu marquée par l’influence des institutions prérévolutionnaires. En premier lieu, et contrairement à la Russie d’Europe, le Turkestan n’a pas connu d’assemblées provinciales et urbaines (zemstvo et douma) qui témoignent de la naissance d’une société civile russe dynamique et qui constituent une base institutionnelle bénéficiant d’une expérience de pouvoir et d’une légitimité sociale [27]. C’est aussi ce qui constitue une véritable ligne de démarcation entre espace métropolitain et espaces coloniaux périphériques, malgré la continuité territoriale impériale. Au Turkestan, aucune réforme administrative de fond n’a été entreprise depuis la loi-cadre (polojenie) de 1892 et la région ne dispose que de deux assemblées municipales à Tachkent et Vernyi, ce qui a entravé, comme le souligne la presse, l’acquisition par les populations indigènes de pratiques de gouvernement, d’administration et surtout d’espaces de collaboration avec les populations slaves. Cette situation est également pensée comme une cause des révoltes de 1916 [28]. En second lieu, l’ancienne administration indigène (composée d’élites et de notables locaux qui opéraient selon des logiques tribales ou lignagères) peut difficilement constituer un chaînon intermédiaire de pouvoir car elle fut, dans de nombreuses régions, la principale cible des insurgés de l’été 1916. Dans d’autres cas, les chefs de ces administrations étaient directement impliqués dans les révoltes (dans le Sémiriéchié notamment) [29]. Ainsi, en 1916, les lieux traditionnels de médiation et de collaboration entre populations slaves et musulmanes ont été marginalisés et décrédibilisés [30].

Logiques de domination des premiers soviets

8La situation révolutionnaire au Turkestan au lendemain de février 1917 met un terme à la phase intense d’interconnexions, par le premier conflit mondial, des différents espaces géographiques de l’Empire russe entre eux, mais aussi avec le reste du monde. Elle se caractérise par une double rupture, géographique et historique : localement, l’évolution politique se fait, d’une part, de manière autonome de Petrograd et, d’autre part, en rupture avec le système de domination préexistant, ce qui favorise l’émergence en politique de nouveaux acteurs [31]. Les populations slaves de Tachkent sont les premières à s’organiser dès l’abdication du tsar : le 2 mars 1917 (15 mars 1917), les employés des chemins de fer de Tachkent créent un soviet, de majorité menchevique ; les 3 et 4 mars (16 et 17 mars) sont créés respectivement le soviet des députés ouvriers et celui des députés soldats de Tachkent, rapidement réunis, et aux tendances radicales. À la fin du mois de mars 1917, on compte soixante-quinze soviets, et le principe de classe qui préside à leur création devient en réalité un principe national (russe et plus généralement slave ou « grand-russe »), du fait de l’ancien contexte colonial et en l’absence de prolétariat musulman. En haut de la pyramide se trouve le soviet régional du Turkestan (Turkestanskii kraevoï soviet), composé en majorité de mencheviks et de socialistes révolutionnaires [32]. Moins radical que son homologue de Tachkent, il bénéficie du soutien des soldats des garnisons du Turkestan et des ouvriers. Ces soviets, où qu’ils se trouvent, choisissent des officiers, de simples soldats ou des colons de peuplement pour occuper les anciennes fonctions administratives impériales et les postes clés (usines, communications, transports) [33].

9Ainsi, dès le milieu du mois de mars 1917 (début avril 1917), la transition de pouvoir s’opère au bénéfice de soviets essentiellement russes, imprégnés d’idéologie néocoloniale : les discours insistent sur le fait que « la révolution a été faite par des révolutionnaires russes, des soldats russes et des ouvriers russes », ainsi « les indigènes doivent se contenter de ce qu’on leur donne sans faire-valoir d’ambitions démesurées » [34]. L’homme politique Georgii Safarov dénonce cette « désastreuse tendance colonisatrice » (rokovoï kolonizatorskii ouklon) que prend cette « révolution des Russes » au Turkestan [35]. Les Musulmans continuent d’avoir le sentiment d’être occupés par des forces étrangères, l’essentiel du corps militaire stationné au Turkestan et les soldats nouvellement en poste, surnommés les « épouvantails de la révolution » (pougalo revolioutsii), étant majoritairement extérieurs à la région [36].

10La résistance des mentalités reste vive face aux « ambitions démesurées » de la population musulmane, qui se résument à une exigence de représentativité politique au sein des nouvelles institutions. Importante depuis 1905 et cruciale après 1917, cette exigence touche directement à la légitimité du pouvoir. Censés avoir été habitués à une certaine passivité de la population musulmane au moment de la révolution de 1905, les membres des soviets ne comprennent pas pourquoi ceux qui s’étaient soumis jusque-là aux administrateurs militaires russes n’en font pas de même avec le nouveau pouvoir « révolutionnaire » [37]. Comme l’évoque le militaire et orientaliste Nil Lykochine (1860-1922), ancien gouverneur de Samarcande [38], même s’il est impossible de passer outre le principe de représentativité, il reste à ses yeux difficile de le respecter à la lettre, du fait d’une part de l’amorphisme civique présumé des Musulmans, incapables de s’impliquer dans la vie de la « patrie impériale » comme l’auraient prouvé selon lui les soulèvements de 1916, et d’autre part de la présupposée suprématie du sentiment d’appartenance à une communauté religieuse qui supplanterait la communauté impériale [39].

11Cette mentalité entrave l’action des nouveaux organes. Le soldat d’un soviet de district dans la région du Syr-Darya affirme par exemple qu’en tant que « représentant de la démocratie révolutionnaire russe [rousskaia revolioutsionnaia demokratiia] au Turkestan », il ne peut et ne veut « avoir à la tête d’un organe régional un indigène [touzemets] » et refuserait de remplir les ordres pris par un soviet dans lequel des Musulmans siégeraient [40]. Le Français Joseph Castagné témoigne de son côté d’un certain mépris pour ces soldats qui « fréquentaient assidûment les réunions, les meetings plus par désœuvrement que par intérêt propre ». Il souligne également l’incapacité de la soldatesque à comprendre un vocabulaire politique nouveau : les termes de révolution, de Constitution, de fédération et de république sont « autant de mots étrangers à leur esprit archaïque que, dans leur ignorance atavique, ils ne comprirent point » poursuit-il [41].

Naissance et évolution de la « politique musulmane »

12Face aux populations européennes du Turkestan qui savent faire front commun, qui ont une même vision du fonctionnement social et politique de la société, et surtout qui disposent d’hommes ayant une expérience de guerre durant laquelle ils se sont radicalisés [42], il convient de s’intéresser à la société musulmane qui, longtemps exclue du jeu politique impérial, tente de s’octroyer un espace politique et des institutions souveraines. Mais les tensions internes, jusque-là contenues par le régime colonial, sont exacerbées par la guerre puis les révolutions, alors que le régime colonial les avait jusqu’alors contenues. Schématiquement, la « politique musulmane » (muslim politics), comme la nomme Adeeb Khalid, se polarise autour de deux tendances, progressiste et traditionaliste.

Élites et populations turkestanaises dans la Grande Guerre

13Les élites, intellectuels, ulémas et notables turkestanais, étaient restées relativement en retrait du monde politique en comparaison avec celles des autres régions de l’Empire russe. Celles-ci avaient su saisir les opportunités offertes par le manifeste d’Octobre 1905 et bénéficiaient d’une représentation à la Douma au sein de la « fraction musulmane » ou dans les assemblées de province, alors que le Turkestan ne disposait d’aucun représentant à la première, troisième et quatrième Doumas d’État [43]. Le système colonial a cependant offert un terrain propice aux interactions culturelles entre intellectuels musulmans et a favorisé le développement d’un mouvement de réformisme culturel, influencé par le monde musulman ottoman, perse et surtout tatar via la publication de journaux. La presse non officielle en langues russe ou vernaculaires a pris de l’ampleur après 1905, avant de se dépolitiser après 1907 et de se focaliser sur les débats de culture et de société, seule arène discursive possible dans un contexte de censure politique [44]. Cette « politique musulmane » ne se concentre pas exclusivement sur des débats de nature religieuse, mais aussi sur des questions d’autorité, d’éthique et de culture ; on ne peut pas l’appréhender en termes de lutte des classes ni même de libération nationale [45]. Cependant, loin d’intégrer toute la population, le réformisme turkestanais ou « jadidisme » est un mouvement urbain qui manque de légitimité en milieu rural et ne développe pas d’idéologie révolutionnaire avant 1917. Émergent aussi des courants plus conservateurs et traditionalistes (ulémas) dont les idées, au moins jusqu’aux années 1910, sont parfois proches de celles des réformistes en termes d’éthique et de fonctionnement de la société, ou plus divergentes lorsqu’il s’agit d’éducation, d’émancipation des femmes et de participation à la vie de l’Empire [46].

14La Première Guerre mondiale semble intensifier cette polarisation entre traditionalistes et réformistes, du fait d’allégeances symboliques supracommunautaires. Alors même que les réformistes avaient de la sympathie pour l’Empire ottoman, l’entrée en guerre de l’Empire russe en 1914 et l’appel au jihad par les autorités politiques et religieuses de la Sublime Porte, avant tout destiné à assurer la cohésion interne de la société ottomane [47], ne heurtent pas fondamentalement leurs convictions patriotiques, au moins au début de la guerre. Ils restent fidèles à l’Empire par des déclarations de loyauté dans la presse, la guerre étant comprise comme un événement qui relève de la géopolitique, non de la religion [48]. Cette loyauté à l’Empire se manifeste en 1916 pendant les révoltes qu’ils dénoncèrent pour au contraire participer à la politique militaire impériale en organisant des comités de recrutement ou en levant des fonds [49]. In fine, cela leur permet de revendiquer une place dans l’Empire et d’aspirer à une citoyenneté à part entière. Il semble en aller différemment avec les élites traditionalistes qui proclament leur opposition au premier conflit mondial, de certains imams qui ne prononcent pas la prière réglementaire au Tsar (khutba) lors du sermon du vendredi ou encore de commerçants qui marquent leur sympathie envers les prisonniers de guerre allemands détenus au Turkestan en leur vendant des produits alimentaires moins chers [50].

15Quant à la société musulmane ordinaire, on peut extrapoler au Turkestan les grands traits que décrit Salavat Iskhakov à propos des paysans tatars, recentrés sur leurs communautés et en marge de la vie politique de l’Empire [51]. Si l’entrée en guerre les avait laissés indifférents ou sceptiques, l’année 1916 constitue une césure dans l’opinion publique avec la bataille des Dardanelles et les révoltes de 1916. Les rapports de l’Okhrana, la police politique, font état de nombreux discours d’opposition à la guerre, y compris par des administrateurs russes (à Andijan par exemple) ; de soutiens, symboliques comme financiers à l’Empire ottoman (levées de fonds via les branches locales du Comité Union et Progrès à Boukhara et Samarcande) ; d’agitation antirusse par les conteurs traditionnels (maddahs) sur les marchés ; de rumeurs de victoire germano-ottomane qui libérerait le monde musulman ; de déclarations de « guerre sainte » par des mollahs afghans ou d’une haine des Russes de plus en plus prononcée [52]. Ce morcellement de l’opinion publique et des loyautés s’amplifie avec la révolution de Février qui engendre un repli sur le groupe de solidarité originel et une tendance à ce que l’administration russe considère comme du séparatisme [53].

Polarisation politique après 1917 : progressistes et traditionalistes

16Le libéralisme constitutionnel de la révolution de Février correspond à ce qu’espéraient les réformistes musulmans soucieux de l’inclusion et de la participation des anciennes populations indigènes à la vie d’une Russie nouvellement démocratique. Février 1917 est ce moment de vérité et d’entrée en politique : ils peuvent désormais affirmer leur idéaux et défendre leurs intérêts contre les anciens dominants et les courants divergents au sein de leur société, sous couvert d’une identité turcique de plus en plus perceptible [54]. Dans les anciens faubourgs coloniaux, et à Tachkent en premier lieu, les réformistes alors en force liquident l’ancienne police urbaine pour créer de nouveaux organes (muhafiz) et y nommer des Musulmans [55]. Émergent des organisations, cercles et sociétés politiques, réunis le 14 mars 1917 (27 mars 1917) au sein du conseil musulman (shura-yi islamiya). Le conseil musulman de Tachkent tente ensuite de constituer un réseau sur tout le territoire en envoyant des délégués dans d’autres villes afin de créer des branches (Osh, Andijan, Skobelev, Turkestan, Merv) ou d’unir les conseils musulmans qui se créent ici et là (Namangan, Samarcande, Kokand) mais qui ont des objectifs et des fonctionnements divergents, malgré une appellation commune trompeuse. Le conseil musulman de Tachkent est de tendance plutôt progressiste alors que le conseil musulman de Samarcande est dominé par des ulémas traditionalistes [56].

17De toutes tendances politiques avec cent cinquante délégués, le premier Congrès musulman du Turkestan se réunit du 16 au 21 avril 1917 (29 avril au 4 mai 1917) et marque l’émergence d’un mouvement politique d’envergure avec un programme en seize points concernant la vie politique, sociale et économique adopté en vue de la création d’une république démocratique et fédérale du Turkestan, disposant d’une large autonomie au sein d’une Fédération russe. Ce Congrès, qui reconnaît le gouvernement provisoire, aboutit à la création du conseil musulman du Turkestan [57] avec à sa tête Mustafa Chokaev et fédère pour un court instant l’ensemble des organisations musulmanes, conservatrices, réformistes ou aristocratiques [58]. La tenue de ce Congrès s’inscrit dans une effervescence généralisée à l’ancien monde musulman de l’Empire russe.

18Comme à Petrograd, l’approche des élections de l’Assemblée constituante prévues le 12 novembre 1917 (25 novembre 1917) accélère le dynamisme du champ politique et en son sein les dissensions. La Société des ulémas (Ulama Jamiyati), de tendance conservatrice, va jouir d’une véritable assise auprès de la population, preuve en est l’élection de la nouvelle douma municipale de Tachkent. Les résultats du 3 août 1917 (16 août 1917) témoignent de la mobilisation des forces politiques musulmanes, mais surtout des ulémas qui, avec plus de 40 000 voix, obtiennent la majorité absolue avec 62 sièges sur 112, contre 11 pour le conseil musulman, lequel met son échec sur le compte de l’ignorance de la société [59]. En ce qui concerne les populations slaves, les socialistes révolutionnaires dominent avec 24 sièges contre 5 pour les sociaux-démocrates [60].

19Les incompatibilités de vues politiques entre réformistes et conservateurs s’amplifient, comme le prouve la fréquentation en berne lors du deuxième Congrès musulman du Turkestan ; quelque temps plus tard, les conservateurs (ulémas) organisent leur propre congrès, avec succès. Partisans d’une république démocratique fédérative turkestanaise disposant d’une Douma propre, d’une juridiction spécifique sur la terre et l’eau, et d’une milice, ils considèrent, contrairement aux réformistes, que les questions relatives à la religion et aux femmes relèvent de la loi coranique, dont ils sont les seuls à disposer de l’autorité d’interprétation [61]. La décision est prise de créer le parti de l’Union des musulmans (Ittifoki-i muslimin) censé réunir l’ensemble des forces politiques musulmanes, ce qui permettrait aux ulémas d’asseoir leur position dominante et de tenter d’absorber les structures politiques réformistes. Pour marquer leur différence, les réformistes développent un discours marqué par une forme ethnique de patriotisme (le terme « türk » prévaut progressivement sur celui de « Musulman ») [62] ; mais ils vont surtout proclamer un gouvernement autonome à Kokand, éloigné de Tachkent, centre politique qui leur est désormais fermé. L’ensemble de ces dissensions ne pourront être dépassées, alors même que menacent la famine, les pénuries et les raids de plus en plus violents des soldats russes qui pillent les faubourgs indigènes des villes.

Octobre rouge dès le mois d’août 1917

20La situation révolutionnaire de double pouvoir caractéristique du contexte politique à Petrograd ne se retrouve donc pas en ces termes au Turkestan, où dominent trois grandes forces : le pouvoir comparativement fort des soviets (toutes tendances politiques confondues) qui souhaitent s’émanciper du centre politique afin de garder une main coloniale sur la région ; le comité exécutif du gouvernement provisoire, relativement faible ; et, enfin, les organes représentatifs mais divisés des populations musulmanes. Surtout, la situation révolutionnaire turkestanaise est conditionnée par la crise économique et les questions d’approvisionnement, grandissantes depuis le début de la guerre. Elles sont sources de violences (émeutes du pain, puis pillages et réquisitions après Février) et amplifient la ségrégation des espaces sociaux, russes et musulmans, les soldats tentant de confiner la crise alimentaire aux populations indigènes [63]. La faim est maniée comme une arme. Cette situation de plus en plus anarchique culmine avec, à Tachkent, un premier coup d’État bolchevique d’abord manqué le 12 septembre 1917 (25 septembre 1917) (qui précède donc celui de Petrograd), puis réussi après la prise de pouvoir par les bolcheviks à Petrograd et la militarisation intense de la politique.

Désintégration du système économique (1914-1917)

21Pour comprendre l’ampleur du désastre révolutionnaire lors de l’année 1917, il faut revenir brièvement sur la situation économique, profondément affectée par la guerre. Les pénuries alimentaires grandissantes et les transformations politiques radicales engendrées par la révolution de Février achèvent de désintégrer l’espace économique impérial et amplifient la situation de morcellement et d’isolement dans laquelle se trouve le Turkestan. La Grande Guerre a en effet profondément affecté l’économie coloniale du Turkestan, qui reposait sur la production céréalière, et surtout la production cotonnière, encouragée au 19e siècle par l’industrie textile et l’État russe [64]. Si le Turkestan fournissait un tiers du coton au début du 20e siècle, cette part a augmenté à 50 % à la veille du conflit pour représenter presque 100 % vers 1916, l’or blanc servant non seulement à la confection d’uniformes mais aussi à l’élaboration d’explosifs. Après 1916, la production a chuté drastiquement du fait de prix fixes imposés par l’État qui minent sa rentabilité, alors qu’elle reste très exigeante en main-d’œuvre. La production céréalière a diminué elle aussi depuis 1914 : certaines surfaces ont été utilisées pour le coton et la production du Sémiriéchié, principal grenier à grains de l’Asie centrale, a été affectée par le départ des conscrits slaves en 1914 (30 000 hommes et 6 000 cosaques soit près de 50 % de la force de travail masculine et 12 % du total de la population russe) [65]. Les révoltes de l’été-autonome 1916, l’exil vers la Chine d’une grande partie des nomades du Sémiriéchié avec leur bétail, l’hiver 1916-1917 particulièrement froid et le printemps très sec ont continué de plonger la région dans une situation catastrophique ; en 1917, le Turkestan ne produit que la moitié de ses besoins en grains et la récolte de l’été ne représente que le quart des quantités précédentes [66].

22L’approvisionnement et le rationnement constituent ainsi des questions essentielles pendant la période de guerre ; elles deviennent primordiales après Février et structurent le champ politique révolutionnaire. Elles intensifient le ressentiment et les tensions entre populations slaves, administration impériale et populations musulmanes. Dès mars 1915 à Tachkent, les marchands centrasiatiques avaient commencé à être rendus responsables du manque de farine et de pommes de terre par l’administration impériale russe, la presse locale et la population russe [67]. Les émeutes du pain se sont intensifiées début 1916 au Turkestan comme dans le reste de l’Empire [68]. Souvent pris à partie, les commerçants centrasiatiques ont délaissé les quartiers coloniaux des villes face aux Slaves qui exigeaient de l’administration impériale la réquisition des produits alimentaires qui auraient été « indûment » cachés et leur vente à prix fixes [69]. En novembre 1916, la douma de Tachkent a aussi voté un système de rationnement favorable aux Russes, pérennisé en 1917 par les premières décisions des soviets qui légifèrent contre la spéculation et imposent des prix fixes sur les biens essentiels. Cela a eu pour effet de les faire disparaître des étals. À l’été 1917, le gouvernement provisoire décrète un monopole d’État sur le grain, le coton est nationalisé et les stocks réquisitionnés, mais peu de décisions sont prises localement par son plénipotentiaire, le Comité du Turkestan [70]. Les réquisitions deviennent banales dès septembre, les soldats russes se rendant dans les faubourgs indigènes pour piller et détruire les étals et les échoppes.

23Les soviets européens vont alors utiliser leur maîtrise des centres économiques et des transports comme moyens de contrôle et de domination. Au moindre conflit, les soviets de district bloquent les wagons de grains qui acheminent, depuis la fin de l’année 1916, les produits de Russie. Ce « blocus de la faim » (golodnoï blokad) [71] rend la situation intenable et ce sur plusieurs années, alors que certains délégués musulmans qui demandent une aide alimentaire se voient rétorquer, par les nouveaux acteurs révolutionnaires, qu’ils n’ont qu’à « se bourrer de leur autonomie » [72]. Les populations musulmanes, nomades en particulier, meurent de faim dans les villes, les villages, les gares et les steppes, « chancelant » ou « s’affaissant sur les trottoirs et le long des canaux des villes » ; elles tombent « comme des mouches », décrit Joseph Castagné, qui évoque huit cent mille victimes turkestanaises (il reprend le chiffre donné au dixième congrès des soviets de Moscou) [73]. Les corps ne sont enlevés qu’en 1919, car il n’y a personne pour les ramasser [74].

Deux coups d’État bolcheviques (septembre-octobre 1917)

24À la suite du putsch manqué de Lavr Kornilov et au renforcement du pouvoir des soviets en Russie, les bolcheviks et les socialistes révolutionnaires de gauche, à Tachkent, renversent le 10 septembre 1917 (23 septembre 1917) le Comité du Turkestan (gouvernement provisoire) et le soviet régional du Turkestan [75]. Le 12 septembre 1917 (25 septembre 1917), un comité révolutionnaire sans membres musulmans, rapidement dissout, se forme à Tachkent et envisage des mesures radicales : réquisition des stocks de vivres, nationalisation des banques, transfert des terres aux paysans, organisation d’un régiment de gardes rouges et nomination d’un nouveau comité exécutif [76]. Dénoncé unanimement par les forces politiques musulmanes comme russes modérées, ce coup d’État n’est pas suivi massivement [77]. Le soviet régional du Turkestan, plus modéré, fuit pour s’établir à Skobelev (Ferghana), d’où il demande à Kerenski l’envoi de renforts militaires. L’expédition punitive, en provenance de Kazan avec à sa tête le général Korovichenko, arrive à Tachkent le 20 septembre (3 octobre) et, sur fond de grève générale, rétablit temporairement l’ordre (loi martiale et création d’un tribunal militaire révolutionnaire) [78]. La légitimité du gouvernement provisoire, qui décline dans tout l’Empire, n’est pas rétablie entièrement.

25C’est le coup d’État bolchevique du 25 octobre 1917 (7 novembre 1917) à Petrograd qui marque la fin de la situation révolutionnaire au Turkestan alors que s’engage, dans un premier temps, une lutte fratricide entre bolcheviks et partisans du gouvernement provisoire. Deux jours plus tard, le soviet de Tachkent décide de passer à l’action armée avec les soldats des 1er et 2e régiments sibériens, qui n’avaient pas prêté allégeance au gouvernement provisoire, les employés des chemins de fer et une partie importante de prisonniers de guerre. Les autorités militaires restées loyales au gouvernement provisoire distribuent aux citadins des armes, « avec une facilité qui déconcerte [79] » pour former des milices de quartier. Les confrontations sont sanglantes entre partisans du gouvernement provisoire et ceux des organisations politiques radicales, alors que la population musulmane reste en retrait, et retire son soutien au gouvernement provisoire [80]. Le 1er novembre (14 novembre), la plupart des quartiers de Tachkent sont occupés par le soviet de la ville, à tendance bolchevique, puis la conquête au reste du territoire va progresser difficilement et s’accompagner de l’arrestation des anciens officiers, fonctionnaires et membres du gouvernement provisoire ; les assemblées sont renvoyées, les organisations politiques et les journaux musulmans fermés [81]. Cette situation marque la victoire des bolcheviks sur les autres tendances politiques russes ; il leur reste encore à éliminer les velléités de pouvoir des élites musulmanes.

Le gouvernement autonome de Kokand (novembre 1917-février 1918)

26Face à cette situation, les ulémas, sûrs de leur suprématie au sein de la société musulmane, continuent de concevoir, lors d’un Congrès tenu en novembre, la possibilité d’un gouvernement commun avec des forces politiques russes radicalisées ; ils poursuivent leurs négociations avec le soviet de Tachkent, qui reste convaincu pour sa part que l’absence de prolétariat musulman est un facteur rédhibitoire à l’implication des Musulmans dans l’appareil d’État [82]. Les réformistes (conseil musulman), décident quant à eux de quitter Tachkent pour Kokand, deuxième ville du Turkestan, ville de spéculation et de capitaux, où s’est développée la culture cotonnière dès 1863-1865 ; c’est aussi une ville insalubre, où les « logements coûtent au moins le double ceux de Saint-Pétersbourg » mais où l’« on boit autant de champagne des meilleurs marques françaises » [83]. S’y tient, dès le 26 novembre 1917 (9 décembre 1917), le quatrième Congrès extraordinaire des musulmans du Turkestan, influencé par la Déclaration du droit des peuples à l’autodétermination du 2 novembre 1917 (15 novembre 1917). S’inscrivant dans les idéaux démocratiques de la révolution de Février et en écho aux slogans d’autodétermination des peuples, le Congrès crée un territoire autonome au sein d’une République démocratique fédérative russe et élit un gouvernement provisoire dénommé « Autonomie turkestanaise » (Turkiston mukhtoriati) [84]. Malgré l’interdiction de manifester décidée par le nouveau pouvoir révolutionnaire russe de Tachkent, une marche de soutien est organisée à Tachkent, le 6 décembre 1917 (19 décembre 1917) avec près de soixante mille personnes. Le 13 décembre 1917 (26 décembre 1917), date symbolique décrétée « jour du Turkestan autonome », qui correspond au jour de naissance de Mahomet, se tient une manifestation pacifiste avec près de deux cent mille personnes selon le journal Ulugh Turkiston ; celle-ci, dépassant les limites de la vieille ville où elle devait se cantonner pour atteindre les quartiers russes, engendre violences et répression [85].

27Les ulémas ne reconnaissent pas ce nouveau gouvernement et protestent même contre lui en janvier 1918 [86], tout comme les bolcheviks du Turkestan qui le déclarent illégal et ordonnent l’arrestation de ses membres. Les combats à Kokand commencent en février 1918 et opposent les forces armées du soviet de Tachkent aux forces musulmanes composées, entre autres, de deux mille hommes mais sans véritable expérience de combat [87]. À la suite des bombardements, des incendies et des pillages, ces forces sont rapidement mises en déroute par les gardes rouges qui ont recruté des militaires stationnés au Turkestan ou démobilisés du front, des prisonniers de guerre allemands et austro-hongrois [88], ainsi que des milices arméniennes Dashnak composées de rescapés du génocide [89]. Un tiers de la ville a été détruit et il y a eu dix mille victimes. Le 5 février (18 février), le gouvernement autonome de Kokand est renversé. Il s’ensuit un mouvement de guérilla rurale basmatchi, qui perdure en Asie centrale jusqu’au début des années 1930 et relève du « warlordism », guérilla organisée autour de chefs de guerre, réalité commune à l’ancien Empire russe [90].

28En février 1917 (mars 1917), l’onde de choc produite par l’épicentre révolutionnaire de Petrograd atteint directement le Turkestan. La différence de statuts juridiques entre sujets de l’Empire est enfin abolie et, avec l’abdication du tsar et l’arrestation du gouverneur du Turkestan, le système colonial s’effondre. L’ancienne centralisation impériale éclate laissant place à une période de rapports volontaires au pouvoir et de participation directe à la politique [91]. Mais au Turkestan, ces acquis révolutionnaires s’agrègent à des dynamiques endogènes, spécifiques à la région et à son passé ; « l’idée révolutionnaire » comme le formule M. Chokaev, n’a pu être dissociée « de l’activité “révolutionnaire” des soviets turkestanais » et de la mentalité des populations slaves, profondément marquée par la période coloniale [92]. La révolution d’Octobre et la destruction du gouvernement autonome de Kokand en février 1918 par les forces du soviet de Tachkent mettent fin localement à la situation révolutionnaire tout en initiant une nouvelle séquence historique de guerre civile, alors que la région est plongée dans une crise économique et alimentaire durable et dévastatrice. Le rétablissement de la centralisation politique et la maîtrise des territoires et des populations par le pouvoir soviétique bolchevique central débute en novembre 1919 au Turkestan avec l’arrivée de la Commission turkestanaise (Sovnarkom de Russie). Sa mission, sur fond d’instrumentalisation des discours de lutte de libération nationale, est d’analyser la situation révolutionnaire au Turkestan et de prendre des mesures pour contrer cette tendance révolutionnaire néocoloniale des soviets locaux, refusant aux Musulmans toute participation dans la vie politique. L’enquête donne lieu au célèbre ouvrage La Révolution coloniale de Georgii Safarov [93]. Les forces politiques postrévolutionnaires néocoloniales sont progressivement démises. Se met en place un nouveau système de domination (qui n’est pas un colonialisme « rouge », même si certaines pratiques s’en rapprochent), qui s’imposera sur plusieurs années et inclura de façon différenciée les anciennes populations musulmanes et les élites qui avaient émergé à la faveur du réformisme, de la Première Guerre mondiale et des révolutions de 1917. Le Turkestan entre donc dès 1917 dans une phase de décolonisation ; continuer de comprendre cette période, ainsi que celle de la guerre civile et les logiques de l’institution locale d’un pouvoir bolchevique central, permettra de saisir plus en avant la nature et l’originalité du système soviétique en ses périphéries [94].


Mots-clés éditeurs : colonialisme, musulmans, Première Guerre mondiale, révolution, Turkestan

Date de mise en ligne : 08/09/2017

https://doi.org/10.3917/ving.135.0087