Article de revue

La Résistance en accusation

Les procès d’anciens FFI et FTP en France dans les années d’après-guerre

Pages 121 à 136

Citer cet article


  • Grenard, F.
(2016). La Résistance en accusation Les procès d’anciens FFI et FTP en France dans les années d’après-guerre. Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 130(2), 121-136. https://doi.org/10.3917/ving.130.0121.

  • Grenard, Fabrice.
« La Résistance en accusation : Les procès d’anciens FFI et FTP en France dans les années d’après-guerre ». Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2016/2 N° 130, 2016. p.121-136. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2016-2-page-121?lang=fr.

  • GRENARD, Fabrice,
2016. La Résistance en accusation Les procès d’anciens FFI et FTP en France dans les années d’après-guerre. Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2016/2 N° 130, p.121-136. DOI : 10.3917/ving.130.0121. URL : https://shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2016-2-page-121?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ving.130.0121


Notes

  • [1]
    Raymond Ruffin, Ces chefs de maquis qui gênaient, Paris, Presses de la Cité, 1980. L’ouvrage aborde quelques affaires dans lesquelles furent impliqués des chefs de maquis emblématiques comme Georges Guingouin, Robert Leblanc, Henri Romans-Petit.
  • [2]
    Si les Forces françaises de l’intérieur (FFI) devaient rassembler, à partir de leur création en février 1944, l’ensemble des forces combattantes de la Résistance, les Francs-tireurs et partisans (FTP), d’obédience communiste, ont gardé jusqu’à la Libération une certaine autonomie.
  • [3]
    Pour les procès les plus importants, des dossiers de presse et comptes rendus judiciaires ont été rassemblés par la Commission d’histoire de l’Occupation et de la Libération de la France (CHOLF) et conservés aux Archives nationales (AN), 72 AJ 1895 (procès de résistants). Cette étude se limite aux procès ayant impliqué d’anciens combattants de la Résistance ayant servi dans les rangs des FFI ou des FTP. Parce qu’ils relèvent d’une autre logique, elle n’aborde pas les procès, moins nombreux mais qui ont pu avoir un important écho médiatique, intentés à d’autres catégories de résistants, ceux notamment ayant servi dans les réseaux ou le Bureau central de renseignement et d’action (BCRA), pour d’éventuelles trahisons ou détournements de fonds.
  • [4]
    « Le procès de Jules Rossi et François Flamand à Dijon », L’Humanité, 10 mars 1948.
  • [5]
    France d’Abord, 147, avril 1946.
  • [6]
    La seule étude publiée consacrée à ce sujet porte sur la région Bourgogne et s’intègre dans une thématique plus large sur le devenir des résistants après la guerre. Robert Chatin, Des temps difficiles pour des résistants en Bourgogne : échec politique et procès, 1944-1953, Toulouse, L’Harmattan, 2002 (ouvrage tiré d’une thèse de doctorat en histoire contemporaine, Université Lyon-II, 2000). Un mémoire de maîtrise a également été consacré à cette question : Delphine Maréchal, « Les procès de résistants, 1947-1954 : un procès de la Résistance ? », sous la direction de Lucette Levan-Lemesle, Université Paris-I, 1994.
  • [7]
    Dans son étude sur les maquis en Franche-Comté, François Marcot a bien montré que les réquisitions opérées par les maquisards étaient plutôt acceptées par les populations locales lorsqu’elles étaient encadrées et donnaient lieu à des remises de bons officiels de réquisitions. Elles l’étaient moins en revanche lorsqu’elles ne faisaient l’objet d’aucune contre-partie et s’accompagnaient de certaines formes de violence (François Marcot, « La résistance et la population, Jura 1944 », Guerres mondiales et conflits contemporains, 146, 1987, p. 3-22).
  • [8]
    Gilles Vergnon, Résistance dans le Vercors : histoire et lieux de mémoire, Grenoble, Glénat, 2012, p. 85 ; Fabrice Grenard, Georges Guingouin : une légende du maquis, Paris, Vendémiaire, 2014, p. 226-227.
  • [9]
    AN, F7 14 904, synthèse des RG, rapport mensuel pour le mois d’avril 1943.
  • [10]
    Fabrice Grenard, Maquis noirs et faux maquis, Paris, Éd. Vendémiaire, 2013.
  • [11]
    Jean-Marc Binot et Bernard Boyer, L’Argent de la Résistance, Paris, Larousse, 2010, p. 104.
  • [12]
    Ibid., p. 105.
  • [13]
    Alfred Hangouet, L’Affaire Lecoz, Chambray-les-Tours, CLD, 1978, avant-propos de Michel Debré, p. 13.
  • [14]
    Archives départementales (AD) du Cher, 1W 419, réquisitions effectuées par les FFI, rapport d’octobre 1945.
  • [15]
    Les auteurs de l’exécution sont inculpés par le tribunal militaire de Bordeaux en novembre 1947.
  • [16]
    Kenneth Mouré et Fabrice Grenard, « Traitors : Trafiquants and the Confiscation of “Illicit Profits” in France, 1944-1950 », The Historical Journal, 51 (4), 2008, p. 969-990, p. 980.
  • [17]
    Ordonnance du CFLN du 6 juillet 1943 relative à la légitimité des actes accomplis pour la cause de la libération (art. 1), Journal officiel de la République française (JORF), 10 juillet 1943.
  • [18]
    L’ensemble des débats du procès Lecoz se trouve dans AN, 72 AJ 135 (dossier BII3).
  • [19]
    L’Écho du Centre, décembre 1945, comptes rendus du procès du « gang Jacquet ».
  • [20]
    AD Loir-et-Cher, cabinet du préfet, 1375 W 176, PV n° 979/2, septembre 1945.
  • [21]
    Sur l’affaire Philippot, voir le dossier de presse qui lui est consacré dans AN, 72 AJ 1895, ainsi que Un département dans la guerre, 1939-1945 : occupation, collaboration et résistance dans l’Yonne, Auxerre, Association pour la recherche sur l’Occupation et la Résistance dans l’Yonne (ARORY), 2008, p. 584-585.
  • [22]
    Sur l’affaire Plonka, voir Robert Chantin, Des temps difficiles pour des résistants en Bourgogne : échec politique et procès, 1944-1953, Paris, L’Harmattan, « Logiques historiques », 2002, p. 371-377.
  • [23]
    En novembre 1944 par exemple, le tribunal militaire de Limoges acquitte le commandant « Baptiste », officier des FFI qui s’était rendu dans un camp d’internement pour en extraire deux miliciens et les exécuter.
  • [24]
    Alain Bancaud et Henry Rousso, « L’épuration des magistrats à la Libération » (1944-1945), Revue d’histoire de la Justice, 6, 1993, p. 117-144, p. 9. Si elle ne toucha que ceux qui avaient pu faire preuve d’un zèle trop important dans la répression de la Résistance ou avaient exercé des fonctions à caractère politique (cabinets ministériels), cette épuration n’en concerna pas moins trois cents à quatre cents magistrats qui firent l’objet de condamnations, soit 10 % du corps. Mais le fait de ne sanctionner que des comportements individuels et non un comportement professionnel collectif, alors que la magistrature fut tout entière engagée derrière le régime de Vichy, explique que cette épuration ait suscité de nombreuses critiques.
  • [25]
    Alain Bancaud, Une exception ordinaire : la magistrature en France, 1930-1950, Paris, Gallimard, 2002, p. 338.
  • [26]
    En 1946, une pétition est lancée en faveur de Philippot. Elle n’est signée que par quarante-six personnes et ne reçoit aucune signature de personnalités publiques importantes.
  • [27]
    AN, F1a 4730, synthèse des RG, questions politiques, mars 1946.
  • [28]
    L’Époque, dirigée par un ancien giraudiste, Jean-Louis Vigier, publie fin 1945 plusieurs articles pour tenter de dénier tout patriotisme à la Résistance communiste.
  • [29]
    Témoignage de Georges Guingouin dans Les Amis du Musée de la Résistance du département de la Haute-Vienne, supplément au bulletin 46, 2e trim. 1999, p. 1-12, p. 11.
  • [30]
    Herbert Lottman, L’Épuration, Paris, Fayard, 1986, p. 14.
  • [31]
    « Amnistie ! », France d’Abord, 17 avril 1947.
  • [32]
    « Les intolérables poursuites contre les résistants continuent », France d’Abord, 29 mai 1947.
  • [33]
    « La résistance en accusation », France d’Abord, 7 août 1947.
  • [34]
    « Alors que les traîtres menacent l’ordre public, on emprisonne encore les patriotes », France d’Abord, 27 novembre 1947.
  • [35]
    Le Monde, éditorial du 29 janvier 1948.
  • [36]
    Sur cette affaire Kabacinsky, voir R. Chantin, Des temps difficiles pour des résistants…, op. cit., p. 378-385.
  • [37]
    « Un ancien capitaine FTP condamné à mort », Le Monde, 13 février 1948.
  • [38]
    Édouard Moreau voit sa peine ramenée à dix ans de travaux forcés en appel avant d’être gracié en 1950. Jean-Paul Kabacinsky fait l’objet d’une expulsion en Pologne en 1951.
  • [39]
    « Une quinzaine d’affaires liées dans le nouveau procès qui s’est ouvert à Dijon », Le Monde, 11 mars 1948.
  • [40]
    « Ce sont les patriotes qu’on poursuit », L’Humanité, 6 mars 1948.
  • [41]
    En réalité, cette loi d’amnistie restait symbolique. Il ne s’agissait pas d’une amnistie générale pour tous les anciens résistants condamnés comme le souhaitait le PCF. Toute l’ambiguïté au sujet des actions entrant dans la « cause de la libération » demeurait.
  • [42]
    Cité par Philippe Buton, « Le PCF et la Résistance sous la IVe République », in Bernard Lachaise (dir.), Résistance et politique sous la IVe République, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2004, p. 97-110, p. 98.
  • [43]
    Voir les comptes rendus de ces réunions dans les pages locales de France d’Abord.
  • [44]
    « Quand la justice se moque de la justice », France d’Abord, 184, 9 janvier 1947, p. 9.
  • [45]
    « Libération pour les patriotes emprisonnés », France d’Abord, 185, 16 janvier 1947, p. 2.
  • [46]
    « Des anciens résistants condamnés à mort par des tribunaux d’exception », France d’Abord, 28 février 1948.
  • [47]
    AN, 72 AJ 1895, procès de résistants, comptes rendus du procès de Nancy.
  • [48]
    Sur cette campagne en faveur d’Émile Philippot, voir le dossier de presse dans AN, 72 AJ 1895.
  • [49]
    Le Monde, 10 avril 1948, « Le comité d’action de la Résistance s’adresse au pays ».
  • [50]
    Marie-Claire Lavabre, Le Fil rouge : sociologie de la mémoire communiste, Paris, Presses Sciences Po, 1994, p. 214.
  • [51]
    Stéphane Courtois, « Luttes politiques et élaboration d’une histoire : le PCF historien du PCF dans la Deuxième Guerre mondiale », Communisme, 4, 1983, p. 5-26, p. 8.
  • [52]
    M.-Cl. Lavabre, Le Fil rouge…, op. cit., p. 213.
  • [53]
    Le 1er novembre 1952, L’Humanité titre ainsi : « Aujourd’hui Guingouin est démasqué : il cachait depuis plusieurs années des fonds extrêmement importants. » Si Charles Tillon accepta de faire son autocritique, évitant ainsi l’exclusion, Georges Guingouin en revanche fit le choix de « défendre son honneur », même si cela le mettait dans une position intenable vis-à-vis du Parti qui voyait dans cet entêtement une preuve de culpabilité. L’ancien chef des FFI de la Haute-Vienne fut exclu du Parti à la fin de l’année 1952.
  • [54]
    Joseph Algazy, La Tentation néofasciste en France, 1944-1965, Paris, Fayard, 1984, p. 64-66.
  • [55]
    Pierre Laborie, Le Chagrin et le Venin, Paris, Bayard, 2011, 2014, p. 129. Critique des excès et dérives de la Résistance, la notion de « résistantialisme » se distingue donc du concept de « résistancialisme » créé par Henry Rousso pour caractériser une vision idéalisée de la Résistance, à laquelles les Français auraient unanimement et naturellement participé dans leur grande majorité.
  • [56]
    JORF, débats parlementaires, 7 avril 1954, p. 1862.
  • [57]
    Michel Taubmann, L’Affaire Guingouin, Saint-Paul, Lucien Souny, 1994.
  • [58]
    Paris-Match, 249, semaine du 2 au 9 janvier 1954.
  • [59]
    Paris-Match, 250, semaine du 9 au 16 janvier 1954.
  • [60]
    Le Figaro, 26-27 décembre 1953.
  • [61]
    Claude Bourdet, « Qui défendra Guingouin ? », France-Observateur, 31 décembre 1953.
  • [62]
    AD Corrèze, 60 J 292, fonds Gao, communiqué du 8 janvier 1954.
  • [63]
    AD Corrèze, 60 J 292, fonds Gao, « Les organisations de résistance R5 ne veulent plus se laisser bafouer ».
  • [64]
    Roland Dumas, Le Fil et la Pelote : mémoires, Paris, Plon, 1996, p. 76. Roland Dumas fut l’un des avocats de Georges Guingouin.
  • [65]
    « L’affaire de Chamberet à la cour d’assise de Tulle », La Nouvelle République, 21 juin 1961.

1L’installation, en France métropolitaine, du Gouvernement provisoire de la République française puis de la Quatrième République marquèrent le retour à l’ordre et à la légalité républicaines après l’anomie provoquée par la violence de l’occupation allemande. Dans ce contexte d’une légalité restaurée, certains actes commis par des résistants furent traduits devant des tribunaux, parfois pour des raisons valables (les actions des maquis ont pu s’accompagner de délits ou crimes motivés par d’autres raisons que le seul amour de la patrie), parfois de manière abusive, dans un contexte de guerre froide où la résistance communiste, notamment, fit l’objet de suspicions. C’est à cette seconde histoire de la Résistance qu’invite ici Fabrice Grenard.

2Les procès d’anciens résistants accusés d’exactions constituent une page relativement méconnue de l’histoire politique et judiciaire de l’après-guerre en France. Ces procès ne sauraient se limiter aux quelques affaires les plus souvent citées, impliquant des chefs de maquis célèbres [1], puisque plusieurs milliers d’anciens combattants ayant appartenu aux Forces françaises libres (FFI) ou aux Francs-tireurs et partisans (FTP) [2] ont été inquiétés par la justice. À partir d’exemples particulièrement symboliques [3], il est possible de retracer le climat dans lequel ces procès se sont développés à la fin des années 1940 et au cours des années 1950, et de comprendre les enjeux qu’ils ont soulevés.

3Évoquant le procès à Dijon en mars 1948 de quatorze anciens résistants accusés de pillages et d’assassinats à la fin de l’Occupation, L’Humanité constatait que « l’on traque aujourd’hui les héros pour les faits mêmes – élimination d’agents de l’ennemi, réquisitions imposés aux collaborateurs et trafiquants – qui en ont fait des héros [4] ». Les combattants engagés dans les maquis en 1943-1944 ne s’imaginaient certainement pas qu’ils auraient, après la guerre, des comptes à rendre à la justice d’une République qu’ils avaient contribué à restaurer. Un an après la Libération, Pierre Villon, qui préside le Comité national de défense des patriotes emprisonnés, évoque pourtant auprès du ministre de la Justice, Edmond Michelet, le nombre de deux mille anciens résistants détenus provisoires, en attente d’un jugement [5]. Il s’agit, dans leur grande majorité, d’anciens maquisards ayant combattu dans les rangs des FTP ou des FFI et poursuivis pour des actions menées sous l’Occupation, dans le cadre de la lutte armée, ou lors de la Libération, dans le contexte de l’épuration (exécutions de collaborateurs ou de délateurs, réquisitions, extorsion de fonds auprès de trafiquants).

4Cette question des procès impliquant d’anciens résistants n’a fait l’objet que de très rares études [6], alors qu’il s’agit d’un sujet essentiel, à la croisée de l’histoire judiciaire, politique, voire sociale, des années d’après-guerre. Ces procès témoignent de la difficulté de refermer les blessures liées à la période de l’Occupation et de la Libération et d’un certain malaise entretenu par les conditions dans lesquelles s’était déroulée l’épuration. Le climat particulier qui a entouré ces procès et le simple fait que d’anciens combattants de la Résistance puissent être mis en accusation démontrent combien le pays était loin de communier au cours des années d’après-guerre à ce qu’il est désormais convenu d’appeler le « mythe résistancialiste » : loin de faire l’objet d’une idéalisation unanime, la question de la Résistance et de ses actions continuait à diviser la société française après la guerre. Ces procès symbolisent aussi les nombreuses désillusions, qui ont pu se développer après la Libération pour les combattants de la Résistance. Ils apparaissent enfin comme un enjeu politique important : alors que le Parti communiste français tenta d’en faire un élément de mobilisation à partir de 1947 afin de montrer combien la Résistance avait été « trahie », l’extrême droite et une partie de la droite utilisèrent au contraire ces procès dans le cadre d’une stratégie de dénigrement des maquis.

5Plusieurs moments marquent des inflexions importantes. Dans l’immédiat après-guerre, en 1945 et 1946, la justice, à la fois militaire et civile (un ancien FFI soupçonné d’indiscipline et de déviance relève du tribunal militaire puisqu’il agissait dans un cadre militaire, celui qui aurait commis des actions isolées de la cour d’assises), s’intéresse aux maquisards qui auraient confondu leurs intérêts personnels avec ceux de la lutte patriotique, les classant dans la catégorie de ceux que l’on appelait à l’époque de façon générale les « faux maquisards ». Cependant, les tribunaux ont aussi beaucoup de mal à établir une distinction nette entre « faux » et « vrais » maquisards en raison de la nature clandestine des maquis et de leurs actions subversives. Si ces procès d’anciens combattants de la Résistance, bien que nombreux, passent dans un premier temps relativement inaperçus, les choses changent avec le déclenchement de la guerre froide en 1947 et l’isolement politique du Parti communiste, qui cherche à s’emparer de la question et à en faire un objet de mobilisation. Enfin, le début des années 1950 marque l’ouverture d’un troisième moment avec le glissement à droite du paysage politique, tandis que le Parti communiste cesse ses actions en faveur des « patriotes emprisonnés ». La campagne engagée par les formations les plus à droite pour l’amnistie des collaborateurs s’accompagne alors de l’instrumentalisation de certaines affaires impliquant d’anciens maquisards pour tenter de dénigrer la Résistance et les maquis.

Entre peur des représailles et désir de réparation

6Dans le cadre de la lutte patriotique qu’ils menaient contre l’occupant, mais aussi afin d’assurer leur survie et leur sécurité, les maquis ont tous développé des pratiques illicites d’approvisionnement, allant du simple vol à des systèmes de réquisitions plus ou moins acceptés par les populations locales [7]. Ils ont mené des exécutions de personnes dans le cadre d’une épuration anticipée, avant même que n’ait eu lieu la Libération, afin d’éliminer collaborateurs et délateurs potentiels. Contrairement aux fantasmes qui se sont développés après la guerre sur la violence des « maquis rouges », ces pratiques n’étaient en réalité nullement le seul fait des maquis FTP, bras armé de la résistance communiste. Elles restèrent également relativement contrôlées et canalisées, quelle que fût l’obédience du maquis concerné. Une comparaison entre deux maquis de nature pourtant très différente, celui plus militarisé et sous la domination de l’Armée secrète (AS) du Vercors et celui des FTP de la Haute-Vienne, dirigé par Georges Guingouin, amène ainsi à des conclusions similaires : s’il y eut bien dans les deux cas des exécutions décidées par le maquis avant la Libération, elles restèrent globalement limitées (une quinzaine pour chacun de ces deux maquis, sur une période allant du printemps 1943 à la Libération) et leurs motifs apparaissaient liés au contexte de guerre [8].

7Peu de personnes ayant pu se considérer comme les « victimes » des actions menées par les maquis portèrent plainte auprès des organismes compétents au moment des faits, par peur de représailles, comme le constatait dès le printemps 1943 un rapport des Renseignements généraux (RG) soulignant l’incapacité de mener des enquêtes contre les auteurs de ce genre d’actions : « Tous ceux qui sont bafoués, insultés, pillés, volés, s’ils portent plainte, ces plaintes n’aboutissent qu’à leur procurer les pires ennuis [9]. » Cette « loi du silence », que cherchaient à faire régner les maquis, permettait d’assurer leur sécurité. Cependant, elle profitait aussi indéniablement à quelques criminels usant de la confusion possible avec les vrais maquisards pour agir en toute impunité et terroriser les populations locales [10].

8Cette peur des représailles a pu perdurer après la Libération, avant que des plaintes ne commencent à être déposées pour obtenir réparations de certaines actions conduites par les maquis, notamment en matière de réquisitions. Les plaintes les plus précoces proviennent d’institutions (banques, perceptions) à qui les remboursements promis à la suite de réquisitions opérées sous l’Occupation n’avaient pas été versés. Dans de nombreux départements, des enquêtes sont menées dès la Libération par les intendants militaires, qui permettent parfois de mettre à jour certaines dérives. L’intendance de Chambéry démasque ainsi un groupe qui opérait des prélèvements « pour son propre compte [11] ». Dans l’Aude, le président du comité départemental de libération (CDL) évoque des sommes enlevées par des Résistants « sans l’accord de la hiérarchie [12] ».

9Les particuliers victimes de ce même genre de vols se montrent plus prudents, à la fois parce qu’ils continuent de craindre des représailles ou parce que leurs agresseurs ont présenté leurs actions comme des sanctions épuratrices. Commissaire de la République à Angers, Michel Debré rappelle ainsi la très grande difficulté qu’il eut à obtenir à l’automne 1944 des témoignages dans la région de Loches contre le « faux maquisard » Lecoz, dont il souhaitait l’arrestation. Debré avance deux explications : « soit les victimes des exactions de Lecoz n’avaient pas la conscience très nette au sujet de leur attitude sous l’Occupation, ou alors la terreur inspirée par Lecoz avait subsisté chez ceux qui refusaient de témoigner [13] ».

10Les craintes de ceux qui s’estimaient avoir été les victimes d’exactions de la part des maquisards disparaissent au fur et à mesure que s’effacent les incertitudes liées à la Libération. Dans le Cher par exemple, les services de la préfecture sont informés fin 1945 de plaintes de particuliers, qui évoquent des promesses de dédommagements pour des réquisitions n’ayant pas été tenues et considèrent donc qu’ils ont été victimes de vols [14]. Ce genre de plaintes ne cessa de s’amplifier en 1946 et 1947, amenant policiers et magistrats à enquêter sur de nombreuses affaires de vols, pillages, mais aussi d’exécutions sommaires, impliquant d’anciens maquisards. La mère d’un jeune collaborateur exécuté par le maquis dans la région de Bordeaux en mars 1944 ne porta plainte que deux ans après les faits, le 26 juin 1946, alors que le contexte lui semblait sans doute plus favorable pour le faire [15]. Pour ceux qui avaient été l’objet d’opérations de racket présentées comme une sanction du marché noir, il apparaissait également plus facile de porter plainte après le printemps 1947, dès lors que le gouvernement avait demandé aux comités de confiscations des profits illicites de cesser d’engager de nouvelles enquêtes destinées à confisquer les bénéfices réalisés par le biais du marché noir ou de la collaboration économique sous l’Occupation [16].

Des décisions judiciaires dans une certaine indifférence

11Normalement, les actions illégales auxquelles s’étaient livrés les maquisards étaient couvertes par l’ordonnance prise par le Comité français de Libération nationale (CFLN) à Alger le 6 juillet 1943, déclarant « légitimes tous les actes accomplis postérieurement au 10 juin 1940 dans le but de servir la cause de la libération de la France, quand bien même ils auraient constitué des infractions au regard de la législation appliquée à l’époque [17] ». Pour chaque plainte portée contre un ancien maquisard, tout le problème était alors de savoir si les faits reprochés s’inscrivaient bien dans une véritable logique de guerre, correspondaient à des ordres reçus et entraient dans le cadre des « actions accomplies pour la libération », ou au contraire, s’il s’agissait d’actions isolées menées de façon indépendante, répondant davantage à des motivations personnelles (vols, règlements de comptes), qui, de ce fait, étaient condamnables. Si dans l’immédiat après-guerre furent jugés et condamnés très sévèrement de véritables « faux maquisards », il est indéniable que d’authentiques résistants accusés à tort de banditisme ont été quelque peu sacrifiés, comme s’il fallait donner le moins de publicité possible à des affaires susceptibles d’aller à l’encontre d’une vision idéalisée de la résistance et de rappeler des dérives (réquisitions violentes, assassinats), inévitables dans le cadre de la lutte armée, mais qui avaient pu heurter profondément les populations locales.

12Plusieurs affaires démontrent clairement que derrière certains maquisards se trouvaient de véritables usurpateurs : les plaintes déposées contre leurs exactions étaient donc dans ce cas justifiées. Au lendemain de la Libération, une épuration des FFI et des FTP fut ainsi entreprise afin d’éliminer ceux qui avaient pu agir en totale indépendance et multiplier des actions criminelles à des fins personnelles. Elle s’inscrivait d’ailleurs dans la continuité des mesures adoptées au sein même des maquis à l’égard de toute personne accusée d’indiscipline et de dérives. Les maquis les mieux structurés organisaient en effet des « polices » et « tribunaux », qui se montraient particulièrement sévères contre tous ceux qui se livraient à des actions personnelles et ne respectaient pas la discipline militaire.

13L’exemple type du procès d’un faux maquisard fut celui du capitaine Lecoz devant le tribunal militaire d’Angers en octobre 1945. Délinquant condamné à de multiples reprises avant guerre (il totalisait trente-six condamnations en 1939), ayant travaillé pour la police allemande au début de l’Occupation, celui qui s’appelait en réalité Georges Dubosc dissimula son identité lors de son installation près de Loches au début 1944, se présentant, sous le faux nom de Lecoz, comme un ancien médecin militaire, recherché par les Allemands. À la tête du maquis qu’il crée au printemps 1944 et qui allait devenir l’un des plus importants de la région (deux cents hommes se trouvent sous ses ordres en août 1944, qui se sont pour la plupart laissés abuser en pensant s’engager dans un vrai maquis), Lecoz se comporte comme un tyran. L’acte d’accusation recense contre lui une trentaine de pillages et dix-huit assassinats commis entre juin et septembre 1944. Son procès, en raison de la longueur de l’instruction, ne s’ouvre qu’en octobre 1945 devant le tribunal militaire d’Angers. Rappelant que « la vraie Résistance s’était trouvée salie par les crimes du bandit », le commandant Livinec, occupant le siège du ministère public, réclame la peine de mort. Ne bénéficiant d’aucune circonstance atténuante, Lecoz est exécuté le 14 mai 1946 à la prison d’Angers [18].

14Dans le cas de Lecoz, les faits ne prêtaient à aucune contestation, tant ce personnage incarnait au plus haut point la figure du « faux maquisard ». Des affaires de ce genre éclatèrent après la Libération dans de nombreuses régions. À Limoges par exemple, en décembre 1945, la cour d’assises condamnait à mort deux frères, Lucien et Jean Jacquet, qui avaient multiplié en 1943-1944 les expéditions dans les fermes de la Haute-Vienne (l’acte d’accusation recense cinquante-neuf agressions à main armée et un meurtre) en se faisant passer pour des membres de la police du maquis [19]. En avril 1945, le tribunal militaire d’Orléans condamnait à quinze ans de travaux forcés un jeune maquisard reconnu coupable de brigandage sous couvert de répression du marché noir et qui avait assassiné un fermier refusant de lui donner l’argent qu’il réclamait [20].

15Il est des affaires qui apparaissent en revanche beaucoup plus complexes, dans lesquelles d’authentiques résistants ont pu se retrouver accusés de crimes ou de pillages. Ce fut le cas d’Émile Philippot dans l’Yonne [21]. Parfois surnommé le « premier maquisard de l’Yonne » (il fut le premier à tuer un officier allemand dans le département), ce carrier, militant communiste, était l’un des fondateurs du maquis FTP Vauban au début 1943. À la fin de cette année-là, il rallie un autre groupe armé, le maquis Henri Bourgogne, installé dans la périphérie orientale du Morvan. Arrêté le 21 février 1944, il est condamné par la cour spéciale de Dijon le 4 avril aux travaux forcés à perpétuité pour terrorisme. Quelques mois seulement après avoir retrouvé la liberté, Philippot est arrêté en avril 1945 car il est soupçonné d’avoir dénoncé pendant sa période d’internement l’adjudant Bocher, sous-chef de la brigade de gendarmerie de Semur, qui entretenait des contacts avec l’AS. Philippot est jugé par la cour de justice de Dijon, institution normalement chargée de juger les faits de collaboration, en novembre 1945. Le procureur, qui écarte ses réels états de service dans la Résistance pour le faire passer pour un aventurier instable, réclame la peine de mort. Bénéficiant de circonstances atténuantes de la part des jurés, il est condamné à vingt ans de travaux forcés. La presse locale, notamment Le Bien public, dans ses comptes rendus du procès, présente Philippot comme le symbole même du « faux maquisard », qui n’aurait agi qu’à des fins personnelles. Une véritable chape de silence tombe sur cette affaire, qui n’est levée qu’en 1948.

16D’autres affaires témoignent enfin de la complexité même de la Libération, avec d’authentiques résistants qui ont pu se croire investis, dans le contexte de l’épuration, d’une légitimité leur permettant de rendre justice eux-mêmes, en dehors de toute légalité. En octobre 1945 s’ouvre par exemple devant la cour d’assises de Chalons-sur-Saône. Le procès de Théodore Plonka, Français d’origine polonaise, agent de liaison pour la section polonaise de la Main-d’œuvre immigrée (MOI) à partir de novembre 1942 : engagé en 1944 au sein du régiment FTP Valmy dans le 9e bataillon de Saône-et-Loire, il participa aux combats pour la Libération d’Autun [22]. Affecté en janvier 1945 à la 1re Armée française, il est démobilisé début mai et se livre alors avec un groupe de neuf autres anciens maquisards à des actions (vols, attaques à main armée) présentées comme épuratrices contre des trafiquants ou collaborateurs. Bien qu’il n’ait procédé à aucune action entraînant la mort, Plonka est condamné aux travaux forcés à perpétuité, démontrant ainsi l’intransigeance d’un jury de cour d’assises face à toute forme de désordre dans le contexte pourtant particulier de la Libération, alors qu’à la même période, de nombreux tribunaux militaires prononcent des non-lieux contre des FFI qui se seraient livrés à des exécutions sommaires au cours des semaines ayant suivi la Libération [23].

17Plusieurs conclusions peuvent être tirées de ces accusations portées contre d’anciens maquisards en 1945-1946. Évoquons tout d’abord les continuités judiciaires entre Vichy, le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) et la Quatrième République. L’épuration des magistrats à la Libération, si elle ne fut pas totalement inexistante, n’en est pas moins restée assez limitée dès lors qu’il ne leur fut pas fait grief de ne pas avoir démissionné sous l’Occupation, ni d’avoir appliqué les lois, les circulaires de la Chancellerie et les instructions de leurs supérieurs hiérarchiques [24]. Les magistrats, qui ont à juger les résistants après la Libération, étaient pour la plupart déjà en place sous l’Occupation et avaient donc participé à la répression des activités « dissidentes » et « terroristes ». Ils n’ont fait que continuer à considérer les actions illégales des maquis comme une source de désordre. Émile Philippot entend ainsi requérir contre lui la peine de mort à deux reprises, sous l’Occupation, en avril 1944, et après la Libération, en novembre 1945, par le même magistrat, le juge Voisenet, qui le qualifie à chaque fois de « terroriste » et développe un réquisitoire très violent. Celui qui qualifie son affaire, le juge Bouchard, avait commencé sa carrière de juge d’instruction sous l’Occupation, en 1942, à Châlons-sur-Saône, étant notamment chargé des enquêtes contre les militants communistes. Les condamnations prononcées par la justice après la guerre contre d’anciens maquisards, notamment FTP, s’inscrivent ainsi dans une certaine continuité avec celles adoptées sous l’Occupation, qui se caractérisaient, selon les observations d’Alain Bancaud, par « l’incompréhension envers les courants les plus cosmopolites, les plus radicalisés et les plus violents de la dissidence », tandis que les sanctions étaient plus intraitables « contre les étrangers qu’à l’égard des Français, contre les communistes que vis-à-vis des gaullistes [25] ». Cela explique la très grande sévérité dont font preuve les juges à l’égard du communiste Philippot ou de l’« étranger » Plonka.

18Une autre observation importante concerne le peu de voix qui s’élèvent pour défendre en 1945 et 1946 ces anciens maquisards. La famille Philippot tente de mobiliser anciens résistants et personnalités politiques, mais se heurte à l’indifférence la plus totale [26], qui contraste fortement avec les campagnes qui se développent deux ans plus tard, dans un contexte qui aura radicalement changé. La même absence de soutien transparaît pour Plonka : aucune mobilisation ne se développe, bien qu’il se soit illustré quelques mois plus tôt lors des combats pour la libération d’Autun. Dans plusieurs départements où se déroule ce genre de procès, les RG s’étonnent de cette absence de mobilisation en faveur de personnes qui, quelques mois plus tôt, étaient présentées comme de véritables héros [27]. Les partis politiques ainsi que les associations de résistants, qui se constituent dès la fin de la guerre, ne semblent alors guère enclins à s’impliquer dans des affaires susceptibles de souligner certaines eaux troubles de l’action des maquis et d’apporter des limites à la geste maquisarde en pleine élaboration.

19L’absence du Parti communiste peut plus particulièrement surprendre, alors que ce parti est à partir de 1947 le plus actif pour dénoncer les procès faits à d’anciens maquisards. Intégré dans le système du tripartisme, le Parti communiste cherchait au lendemain de la guerre à profiter de son rôle joué dans la Résistance. Il ne souhaitait pas médiatiser des affaires susceptibles d’alimenter le discours anticommuniste sur la violence des « maquis rouges », que développe dès la Libération une certaine presse conservatrice [28]. Cette attitude transparaît clairement dans le choix de ne pas susciter de mobilisation particulière dans des affaires impliquant des militants. Dans le Limousin par exemple, la justice enquête à la fin de la guerre sur l’assassinat d’une famille près de Chamberret, en juillet 1944. En août 1945, deux agriculteurs, qui avaient été des acteurs de la résistance locale, sont incarcérés. Alors qu’il dirige l’association départementale des anciens combattants, Georges Guingouin, l’ancien chef départemental des FTP, rappelle que les personnes exécutées par son maquis étaient des traîtres et délateurs. Il tente de mobiliser le Parti communiste pour organiser une manifestation destinée à défendre les résistants mis en cause, et s’adresse au secrétaire fédéral Fernand Dupuy, également membre du comité central du Parti communiste. Mais celui-ci lui demande de ne pas faire de publicité autour de cette affaire, ajoutant que le Parti se contenterait de trouver un bon avocat aux accusés [29].

Le tournant de 1947

20L’année 1947 marque un tournant important en ce qui concerne le climat dans lequel se déroulèrent les procès impliquant d’anciens combattants de la Résistance et les réactions qu’ils provoquèrent. Les débuts de la guerre froide et le développement de l’anticommunisme facilitent une mise en accusation croissante des anciens FTP, plus d’un millier d’entre-eux ayant à faire à la justice en 1947, selon les estimations de l’Association des anciens combattants de la Résistance (ANACR) [30]. La nature des débats change également par rapport aux années 1945-1946 : on ne cherche désormais nullement à qualifier les accusés de « faux maquisards » ou à taire leurs états de service comme cela avait été le cas lors des procès précédents. Leur appartenance aux FTP est au contraire mise en avant pour mieux souligner l’idée que les maquis communistes auraient développé une « terreur rouge » en 1944 dans le cadre d’une stratégie destinée à s’emparer du pouvoir. Les exécutions de collaborateurs deviennent, dans ces conditions, des assassinats qui auraient été motivés par l’élimination d’adversaires politiques, tandis que les réquisitions imposées aux trafiquants sont présentées comme des vols symbolisant les premières phases d’une expropriation, qui serait devenue générale si les communistes s’étaient emparés du pouvoir.

21Dans toutes les régions de France, des inculpations se développent pour des faits remontant à la période de l’Occupation ou à la Libération. En avril 1947, deux anciens FTP sont écroués à Béthune pour avoir procédé à l’exécution, le 7 juin 1944, d’un ingénieur soupçonné de délation [31]. En mai 1947, un ancien capitaine FFI de Marseille est arrêté pour des pillages et des exécutions sommaires bien qu’il prétende n’avoir fait qu’exécuter les ordres de ses supérieurs [32]. En juin, un ancien officier FTP est arrêté à Quimper pour avoir abattu sous l’Occupation un agriculteur, trafiquant du marché noir, qui refusait les perquisitions du maquis [33]. En novembre, le tribunal militaire de Bordeaux inculpe trois anciens FTP ayant procédé le 29 mars 1944 à l’exécution sur ordre d’un collaborateur notoire [34]. Au cours des semaines suivantes, une dizaine d’anciens FTP des maquis du Sud-Ouest (Dordogne, Corrèze) sont poursuivis par ce même tribunal militaire pour des exécutions effectuées à la Libération.

22Au début 1948, plusieurs affaires retentissantes ayant lieu de façon très rapprochée donnent le sentiment, comme l’écrit Rémy Roure dans Le Monde, « d’une véritable offensive […] contre d’anciens combattants de la Résistance [35] ». Ces procès, outre les conditions particulières de la guerre clandestine, venaient également rappeler les fractures internes importantes à la Résistance entre membres des FTP et ceux de l’AS. Le 2 février 1948, la cour d’assises de Saône-et-Loire condamne à mort un ancien FTP polonais, Jean-Paul Kabacinsky, accusé d’avoir exécuté en août 1944 un inspecteur de Montceau-les-Mines [36]. Véritable « chasseur de communiste », cet inspecteur avait mené une répression particulièrement brutale sur le plan local contre la résistance communiste, en étant à l’origine d’une soixantaine d’arrestations. Kabacinsky n’avait fait qu’appliquer un ordre de l’état-major régional FTP soucieux de supprimer un adversaire redoutable. Mais la victime, illustrant en cela l’attitude de nombreux policiers, tout en menant une lutte acharnée contre les communistes, était aussi en contact avec des organisations relevant de l’AS, fermant les yeux sur leurs activités. Ces liens entretenus avec l’AS expliquent la peine prononcée contre Kabacinsky, la cour d’assises considérant qu’il avait exécuté un policier « patriote ».

23Quelques jours plus tard, le 13 février 1948, la cour d’assises de Saint-Omer juge neuf anciens FTP de la commune d’Auchel (Nord-Pas-de-Calais), accusés d’avoir procédé à des « exécutions punitives » et des réquisitions arbitraires en 1944. Huit des accusés furent condamnés à des peines allant de deux ans de prison jusqu’aux travaux forcés à perpétuité. Le neuvième, Édouard Moreau, qui était le plus gradé (capitaine des FTP) et considéré comme le chef de la bande, fut condamné à mort. Le tribunal lui reprochait plus particulièrement d’avoir organisé l’exécution sommaire d’une jeune femme, soupçonnée de fréquenter les Allemands, et dont le mari était membre d’un parti collaborationniste, le Rassemblement national populaire (RNP). Moreau expliquait avoir agi sur ordre, appliquant la consigne de son supérieur hiérarchique, le commandant « René ». Mais ce dernier, tué à la Libération, ne put venir confirmer cette version devant le tribunal, qui considéra donc Moreau comme l’unique responsable des exécutions auxquelles il avait fait procéder et leur refusa toute légitimité [37].

24Même si elles n’allaient pas être exécutées [38], les deux condamnations à la peine capitale prononcées contre Kabacinsky et Moreau n’en avaient pas moins valeurs de symbole. Rendues par des jurys populaires censés être représentatifs d’une opinion moyenne (les jurés d’assises sont choisis dans toutes les couches de la société sans obligation d’avoir appartenu à la Résistance pour exercer cette fonction (contrairement à ce qui était le cas dans les cours de justice chargées de juger les personnes accusées de collaboration), ces deux condamnations illustraient, plus de trois ans après les faits, les peurs qu’avaient pu susciter les débordements de la Libération et la volonté de sanctionner toute forme de désordres, qui avait pu se manifester dans ce contexte particulier, même si les auteurs de ces violences estimaient qu’elles avaient pu être légitimes dès lors qu’elles visaient des traîtres et des collaborateurs.

25Le 9 mars s’ouvrait devant le tribunal militaire de Dijon un « nouveau procès de résistance [39] », dans lequel étaient inculpés quatorze anciens maquisards. Ce procès présentait la particularité d’impliquer à la fois des anciens FTP et de l’AS, ce qui n’était pas le cas des affaires précédentes. Le principal inculpé, François Flamand (capitaine « Marius ») membre de l’AS, avait dirigé en 1944 un maquis dans la Bresse, le bataillon Saint-Rémy. Multipliant les actions de guérilla contre l’occupant, Marius se comporta dans la zone qu’il contrôlait (quatre cents hommes étaient sous son autorité en août 1944), comme un chef de bande agissant en toute autonomie et instaurant une véritable structure micro-étatique (police, justice) sans jamais rendre compte à ses supérieurs, qui le considéraient comme dissident. Il est arrêté en septembre 1944, sur ordre de Claude Rochat, sous-préfet de Beaune et son dossier est transmis au tribunal militaire de la 8e région.

26Mis en liberté provisoire en attente de comparaître, Marius rédige un mémoire en défense afin de démontrer que chacune des actions qui lui étaient reprochées s’inscrivait dans le cadre de la guerre. Son procès s’ouvre devant le tribunal militaire de Dijon en mars 1948, avec quatorze anciens résistants ayant agi à ses côtés, parmi lesquels figurent plusieurs FTP qui s’étaient placés sous son autorité, notamment le lieutenant Jules Rossi (« Julot »). Tous étaient accusés de « pillages, meurtres, détournements d’argent, vols qualifiés, séquestration arbitraire ». Alors que de nombreux anciens résistants étaient venus témoigner en faveur des accusés, rappelant notamment l’efficacité militaire de leur maquis (seul Claude Rochat continuait d’insister sur la dissidence de Marius), le commissaire du gouvernement, le colonel Roy, effectua dans son réquisitoire une véritable plaidoirie, déclarant « qu’il ne se reconnaissait pas la paternité de la clôture de la procédure et de son règlement ». Il ajouta que les faits reprochés aux inculpés étaient « couverts par l’autorité légale d’Alger », affirmant également que « 1948 devait être une année de miséricorde et de pardon ». Le tribunal acquitta Marius et ses co-accusés, témoignant ainsi d’une justice militaire plus clémente, car plus réceptive au contexte de guerre et aux violences que celui-ci pouvait susciter, que les jurés populaires des cours d’assises qui condamnaient à la même période Kabacinski ou Moreau à la peine de mort.

27Chacune de ces affaires donne lieu à une mobilisation importante, initiée le plus souvent par le Parti communiste, dont l’activité en la matière contraste avec la discrétion de la période précédente. Le basculement dans la guerre froide, l’évolution politique intérieure (rupture du tripartisme) et la nature particulière prise par les procès d’anciens résistants entraînent un changement de stratégie du Parti, qui s’efforce, en lien avec les différentes organisations lui étant liées, de lancer de grandes campagnes d’opinion en faveur des « patriotes emprisonnés » : « chaque fois qu’un patriote est poursuivi pour des actes de résistance, le devoir de tous les anciens combattants de la Résistance, de tous les patriotes de la localité, est de s’unir pour interdire aux vichystes de prendre leur revanche », lance L’Humanité comme appel en mars 1948 pour protester contre la recrudescence de procès fais aux « patriotes » [40]. Le Parti communiste multiplie également les démarches (pétitions, interventions à l’Assemblée) afin que soit adoptée, puis réellement appliquée, la loi d’amnistie du 1er août 1947 pour « tous les délits et crimes commis antérieurement au 8 mai 1945 avec l’esprit de servir la cause de la libération [41] ».

28Alors que la rupture du tripartisme en mai 1947 entraîne son isolement politique, ce changement d’attitude incarne la volonté du Parti communiste de rechercher des thèmes mobilisateurs (il ne se limite d’ailleurs pas à défendre les seuls FTP, mais l’ensemble des FFI) tout en confortant son image de « premier parti de la Résistance » (« on peut affirmer que sans le “parti des fusillés”, il n’y aurait pas eu de véritable résistance française », affirmait un manuel de formation en 1949 [42]). Le Parti communiste voit dans les nombreux procès faits à d’anciens maquisards, qu’il oppose aux mesures de grâce ou d’amnistie dont bénéficient certains collaborateurs (la loi d’amnistie du 16 août 1947 comporte quelques articles liés à des faits de collaboration), la preuve d’un véritable « complot » qui serait mené, avec la complicité des gaullistes, alors que le RPF connaît une forte poussée aux élections municipales d’octobre 1947, pour la réhabilitation des traîtres et l’élimination des membres d’une résistance « pure » et « authentique » que le Parti aurait été le seul à incarner sous l’Occupation.

29À la pointe de ces campagnes de mobilisation se trouvent également les associations d’anciens FTP. Chaque congrès départemental devient l’occasion d’adopter des « résolutions pour la libération des patriotes emprisonnés [43] ». Leur hebdomadaire France d’Abord consacre de longs développements à la dénonciation des procès présentés comme une « contre-épuration » et à la critique de « l’état d’esprit vichyssois [sic] qui règne chez certains magistrats pour qui tous les prétextes sont bons pour punir ceux qui ont commis les crimes de combattre pour la libération [44] ». Chaque numéro du journal mentionne des affaires judiciaires impliquant d’anciens maquisards et réclame que « l’on mette fin au scandale que constituent l’emprisonnement, la condamnation et la poursuite contre les résistants pour leurs actes de guerre [45] ». La campagne menée par France d’Abord connaît son paroxysme au printemps 1948, en écho aux condamnations à mort prononcées contre Moreau et Kabacinsky : « certains procès rappellent étrangement ceux au cours desquels tant des nôtres furent frappés en plein combat. Les prévenus sont les mêmes. Ce sont les patriotes qui, comme hier, sont accusés d’avoir pris les armes contre l’occupant et les traîtres, tandis que les juges, bien souvent, n’ont pas été changés [46] », observe l’hebdomadaire.

30Le cas d’Émile Philippot illustre parfaitement cette attitude nouvelle du Parti communiste et des associations affiliées, notamment les associations de FTP. Alors que sa condamnation en 1945 s’était effectuée dans l’indifférence totale, le « premier maquisard de l’Yonne », qui effectuait sa peine de vingt ans de travaux forcés, dut faire face à un second procès en 1948 devant la cour d’assises de Nancy, pour des « vols à main armée sous couvert de résistance [47] ». Bien que Philippot se défende en expliquant que les réquisitions effectuées l’avaient été sur ordre, le tribunal l’accuse d’avoir dévié vers un comportement de bande avec un petit groupe de camarades (qualifié de « groupe de Semur ») au cours de l’hiver 1943-1944, alors que son maquis de rattachement s’était dispersé. Le 30 octobre 1948, la cour d’assises de Nancy condamne pour ce motif Philippot, considéré comme le meneur, à cinq ans de réclusion. Un nouveau comité de soutien est constitué à l’initiative de la mère de l’accusé. Contrairement à celui de 1946, on y trouve des personnalités importantes, notamment Victor Bolzan, secrétaire fédéral du Parti communiste dans l’Yonne, ainsi que Robert Simon, président de la section d’Auxerre de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP). Le comité Philippot multiplie les réunions, les meetings et campagnes d’affichages dans les principales localités de l’Yonne ainsi que les articles et communiqués dans la presse locale et nationale. Cette campagne aboutit en avril 1949 à la grâce de Philippot prononcée par le président Auriol, au lendemain de sa venue pour l’inauguration à Auxerre du monument des déportés [48].

Le cas de crimes commis après la Libération

31L’acquittement des inculpés du procès de Dijon en mars 1948 et la grâce accordée à Philippot en 1949 tendaient à montrer que les grandes mobilisations en faveur des « patriotes emprisonnés » avaient porté leurs fruits. Le Parti communiste n’était d’ailleurs plus le seul à se mobiliser. Au lendemain du procès de Dijon s’était ainsi constitué un « comité d’action de la Résistance » afin de « faire échec à l’offensive concertée et à l’insolente réapparition de ceux qui naguère s’étaient mis au service de l’ennemi ». Des personnalités aussi diverses que François Mauriac, Louis Marin, Maurice Schumann, Rémy Roure, René Courtin ou encore le général Cochet et le R.P. Bruckerger donnèrent leur adhésion [49]. Les efforts menés sur les bancs de l’Assemblée pour que la loi d’amnistie du 16 août 1947 soit réellement appliquée à l’égard de tous les anciens résistants remportaient également certains résultats : le 29 juillet 1949, l’Assemblée adoptait deux nouvelles lois sur l’amnistie et les arrestations préventives, qui empêchaient désormais que des résistants puissent être poursuivis et arrêtés pour des faits antérieurs au 8 mai 1945, liés à leur engagement. Des poursuites restaient toutefois possibles pour des actions postérieures à la Libération, effectuées dans un contexte d’épuration propice à certains règlements de compte. Des affaires, comme celle impliquant une dizaine d’anciens maquisards de la Haute-Vienne et leur chef, Georges Guingouin, allaient ainsi montrer un acharnement de la justice au début des années 1950, avec la volonté manifeste de ternir l’action des maquis, dans un contexte rendu particulier du fait de l’évolution de la ligne imposée par la direction du Parti communiste et du basculement de la vie politique vers la droite.

32Alors qu’il n’avait cessé de glorifier la Résistance, le Parti communiste faisait de celle-ci un sujet tabou au début des années 1950 [50]. Ce changement s’inscrivait dans le cadre d’un processus de stalinisation destiné à renforcer la discipline et la cohésion au sein du Parti au lendemain de la crise titiste de 1948-1949. Pour la direction du Parti communiste, l’identité communiste fondée sur des critères comme l’« internationalisme prolétarien », l’« esprit de parti » et la « conscience de classe » devait désormais l’emporter sur tout autre type de combat politique, y compris le « combat patriotique » [51]. Une telle ligne empêchait que les résistants, « forts de leur passé et de la reconnaissance dont ils bénéficiaient hors du parti » ne puissent acquérir « une autonomie politique dangereuse [52] ». Dans ces conditions, le Parti communiste s’abstenait désormais d’insister dans ses publications sur la Résistance : le numéro spécial des Cahiers du communisme en décembre 1950 sur l’histoire du Parti communiste ne consacre ainsi aucun article à la lutte armée entre 1941 et 1944. Cela amenait logiquement le Parti à cesser les grandes campagnes de mobilisation en faveur des « patriotes ». Certains de ceux qui avaient été à la tête de ces campagnes, au niveau national (Charles Tillon) ou local (Georges Guingouin en Haute-Vienne), se retrouvent progressivement marginalisés. Ils font même l’objet d’un processus d’exclusion en 1952. La direction du Parti communiste en arrive à utiliser des arguments identiques à ceux habituellement développés par les adversaires de droite et d’extrême droite contre ces grandes figures résistantes et à minimiser leur engagement patriotique en expliquant qu’ils n’avaient agi que par intérêt personnel, se livrant à de nombreux détournements d’argent [53].

33En s’attaquant à ceux qui en avaient été les symboles, comme le fondateur des FTP Charles Tillon ou le « préfet du maquis » Georges Guingouin, la direction du Parti communiste alimentait à son tour la « légende noire » des maquis, fournissant des arguments à ceux qui n’avaient cessé de contester leurs actions. Les attaques cherchant à ternir les maquis, plus particulièrement les maquis FTP, au départ limitées au cercle des anciens collaborateurs constituant une nébuleuse « néovichyste » autour de publications confidentielles (Les Documents nationaux, Écrits de Paris, Paroles françaises) [54], connaissent une recrudescence au début des années 1950. La période de la Libération appartient désormais au passé. La guerre froide connaît son paroxysme avec la guerre de Corée et les purges staliniennes, alors que la peur d’un nouveau conflit mondial favorise l’anticommunisme. Le glissement vers la droite des différents gouvernements clôture une période entièrement dominée par les forces de gauche depuis 1945. Aux élections de 1951, les partis de la droite conservatrice relèvent la tête et obtiennent quatre-vingt-dix sièges. L’extrême droite remporte quelques succès, avec l’élection de cinq députés appartenant à la liste que dirige Jacques Isorni, l’ancien avocat du maréchal Pétain.

34Menant campagne pour l’amnistie des collaborateurs, la droite conservatrice et l’extrême droite font de la dénonciation du « résistantialisme » leur cheval de bataille. Apparu en 1947 dans les Écrits de Paris, ce terme, désignant les excès auxquels avait pu donner lieu la Résistance, notamment les exactions de certains maquis, était un moyen de « dénigrer la Résistance par un travail de sape tout en affirmant l’authenticité de l’épopée sublime [55] ». Sur les bancs de l’Assemblée, on vit se constituer un front commun pour dénoncer les exactions des maquis allant d’une partie des socialistes foncièrement anticommunistes jusqu’à l’extrême droite. En janvier puis avril 1954, la question des « crimes » du maquis Limousin est évoquée par Jacques Isorni, qui décide d’adresser au ministre de l’Intérieur deux questions écrites au sujet « des exécutions sommaires commises en Limousin à la Libération », avançant le chiffre totalement exagéré de deux mille exécutions, ainsi que par le député socialiste Jean Le Bail, qui interpelle le ministre de la Justice sur la façon dont le gouvernement entendait « faire la pleine lumière sur les crimes des tueurs limousins [56] ».

35C’est dans ce climat particulier qu’une dizaine d’anciens FTP de la Haute-Vienne sont inculpés d’assassinats, donnant lieu à l’une des affaires les plus médiatisées de toute l’après-guerre. Alors qu’ils ne pouvaient plus engager des poursuites pour des faits liés à la période de l’Occupation, policiers et magistrats de Limoges, qui cherchaient depuis plusieurs années à faire « tomber » l’un des chefs de maquis les plus emblématiques, Georges Guingouin, en lui imputant des exactions de la Libération, utilisent le meurtre non élucidé de deux paysans, Félix Parrichout et son fils Emmanuel, le 27 novembre 1945, au détour d’un chemin des monts Souffrangeas en Corrèze. Huit ans après le drame, en se basant sur des témoignages contestables, un inspecteur de Limoges, celui-là même qui avait enquêté sous l’Occupation sur les différents sabotages opérés par le maquis Guingouin, établit un lien avec un autre meurtre, celui d’André Dutheil et d’une partie de sa famille, le 4 juillet 1944, près de Chamberret, par deux individus masqués. Selon la thèse de cet inspecteur, les Parrichout auraient été éliminés à la suite d’un « contrat », car ils connaissaient les meurtriers des Dutheil, qui auraient été membres du maquis Guingouin. Cette thèse convainc le juge d’instruction de Tulle, qui lance des mandats d’arrêts contre des hommes de main du maquis, puis contre le « préfet du maquis » lui-même, emprisonné le 23 décembre 1953, pour « complicité d’assassinat » car il aurait présidé en personne un « conseil de guerre » décidant du sort des Parrichout [57].

36Cette affaire du maquis limousin occupa le devant de la scène au début 1954. Paris-Match publie début janvier un reportage photographique retraçant les grandes étapes de la trajectoire de Guingouin et revenant sur les conditions de son arrestation. Selon ce magazine, il ne faisait aucun doute que « Guingouin avait participé à un conseil de guerre de quatorze anciens FTP [58] ». La semaine suivante, le même périodique considérait que « derrière le fait divers Guingouin » se trouvait « l’ombre d’une République soviétique dans les monts du Limousin ». L’article développait la thèse totalement délirante selon laquelle les exécutions opérées par le maquis devaient permettre « de faire taire toute une province » pour la réalisation d’un « plan de domination fantastique » destiné à transformer le Limousin en un « bastion marxiste » susceptible de servir de base pour les Russes qui, après « une pause de quelques mois à Berlin, pouvaient se remettre en marche à travers une Europe presque entièrement acquise au communisme [59] ». Le Figaro présenta l’« affaire Guingouin » comme une « grande affaire », qui révèle « la terreur rouge dans toute la région en 1944 pour préparer la prise du pouvoir par les communistes » : « une centaine de crimes ont été commis en 1944-1945 dans ce maquis limousin où l’on tuait, massacrait [60] ».

37Isolé politiquement depuis son exclusion du Parti en 1952, l’ancien « préfet du maquis » bénéficia toutefois d’une mobilisation importante en sa faveur, présentant la particularité de n’être pas initiée par le Parti communiste et rassemblant des personnalités de tous les horizons politiques. Comme l’a fait remarquer l’ancien résistant, cofondateur du mouvement Combat, Claude Bourdet, les attaques contre Guingouin ne visaient pas un seul homme, mais l’ensemble de la Résistance, qui avait par conséquent besoin de se mobiliser pour riposter aux attaques dont elle faisait l’objet : « Si les accusés n’avaient été que des militants locaux, les vichystes et les réactionnaires n’auraient pas pu tirer grand-chose de l’affaire mais un Compagnon de la Libération, quelle aubaine ! […] Car Guingouin, c’est un premier pas. […] C’est la guerre de la Résistance, que les vichystes veulent atteindre dans ses principes [61]. »

38Début janvier, quelques jours après son arrestation, le comité de la Haute-Vienne des anciens combattants de la Résistance publie un communiqué appelant « les patriotes, les résistants, les démocrates, à se réunir dans chaque localité pour protester contre les menées qui tentent d’assimiler les actions héroïques de la Résistance à l’assassinat des Parrichout [62] ». Réunis en assemblée à Limoges le 22 janvier 1954, les responsables de l’ensemble des organisations de résistance (AS, MUR, MLN, Front national) pour la R5 (région administrative de Limoges sous Vichy) dénoncent « les informations tendancieuses de la plupart des journaux qui ont cherché à lier le meurtre des Parrichout aux actions de la Résistance [63] ». Cette mobilisation s’accentue après la révélation de la « crise de folie » (en réalité une agression physique de la part de ses geôliers) dont a été victime Guingouin en prison fin février 1954, et qui faillit lui coûter la vie. Un « comité de défense » se constitue, qui reçoit des soutiens d’anciens résistants de premier plan, venant de tous horizons, parmi lesquels on peut retenir l’ancien commissaire de la République Jean Cassou, les sénateurs gaullistes Léo Hamon et Jacques Debû-Bridel et l’écrivain François Mauriac.

39Guingouin obtient finalement le 14 juin 1954 une ordonnance de mise en liberté provisoire qui mit fin à près de six mois d’emprisonnement. La procédure judiciaire s’éternise encore pendant cinq ans, occasionnant un véritable « marathon judiciaire [64] » pour ses avocats du fait des multiples renvois de l’affaire. L’innocence de Guingouin n’est reconnue qu’en 1959 par la chambre des mises en accusation de Lyon, qui lui accorde un non-lieu, le substitut général Thomas déclarant « ne pas comprendre en son âme et conscience qu’on ait engagé des poursuites contre Georges Guingouin ». Si la justice reconnaissait que l’ancien maire de Limoges n’avait en aucune façon présidé un « conseil de guerre » afin d’organiser l’élimination de témoins gênants, pour les autres accusés en revanche, soupçonnés d’avoir procédé au meurtre des Parrichoux, la procédure judiciaire dura encore deux ans. Un dernier procès eut lieu en 1961 devant les assises de la Corrèze à Tulle, impliquant cinq anciens FTP de la Haute-Vienne qui avaient combattu sous les ordres de Georges Guingouin, notamment son principal lieutenant. Si leur culpabilité fut reconnue dans le double meurtre des Dutheil et des Parrichout, bien que de nombreuses zones d’ombres n’aient pas été levées et que les preuves continuaient de manquer, ils bénéficièrent d’une amnistie en raison de leur appartenance à la Résistance. Alors qu’elle avait soulevé quelques années plus tôt les passions les plus vives, lorsqu’il s’agissait d’y mêler le « libérateur de Limoges » Georges Guingouin, cette affaire se terminait dans l’indifférence générale : seule une dizaine de personnes assistèrent à ce procès de Tulle, le dernier procès que l’on peut ranger dans la catégorie des « procès d’anciens résistants », dont les débats ne furent relayés que dans la presse locale [65].

40Les verdicts rendus dans « l’affaire » du maquis limousin marquent la fin des procès impliquant d’anciens combattants de la Résistance, qui avaient alimenté la chronique depuis la fin de la guerre. Ces procès furent les révélateurs des débats virulents suscités par la façon dont s’étaient déroulées la Libération et l’épuration en France. Du côté des accusateurs, ces procès soulevaient la question de la violence et des désordres qui avaient accompagné la Libération, dont on amplifiait l’importance. Du point de vue des accusés, ces procès apparaissaient comme une injustice totale, illustrant une véritable « revanche » de Vichy. Les sanctions particulièrement sévères rendues par des jurys populaires de cours d’assises à l’égard de résistants accusés d’exactions démontraient la volonté de refermer totalement la page de la Libération et de condamner toute forme de désordre et de violence qui avaient pu se manifester lors de cette période, y compris lorsqu’elles étaient justifiées par le contexte de guerre. L’utilisation de ces procès à des fins politiques, par la gauche comme par la droite, illustrait enfin combien la Résistance avait pu donner lieu, dès la fin de la guerre, à une véritable « bataille des mémoires » entre ceux qui cherchaient à la ternir et ceux qui souhaitaient en défendre l’image, tout en essayant d’en récupérer l’héritage politique.


Mots-clés éditeurs : communisme, guerre froide, justice, maquis, Résistance

Date de mise en ligne : 11/04/2016

https://doi.org/10.3917/ving.130.0121