Dagan Yaël, La NRF entre guerre et paix, 1914-1925, Paris, Tallandier, 2008, 427 p., 22 €.
- Par Nicolas Beaupré
Pages 193zg à 226zg
Citer cet article
- BEAUPRÉ, Nicolas,
- Beaupré, Nicolas.
- Beaupré, N.
https://doi.org/10.3917/vin.112.0193zg
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- Beaupré, Nicolas.
- BEAUPRÉ, Nicolas,
https://doi.org/10.3917/vin.112.0193zg
1 En regard de tous les ouvrages parus à l’occasion du centenaire de la NRF, celui de Yaël Dagan consacré aux deux décennies ouvertes par l’entrée dans la Grande Guerre est sans doute le plus neuf. Issu d’une thèse de doctorat, il examine de manière très fine et très précise le double passage de la paix à la guerre puis de la guerre à la paix du « milieu » de la NRF. Comme le souligne son préfacier Christophe Prochasson, alors que les acteurs de ce milieu sont pour beaucoup des célébrités du monde littéraire pour la plupart bien connues des spécialistes de la littérature, le groupe restait relativement peu étudié par les historiens surtout pour cette période si cruciale des années 1914-1925. De fait, hormis la thèse de doctorat de Lionel Richard consacrée à « L’image de l’Allemagne dans la Nouvelle Revue française de 1908 à 1943 », soutenue en 1973 mais restée inédite (et curieusement absente de la bibliographie), bien peu d’ouvrages historiques examinaient en détail la question. Et de détails, l’ouvrage de Yaël Dagan n’en manque pas. Le lecteur est en effet d’emblée frappé par la richesse de l’information et des sources utilisées. L’historienne se déplace avec aisance entre les correspondances des auteurs et leurs œuvres publiées dans la revue ou ailleurs, entre les coulisses de sa fabrication et les tensions qui la traversent. Pour autant, l’érudition de bon aloi de l’auteure, ainsi que son sens de la nuance, ne l’empêchent nullement d’avoir une thèse forte et neuve.
2 Elle commence par brosser un tableau de l’entrée en guerre de la revue et de ses membres. La suspension de la revue au début de la guerre n’est pas exceptionnelle, pas plus que l’attitude de la plupart de ses membres qui oscillent entre embusquage (notamment dans le cas de Gaston Gallimard qui la finance) et engagement volontaire. Entre ces deux pôles extrêmes, tout un éventail d’attitudes sont étudiées par l’historienne. Elles recouvrent les différentes attitudes intellectuelles face au conflit : les uns partent pour le front, les autres s’engagent dans une forme de propagande volontaire, d’autres encore, à l’instar d’André Gide, s’insèrent dans ce qu’on appellerait aujourd’hui l’action humanitaire à l’arrière en faveur des réfugiés. Globalement, nous dit l’historienne, « la guerre séduit les écrivains » et les membres de la NRF et ceux qui en sont proches, en cela, « n’affichent aucune originalité ». Avec la durée cependant, ce milieu traverse de nombreuses crises qui se traduisent notamment, à partir de 1917, par un net recul de la production des éditions de la NRF consacrée à la guerre. Ces crises touchent à des degrés divers les membres de la NRF avec des conséquences divergentes selon les individus. Chez Jacques Rivière, elles se traduisent par un « lent détachement des anciennes représentations » s’inscrivant dans un « mouvement de démobilisation » qui commence vers 1916. Jean Schlumberger ou Henri Ghéon au contraire voient leur nationalisme se radicaliser au cours du conflit. Même André Gide, pourtant las de la guerre, subit un temps l’attraction de Charles Maurras. Roger Martin du Gard prend alors ses distances avec les membres de la revue qui lui semblent trop nationalistes. Ces itinéraires de guerre pèsent fortement sur les choix de l’après-guerre, lorsque est évoquée la possibilité de faire reparaître la revue. À partir de 1917, Rivière, désigné comme le futur directeur, et Schlumberger opposent leur conception de l’avenir de la revue. Ce dernier prône un primat du politique, alors que le premier est méfiant à l’égard de ce qu’il perçoit comme une orientation bien trop maurassienne.
3 Mais comme le montre Yaël Dagan, l’histoire de la guerre vient peser elle aussi directement sur les choix des acteurs et l’année 1918, avec la paix de Brest-Litovsk, puis les offensives allemandes et enfin la victoire, se traduit au sein du « milieu NRF » par une « courbe mobilisation-démobilisation-remobilisation » suivie après le 11 novembre 1918 d’une nouvelle démobilisation accompagnée d’une crise d’identité. Cette année se traduit par la publication de L’Allemand de Jacques Rivière, qui porte la marque de cette période. Une violente querelle opposant André Gide à Jacques Copeau et Gaston Gallimard au sujet de la publication des très patriotiques lettres de guerre de Pierre-Dominique Dupouey éclate au même moment. Gallimard tient bon dans son refus, pour ne céder finalement qu’en 1922 dans un tout autre contexte. Ce chapitre est sans doute l’un des meilleurs d’un ouvrage déjà fort bon. Avec une grande finesse, l’auteure analyse la manière dont Gide se mobilise pour Dupouey avant d’abandonner la cause, et comment Rivière prend très vite ses distances avec L’Allemand qu’il venait pourtant d’écrire dans le but de « prouver l’infériorité morale et intellectuelle du peuple allemand ».
4 Le « nouveau départ » de la revue est donc à la fois tributaire d’évolutions de moyen terme sous le coup de la guerre et de revirements de très court terme, tout comme de l’alchimie découlant des rapports entre ses différents membres dans le contexte de l’immédiat après-guerre. Lorsqu’il prend les rênes de la revue, Jacques Rivière lui imprime immédiatement et sans ambiguïté sa marque, afin de ne pas se retrouver en position de devoir négocier sur le fond avec Henri Ghéon et Jean Schlumberger, qui n’ont pas abandonné l’idée d’une revue politique dans la lignée de leur engagement patriotique. Le choix qu’expose Rivière, dans un article programme devant paraître dans le premier numéro de mai-juin 1919, est tout autre. Il s’agit au contraire d’opérer un retour à la littérature adossé à un refus des « professions de foi politiques ». Afin de ne pas afficher des divisions pourtant bien réelles et de ne pas mettre en péril la revue au moment où elle reparaît, les opposants au nouveau directeur se contentent de réponses timides ou détournées. Ghéon, qui souhaite répondre de manière plus vigoureuse, voit son article être refusé. Le débat qui suivit la publication du premier numéro fut certes violent mais essentiellement interne à la revue, et comme celle-ci ne se disloqua finalement pas, son directeur s’en trouva renforcé. La revue put alors jouer pleinement son rôle et retrouver un magistère intellectuel et littéraire. Au moment même où éclatait une guerre de manifeste entre intellectuels de gauche et de droite, la NRF pouvait proposer autre chose, une forme de « gratuité », de neutralité littéraire. Cette proposition se heurta de nouveau à l’opposition des plus patriotes au sein de la revue, qui réclamaient une prise de position plus explicite de la part d’une revue qui, après tout, continua au cours des années 1919 et 1920 à publier des textes relativement « mobilisés ». Jacques Rivière tint bon et, épaulé par son secrétaire Jean Paulhan et fort du soutien d’André Gide et de Gaston Gallimard, parvint à en refaire une grande revue littéraire. Le succès commercial et de prestige de la NRF et des éditions Gallimard avalisait en quelque sorte les choix de Rivière et lui permettaient de surmonter une période de crise de sortie de guerre qui s’étendit jusque 1922. Le choix de Rivière est en quelque sorte le choix du retour à l’autonomie et aux règles du champ littéraire qui avaient été bouleversé par la guerre et par le large engagement patriotique des écrivains. L’ouvrage de Yaël Dagan se clôt alors par une étude du passage de la « littérature démobilisée » à un pacifisme de plus en plus affirmé passant notamment par un discours de réconciliation avec L’Allemand et l’adoption de l’européisme au moment où celui-ci commence à se développer en France et sur le continent.
5 On l’aura compris, le livre de Yaël Dagan est un livre important. L’auteure montre que les choix et querelles littéraires et intellectuelles ne sauraient ni se résumer d’un côté à des divergences d’opinions politiques réactivées par la fin de l’union sacrée – dans la tradition de l’histoire politique des intellectuels – ni, de l’autre, à des différences de vues spéculatives sur ce qu’est ou doit être la littérature – telles qu’elles sont le plus souvent mises en avant par les études littéraires. En fait, Yaël Dagan remet à sa juste place le poids du contexte de la guerre et de l’après-guerre dans l’histoire d’un milieu intellectuel. Ce faisant, elle montre aussi toute la pertinence et la richesse de l’usage des catégories de la « mobilisation » et de la « démobilisation culturelle » appliquée à l’étude du champ littéraire pendant et après la Première Guerre mondiale.
6 Nicolas Beaupré