Vaner Semih (dir.), La Turquie, Paris, Fayard/ Ceri, 2005, 733 p., 28 €
- Par Olivier Bouquet
Pages 175c à 198c
Citer cet article
- BOUQUET, Olivier,
- Bouquet, Olivier.
- Bouquet, O.
https://doi.org/10.3917/ving.091.0175c
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- Bouquet, Olivier.
- BOUQUET, Olivier,
https://doi.org/10.3917/ving.091.0175c
1 Cet ouvrage collectif s’inscrit dans la continuité de l’Histoire de l’Empire ottoman publié il y a plus de quinze ans. Il ne s’agit pourtant pas d’une histoire de la Turquie : la plupart des contributions sont le fait de turcologues français ou turcs venus d’horizons disciplinaires divers. Leur collaboration à la revue CEMOTI dont Vaner assure la direction les réunit ici. Alors que certains traitent du sujet dont ils sont les spécialistes (Élise Massicard sur les alévis ou S¸irin Tekeli sur le féminisme, par exemple), d’autres évoquent une « question » présentée comme indispensable à l’intelligence de la Turquie contemporaine. Le résultat est un livre riche, composé de vingt-trois chapitres que l’on peut regrouper selon trois thématiques (héritages, spécificités, enjeux).
2 Les héritages sont avant tout ottomans : le nationalisme turc s’est formé à la suite du « reflux » provoqué par les défaites dans les Balkans (admirable chapitre du très regretté Stéphane Yérasimos), à l’origine d’un « pacte national » fondé sur la défense du territoire anatolien autour de la figure tutélaire de Mustafa Kemal (Alexandre Jevakhoff). De l’Empire à la République, l’État s’est maintenu comme figure centrale de la modernité (Ali Kazancgil), a prolongé un mouvement constitutionnel (Jean Marcou) et a travaillé une religion d’État (Faruk Bilici) autant qu’il a voulu contrôler un islam confrérique alévi (Élise Massicard). Le nouveau régime a dû composer avec une société marquée par une diversité ethnique et des contrastes régionaux importants autant que par une culture redéployée de la violence : le premier thème analysé par M. Bazin est aussi clair et précis que le second traité par Hamit Bozarslan est remarquable d’originalité et d’intelligence.
3 Les spécificités turques sont davantage liées à l’histoire d’un pays qui a sans cesse oscillé entre des modèles différents : un régime façonné par une alternance entre des phases d’ouverture démocratique et des moments de repli autoritaire (Semih Vaner) ; une politique internationale à la fois orientée vers une stratégie de sécurité multilatérale et une volonté d’intégration à l’Europe (Semih Vaner, Deniz Akagül, Ural Manço) ; une économie à la fois formelle et informelle, dynamique et contre-performante (Deniz Akagül, Teoman Pamukçu, Ahmet Has¸im Köse) ; un paysage culturel ouvert et diversifié, qu’il s’agisse du roman (Timur Muhidine) ou du cinéma (Nicolas Monceau). Le plus marquant dans l’expérience turque tient surtout à la conception originale d’une laïcité davantage fondée sur une étatisation de la religion que sur une séparation de l’Église et de l’État (Semih Vaner).
4 Les enjeux qui pèsent sur l’avenir du pays sont à la fois circonscrits et préoccupants : ils portent avant tout sur le règlement d’une « question kurde » (« repensée » par Jean-François Pérouse) loin d’être réglée, l’amélioration du sort des femmes qui a connu un ralentissement ces dernières années (évoquée avec grande précision par S¸irin Tekeli), et la nécessaire affirmation d’une société civile en quête de droits et de reconnaissance (Gérard Groc).
5 De toutes les thématiques abordées dans ce livre, que faut-il retenir ? Si l’avenir de la Turquie passe par la démocratie, il dure longtemps, pour reprendre un titre de Louis Althusser, l’État continue d’entraver ce qui en accélère le mouvement, l’islam en revanche est assez pluriel et intégré pour ne pas être l’obstacle qu’on croit, la perspective d’intégration européenne est une condition indépassable à l’achèvement démocratique du pays, autant de messages que les auteurs font passer. Quelques erreurs sont à signaler : on lira Moudros et non Mondros (p. 33), rescrit et non récrit (p. 88, p. 89), Hatt-? hümayun et non Hatt-?-humayun (p. 88) ; les noms de famille existaient dans l’Empire ottoman (p. 61) ; on ne saurait dire que Mustafa Kemal est « entré dans l’histoire comme Atatürk » (p. 61) ; la fin de la guerre d’Indépendance n’a pas lieu en 1923 (p. 96) mais en 1922 (p. 156) ; il est inexact de dire que les âyan « ne pouvaient pas défier sérieusement le pouvoir central » au 18e siècle (p. 124) ; le droit de vote n’est pas accordé au femmes en 1936, mais en 1930 et 1934 (p. 310) ; Ankara n’a pas été promue capitale en 1919, mais en 1923 (p. 420). Cela dit, ces erreurs n’affectent pas la qualité de cette très complète mise au point sur la Turquie contemporaine qui éclairera certainement le public français.
6 Olivier Bouquet