Alexandre-Collier Agnès, La Grande-Bretagne eurosceptique ? L’Europe dans le débat politique britannique, Nantes, Éditions du Temps, 2002, 192 p., 20 €
- Par Jacques Leruez
Pages 178v à 208v
Citer cet article
- LERUEZ, Jacques,
- Leruez, Jacques.
- Leruez, J.
https://doi.org/10.3917/ving.082.0178v
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- Leruez, J.
- Leruez, Jacques.
- LERUEZ, Jacques,
https://doi.org/10.3917/ving.082.0178v
1 Comme elle le précise elle-même, il ne s’agit pas pour Agnès Alexandre-Collier de proposer dans cet ouvrage « une énième histoire des relations entre la Grande-Bretagne et l’Europe » mais plutôt de « s’interroger sur la nature et l’évolution des attitudes politiques britanniques vis-à-vis de ces enjeux, afin de mieux cerner ce que l’on entend par euroscepticisme ».
2 L’ouvrage est divisé en quatre chapitres qui suivent la chronologie mais qui, selon l’auteur, correspondent à autant de « règnes » dans le débat européen en Grande-Bretagne : l’exceptionnalisme (1945-1972), le pragmatisme (1973-1989), le scepticisme (1990-1993) et, enfin, l’attentisme (1994-2001). Le premier correspond bien sûr à la période où la Grande-Bretagne se considérait comme « exceptionnelle » à cause de ses liens privilégiés avec le Commonwealth et les États-Unis et où Winston Churchill, pourtant, pendant un temps, président d’honneur du Mouvement européen et considéré encore de nos jours comme un « grand Européen », n’hésitait pas à déclarer, en 1953, aux Communes, que « la Grande-Bretagne est avec l’Europe mais n’en fait pas partie ». Suit le règne du pragmatisme avec d’abord la courte phase de renégociation « officielle » sous le deuxième gouvernement Wilson (1974-1975) et le référendum « triomphal » de juin 1975 mais aussi la scission travailliste (janvier 1981), puis celle, plus longue (1979-1984) des exigences thatchériennes en matière budgétaire (« I want my money back »). Il comprend enfin la période de la mise en place (1985-1988) de l’Acte unique européen et du « grand marché intérieur », qui allait tout à fait dans le sens souhaité par Margaret Thatcher et, bien sûr, la majorité du parti conservateur. L’euroscepticisme militant est lié – au moins au début – au départ forcé de Margaret Thatcher du poste de leader conservateur et, partant, du poste de Premier ministre ; les thatchériens les plus fervents, qui deviennent pour la plupart des eurosceptiques acharnés, voient en effet dans ce qu’ils considèrent comme un coup de force une revanche des wets (les « mous ») que l’ancien Premier ministre avait progressivement éliminés de son gouvernement ; aussi ne pardonneront-ils jamais à John Major d’avoir trempé dans le complot. C’est ce qui explique pourquoi la ratification du traité de Maastricht (1992-1993) fut aussi semée d’embûches pour John Major, d’autant que son refus de la « charte » sociale du traité donna un prétexte aux travaillistes pour aggraver son embarras.
3 Depuis le départ de Margaret Thatcher, la presse conservatrice, fortement imprégnée de thatchérisme et dont l’influence sur l’opinion va bien au-delà de l’électorat conservateur, est restée très hostile à tout ce qui ressemblait à des mesures d’intégration supplémentaire et, bien entendu, à l’Union économique et monétaire. Ce climat eurosceptique, d’autant plus facile à entretenir qu’il y a eu entre-temps la « crise de la vache folle », a rendu une large partie de l’opinion imperméable à tout raisonnement modéré sur la construction européenne. On conçoit, dès lors, que les gouvernants soient restés très attentistes, qu’il s’agisse de John Major, de 1994 à 1997, ou de Tony Blair depuis 1997, d’où le titre de la quatrième partie de l’ouvrage. Il y a cependant une différence de taille entre les deux dirigeants : au fur et à mesure que son autorité s’était effritée, John Major avait glissé progressivement sur des positions peu différentes de celles des eurosceptiques. En ce qui concerne Tony Blair, outre un discours plus ouvert, il y a eu l’adhésion immédiate à la « charte » sociale et la volonté, au moins jusqu’à la crise irakienne, de construire avec la France une politique de défense européenne cohérente.
4 L’ouvrage d’Agnès Alexandre-Collier vient à son heure car il aide à mieux faire comprendre la place que la construction européenne occupe dans le débat politique interne au Royaume-Uni et les causes profondes de ce qui apparaît souvent, en France, comme des incohérences de la politique britannique. C’est donc un travail important. On éprouve cependant une légère frustration à sa lecture, car la dimension atlantique n’y apparaît qu’en filigrane ; or il est clair que, tant que les États-Unis ont fortement encouragé la construction européenne, l’euroscepticisme est resté étouffé dans les partis politiques et dans la presse ; en revanche, il a éclaté dans toute sa virulence quand les États-Unis ont commencé à s’inquiéter de la création d’une monnaie unique qui, qu’on l’ait voulu ou pas, qu’elle y réussisse ou pas, apparaît comme la concurrente du dollar.
5 Jacques Leruez