Le rapt de la formation continue
- Par Joseph Rouzel
Pages 73 à 77
Citer cet article
- ROUZEL, Joseph,
- Rouzel, Joseph.
- Rouzel, J.
https://doi.org/10.3917/vst.146.0073
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- Rouzel, Joseph.
- ROUZEL, Joseph,
https://doi.org/10.3917/vst.146.0073
Notes
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[1]
Texte repris de mon ouvrage Le travail d’éducateur spécialisé, Paris, Dunod, 4e édition, 2019. Avec l’aimable autorisation de l’éditeur.
- [2]
-
[3]
Les discussions sont vives dans les accords de branches pour augmenter légèrement ce pourcentage.
-
[4]
Julie Martin, Psychasoc Intra, secretariat2@psychasoc.com
« Nous comprenons votre douleur,
C’est une triste disparition.
Mais dans votre malheur,
N’oubliez pas de régler
Vos droits de succession… »
1Je prends ici l’expérience d’un centre de formation continue à titre d’analyseur institutionnel. Démantelé sous les coups d’une loi de 2014, comme beaucoup de petits centres de formation, celui-ci fait série avec ce qui se passe en formation initiale : formations utilitaires, d’adaptation à la tâche, aux dépens de la construction d’une culture professionnelle ; éclatement des savoirs en domaines de compétences ; perte du sens critique et de l’engagement éthique et politique ; disparition du travail clinique ; instrumentalisation du concept de projet ; effacement du travail d’équipe et du collectif…
2Mais aussi dans les établissements : disqualification des professionnels avec l’embauche de salariés au rabais ; efficacité, rentabilité ; usagers traités comme des clients ; irruption du Marché ; effraction des méthodes de chiffrage, de comptage ; modes d’évaluation quantitatifs ; perte de la référence à l’équipe ; institution réduite à sa portion congrue d’établissement… L’histoire du centre de formation que j’ai créé avec l’aide de quelques collègues il y a dix-huit ans donne la trame exacte de ce démantèlement de la transmission des métiers. Mais elle projette aussi la mobilisation de ressources possibles et fait la part belle à l’invention et la résistance active…
3Psychasoc (Institut européen psychanalyse et travail social, Montpellier) [2] a été créé en 2000. Le projet était de mettre à disposition des salariés des établissements sociaux et médico-sociaux un lieu de ressourcement et de questionnement des pratiques, éclairé par l’enseignement de la psychanalyse. La psychanalyse constitue (comme d’autres disciplines) un des socles de discours qui traverse le champ du travail social et permet de rendre compte en raison du bien-fondé des actions. Mais nous avons tenu à ce que l’orientation psychanalytique ne soit pas obérée par des querelles de chapelles ou d’écoles. La trentaine de formateurs, qui tous ont une longue expérience du terrain comme travailleur social ou psychologue, voire médecin, mais aussi un engagement de longue date dans la psychanalyse, ainsi qu’une formation universitaire de haut niveau, s’inspirent d’une démarche pédagogique clinique : il s’agit d’accompagner chaque stagiaire à construire son propre savoir. Certes, nous prenons appui sur les concepts issus de la psychanalyse (inconscient, transfert, jouissance, désir…) mais sans jamais perdre la main courante de la pratique des stagiaires. Des formations courtes, entre une et quatre semaines, permettent aux professionnels, comme plusieurs nous l’ont confié, de raviver certaines connaissances théoriques et législatives, de remettre le pied à l’étrier, de souffler, d’assainir leur relation aux usagers et aux collègues, de questionner l’institution et surtout de retrouver le sens de leur engagement auprès de leurs concitoyens les plus démunis. Bref, de penser…
4La loi de mars 2014 a complètement ravagé ce dispositif que nous partageons avec plusieurs centres de formation. Ne sont plus agréées, depuis, que les formations menant à une certification, une qualification, un diplôme. Ce qui peut s’avérer valable dans certains secteurs ne l’est guère en travail social où la plupart des salariés ne courent pas après un diplôme supplémentaire. Les formations doivent de plus être adossées à une vae. Les établissements de plus de 300 salariés ne sont plus tenus de cotiser ; ils ont juste obligation de former leurs personnels. On assiste à une diminution drastique des financements prélevés sur la masse salariale brute : chute de 2,31 % à 0,55 ou 1 % selon l’effectif [3], etc. Alerté par une pétition que nous lui avons fait parvenir avec des centaines de signatures, le ministre du Travail de l’époque, François Rebsamen, m’a répondu une longue lettre précisant les points ci-dessus, et ajoutant que la logique qui avait présidé à la loi visait à mettre à disposition des chômeurs des possibilités de se former, oubliant sans doute que lesdites possibilités existaient déjà. Et en conclusion, le brave ministre m’assurait qu’il nous restait… l’intra.
5Résultat des courses cinq ans plus tard : tous les petits centres de formation tels que le nôtre sont saignés à blanc et mettent la clé sous la porte. Ils licencient pour… lutter contre le chômage ! Quelques centres résistent. Comme Psychasoc, grâce à la reconnaissance des salariés du secteur qui en plus de dix-neuf ans ont pu apporter leur soutien indéfectible. Mais ils sont bombardés d’exigences tatillonnes, bureaucratiques et inadéquates à l’action menée. L’inscription au rncp (Registre national des certifications professionnelles) n’aboutit à rien. Nous l’avons demandée pour la formation de superviseur d’équipes. Réponse négative : ça ne conduit pas à un emploi à plein temps. L’ogdpc (aujourd’hui Agence nationale du développement professionnel continu, qui concerne la formation des personnels de santé) nous a été refusée parce qu’il n’y avait pas de médecin parmi nos formateurs – alors qu’il y en a deux. La certification régionale également sous prétexte que nous ne faisions pas remplir de fiche de bilan par les formateurs ; il nous était préconisé d’envoyer nos formateurs en formation sur le handicap, alors que la plupart ont œuvré pendant des années dans ce domaine. Il y a quelques années, un opca (organisme paritaire collecteur agréé) a même carrément refusé aux salariés toutes nos formations en arguant que notre référence à la psychanalyse faisait de nous une secte ! Il a fallu taper fort pour faire tomber cette ignominie. Les récents outils obligatoires de référencement, tel Datadock, les référentiels d’évaluation des centres de formation et autres joyeusetés nous mettraient en demeure de passer la moitié de notre temps à remplir des dossiers ineptes. Bref, si l’on voulait couler les centres de formation continue, c’est réussi.
6Du côté des salariés, le montage du cpf (compte personnel de formation), au 1er janvier 2017, et la mise en place du cpa (compte personnel d’activité) se présentent comme une usine à gaz. Peu de salariés peuvent de fait en bénéficier : ils ont été spoliés de ce droit à se former tout au long de la vie. Question : alors, à qui profite le crime ? Faire un tour du côté du rncp permet de comprendre les dessous de cette stratégie de spoliation. Les lobbys, les universités et les gros centres de formation, tels les irts, sont gagnants. Ainsi, toutes professions confondues, l’organisme qui a inscrit le plus de certifications est… Microsoft ! à quand les formations assurées par Vivendi, Apple ou Google, qui n’auront plus qu’à embaucher les petites mains de formateurs que nous sommes ? Assisterions-nous là aussi à une véritable ubérisation de la formation, en attendant de l’étendre à l’ensemble des professions sociales ? Ce que l’on voit poindre avec la création d’entreprises d’intervention sociale en libéral. Le rapt a réussi, il s’agissait bien de détourner l’argent et le droit des salariés. Pourtant, il n’y a pas de réaction, ni du côté syndical ni du côté des salariés. Électro-encéphalogramme plat ! Il semble qu’on se laisse plumer sans rien dire.
7Pour Psychasoc, nous poursuivons vaille que vaille, mais déterminés, avec les moyens du bord. Nous avons dû licencier notre dernière salariée, qui a créé depuis l’antenne de Psychasoc Intra [4]. Nous maintenons des stages qui nous paraissent essentiels, sur les psychoses, le transfert, l’animation de groupes de parole, les pratiques d’entretien, la formation de superviseur… Là où nous accueillions plus de 400 stagiaires par an, nous en recevons à peine une cinquantaine. Tous les jours, des salariés désespérés nous appellent pour dire que nos formations n’entrent pas dans le cadre et précisent que ce qu’on leur propose par ailleurs est totalement inadapté.
8Alors que faire si ce n’est résister ? Mais nous n’y arriverons pas tout seuls. Et comme aimait à le dire Stéphane Hessel : résister, c’est créer…
9Les derniers accords en date du 22 février 2018 entre syndicats et patronat, mis à jour en 2019, ne font qu’accentuer les prémices de cette spoliation du droit des travailleurs, qui marquent la fin d’un acquis conquis de haute lutte : le droit à la formation tout au long de la vie, désormais soumis à la marchandisation généralisée. En voici les grandes lignes telles que synthétisés dans une dépêche de l’afp le 5 mars 2018. Il convient de lire entre les lignes de cette novlangue pour y voir clair !
10– Compte personnel de formation (cpf) en euros et non plus en heures : tous les salariés verront leur cpf crédité de 500 euros par an, plafonné à 5 000 euros. Les personnes sans qualification auront 800 euros, avec un plafonnement à 8 000. Le taux de reconversion heures/euros n’a toutefois pas encore été arrêté pour les personnes disposant déjà d’un cpf (5 millions en 2018). Les salariés à temps partiel auront les mêmes droits que ceux à temps plein, une mesure qui va surtout « bénéficier aux femmes, fait valoir le ministère, puisque 80 % des salariés à temps partiel sont des femmes et 30 % des femmes sont à temps partiel ».
11– Formations accessibles via une application : celle-ci permettra de s’inscrire et de payer directement une formation, sans passer par un intermédiaire ; de connaître ses droits acquis ; les formations certifiantes dans son bassin d’emploi ; le taux de satisfaction des stagiaires ou celui d’insertion dans l’emploi. L’application sera disponible progressivement à partir de 2019.
12- Financement : les entreprises s’acquitteront d’une seule cotisation, au lieu de deux actuellement (1 % formation et taxe d’apprentissage). Mais la contribution totale restera inchangée, à 1,68 % pour les entreprises de plus de 11 salariés et 1,23 % pour celles de moins de 10.
13– Collecte des fonds : les sommes destinées à la formation seront désormais collectées par les Urssaf – organismes collecteurs des cotisations sociales –, qui les transfèreront à la Caisse des dépôts. Actuellement, la collecte de la formation professionnelle continue est réalisée par les organismes paritaires collecteurs agréés (opca). Mais ce changement « lourd » n’interviendra que fin 2020 ou en 2021, selon le cabinet.
14– Fin des opca : ils seront remplacés par des « opérateurs de compétences » (opco), également gérés paritairement. Ces structures vont notamment financer les centres de formation d’apprentis (cfa), le plan formation des tpe-pme et pourront « co-construire » les diplômes avec les branches « qui le souhaitent ». Il y a actuellement 18 opca de branches et 2 opca interprofessionnels.
15– Création de l’agence « France compétences » : elle remplacera les trois instances nationales actuelles (Copanef, Cnefop et fpspp) et sera gérée par l’état, les organisations patronales et syndicales, et les Régions. Parmi ses missions, la régulation des prix des formations, afin que les coûts « ne dérivent pas » selon le ministère. Il souligne qu’actuellement le coût d’une formation en cfa peut varier de un à six (entre 2 500 et 14 500 euros pour un cap cuisine par exemple). Cette agence régulera aussi la qualité des formations, en définissant un cahier des charges que devront remplir les organismes de formation pour être certifiés, et donc bénéficier d’un financement. Elle aura deux missions de « péréquation » : en direction des « opérateurs de compétences » qui n’ont pas suffisamment d’argent pour financer tous les contrats d’alternance et en direction des tpe-pme.
16– Modification du Conseil en évolution professionnelle (cep) : un financement spécifique sera dédié à cette structure, actuellement censée accompagner, gratuitement, toute personne qui le souhaite dans son parcours professionnel pour faire le point ou pour un projet. Le montant pourrait tourner entre « 200 et 300 millions d’euros », selon le cabinet. Le cep sera géré par les régions, l’État et les partenaires sociaux. Sa mission sera « redéfinie » selon le ministère et il va y en avoir un par région. Un opérateur sera sélectionné par appel d’offres, selon un cahier des charges établi par l’État, les partenaires sociaux et les régions.
17– Formation dans les entreprises de moins de 50 salariés : un système spécial sera mis en place, qualifié par le ministère de « mutualisation asymétrique ». Il s’agit d’une cotisation versée par l’ensemble des entreprises, mais réservée uniquement au financement des plans formation des entreprises de moins de 50 salariés.
18C’est ce qu’on désigne dans les textes comme « la nouvelle gouvernance ». Certaines mesures seront appliquées en 2020 et 2021. Gageons que les années qui suivent apporteront encore un peu plus de dérégulation. À moins que…
Mots-clés éditeurs : clinique, dispositif, formation continue, transmission, Travail social
Date de mise en ligne : 09/06/2020
https://doi.org/10.3917/vst.146.0073