« Aller vers » pour lier avec les personnes à la marge
- Par Céline Adloff
Pages 5 à 12
Citer cet article
- ADLOFF, Céline,
- Adloff, Céline.
- Adloff, C.
https://doi.org/10.3917/vst.139.0005
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- Adloff, C.
- Adloff, Céline.
- ADLOFF, Céline,
https://doi.org/10.3917/vst.139.0005
Notes
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[1]
trod : Test rapide d’orientation diagnostique, pour un dépistage rapide du vih et de l’hépatite C.
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[2]
Pierre Roche : la proximité est « une façon d’être et de se positionner vis-à-vis de l’autre, dont la formule pourrait être aller vers l’autre, au-devant de l’autre ou encore au plus près de l’autre ».
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[3]
Loi n° 2016-444 du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées.
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[4]
Pierre Roche (2007) : « Le misérabilisme est avant tout un mode de perception de l’altérité sociale, dérivé de l’illusion domino-centriste. Dans son cadre, on ne voit l’autre qu’à partir de ce que l’on est – ce que l’on est étant identifié à ce qu’il devrait être –, transformant alors tout ce qui chez lui est de l’ordre de la différence, de la spécificité, en manque, voire en absence. »
À travers une mission dénommée « Glob’trodeur », qui consiste en la proposition d’un trod [1] à des personnes très éloignées des dispositifs de prévention existants, je vais explorer ce qu’est l’« aller vers » (Roche, 2007) [2].
1 Glob’trodeur s’adresse aux personnes en situation de prostitution et de précarité. Ces précarités peuvent être uniques ou multiples : précarité du lien social avec une famille au pays et des amitiés instables en France ; précarité financière qui motive généralement un éloignement avec son passé ; santé « attaquée » liée à une modification du rapport avec son propre corps ; précarité associée à une contrainte imposée par un souteneur, une souteneuse, un réseau de prostitution ; précarité transculturelle, avec des repères nouveaux à s’approprier ; situation d’analphabétisme ou d’illettrisme qui se prolonge ou s’accentue… Cette complexité situationnelle nous amène à prendre en compte la singularité de la personne avec laquelle nous sommes en lien et nous invite à nous positionner de manière adaptée et individualisée.
2 À partir de ce principe fondateur s’étaye toute approche d’aller vers l’autre. Parce qu’il n’a pas forcément les codes sociaux nécessaires, ni l’accès au lieu institutionnel, qu’il a à surmonter des obstacles voire des hostilités dirigés vers des points de précarité visibles, nous lui consacrons une attention par un déplacement vers et dans les espaces qu’il fréquente. Pour ce faire, l’aller vers se pratique spécifiquement à pied, en deux roues, en voiture, en camion… ou par un combiné de modes. Il permet de rencontrer sans conditions préalables les personnes, là où elles sont, et là où elles en sont ; qu’elles veuillent ou non, qu’elles puissent ou non arrêter la prostitution. Ainsi, l’aller vers inconditionnel s’opère sans contrepartie, sans attente du travailleur social envers l’autre, il s’inscrit dans une libre adhésion, sans pression et sans contractualisation.
3 La rencontre s’opère au minimum en binôme, configuration qui semble être la meilleure pour s’adresser à un inconnu. En effet, l’introduction d’un tiers permet de multiplier les manières d’accueillir, d’écouter, de se positionner, de proposer, de cheminer…
Une équipe complémentaire pour soutenir le travail des personnes paires
4 Le binôme est en priorité constitué selon une complémentarité propre à l’association de santé communautaire investie dans l’action, puisque l’équipe est composée de personnes reconnues (entre autres) pour leurs savoirs expérientiels. Ma collègue se présente ainsi : « Je suis animatrice de prévention, travailleuse paire et médiatrice culturelle ! » De manière assumée, elle utilise son expérience de travailleuse du sexe pour faire émerger des outils de médiation. À cet effet, elle a une gymnastique mentale complexe à ajuster : se décentrer de sa pratique personnelle pour accueillir l’altérité. Elle devient alors travailleuse sociale.
5 Médiatrice culturelle, elle est intermédiaire entre la personne rencontrée et moi. Elle a d’ailleurs un accès favorisé à des lieux de vie individuels ou collectifs et de prostitution. Sans détour, elle peut mettre en mots de manière affirmée et consistante sa présence, avec appui sur la situation de prostitution de la personne rencontrée. Ainsi, de manière accélérée, elle rend notre mission concrète. Elle a également une réactivité, une lucidité plus affinée que la mienne.
6 Pour ma part, je suis éducatrice spécialisée et animatrice de prévention.
7 Toutes les deux animatrices de prévention, nous assurons une information et une action liées aux prises de risque associées aux pratiques sexuelles, aux usages de drogues. À cet égard, à travers des discussions personnalisées, des interventions en groupe, des distributions de matériel de réduction des risques, des démonstrations de pose de préservatif et de lubrifiant, des dépistages rapides, s’engage une responsabilisation de nos interlocuteurs et interlocutrices.
Une préparation et un investissement au long cours
8 En camionnette aménagée, nous sillonnons les axes routiers les plus fréquentés par les automobilistes et connus pour les prestations sexuelles tarifées. Avec l’expérience et nos savoirs pluriels, nous affinons nos hypothèses liées à la situation de prostitution. Nos sens se développent et se focalisent sur des indicateurs variables. En l’occurrence, nous repérons les espaces propices à l’acte économico-sexuel parce que considérés comme discrets, pour éviter au mieux l’amende applicable aux clients et clientes [3]. Nous identifions également la présence de déchets évocateurs. En parallèle et en continu, nous sommes sensibles à tout témoignage propice à notre recueil de données.
9 Lors de nos préparations, parfois, nous multiplions les sorties « vierges » malgré l’indication de zones manifestes. Quelquefois, nous y visualisons des voitures stationnant aux abords et nous patientons sans résultat. En effet, les déplacements humains des entités prostituées, proxénètes, policières, riveraines, ainsi que les mouvements météorologiques, routiers, sont non maîtrisables. Avec persévérance, nous reviendrons à un autre horaire, un autre jour, une autre saison. Dans l’aller vers, la garantie de rencontre n’est pas acquise, elle n’est pas contrôlable. Toutefois, nous investissons dans le temps passé à nous rendre sur les routes, les rues, les chemins. En l’occurrence, à court terme, nous convertissons ce temps pour consolider notre petite équipe et pour esquisser notre diagnostic. À moyen terme, nous formulons des connaissances plus globales, incluant les structurations de réseaux, les implantations géographiques, les types d’habitat. Et, au moment opportun, grâce à nos articulations entre faits, observations, paroles, nous nous appuyons notablement sur les ressources et freins de chaque personne pour consolider notre pratique.
10 En contrepartie à notre travail de repérage, nous nous devons d’être identifiables. Notre véhicule arbore sur l’avant et l’arrière le logo de l’association, autorisant la personne présente sur les routes à interpeller, solliciter, éviter, déconsidérer, fuir… notre binôme institutionnalisé. La reconnaissance est bel et bien réciproque.
11 À travers cette cohabitation, nous sommes également repérés par les réseaux, les polices, les riverains et les clients les plus fidèles. Nous sommes donc impliqués dans ce territoire aux enjeux marchands.
Une posture engagée et engageante
12 Sur les routes, notre attention première se focalise sur la personne qui travaille. Si tel est le cas, nous nous assurons de ne pas déranger ce qui est en cours. En effet, nous repérons si elle semble disponible et si, dans les secondes nous précédant, un client est à l’affût. Le cas échéant nous repasserons plus tard, nous tenterons tout de même de manifester notre présence. « La présence est un acte », déclarée essentiellement par « un signe »… « ne pouvant faire semblant de ne pas “voir” cet homme » (Benhaïm, 2010), cette femme.
13 D’ailleurs, de manière ritualisée, une mise en mots en équipe met en suspens cette rencontre : la connaissons-nous ? Quels points ont été marquants ? Quels codes contextualisés sont repérés ? Nous priorisons les incontournables pour nous rendre prêts pour la suite de notre aller vers.
Aller au-devant de l’autre, auprès de, au plus près de
14 Une progression existe entre les approches constituant l’aller vers. En premier lieu, la démarche invoque d’aller au-devant. De cette manière, nous nous dégageons du flux de la circulation, nous stationnons et nous nous présentons à l’autre, dans un face-à-face qui, selon la situation, aboutit à un arrêt prolongé ou à un retour au mouvement. En deuxième lieu, l’arrêt prolongé peut conduire à se positionner auprès de, par un déplacement qui nous situe à côté de, pas loin de l’autre. Nous le côtoyons. De temps en temps, nos corps peuvent s’effleurer, se toucher. Nous pouvons nous asseoir épaule contre épaule… Et en troisième lieu, progressivement, nous parvenons, selon les personnes, à être au plus près de, dans une intimité singulière, dans une congruence avisée, dans une harmonie entre gestuelle et parole consentie.
15 Tout au long du processus d’aller vers, une mise en mots clarifie notre statut institutionnalisé et accompagne notre langage non verbal, si précieux pour les personnes les plus démunies.
16 Aussi, aller au-devant, c’est composer avec ce qui advient auprès de l’autre dans une expression de nos éprouvés respectifs. Cet agir peut être fulgurant, précipité, selon le contexte spatio-temporel, et repose sur une réflexion courte. La connaissance de l’espace, des rythmes de vie locale, l’expérience des collègues pairs et l’appropriation du contexte nouveau vont aider au positionnement de l’équipe.
17 Aller au-devant de l’autre suppose d’agir sans maîtrise de l’instant, de prendre le risque de la rencontre dans une situation loin d’être idéale. C’est réagir, lors de situations critiques, entre incertitudes et crises, avec exigence, persévérance et confiance en son équipe.
18 Aller auprès de, c’est considérer les personnes dans leur humanité, qui peuvent attester d’un confort, d’un réconfort, d’un renfort, d’un lien fort, dans une situation où le temps passé à travailler est compté voire contraint, avec une surveillance rapprochée.
19 Aller auprès de, c’est soulager les personnes, par une disponibilité, une explicitation des incompris, un accueil des questionnements, des satisfactions, des mécontentements, pour ainsi leur donner l’occasion d’agir et de cheminer dans la direction choisie.
20 Aller au plus près de, c’est ressentir, faire place, exprimer nos disponibilités à chacun. En effet, à ce moment-là, sommes-nous disposés à tisser le lien avec les signes de contrainte, avec les sollicitations extérieures ? Cette évaluation constante s’inscrit dans le travail d’équipe et habite le binôme engagé. Cette évaluation demeure essentielle parce qu’elle indique que nous sommes en mesure de pouvoir sécuriser l’autre, en étant nous-mêmes rassurés et libérés. Sur les routes, il en va d’éviter, avant tout, les « embouteillages psychiques ».
21 Ainsi, aller vers – avec ses nuances croissantes, aller au-devant de, aller auprès de, et aller au plus près de – désigne une pratique spécifique. Plusieurs clefs interdépendantes permettent de cheminer à travers cette approche. Je vais en proposer un trousseau : le regard, la place accordée, l’écoute double, la permanence du lien, la conjugaison des temporalités, le positionnement à la marge, et la transformation de l’aller vers pour pouvoir se rendre ailleurs.
Un regard introductif empli d’intégrité et de dignité
22 Dans l’aller vers, la première clef est le regard. Il s’agit d’un regard posé sur l’autre dans son intégrité et sa dignité, dépassant le stigmate de la personne prostituée. Ce regard nous introduit à l’autre et se veut être affiné, pacifique, enveloppant, estimant la personne dans sa globalité. Il se distingue de l’œil dévorateur et réducteur du client. Ce regard se veut être respectueux et honorable à l’égard de l’autre. « Il s’agit bien plutôt d’élargir son horizon en le reconnaissant hors de tout misérabilisme [4]. »
23 Ce regard enrobe l’autre avec délicatesse. Il peut être furtif puisque nous sommes en mouvement au gré de la circulation. Aussi toute notre attention réside dans la demande d’autorisation de mise en contact. Si tel est le cas, nous stationnons. Une vérification majoritairement non verbale s’opèrera à l’approche de la personne. Parfois, un regard complaisant en retour est adressé, parfois à notre approche le refus est immédiat, parfois des tentatives répétées débloquent les hostilités ; parfois j’ai pu ressentir une curiosité face à notre intention, parfois une joie d’avoir de la visite et souvent nous sommes chaleureusement conviées.
Une dignité comme point commun, avec une nécessité de se différencier de l’autre
24 La deuxième clef à mon trousseau est la place attribuée à chacun en tant qu’être humain. Cette place accordée est une marque de dignité. Une fois arrivée au--devant de la personne, je me présente, je situe mon action institutionnellement. Puis, je demande le prénom ou le pseudonyme qu’elle souhaite me donner. Par ce mouvement, j’inscris une distinction, une différenciation entre elle et moi. En effet, je fais concrètement place à l’autre par des silences intermédiaires, par l’intensité de ma voix. Ensuite, je propose un café, un gâteau, une place assise, une discussion dans le camion, du matériel de prévention.
25 Ce temps d’accroche, au demeurant banal, est essentiel, parce que se rendre dans l’espace de travail de l’autre relève d’une invitation non imposée, d’une invitation inversée, d’une invitation de l’étranger, de l’étrangère que je suis, adressée à l’hôte. En effet, ce bout de route est investi par la personne. Il est presque habité secondairement avec ses déchets organiques et plastiques. La personne y est repérée par les clients, la police, les riverains et ses concurrentes… Notamment des concurrentes plus anciennes auxquelles notre hôte a dû se confronter. Cet espace lui a donc coûté : une somme d’argent, des blessures physiques, des blessures psychiques… À notre tour de gagner notre droit à s’y arrêter un temps. À cet égard, nous créons de l’accueillant et de la contenance avec un contenu convivial. En somme, par des petites attentions du quotidien, nous tentons d’humaniser le lien.
L’autre et moi-même à écouter
26 La troisième clef de l’aller vers est une écoute double engagée vers l’autre et sur soi, faisant référence autant à la communication verbale que non verbale. Elle permet de percevoir nos vulnérabilités, résonances et ressources, en parallèle à l’écoute des vulnérabilités, résonances et ressources de notre interlocutrice. Ce mouvement décentre de soi pour se concentrer sur autrui.
Écouter et agir dans une continuité réciproque
27 La quatrième clef est une présence régulière, avec discernement et sans relâche, semaine après semaine. Venir et revenir pour permettre de contenir solidement, au point d’y aller exceptionnellement seule. Les absences seront anticipées au mieux par une mise en parole autour des imprévus, de la notion d’urgence, des droits du travail, notamment de congés. En l’occurrence, il s’agit d’aider à appréhender les réalités institutionnelles.
28 Venir et revenir pour composer, aussi, avec les absences de la personne en situation de prostitution, par une mise en mots, afin de rendre concrètes et palpables notre permanence institutionnelle et notre considération, et d’ancrer progressivement la relation en profondeur.
29 Venir et revenir pour passer et dépasser les obstacles, comme les représentations idéologiques et culturelles, les jugements, les affects et les fantasmes activés et réactivés. Venir et revenir pour franchir et s’affranchir des prédispositions, des inscriptions et des assignations sociales.
30 Venir et revenir avec une assurance de rituels structurants et favorables à l’émergence d’envies, de demandes. Nous respecterons le plus possible la similitude des jours et tranches horaires, l’homogénéité des intervalles, la permanence humaine avec une référence stable, pour progressivement pouvoir être attendus, identifiés, et ainsi faire partie du système de pensée de la personne rencontrée.
31 Cette cadence sera un atout à partir duquel nous pourrons lier, relier ces semaines, coordonner et générer une constance rythmée. Par là, j’inscris la relation dans le temps. Je donne de la valeur aux paroles, pour autoriser la personne à se présenter comme elle le souhaite, avec authenticité, avec assurance, et à prolonger son récit, son récit de vie. Ainsi, nous proposons de la consistance, de l’existence, du sens.
Temporalités réciproques à considérer
32 La cinquième clef de l’aller vers consiste à conjuguer avec nos temporalités respectives (de la personne, de notre petite équipe et des institutions) et les inattendus.
33 Comme nous nous adressons à la personne, et qu’elle n’est pas en mesure de choisir son moment idéal pour venir à nous, nous pouvons être confrontées à des silences multiples. Ces silences peuvent être dérangeants de part et d’autre. Ces silences, s’ils demeurent, seraient-ils significatifs d’un véritable lâcher « travail », d’une réelle pause qui perdure ?
34 Parfois, nous pouvons aussi avoir affaire à des attitudes arrogantes. S’agirait-il alors de vérifier la teneur de la relation ? S’agirait-il de tester jusqu’où le travailleur social tient ? Et puis-je me reposer sur lui ?
35 Les références à la « pause partagée » et à l’action de « me reposer sur » me conduisent à associer la « pause », le « repos », le « se poser », « se positionner ». Les « positions » de la personne en situation de prostitution sur les axes routiers sont plurielles, mais tendent à rendre son activité visible principalement à travers sa parure. Pour elle, l’apparence, soit sa parure, est centrale. En effet, lorsque les rencontres se ritualisent, selon les personnes et le rythme singulier de chacune, une parole est accordée à notre tenue. Souvent, elle invite à un retour sur la tenue de son interlocutrice. Puis régulièrement, en premier, seront abordées les inhabitudes esthétiques. Cette entrée en contact familière favoriserait le passage des apparats aux intimités. Et certaines s’oseront à une palpation de ma fesse ou de mon sein, avec une mise en mots affective et joviale de cette proximité particulière. Tantôt ce toucher accentué ressemble à une vérification anatomique, tantôt à une classification – « c’est petit Céline ! » –, tantôt à une comparaison avec elles-mêmes. Ce contact physique a été répété majoritairement lorsque je leur présente de nouvelles collègues (plutôt des femmes). Certaines en viennent même à introduire, voire presque à justifier par ce geste, leur envie de tricherie mammaire, leur envie de lèvres plus pulpeuses. S’agirait-il ici de donner corps pour prendre corps ? Ce corps parfois utilisé, meurtri, éprouvé, assumé, affirmé… vers le corps mis en mots (maux) auprès du travailleur social, pour un corps dont je prends soin ? En effet, malgré les douleurs exprimées de manière répétitive, l’inscription dans les espaces adaptés pour prendre soin de son corps s’avère indirecte ou différée, parfois à cause de la barrière linguistique, de la distanciation spatio-temporelle avec les institutions de santé, de -l’illisibilité des accès aux droits, de l’usage à une automédication, ou de la projection vers l’inconnu…
Considérer les marges, s’y inscrire pour déclencher le lien
36 La sixième clef pour aller vers suppose d’accepter d’être à la marge et de s’y mettre pour pouvoir créer avec la personne, à côté d’elle, pas loin de sa marge à elle. À ce propos, « Qui est-il cet étrange étranger qui s’échappe plus je l’approche ? Être au plus proche, ce n’est pas toucher, la plus grande proximité, c’est d’assumer le lointain de l’autre », écrit Jean Oury. Pour impulser ce déplacement, je me dois d’accueillir mes émotions, mes sentiments, de les mettre au travail en équipe au mieux avec un tiers extérieur. En effet, lors des premières rencontres, j’ai été sidérée par certaines personnes. J’ai été fascinée par la stature d’autres. J’ai été distraite et séduite par des « bagouts ». Je me suis laissé emporter par mon imaginaire à me représenter les dépassements, voire les prouesses assurées par d’autres encore. J’ai pu être pétrifiée, lorsque certaines, nouvellement rencontrées, se présentaient vraiment à moi, en réponse à mes sollicitations.
Lien à transformer, à prolonger vers un ailleurs et un autre moment
37 La septième clef est de proposer un outil rationnel et adapté aux situations des personnes rencontrées, un outil prétexte à la rencontre singulière : pour nous, c’est le Test rapide d’orientation diagnostique (trod).
38 Le trod représente une accroche pour les personnes précarisées, éloignées du soin. En effet, lorsque l’activité prostitutionnelle est précieuse, parce que économiquement rentable, proposer cette forme de dépistage facilite la responsabilisation des personnes par une information et une action. Le trod peut également susciter le désir de dépasser sa préoccupation du statut vih et hépatite C pour affiner une considération de sa santé globale. En effet, à travers le geste de prélèvement de quelques gouttes de sang au bout du doigt peuvent se partager une situation de violence subie, l’isolement social éprouvé, la fréquence des clients, sa relation avec l’échange économico-sexuel, ses désirs à moyen-long terme…
39 Par ailleurs, le trod propose un rythme temporel, avec une projection dans une régularité utile et mobilisatrice. Souvent, il favorise une discussion autour de l’appréhension du temps : les délais et cadences de la transmission infectieuse, les échéances des dépistages… Ces inscriptions temporelles peuvent faire émerger des inscriptions spatiales, avec l’indication de lieux spécifiques. Ainsi, à travers un accompagnement hors les murs, nous cheminerons encore, ailleurs et autrement, avec ou sans anonymat, avec discrétion et avec d’autres clefs appartenant à un trousseau complémentaire.
40 L’aller vers, avec ses nuances, nous invite à considérer la position du travailleur social par rapport à la personne vers laquelle il se déplace et avec laquelle il tente de tisser une relation. Cette relation s’envisage ici avec plus d’horizontalité, puisque le travailleur social s’adresse et se présente à l’autre, sans contrainte et sans condition. Ce mouvement s’opère dans un va-et-vient subtil, guidé par des signaux nous positionnant tantôt à l’extérieur du territoire d’échange économico-sexuel, tantôt en bordure, et tantôt à l’intérieur, avec une proposition d’un territoire superposé, un territoire d’intégrité et de dignité. L’intervenant social prend ainsi le risque de devoir composer avec de l’hostilité à son égard, de l’indisponibilité voire de l’absence, de l’aléatoire et de l’immédiateté en termes d’action. Aussi, l’aller vers nous invite à créer en permanence, à nous reconnecter avec nos ressources, nos freins, et à accepter la non-maîtrise des entours de notre propre espace réduit : le camion, notre binôme, avec nos sacs à dos.
41 Enfin, l’aller vers est dépendant d’un retranchement dans un intérieur connu et reconnu, au sein duquel il est possible de poser, déposer, partager, détricoter, confronter nos affects, nos hypothèses, nos préoccupations, nos pistes de réflexion et d’action, afin d’autoriser les déplacements concrets à partir des espaces d’accroche avec les personnes à la marge, vers d’autres lieux, vers notre local, vers les espaces de droit commun, lieux favorables à l’accompagnement global.
Bibliographie
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- Derivois, D. « Clinique de la mondialité : vers une géohistoire de la rencontre clinique », Rhizome, n° 43.
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- Jaeger, M. 2006. L’articulation du sanitaire et du social. Travail social et psychiatrie, Paris, Dunod.
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- Rouzel, J. 2005. La parole éducative, Paris, Dunod.
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Mots-clés éditeurs : Aller vers, altérité, dignité, précarité, prostitution de rue, proximité, réduction des risques et prévention, trod, vih
Date de mise en ligne : 22/08/2018
https://doi.org/10.3917/vst.139.0005