« À te lier tes cris durent »… Écrire, parler
- Par Joseph Rouzel
Pages 74 à 81
Citer cet article
- ROUZEL, Joseph,
- Rouzel, Joseph.
- Rouzel, J.
https://doi.org/10.3917/vst.136.0074
Citer cet article
- Rouzel, J.
- Rouzel, Joseph.
- ROUZEL, Joseph,
https://doi.org/10.3917/vst.136.0074
Notes
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[1]
Dispositif en trois temps qui structurent les séances de supervision, analyse de la pratique, régulation d’équipe… Je m’en explique dans La supervision d’équipes en travail social, Paris, Dunod, 2e édition, 2015.
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[2]
Cette partie est dérivée d’un chapitre de mon ouvrage La folie créatrice. Alexandre Grothendieck et quelques autres, Toulouse, érès, 2016.
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[3]
« La meilleure image pour résumer ce qu’il en de l’inconscient c’est Baltimore au petit matin » (« Of structure as an inmixing of an otherness prere-quisite to any subject whatever », dans E. Donato, R. Macksey (ed.), The Structuralist Controversy, Baltimore, The John Hopkins Press, 1970).
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[4]
En avance du bras cassé.
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[5]
J. Lacan, Scilicet, 2/3, 1970.
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[6]
S. Beckett, Cap au pire, Paris, éditions de Minuit, 1991.
-
[7]
D’aucuns se sont offusqués de ce que je ne respecte pas l’écriture que lui donne, Lacan, le a (petit a en italique). Mais à y regarder de près et à lire Lacan entre les lignes, il est clair que l’objet dit « a » n’est pas représentable par une lettre, Lacan précise même qu’il est « irreprésentable ». Une lettre au sens de « motif » primaire. Il a plus le statut d’un signe. L’arobase, signe ouvert, est un logogramme que l’on trouve chez les moines copistes du Moyen Âge ou les navigateurs portugais de la Renaissance. Il me paraît plus à même de remplir cette fonction. Je suis en cela la suggestion de Jeanne Granon-Lafont dans ses deux ouvrages de topologie analytique : La topologie ordinaire de Jacques Lacan, Point hors ligne, 1985, et Topologie lacanienne et clinique analytique, Point hors ligne, 1990.
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[8]
M. Heidegger, Acheminement vers la parole, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1981.
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[9]
Du grec sun-ballein, lancer ensemble.
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[10]
P. Reverdy, Plupart du temps, Paris, Poésie-Gallimard, 1989.
-
[11]
M. de Certeau, Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1986.
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[12]
S. Freud, « Le clivage du moi dans les processus de défense », dans Œuvres complètes, t. XX, Paris, Puf, 2010.
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[13]
Titre d’un poème du jeune Lacan paru dans la revue Le phare de Neuilly en 1933.
-
[14]
F. Tosquelles, Fonction poétique et psychothérapie, Toulouse, érès, 2003.
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[15]
S. Beckett, L’innommable, Paris, éditions de Minuit, 2004.
-
[16]
J. Lacan, « L’étourdit », Scilicet, n° 4, 1973. ,
-
[17]
P. Legendre, La fabrique de l’homme occidental, Paris, Mille et une nuits, 2000.
J’ai longtemps animé, alors que j’exerçais comme éducateur, puis plus tard comme formateur, des ateliers d’écriture. Auprès de jeunes toxicomanes, mais aussi de psychotiques. En formation, il m’arrive encore souvent d’introduire une séquence d’écriture libre, qui fait ouvroir à la pensée. Et aujourd’hui dans ma pratique de psychanalyste je suis d’autant plus attentif à « ce qui s’écrit » dans la parole d’un sujet. À de jeunes pédagogues qui lui demandaient ce qu’il fallait lire pour bien enseigner aux enfants, Maria Montessori leur répondît : apprenez à lire les enfants. Ce qui sous-entend qu’ils sont… écrits.
Deux histoires d’atelier
1Je me souviens d’une jeune fille d’une quinzaine d’années, qui fréquenta assidument mon atelier dans un centre d’accueil pour toxicomanes. Pendant plusieurs séances, qui avaient lieu les mardis en début de soirée, elle venait, mais s’installait en périphérie du groupe, sans participer. Cependant elle était là, chaque mardi, sans piper mot, fidèle au poste. Au bout de deux mois de cette présence énigmatique, elle se rapprocha de la table de travail, prit une feuille dans la ramette que j’avais posée en début de séance, écrivit quelques lignes et chiffonna le papier qu’elle jeta par terre. Lorsqu’en fin d’exercice je proposai à qui voulait de lire le texte produit, j’insistai auprès de cette jeune fille pour qu’elle donne à lire ce qu’elle avait écrit. Elle ramassa son papier jeté à terre, le défroissa et lut : « Laissez-nous au moins la liberté de nous exprimer. » Plus tard, elle m’apporta ses travaux scolaires de français ponctués de notes, 0 ou 1, zébrés de traits rageurs d’une encre rouge violente, avec des commentaires désobligeants : « Apprenez la grammaire et l’orthographe. »
2Dans l’atelier d’écriture, nous partions avant tout du désir d’écrire. Pour des jeunes, plus ou moins massacrés par la rigidité de l’école, c’est un point de départ incontournable. D’abord trouver ou retrouver la passion d’écrire, le plaisir de jouer avec les lettres et les mots. Ce fut l’origine d’une grande aventure d’écriture pour cette jeune, puisque certains de ses textes furent publiés dans des revues. La dernière fois où je l’ai rencontrée, elle courait dans la rue et a failli me renverser. « J’ai acheté un livre », me lança t-elle. « Ah bon ! Quel livre ? » « Un dictionnaire ». Elle pouvait alors revenir sereinement dans le fil des exigences de la langue. Elle aimait les mots. Elle avait le droit de les aimer et de jouer avec. Lors d’une présentation de l’atelier, c’est elle qui trouva le titre – magnifique – de la plaquette qui accompagnait la lecture publique des textes : « à te lier tes cris durent ».
3Dans la formation de superviseur, le passage par l’écriture est passage obligé. Il s’agit en petit groupe de déplacer ce qui s’est déposé par oral dans une histoire racontée par un des membres du collectif en instance clinique [1]. Mais chaque groupe reprend une histoire dont le narrateur est absent. Il faut se débrouiller avec les bribes, les oublis et les malentendus de chacun. Cette histoire en paroles, dont la matière première est constituée par le sonore, les phonèmes, les lois d’assemblage de la syntaxe, etc., est retravaillée dans un déplacement vers la matière graphique, où le trait et la lettre organisent l’espace. Dans ce travail, je me réfère à une petite trouvaille du psychanalyse Claude Dumézil, « le trait du cas ». C’est une expression que l’on doit à l’origine à Jacques Lacan, en quatrième de couverture du premier numéro de la revue Scilicet paru en 1968. Mais cette expression a été caviardée dans les éditions suivantes. Elle brille donc par son absence. « Moins de guindage d’autorité. Plus de sécurité pour invoquer le personnel dans la pratique, et notamment le trait du cas. » Autrement dit, Lacan s’adresse à ses collègues analystes : cessez de rouler des mécaniques et mettez-vous au travail sur ce qui trace dans le transfert, sur ce qui se transfère ! On peut comprendre que cela ait déplu à quelques-uns au point de vouloir s’en débarrasser.
4Ce déplacement de la parole à l’écriture produit des ouvertures qui bien souvent filtraient à fleur de lèvres. Le changement de matière et de forme, la trans-formation du matériau clinique, vient souligner ces effets. La consigne, outre l’écriture sous une forme rhétorique qu’il s’agit de poser d’emblée (conte, bd, chanson, danse, etc), consiste à relire ce qui s’est déposé dans la chair du texte et à en tirer ce qui fait énigme, ce qui trace, parfois en sous-main, le trait du cas. Ainsi d’un groupe qui choisit d’écrire une situation sous forme d’un conte. Ce n’est pas tant la lecture du conte qui les étonna que de constater que, dans ce texte, comme le rapporteur du groupe l’énonça lors du retour en grand groupe : ça sifflait ! Le texte était parsemé de lettres sifflantes : SSSSSS. Un peu à la façon de Racine dans Andromaque (acte V, scène 5) : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? » Et cette énigme que l’écriture avait révélée, comme un bain d’acide met au jour une photographie en argentique, ouvrit à l’exposant de la situation une perspective et des pistes de travail jusque-là inconnues.
5Ces deux histoires d’atelier d’écriture (et de parole !) donnent à voir un éventail extrêmement riche et fécond d’inventions, que ce soit dans le domaine éducatif, thérapeutique ou pédagogique.
Nous demandons l’asile poétique [2]…
6Dans mon travail de formateur mais aussi d’analyste, les deux métiers que j’exerce aujourd’hui, après des années passées au service de la fonction éducative, je navigue bien souvent aux confins de la création poétique. Il faut entendre la création poétique comme la fonction de renouvellement du langage et de lieu du jaillissement du sujet dans l’inouï. Les artisans de la lettre sont ces forgerons qui mettent au feu des signifiants nouveaux pour en éprouver la vivacité, le souffle et les effets de surprise. Michel Butor rappelle que la « poïesis » signifie d’abord « fabrication » chez les Grecs anciens. Tel Jacques Lacan : « The best image to sum up the unconscious is Baltimore in the early morning [3]. » Évidemment, cette définition étrange de l’inconscient a dû surprendre plus d’un de ses auditeurs américains de l’université de Baltimore. Mais Lacan fait ce qu’il a tenté de faire toute sa vie : faire entendre en acte ce qu’il en est de l’inconscient. Dans la veine de la prosopopée, lorsqu’il déclare : « Moi, la Vérité, je parle. »
7Dans cette rencontre jusque-là inédite entre deux mots ou deux expressions, le psychanalyste, comme le poète, met en acte ce qu’il en est de l’inconscient, à savoir ce hiatus entre deux signifiants où s’ouvre la dimension du sujet. Un peu comme les collages surréalistes, dont Jean Arp disait qu’ils devaient permettre d’« approcher l’éclat pur de la réalité ». C’est comme ça, précise Guillaume Apollinaire, que les hommes ont inventé la roue : « Quand l’homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue, qui ne ressemble pas à une jambe. » Marcel Duchamp, lui, invente le ready-made. Le premier qu’il expose est une pelle à neige sur le manche de laquelle il a gravé un titre : In advance of the broken arm [4]4 et qu’il signe : « d’après Duchamp » (1915). Un objet, sans lien avec le titre, ni avec son auteur. Voilà l’ouvre. Lapsus, je voulais écrire : l’œuvre !
8Dans le titre inventé par elle – à te lier tes cris durent –, cette jeune fille dont j’ai parlé plus haut donne à lire que des mots sont cachés dans d’autres mots, des mots bien différents et sans rapport avec le premier énoncé (atelier, à te lire, des cris durs, d’écriture, etc.), des mots qui mettent en scène que l’on ne sait pas ce qu’on écrit, et que bien souvent l’on écrit ce qu’on ne sait pas. Dans la phrase de Lacan également, entre « l’inconscient » (S1) et « le petit matin à Baltimore » (S2), quel rapport ? Justement ça ne fait pas rapport. Il y a un trou que le plus souvent l’on s’empresse de remplir par de la signification, alors que le sujet qui l’énonce lui imprime sens et direction. Devant le vide qui s’ouvre, le premier mouvement est de colmater : qu’est-ce que ça veut dire ? Or ce trou, cette faille, ce hiatus abrite un topos, un lieu vide, le lieu de ce qui n’a pas eu lieu, donc le lieu du possible, le lieu d’où jaillit ce qui a lieu d’être. De même qu’il n’y a pas de rapport sexuel, il n’y a pas de rapport textuel. Ni entre le mot et la chose, ni entre les mots, ni entre sujet et objet, ni entre les sujets. Ce qui fait le fond du travail analytique rejoint ici le travail des artisans de la lettre que sont les poètes, et que certains psychotiques traquent dans la fournaise, sans qu’ils s’en rendent compte. « Le poète se produit d’être mangé des vers qui trouvent en eux leur arrangement sans se soucier de ce que le poète en sait ou pas [5]. »
9« La terre est bleue comme une orange », lance Paul Eluard. Même construction. Entre terre (S1), bleue (S2), orange (S3). Il y a un hiatus, un trou dans le sens. Une échappée belle. Même chose chez Lautréamont quand il décrit « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ». Phrase que Max Ernst interprète comme la métaphore de l’accouplement sexuel de deux réalités hétéroclites. Précisons plutôt, comme le fait André Breton, qu’ici, comme ailleurs, « les mots font l’amour ».
10Le langage – écrit, parlé, sculpté, etc. – se présente comme une déchirure au regard des impressions. Comme me l’a dit une patiente il y a quelque temps : « J’ai beau parler, c’est jamais ça. » Ce : « c’est jamais ça », c’est ce qui signe le ratage du langage chez l’humain. Parler c’est rater. Toute l’affaire étant d’apprendre, comme aime à le dire Jean-Pierre Lebrun, dans une belle expression qu’il emprunte à Samuel Beckett dans Cap au pire [6], à « rater mieux ». Je ne résiste pas au plaisir d’en extraire un passage : « Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.
11Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit. Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.
12Tout jadis. Jamais rien d’autre. D’essayé. De raté. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. »
13C’est aussi ce que tentent de capter ceux qui fréquentent les ateliers d’écriture. Tels les baleiniers de Moby Dick, ils traquent le rorqual blanc au corps lacéré d’écritures et de signes laissés par les harponnages, ils le traquent et le ratent. C’est la place de ce que Lacan, dans une économie de langage, désigne comme objet @, place du manque. Lits et ratures ! Visiblement, le langage chez « les trumains » n’est pas fait pour communiquer.
14Partons du b.a.-ba. Lorsque je parle, j’emprunte à la langue commune, à notre trésor commun, les signifiants par lesquels j’essaie de faire savoir ce que je pense, ce qui m’émeut, ce qui me touche, ce que je ressens, ce que j’ai au fond des tripes ou ailleurs. L’expérience quotidienne de la parole nous montre que ça ne marche pas. Il n’y a pas de passage direct entre les ressentis, les éprouvés et les signifiants. Pas de passage entre le continu des éprouvés et des sensations et le discontinu de la langue pour en rendre compte. Pourquoi ? Qu’est-ce que parler veut dire ? Qu’est-ce qui (se) passe entre un signifiant et un autre ? Si l’on admet que toute institution – sociale, médicosociale, sanitaire, scolaire… – se présente comme un théâtre de parole où se tisse sans cesse le lien social, on entrevoit le point crucial de cette question.
15Cet objet étrange qu’introduit Lacan dans l’ordre du langage, l’objet @ [7], signe l’impossible d’un rejointement entre la vérité du sujet et son expression (S1 S2), quelle qu’elle soit. La parole, en effet, n’est pas que verbale et c’est bien ce que mettent en scène les ateliers et autres médiations éducatives ou thérapeutiques. Comme le souligne Martin Heidegger dans son séminaire intitulé Acheminement vers la parole [8] : « L’être humain parle. Nous parlons éveillés ; nous parlons en rêve. Nous parlons sans cesse, même quand nous ne proférons aucune parole, et que nous ne faisons qu’écouter ou lire ; nous parlons même si, n’écoutant pas vraiment, ni ne lisant, nous nous adonnons à un travail, ou bien nous adonnons à ne rien faire […] L’homme est l’homme en tant qu’il est celui qui parle » (p. 13).
16Résumons en précisant que la parole, qui est la mise en acte du langage par un sujet, à la fois nous réunit, puisque nous partageons les mêmes signifiants d’une langue, mais aussi nous divise, puisque chaque signifiant renvoie à une pluralité d’équivoques quant au sens. Le sujet se fait naître à chaque instant de ces effets du langage. C’est au sens propre ce que les anciens Grecs nommaient sunbolon, symbole. Représenté par un morceau de poterie nommé tesserra, le symbole que l’on brisait en deux signait l’alliance entre deux personnes ou deux familles. À n’importe quel moment, on pouvait réunir les deux morceaux pour rappeler cette alliance. Cet objet carré (du grec tessaragonos), le sunbolon [9], qui pouvait être en terre cuite, en métal ou en ivoire, servait également de billet d’entrée dans les théâtres, de bulletin de vote, de jeton de distribution ou de signe de ralliement. Bref, c’est un mot… de passe.
17Il n’y a pas de sens unique dans la langue. Un stagiaire, au cours d’une formation, a trouvé cette belle image : parler c’est comme lancer un caillou dans l’eau, ça forme des vagues concentriques sans fin. Souvenons-nous aussi de Lacan en 1957 dans ce bel alexandrin, très inspiré d’André Breton : « L’amour est un caillou riant dans le soleil. » Et ça ne veut pas rien dire. Tout le monde au fond sait ce que ça veut, ce que ça tente de dire : que la langue poétique est là pour dire ce qui ne peut se dire. Ce qui cherche à se dire mais que les mots enchâssent comme une énigme. Les mots – et le poète en fait son atelier vivant et sa forge – bordent et brodent un point de réel. À nous d’en goûter toute la saveur. La saveur du réel est justement le titre d’un très beau poème de Pierre Reverdy daté de 1915 [10] :
18« Il marchait sur un pied sans savoir où il poserait l’autre. Au tournant de la rue le vent balayait la poussière et sa bouche avide engouffrait tout l’espace.
19Il se mit à courir espérant s’envoler d’un moment à l’autre, mais au bord du ruisseau les pavés étaient humides et ses bras battant l’air n’ont pu le retenir. Dans sa chute il comprit qu’il était plus lourd que son rêve et il aima, depuis, le poids qui l’avait fait tomber. »
20À sa mère qui lui demandait un jour ce qu’il fallait comprendre dans Une saison en enfer qu’il était en train de composer (c’est sa sœur Isabelle qui rapporte la chose dans son article « Rimbaud mystique »), le jeune Rimbaud aurait répondu : « J’ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens ! »
21Le poème, en tant que quintessence de ce que parler veut dire, en tant qu’il évoque la saveur du réel, rejoint alors les méandres de l’inconscient. « Pour Freud, souligne Michel de Certeau, du poème à l’inconscient il y a continuité […] Les psychanalystes seraient les tenant-lieu du poème, le répétant là où il a déjà parlé, le remplaçant là où il s’est tu [11]. » D’où l’invitation que fait Lacan à ses collègues à la fin de sa vie à s’inspirer du travail des poètes, tout en reconnaissant que, pour sa part, il n’est pas « poétassez ».
22Maintenant, me dira-t-on, c’est bien joli la poésie, mais quel rapport avec la clinique ? Si l’humain est parlêtre, et ne se définit donc que d’être parlant, et si la parole est représentation de l’absence, entre autres d’un sujet qui n’apparaît que dans les entrelacs du langage, dans ses failles, voire dans ses « défailles », alors on est en droit de penser qu’il existe une poétique de l’inconscient.
Prenons quelques situations issues de la clinique
23Des éducateurs me parlent un jour, en supervision, d’une petite schizophrène. Ce que charrie l’invention de Bleuler, remplaçant le terme de « démence précoce » par celui de schizophrénie, littéralement : la fente (schizis, fente, séparation) de la pensée, de la perception (phronesis). Spaltung, écrira Freud, dans un de ses derniers textes [12]. Autrement dit dans son rapport aux autres, à lui-même, au monde, le schizophrène est affecté d’un hiatus irrémédiable. On peut comprendre que ce « hiatus irrationnalis [13] » déchire les liens possibles entre S1 et S2 – donc entre le Sujet et son Autre – qui font l’essentiel des assemblages produisant de la signification et du lien à autrui. Posons comme hypothèse que dans la dite schizophrénie les S1 et S2 sont radicalement dissociés, schizés. Toutes les tentatives du sujet visent alors à intervenir sur la langue pour faire des ponts, pour nouer ensemble ce qui n’arrête pas de filer. Cette petite fille, un jour où elle devait enfiler sa culotte, puis son pantalon, eut cette belle trouvaille : je vais mettre mon « pantalote ». La logique de découpage du signifiant, qui produit l’ordre des choses, veut que l’on mette d’abord la culotte (S1) et ensuite le pantalon (S2). Cette logique de la chaîne signifiante est subvertie au profit de cette belle invention qui lui permet, tant bien que mal, de tenir dans ses enveloppes et ses entours. J’ai suggéré aux éducateurs de la féliciter pour cette belle trouvaille.
24Autre exemple de ces concrétions sous forme d’holophrases, marquées du sceau de l’invention poétique. Un patient pendant plusieurs mois me parlait de « peremort ». Ce n’est qu’au bout d’un long temps qu’il put introduire la règle grammaticale qui permet d’articuler les deux éléments, père et mort, sous la forme de : mon père est mort. En effet, ce jeune me raconta que, étant enfant, le monde ne tenait que sur la présence physique de son père. Alors qu’il avait 12 ans, celui-ci mourut. « C’était la fin du monde », me précisa-t-il. Dissociation absolue, cette fin du monde, il tentait de la colmater avec cette trouvaille : « peremort ». Avant sa disparition, le corps du père, là où pour la plupart d’entre nous, bons névrosés tous terrains, le signifiant fait métaphore, lui donnait, si j’ose dire, l’outil pour faire le joint entre deux signifiants : entre l’école et la maison, la nuit et le jour, etc. Là où la « schize » n’arrêtait pas de fendre en deux son rapport au monde, aux autres, à lui-même.
25Cette réflexion sur la poésie nous amène à reconsidérer la posture clinique. Il me semble que le premier acte à envisager consiste à désintoxiquer le sujet, et le clinicien institutionnel qui lui ouvre sa porte, des assemblages signifiants qui l’emprisonnent et l’empoisonnent. Si l’on admet que le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant, le clinicien dispose alors d’une voie d’accès à l’histoire du sujet et à son aliénation. Soit le clinicien pense comprendre ce que dit, ce que vit un sujet, en accolant aux S1 ses propres S2, ou ceux d’autrui à travers notamment le fameux « dossier » ; soit il s’ouvre à l’effet de création de la langue en acceptant de… savoir ne pas savoir. Autrement dit, il invite le sujet à construire ses propres chaînes signifiantes, à s’inscrire et se reposer comme sujet dans le « hamac du langage » (Lacan). On a dit que vous étiez ceci, cela, et vous que dites-vous que vous êtes ? Cela implique deux postures et deux cliniques radicalement différentes. Mais témoigne aussi de deux représentations de l’humain et du social irréconciliables. Il me semble que c’est aujourd’hui cet irréconciliable qui alimente le débat (ou plutôt le conflit) autour de la prise en charge des dits « autistes ».
26Un jour, je reçois un toxicomane qui remonte ses manches, exhibe ses bras criblés de piqûres et se contente d’un : je suis toxicomane ! Comme s’il n’y avait rien d’autre à dire. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je lui ai demandé, à brûle-pourpoint : qui c’est qui vous l’a dit ? Il a été interloqué. Mais il est revenu. C’est cette question énigmatique qui avait fait ouverture. La clinique, c’est comme les échecs : il ne faut pas rater l’ouverture. À partir de là, il a pu m’expliquer qu’à l’âge de 13 ans sa mère avait découvert un paquet de shit sous son matelas et lui avait lancé à la figure qu’on commençait par le shit puis c’était l’escalade. Et elle avait conclu cette algarade par : tu vas finir toxicomane ! Or la question qui agite tout adolescent est bien celle de l’identité : qui suis-je ? Ce jeune a donc saisi au bond les dires de sa mère en faisant jouer la logique suivante : je me demande qui je suis, ma mère dit que je peux être toxicomane, donc je suis toxicomane. Un peu plus tard, cette position subjective lui permit d’entrer de plain-pied dans l’usage de drogues dures.
27C’est cet énoncé resté dans l’ombre, enfoui dans l’inconscient, que la question énigmatique qui m’avait échappé, « qui c’est qui vous l’a dit ? », avait exhumé. Le sujet n’est pas toxicomane. En effet, aucun signifiant ne peut représenter la totalité de l’être : ça manque d’être. Le sujet n’est donc réductible à aucun des signifiants qui le désignent. Il n’est ni un homme ni une femme ; ni vieux ni jeune, etc. Alors mais qu’est donc ce sujet mystérieux ? Le sujet est potentialité d’être, toujours en devenir. Le sujet, au sens où l’entend Freud, sujet de l’inconscient, est une énigme vivante. Son accrochage au signifiant laisse un reste énigmatique. Il me semble que c’est cette énigme vivante que tente de faire émerger le mouvement de la création poétique, comme toute forme de création, dans la parole et le langage. C’est aussi ce qui devrait être le socle du travail thérapeutique ou éducatif. À condition que les équipes et l’ensemble des personnels d’une institution se mettent également au travail de la langue… Cantonner la création à des ateliers, c’est tarir la source collective d’où elle jaillit. Peut-on parler d’institution poétique [14]?
28Je pense aussi à ce jeune que j’ai reçu dans les années 1970 dans un lieu d’accueil que j’avais créé avec ma femme, dans le Gers :
29« Pourquoi vous voulez venir chez-nous ? lui ai-je demandé d’emblée.
30- Je veux couper avec ma famille…
31- Ça tombe bien, je viens de rentrer trente stères de bois, alors si vous voulez couper, vous aller pouvoir le faire… »
32Voilà comment a démarré, sous le signe de l’équivoque et de l’humour, notre rencontre, qui s’est poursuivie sur trois ans. Après avoir suivi une formation chez les Compagnons du tour de France, il est devenu menuisier spécialisé dans les vieilles charpentes d’églises et de châteaux.
33On pourrait multiplier les exemples de cette prise en compte des ressources infinies de la langue comme lieu d’éclosion du sujet, là où il se mi-dit. Cela exige du clinicien, comme du poète, une certaine humilité devant ce qui va advenir. « J’ai peur de ce que les mots vont faire de moi », fait dire Beckett à l’un de ses personnages dans L’innommable [15]. Là réside la question : que peut-il advenir de nous lorsque nous confions notre être au flot langagier ? C’est l’inconnu, mais aussi le risque de l’invention, de la trouvaille. Mais, m’objectera-t-on, toutes les personnes prises en charge ne parlent pas. Pourtant aucun être humain n’est hors langage. Alors comment faire ? Retenons avec Heidegger que l’être humain parle tout le temps. Denis Vasse nous en donne une belle leçon dans la clinique. Il reçoit dans son cabinet d’analyste un jeune homme autiste envoyé par les éducateurs. Celui-ci reste muet et figé. Denis Vasse est à deux doigts d’abandonner quand il ressent ce qui se passe dans son ventre : des borborygmes. Il en fait part au jeune homme et c’est ainsi que le travail a commencé. Ça parle dans le transfert, à un niveau où ce que ça veut dire ne se pose pas encore. Trop souvent « qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend », précise Lacan dans « L’étourdit [16] ».
34Ce « tonnerre de la joie de créer », comme le dit joliment Jean Tardieu à propos de la peinture d’Alechinsky, cet effet de sublimation, comme dit Freud, n’est-ce pas ce que nous partageons de plus humain ? Ce qui à la fois nous unit et nous divise ? Ces effets de création participent bien de ce qui nous tient ensemble, le lien social. Peindre, écrire, parler, sculpter, danser, filmer… autant de modes de création dans lesquels un sujet se fait naître, tout en prenant place dans la communauté humaine. Pour des praticiens sociaux, des thérapeutes, des psys, prendre ses marques dans une clinique du sujet ancrée (encrée ?) dans une poétique de l’inconscient offre, il me semble, des perspectives autrement réjouissantes – et si j’en crois ma petite expérience, autrement efficaces – qu’un rabattage sur des représentations mécanistes de l’homme et de la société. « La Fabrique de l’homme, affirme sans équivoque Pierre Legendre, n’est pas une usine à reproduire des souches génétiques. On ne verra jamais gouverner une société sans les chorégraphies et les rites, sans les grands monuments religieux ou poétiques de la Solitude humaine [17]. »