Article de revue

Mais qu’est-ce qu’on fait là ?

Pages 139 à 141

Citer cet article


  • Jansen, É.
(2016). Mais qu’est-ce qu’on fait là ? VST - Vie sociale et traitements, 130(2), 139-141. https://doi.org/10.3917/vst.130.0139.

  • Jansen, Éric.
« Mais qu’est-ce qu’on fait là ? ». VST - Vie sociale et traitements, 2016/2 N° 130, 2016. p.139-141. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2016-2-page-139?lang=fr.

  • JANSEN, Éric,
2016. Mais qu’est-ce qu’on fait là ? VST - Vie sociale et traitements, 2016/2 N° 130, p.139-141. DOI : 10.3917/vst.130.0139. URL : https://shs.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2016-2-page-139?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/vst.130.0139


1Un foyer, un soir où le coucher est plus difficile que d’habitude, avec les collègues on se retrouve sans autre solution que d’amener de force les jeunes dans leur chambre. Première étape d’un retour au calme, j’entends une collègue, sans doute à bout de nerfs, élever la voix et adresser à un récalcitrant un : « Tu ferais mieux de te calmer et de te demander pourquoi on t’a placé ! »

2Pourquoi on m’a placé ? Pourquoi, c’est de ma faute ? Ah, mais si elle savait, à la maison ça ne se passait pas très bien. Papa et maman travaillaient toute la journée, ils rentrent, ils sont fatigués, alors ils pouvaient pas être tout le temps là à jouer avec moi, surtout que je faisais trop de bruit, ils me le disaient tout le temps et ça se voyait que ça les énervait. Des fois ça arrivait que papa ou maman viennent faire des devoirs avec moi, mais en fait ils faisaient que répéter ce que disait le livre et ça les énervait que je ne comprenne pas, mais des fois mon papa il me disait que c’était normal et que ça servait pas à grand-chose de savoir à quelle heure les trains arrivent à la gare, de connaître des poésies, de connaître les rois de France, vu qu’il y en a plus. C’était quand même rigolo de le voir devenir tout rouge quand il s’énervait après l’école, mais moins quand il me mettait des claques parce qu’il en pouvait plus – mais il a sûrement raison mon papa, c’est pour ça qu’à l’école j’ai pas toujours envie de travailler si déjà ça sert à rien. Des fois, on parlait quand même quand on allait manger le soir, mais la plupart du temps papa et maman ils buvaient beaucoup de bières sans rien dire et je devais aller me coucher, mais j’arrivais pas à dormir parce qu’ils s’engueulaient souvent. Un soir quand je suis venu pour voir ce qu’il se passait, mon papa m’a donné un coup de poing. Le lendemain, ma maîtresse m’a posé tout plein de questions sur ce coquard pendant la récré.

3Un mois après, elle m’a emmené voir une dame qui est passée à l’école pour me poser plein de questions sur le coquard, comment ça se passe à la maison, si on s’occupe bien de moi… Des jours après, cette dame arrive à la maison. Quand je l’ai vue discuter avec mon papa, je lui ai demandé qui c’était ?

4« Dis papa, qui c’est cette dame ? », il me demande ça mon gamin, et celle-là qui me pose plein de questions, comme si c’était son problème de savoir comment on élève notre gosse. C’est pas elle, c’est moi qui bosse toute la journée comme un malade pour pas un rond. Tout ce que je veux c’est qu’il fasse mieux de sa vie et je fais tout ce que je peux pour qu’il ait un vrai métier lui, qu’il ait plus besoin de se casser le cul à la chaîne ! Est-ce qu’elle sait ce que ça fait elle de s’arracher les bras à faire tous les jours les mêmes trucs à l’usine ? De rentrer à la maison et ne vouloir qu’une chose, c’est qu’on vous foute la paix, mais qu’il faut s’occuper des devoirs, de la maison, penser à la bouffe. Ma femme et moi, on peut pas tout faire. Sans compter qu’elle s’énerve aussi pour un rien et qu’on s’engueule presque tout le temps. Et l’autre là qui arrête pas de nous demander comment on s’occupe du gosse, qu’est-ce qu’elle croit ? Qu’on est nuls comme parents ? Pourtant, je l’aime mon gamin, y’a que ça qui compte.

5Bon ben voilà, on aurait dû comprendre, de plus en plus de visites de l’éducatrice, et puis un jour, une lettre arrive, une convocation chez un juge. On est là dans ce couloir depuis 9 heures à attendre, assis sur un banc devant le bureau d’un juge des enfants. C’est quoi déjà un juge des enfants ? Ah ça y est, on nous demande de rentrer … Ah, voilà encore une bonne femme.

6Ouh là, là ! Monsieur et Madame X., ils correspondent bien à l’idée que je me suis faite d’eux en lisant le rapport d’enquête. Enfin, si je ne me trompe pas de dossier, c’est pas la première famille que je vois ce matin ! Voyons, oui, c’est bien ça, signalement par l’école, beaucoup de retard scolaire, l’enfant est agité, il a tendance à perturber le travail de la classe, soupçons de maltraitance physique, et l’éducatrice conclut en se demandant si le petit n’est pas livré à lui-même l’essentiel du temps. Ça me semble clair, selon toute vraisemblance le père doit avoir la main un peu leste quand il est trop fatigué. C’est un grand classique que je vois là, on va entendre ce que les parents ont à me dire, mais il me semble que de poser une mesure de placement à la semaine devrait aider la famille à renouer des relations avec leur enfant, vu qu’ils sont pas en mesure de gérer le quotidien… Mmm, ils ont du mal à lever leurs yeux du parquet et sont à peine audibles quand ils me parlent de leur vécu au quotidien. Je me demande même s’ils sont capables de faire preuve de bonne volonté vis-à-vis de leur enfant. Je crois qu’un placement éducatif est la meilleure solution, on va demander au greffier de rédiger la mesure, et on va confier l’enfant aux services de l’aide sociale ! Cette semaine l’enfant doit être placé, ce serait mieux !

7J’ai pas très bien compris ce qui s’est passé l’autre jour, quand on était chez la juge, mais aujourd’hui, mes parents m’ont préparé une valise parce que je dois partir pour aller dans un foyer, mon papa n’a pas dit grand-chose, mais j’ai bien vu qu’il était triste, et ma maman pleurait quand la dame est venue me chercher en voiture. Je n’ai rien dit, même si j’avais peur et que j’avais plein de questions. La dame m’a dit qu’on irait quelque part où il y a des gens qui vont bien s’occuper de moi, pour que mes parents puissent mieux s’occuper de moi le week-end quand je rentre à la maison. Peut-être que je suis trop fatiguant pour eux. La route a été longue, je sais qu’on n’est plus en ville, j’ai vu un long mur et un grand portail, derrière une grande maison avec des enfants qui jouent au foot sur un terrain à côté de la maison. Il y avait des gens qui m’attendaient là-bas, un homme et une femme. Le monsieur, qui s’appelle Éric, m’a montré une chambre où il y avait quatre lits, et celui dans le coin au fond c’était le mien, et l’armoire à côté aussi. Il m’a dit que ce serait une bonne idée de ramener des posters et que je pouvais décorer mon coin comme je voulais. Puis on a fait le tour de la grande maison, une grande salle télé, une grande salle à manger où il faut aller manger à 12 h 30 et à 19 h et le petit déjeuner entre 7 h et 7 h 45, à 8 h on va à pied à l’école, et encore plein de choses et de règles à respecter. On est allés visiter l’école où j’irai maintenant, puis on est rentrés avec les autres enfants, certains avaient l’air gentils, d’autres m’ont regardé avec un drôle d’air. J’avais un peu peur et j’avais envie de poser plein de questions, mais j’osais pas. Le premier soir, un des plus grands est venu me voir dans ma chambre pour me faire comprendre que c’est lui le chef ici et que valait mieux pas que je sois un fayot, et que je dois faire comme le reste du groupe. Depuis quelques soirs, on aimerait se coucher après 21 h 30 mais les éducs ils veulent pas, alors on fait tout pour pouvoir se coucher plus tard !

8Depuis la semaine dernière, les jeunes demandent à se coucher plus tard, après 21 h 30, mais ce n’est pas possible. Le veilleur vient nous relever à 22 h 30. Si on les couche à 21 h 30, et qu’on prend en compte une demi-heure pour que le calme revienne, on n’a même plus le temps de remplir le cahier de transmissions, ni les fiches d’observation, sans compter les bilans ou les rapports qu’il faut encore écrire ! Alors on leur a dit non, et ils essaient de nous faire céder par la force, mais on ne va pas lâcher, faut gagner ce bras de fer. Ce qui m’étonne, c’est le petit nouveau qui était si timide en arrivant, il fait partie des plus récalcitrants maintenant. Il s’est vite adapté à la vie en foyer, on en a discuté en réunion, et on s’est dit qu’il faudrait le recadrer, revoir avec lui les objectifs développés dans son projet personnel de placement.


Date de mise en ligne : 07/06/2016

https://doi.org/10.3917/vst.130.0139